X - CHAPITRE PREMIER
Le prince Konrdûkof et son régisseur.
Dans une chambre richement ornée, était assis sur un petit sofa le prince Antone Antonovitch* Kourdûkof , vêtu d'une redingote du matin, et occupé à faire- ^la grande patience ^ Dans sa chevelure grisonnante paraissaient des restes de poudre. Son visage blême et tout couvert de rides pointait l'expression de la souffrance. De temps en temps il posait les* cartes sur la table-, aân de rajuster-ses lunettes qui gardaieift i. 1*
mal l'équilibre sur son long nez effilé , et il prenait dans une boîte des friandises confites. Sur un large divan se tenait rêveuse la princesse Anna Pétrovna^, son épouse, en bonnet de blonde , orné de rubans bleu de ciel, et en robe de soie. Devant une petite table était assise dans un fauteuil leur fille , la princesse Pauline , et près d'elle mademoiselle Sucrée, une demoiselle de compagnie. Dans l'embrasure d'une fenêtre , assis sur le bord extérieur d'une chaise, se trouvait un jeune homme décoré et en lunettes; c'était un employé travaillant sous les ordres du prince. Près de la porte, et debout, se tenait le conseiller titulaire Gavril Gavrilovitch^ llodakof , homme robuste et frais , serviteur de confiance et intendant du prince. Un domestique offrait le thé sur un plateau d'ai^ent , et le seul hTmi des tasses et des soucoupes interimnpait le silence de l'appartement. £aân le prince mêla 1^ cartes, et se tournant imrs ^(emplQyé décefé« U lui dit :
^.SQUviensrtoi, firèreS qaHl y a séanqe ^pffàs-de«Aaînig^<qu!il faut absolument pré»
que je te l'aï dite ?
— EHe est prête , Votre Splendeur*; seu* lement il n'en va pas comme il vovn a flb de dire.
— Comment cela? Le fermier recevra la somme du trésor,.. Cest un point arrêtél
— Comme il plaira à Votre S(>l£Adeur; mais ce ieriaier a violé les clauses de son contrat ; il a iésé les intérêts du trésor. JUes faits sont ftagrans : c'est avec pleiue et qb« tîère justice qj&e les poursuites ont été -m*
-«* Avec jusiioe 1 Hum , ^ tu ^ais, £rèfi^,' qi^He chose c'est que la justice? Cette affaire est ap^éciée par des geos qui «tut plus d'esprit que toL A oe £eramer s'inti* iresu le comte Hohlofifcof im-méiaoïe ; inpxès oela^ viens dane., ftoi^ pankr ici de juatitp, Ué vraiment 9 ft ne s^is p2i^ i^nellf». i^ififis fioufient aujo«iiid'<bm 4an# les jeitioe^ tèbtst ftk -veulent juger 4e 't^iit, .di^pos^r 4e tojtft p ces.jnefisiecMSS'Jài ce.^mt 4mpr«fiasMM :fiaa «nr les kABL«,^Mr Jb jw^^Vv
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%( FETRE IVANOVITCH.
éeavi que les hommes se fondent , sinon sur les lois ?
— Présomption pure, Monsieur; esprit yolontaire, jacobinisme, et rien autre chose ! A votre âge et avec vôtre grade civil, on ne doit pas juger, disserter, mais on doit faire ce qui est ordonné; entendez* TOUS, Monsieur?
L'employé posa sa tasse, se leva, et dit ' BU tenant les yeux baissés :— J'obéis, je vais feîre tout ce que Votre Splendeur ordonne.
Mais comme vous avez daigné me charger d'écrire une opinion , et de l'appuyer au moyen des lois en vigueur , j'ai trouvé que €elles*ci sont contraires à la cause du fer-
• mier, et... j'ai rempli mon devoir d'après les lumières de mon entendement...
— - Je l'ai chargé d'écrire mon opinion et
' non celle que tu peux te faire , par consé*
quent il en doit être comme je veux qu'il
'^^n soit. Quel grand juriste es-tu donc,
• 'frère , toi qui ne peux pas me dépister les ' lois qu'il me faut? Ah ! c'est une honte à toi,
Sémène Séménovitch', une. honte! Et ton
père qui m'a tant recommandé , tant prié
' téé fisure de toi un hoknmel... AllonSi!
