Sonnet lxxxv. — De Sade, t. II, p. 56-Go
L’ICONOGRAPHIE DE LAURE
d’elle autrement que dans ses vers : ses souffrances furent connues aussi loin que retentissait la belle langue du « si » ; mais il fit l’impossible pour dérober à la curiosité publique l’objet même de sa flamme. Comme Fortunio, il pouvait dire :
... J'aime trop pour que je die Qui j’ose aimer,
Et je veux mourir pour ma mie,
Sans la nommer.
En un mot, la beauté, aux cheveux d’or et aux sourcils noirs, fut portée aux nues, mais la femme ne fut pas compromise'.
Aussi, en dehors de ce prénom de Laure, si répandu en Provence au xivc siècle, aucun détail sur la personne ou la famille de l’amante de Pétrarque ne transpire-t-il chez les contemporains.
Il est vrai, qu’à en croire l’abbé de Sade, la réputation de Laure aurait été, dès lors, assez éclatante pour que l’empereur Charles IV s’informât d’elle dans un bal, la recherchât et rendît hommage à sa beauté1 2.
Mais que dit Pétrarque, sur le témoignage duquel l’abbé de Sade se fonde3? Que Laure s’étant trouvée dans une réunion, le prince (qu’il ne désigne pas plus clairement) fut frappé de sa beauté et l’embrassa devant tout le monde. On voit la différence entre les deux versions : Pétrarque se borne à raconter que la beauté seule de Laure fixa l’attention du prince, et nullement que le prince cherchât la beauté célébrée dans le Cancanière.
On nous objectera la tradition locale, d’après laquelle l’amante de Pétrarque avait été enterrée dans le cimetière des Franciscains; son nom, par conséquent, n’était un secret pour personne.
Il nous est facile de réduire à néant cet argument.
Le secret de Pétrarque ne fut rendu public que longtemps après sa mort et bien contre sa volonté : en feuilletant le manuscrit de Virgile, aujourd hui conservé à la Bibliothèque Ambrosienne, des érudits y découvrirent la fameuse note sur Laure et la livrèrent à la publicité. Elle est insérée tout au long dans les éditions du Can\oniere imprimées à Venise en 1472 et en 1473.
1. Telle est aussi l’opinion d’Adolfo Bartoli ( Sloria délia Letteratura italiana, t. VII; Francesco Petrarca, p. 187-188. Florence, 1884), dont nous sommes heureux de fortifier la thèse par des arguments nouveaux.
Chez les troubadours également , modèles de Pétrarque, le blond est la couleur par excellence de la femme. (Gidel, Les Troubadours et Pétrarque, p. 129-130. Angers, 1857.)