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LES ARTISTES ITALIENS A AVIGNON

Sous Clément VI, enfin, nous assistons à une véritable invasion. C’est d’abord Matteo di Giovanotto, de Viterbe, l’auteur des fresques de la chapelle de saint Martial, au Palais des Papes d'Avignon. Nous avons ensuite affaire à un autre enfant de Viterbe. Pietro Ricco ou Richone, ou Rossius, ou Riccio, ainsi que Giovanni, ont pour patrie Arezzo : ils sont, par conséquent, concitoyens de Pétrarque. Giovanni di Luca est originaire de Sienne;

Niccolô et Francesco, de Florence.

11 ne sera pas sans intérêt de constater que les architectes ou sculpteurs italiens ne brillèrent à Avignon que par leur absence. Qu’eussent-ils pu enseigner, en effet, à nos maîtres d’œuvre, à la fois si savants et si hardis, à nos statuaires encore tout imbus de la grande tradition du style gothique !

Dans la colonie italienne d’Avignon , Pétrarque ne tarda pas à distinguer le plus grand des peintres que la Péninsule comptât depuis la mort de Giotto : nous voulons parler de Simone di Martino, plus connu sous le nom de Simone Memmi1.

L'amitié de Pétrarque a autant fait pour la gloire de Simone que le génie même de ce maître pur et suave entre tous, véritable Fra Angelico du xivc siècle. Deux sonnets rendent témoignage de l’admiration du poète pour son ami et compatriote, fixé comme lui à la cour d’Avignon :

Per mirar Policleto a prova fîso,

Con gli altl'i ch’ebber fania di quell’ arte,

MilT anni, non vedrian la minor parte Délia beltà che m’ave il cor conquiso.

i . Sur Simone, voy. de Sade, Mémoires pour la vie de François Pétrarque ; Amsterdam, 1764-1767, notes du t. II, p. 71-79; — Crowe et Cavalcaselle,

Sloria délia Pittura in Ilalia, t. III ; Florence, 1 885 ; p. 3 7 et suiv.

Ma certo, il mio Simon fu in Paradiso, Onde questa gentil donna si parte ; Ivi la vide, e la titrasse in carte,

Per far fede quaggiù del suo bel viso.

L’opra fu ben di quelle che nel Cielo Si ponno immaginar, non qui fra noi, Ove le membre fanno ail’ aima vélo.

Coftesia fe ; ne la potea far poi Che fu disceso a provar caldo e gelo.

E del mortal sentiron gli occhi suoi

Quando giunse a Simon l’alto concetto Ch’a mio nome gli pose in man lo stile S’avesse dato ail’ opéra gentile Con la figura voce ed intelletto

Di sospir molti mi sgombrava il petto,

Che cio ch’altri han più caro, a me fan vile : Perd che in vista ella si mostra umile, Promettendomi pace nell’ aspetto ;

Ma poi ch’i vengo a ragionar con lei, Benignamente assai par che m’ascolte,

Se risponder savesse a’ detti miei,

Pigm'alion, quanto lodar ti dei Dell’ immagine tua, se mille volte N’avesti quel ch’io sol una vorrei ! 2

i. « Quand Polyclète et les autres qui ont acquis de la réputation dans cet art l’auraient regardée à l’envi pendant mille ans, ils n’auraient pas vu la minime partie de la beauté qui m’a subjugué le cœur. — Mais certes, mon cher Simon a été dans le Paradis, d’où cette noble dame est venue; c’est là qu’il l’a vue et qu’il l’a peinte sur le papier, pour faire connaître ici-bas son beau visage. — L’œuvre fut bien de celles qui se peuvent imaginer dans le ciel, et non au milieu de nous, où le corps voile l’âme. — Simon a fait acte de courtoisie ; il n’aurait pas pu le faire après être redescendu sur terre à la merci du chaud et du froid, et après que ses yeux se furent de nouveau habitués aux [simples] mortels. (Trad. francisque Reynard). Le plus récent des traducteurs de Pétrarque, M. Fernand Brisset, traduit

à tort les mots « ritrasse in carte» par «il l’a peinte sur sa toile ». (Les Sonnets de Pétrarque a Laure. 1900.)

2. « Quand vint à Simon la sublime pensée qui, sur mes instances, lui mit le stylet à la main, s’il avait donné à son œuvre admirable la voix et l’intelligence en même temps que les traits, il m’aurait délivré la poitrine de bien des soupirs qui me font paraître de peu de prix ce que les autres ont de plus cher; car dans son portrait elle se montre humble et sa face promet de me rendre le calme. — Mais quand je viens ensuite à m’entretenir avec elle, bien qu’elle semble m’écouter avec bonté, elle ne saurait répondre à mes paroles. — Pygmalion, combien tu as dû te louer de ta statue, puisque tu as eu mille fois d’elle ce que moi je voudrais avoir une seule fois !

Parfois aussi l’on a appliqué à Simone le sonnet :

Poi che’l cammin m’è chiuso di mercede. ...

E solo ad una immagine m’attegno Chc fe non Zeusi o Prassitele o Fidia,

Ma miglior mastro e di più alto ingegno1.

Or, selon toute vraisemblance, Pétrarque, dans ce passage, n’a pas voulu parler de Simone, mais bien de la nature, ou encore de l'Amour, qui a créé une image supérieure à celles de Zeuxis, de Praxitèle ou de Phidias.

Ailleurs encore, Pétrarque revient sur le talent de son ami, qui, paraît-il, se distinguait, comme Giotto, par l’irrégularité de ses traits à

Enfin, dans ses notes sur Pline, Pétrarque rappelle, à propos de l'agréable commerce d’Apelle, ses propres relations avec Simone Martini : « Hæc [comitas; fuit et Symoni nostro Senensi nuper jocundissima »

Le seul ouvrage qui perpétue aujourd’hui le souvenir de cette amitié, si honorable pour Pétrarque et pour Simon, est le frontispice du fameux manuscrit de Virgile avec les notes de Servius, manuscrit qui, de la bibliothèque de Pétrarque, est entré, après bien des vicissitudes, à l’Ambrosienne de Milan, après avoir passé par la fameuse bibliothèque des Visconti, à Pavie

Peu d’artistes ont représenté avec la même pureté et le même charme la tradition du moyen-âge, le culte de la Vierge, le mélange du mysticisme et d’une émotion toute moderne. Nul ne semble plus exempt de réminiscences antiques. Simon était l’ami de Pétrarque et Pétrarque était à la fois l’amant de Laure et l’amant de cette magicienne qui s’appelle l’Antiquité ; plus encore que Dante, il aimait et adorait Virgile, le doux Virgile, dont les enseignements ont donné à l’humanisme naissant son empreinte de sérénité et de mansuétude. Force fut donc au peintre le moins classique et le moins profane de rompre pour une fois avec ses habitudes, pour complaire à son ami l’humaniste.

Comment Simon s’est-il acquitté de cette mission si nouvelle pour lui ?

(Sonnets xi.ix et l.) Voir les Rimes de François Pétrarque , trad. 1’’. Reynard.

M. Henry Cochin incline à croire que ces deux sonnets ont pris naissance en i339 ou en 1340. (La Chronologie du Canqoniere de Pétrarque, p. 67-68. Paris, 1S98.)

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