PlSTU IVAirOVITCHr St
toi , et ne fais pas TeD&nt. • ."que bien qnar mal, cela ira. Je t'apprendrai a bien dépister les lois. Prends, frère, prends tout bonne*^ ment le mémoire à consulter, le £sictmn que m'a donné le fermier^ et tire-s-en les citations de lois. Il fonde bien sa défense sur quelques lois^ je pense?
— J'ai lu ce mémoire. Votre Splendeur , mais les lois y sont faussement interprétées 9 et les dispositions récentes de la législation y sont mises en oubli.
— Qu'est-ce que cela fait? ce qui est mis en oubli , oublie-le de même. Est-ce que le juge répond de son opinion? Et moi^ vois»
tu, j'ai donné ma parole au comte Hohlenkof. Change donc les termes du factum; arrange cela en forme d'opinion , et me le présente à signer. Je te prie d'exécuter mes ordres à cet égard et sans comment taire. Je ne puis souffrir les raisonneurs.
De mon temps, frère, on servait , on ne raisonnait pas. Il fut un temps où il y avait une loi pour tout. Il n'y avait qu'à admirer et qu'à approuver l'adresse de mes gaillards; ils vous assortissaient, vous enfilaient les lois comme des perles. Va, mon cher^ n'em*
9 PETRB IVAHOVITCR.
pas. Adieu ^ va te reposer. Tu as entendu ; je ne t'oublierai pas.
— Très reconnaissant , Votre Splendeur:
L'employé , en parlant ainsi , salua hum»
blement Leurs Splendeurs , et se disposait à sortir.
—A propos,T5éinène Sémènovitch, prenezmoi une loge pour le bénéfice de demain au spectacle français, dit la princesse; mais allez TOus-méme chez la bénéficiaire, et choisissez une loge aussi proche que possible de la scène.
— Ty vais, Votre Splendeur.
La princesse se leva, et dit à son mari:
— Je vais en soirée chez la princesse Michel Prétchistensky; toi, mon ami, reste à la maison, et prends ta médecine. Ça, de grâce , retiens^oi , ne soupe pas. Pauline , allons, vite, vite, à ta toilette! Les dames- 8e retirèrent dans les chambres intérieures; le prince se traîna à son cabinet , en faisant
une liste des employés qu'ils favoriseot et de ceux qui ont droit aux munificences impériales. Il leur est communément accordé » soit la promotion à celui des douze rangs immédiatement sapé» rieur à celui qu'ils possèdent, soit une décoration , soit un cadeau, du cabinet impérial, soit une somme d'argent, soit enfin la demi* pension ou la pension de retraite.
PSTBS ITAVOVITCHtf ^
signe au conseiller titulaire Hodakof de Vj suivre.
M. le conseiller titulaire Hodakof, né serf du prince Koardukof , était , avec le ' temps , devenu l'âme de ce prince. Il avait commencé par être employé dans les appartemens en qualité de komnatny malt^ chik (a) ; puis , ayant appris à lire , écrire et compter dans le bureau des affaires do* mestiques de ce prince, il fut reçu au nom* bre des écrivains de ce bureau. Le prince, ensuite^ l'emmena avec lui dans un voyage qu'une fois en sa vie il entreprit pour voir ses domaines; Hodakof, en cette occasion, s'insinua si bien dans les bonnes grâces de son maître qu'il se vit soudain appelé aa titre imposant de valet de chambre de Sa Splendeur. A l'époque où Hodakof n'en était encore qu'au bureau, il avait bien vite compris , doué qu'il était d'un esprit péné* trant, que M. le régisseur trompait indignement le prince; il sut engager les écri-
(a) Les homnatnfê maltchiki, garçons des chambres» sont nue façon de petits pages employés dans les salons des grands» leurs maîtres , ^êtus d'un demi-costume de cosaques ; ils se tiennent contre les portes t et font les oommissions dans la maison*
