‹ PétrarqueChapitre 78 sur 252 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

même du poète, chez plusieurs de ses amis intimes, tel Jacques Colonna. Écoutons, à ce sujet, un des biographes les plus savants de Pétrarque :

« Colonna, dit-il, connaissait l’austère vertu de Laure et aussi les mœurs légères de Pétrarque et ses aventures peu nobles ; il le savait peu enclin à goûter l'esprit des femmes et l’agrément de leur compagnie. Il n’ignorait pas, d’ailleurs, que l’amour malheureux était la matière nécessaire des sonnets et des chansons, et que, faute d’en ressentir vraiment, plus d’un troubadour ne s’était pas fait faute d’en inventer1. Aussi il ne prit pas au sérieux les souffrances de Pétrarque, qui s’en fâcha et répondit assez vivement : « Il n’y a pas dans mon âme, dis-tu, d'autre Laure que le laurier poétique. J’ai tout inventé : fiction que mes poèmes, fiction que mes soupirs. Plaise à Dieu que tu aies raison, que ce soit fiction et non fureur d’amour! Mais, crois-moi, il ne serait pas aisé de soutenir aussi longtemps une pure fable. Tu connais ma peine, tu connais ma pâleur, et je crains qu’avec ce tour d’esprit plaisant et socratique, qu’on nomme ironie, tu n’aies voulu railler ma douleur2. »

D’après l’abbé de Sade, dont les conclusions sont adoptées de nos jours encore par beaucoup de bons esprits, Laure était fille du seigneur de Noves; elle naquit à Avignon en i3o7, épousa en i3a5 Hugues, seigneur de Sades, et mit au jour onze enfants3. Elle parut pour la première fois aux yeux de Pétrarque le 6 avril 1327+, mourut de la peste le 6 avril 1348 et fut enterrée à Avignon, dans l’église des Cordeliers’.

Il est certain que si le Can^oniere porta aux quatre coins de l’Europe la renommée de Laure, sa personnalité ne fut connue que d’un petit nombre d’entre les intimes de son amant, tel Simone Martini, qui fit son portrait, tel Sennuccio del Bene6, tel Socrate, qui fit parvenir à Pétrarque la nouvelle de sa mort. Rien de plus touchant que le sentiment de réserve, de discrétion et, risquons le mot, de pudeur, qui empêcha le chantre de parler

donnée par M. de Nolhac : Pétrarque et l'Humanisme , p. 407-408.

1. Pétrarque lui-même avait proclamé qu’être capable de décrire ses souffrances, c’était peu souffrir :

Chi puô dir com’ egli arde, é ’n piccio foco.

(Sonnet cxvm.)

Deux siècles plus tard, Philippe Desportes reprit là-dessus, en de beaux vers souvent cités, le chantre de Laure :

Celle qui dans ses yeux tient mon contantement La passant en beauté luy cède seulement En ce qu’un moindre esprit la veut rendre immortelle : Mais j'ay plus d’amitié, s'il fut mieux écrivant,

Car sa Laure mourrut, et il resta vivant :

Si ma dame mourait je mourrais avec elle.

( Œuvres , éd. Alfred Michiels, i85S, p. 427.)

2. Henri Cochin : Les Lettres et les Arts, juillet 1888, p. 42-44.

3. Mémoires pour la vie de François Pétrarque. — Tomasini déjà affirme que Laure appartenait à la famille de Sade (Petrarcha rediviyus, p. 107).

Dans un essai aussi ingénieux que paradoxal, le professeur Louis Geiger s’est efforcé de démontrer que Laure n’était pas mariée (l'elrarka, p. 21 5-220).

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