dans des terres à dénoncer an prin<^ lêë iiléfaito à» Unr ehef* Survint UÊm eff^uJCe, pttidant laquelle Ikxlakof fat cbafgé àë dirigei' les travîvttxdu comptoir^ ec il y dé^ pkiya fant d'habileté que le prince fit àë hA son régilBsiennrr, eti remplacement dnf emi« pable, qui fnt donné par son maître aux trà^ Tfliix des usines de là com^onne. Pendatfttetf premières années, Hodakof augmenta tes rerenus du. prince, et quoique les mesurer concertées par le nouveau régisseur épui'^ sassent conoplèteiûfient le domaine et rédui«« dissent les pdysans à ta misère, le prince fut si content de l'augmentation de ses rts»* venus , qu'il affranchit Hodakof et rinscrivir comme passant au service de TÉtat sous ses oirdres, à ta seule condition qu'il formerait eniFe les serfs de son maître un autre régis^ «eur qui pût le remplacer un jour,
Hodakof, par reconnaissance, du moins à ce qu'il fit entendre, aima mieux continuer, ^a régie des domaines du prince; ce qui D*iwopêcha pas que, censé au service de rÉtat sous les ordres de son bienfaiteur , U n'obdnt au bout de six ans le rang de coii«
PTO» ivAaavixoL 14»
ttiUer titulaire « encore que durant ce laftf^ de temps il ne tùt pas allé ûxiois au tribunaL 1^11116 antre part ^ son écoMmU lui valut «a fort joli capital , dont bientôt il achets, à bas prix ^ aux em:bères, deux maisons de pierre ; seulement dans ces acquisitions il erut convenable d'employer un préte-nom.
Si, entre deux lacs , dont l'un a son^ bassin plus haut que l'autre , l'eau vient à se frayer un débouché, le lac supérieur,, fiaiute d affluens pour l'entretenir, doit bientôts'écouler dans le bassin inférieur^ etrester lui*ineme à sec. Telle est la condition des> grands seigneurs qui , n'ayant ni le talent m la volonté de régir leurs affaires, et ne sadiant point élever leur revenu au niveau de leur dépense, confient la direction de leurs biens et de leur état de maison, soit à leurs valets, soit à des mains mercé* naires* I^ fortune de tels seigneurs doit nécessairement se répandre avec plus ou moins de rapidité aux pieds de leurs régisseurs , intendans et valets. C'est un grand mal sans doute pour les héritiers des grands, mais peu inaporte au bien de l'État ; on peut à cet é^^rd s'en tenir au dicton : « Quiconque ne
ta PfiTRE IVAKOVITGH.
sait £siire nul usage de la perle , perd son droit à la conserver. •
Ainsi , le conseiller titulaire Hodakof était un homme comme il faut, ayant ranget propriété dans l'état ; il jouissait de la con* sidération des employés servant sous les ordres du prince; tant de ceux qui étaient pauvres que de ceux qui , sans être pauvres, usaient de prévoyance ; de plus , Hodakof était fort bien venu des illustres parens da prince et de la princesse , pour lesquels il savait , dans les cas de besoin , se procurer de l'argent , bien qu'à d'énormes intérêts.
Il s'empara donc insensiblement de la confiance du prince , au point de le gouverner comme un serf de ses domaines^ sauf la différence qu'il domptait le serf avec un bâton , et le prince au moyen de la flatterie et des apparences du dévouement. Prévoyant la ruine prochaine du prince, il voulait quitter honorablement le timon de ses affaires domestiques, et déjà cherchait noise à son maître à tout propos , afin d'en venir à la demande de son congé. D'animal passif et muet, il devenait dans le cabinet du prince un orateur actif, verbeux , hardi, en
PXTEX IVAVOVITCH. l3
proportion de son désir croissant de se déli« yver de la régie des terres moissonnées en herbe. Ne redoutant aucun rival, il devenait de jour en jour plus ferme et plus franc : il commençait à dévoiler aux yeux du prince l'état désespéré des affaires , bien entendu en rejetant le tort sur le prince et sur ^les circonstances 9 ce qui en partie était vrai.
Hodakof devinait pourquoi en ce moment le prince le mandait à lui ; s'étant donc recueilli pendant l'entretien du prince et cle l'employé décoré, il se trouvait prêt à donner une bonne rebuffade à Sa Splendeur.
Le prince s'assit derrière sa table à écrire; d'abord il se laissa aller au fond desonfauteuil, regarda le plafond , puis rangea les papiers qui se trouvaient devant lui, regarda le bec de sa plume ( toutes choses qui annonçaient en lui, pour l'ordinaire^ la préoccupation de quelque intérêt grave ). Et enfin après avoir toussé et frotté de la main sa jambe droite , il dit lentement :
— -Il-me faut de l'argent^mon cher Hodakof»
— Les comptes de l'année 1811 sont terminés ^ Votre Splendeur, et quant à l'an* née couvante 181 a 1 tout ce qu'il a été pos-
1 a P£TRE IVAKOVITCH.
— J'ai ordonné qu'on leur livrât du schnaps " à discrétion et force pommes de terre ; que leur faut-il donc de plus? Quand ils ont quitté leur Allemagne, ils ne pensaient pas peut-être venir ici manger des sucreries. — Eh! que le diable les emporte! Ça, toi, donne-moi une liste des provinciaux et des marchands de Moscou qui ont refusé de donner à crédit leurs laines et leurs couleurs, je leur apprendrai à la première occasion...
— Oui, illustre Prince. Quant à la fabrique des eaux-de-vîe , il est sûr qu'on y pourrait cuire jusqu'à trente mille seaux; mais à quoi bon, s'il n'est pas moyen de les vendre? C'est qu'il y a des personnages marquans qui font affaire avec les fermiers et monopoleurs, et les protègent afin de vendre les produits de leurs fabriques; on voit bien maintenant que des seigneurs tiennent en laisse tous les fermiers, pas un ne vient à nous. Voilà, par exemple, Sa Splendeur le comte Miron Hohlenkof ; oh ! celui-là est un grand maître ! Vous allez donner votre voix en faveur d'un fermier ; ce fermier a acheté l'eau-de-viè du comte Miron Pétro-
PETRE lYAVOVITCH. fj
vitch à un rouble ; d'autres disent deux roo^ bles au-dessus du prix courant..
— Tout beau ! Silence sur le comte Miron Pétrovitcbl cest un homme d'importance et d'esprit ; c'est le vrai seigneur des temps bienheureux !... et... et de plus , mon ami.
— Pour homme d'esprit, c'est incontefr< table. Voilà vingt ans et plus que, vivant toujours en vrai grand seigneur comme il est , non seulement il n'a pas mangé son bien, mais il l'a décuplé, et cela si noblement, si doucement, si finement, que personne n'est assez osé pour élever un mur* mure. Tantôt il se glisse dans une succès*^ sion en litige , tantôt il met fin à un di£fé-' rend en achetant pour une bagatelle une propriété contestée; tantôt il entre secrètement en part dans un contrat de ferme pour lequel lui-même désigne administrativement les prix d'adjudication , et tout, mais tout^ lui réussit à souhait. Ce qu'on achète d'un autre à un rouble, on le lui prend à trois; on veut complaire à Sa Splendeur, qui se montre si affable, si gracieuse, si serviablCi que chacun à l'envi court traiter avec elle* U a établi des fabriques , des tanneries, une
t8 pnrtK iTAvovixcs.
iimmnie ëlUnHmdê, ci tout c^ fleurit ches lui parce que Fargent \wà pleut de tous c6téi^vBieii BfDUs prendrait de nous former un pcm k mmt éccde. Votre Splendeur*
«-^ Mem ne aérions pas de force à le comprendre MulemenI ^ frère. Le comte Miron Pétroiriirii est un homme supérieur.
<^— Son bien dans le £eu ne brûle pas, dans Tewok se moufle à peine. ÂvezrTous connaisnnce de certaine petite anecdote, Votre Splendeur ? Un employé civil avait recommandé au comte Miron Pétrovitch, comme étant propre à faire nn bon intendant, un officier retraité, un Allemand. Il résultade la régie de cet homme qu il s'en manquait de onze mille roubles pour un domaine que le re^ tenu égalât celui de Tannée précédente: Que pense Votre Splendeur qu'ait fait le comte Miron Pétrovitch ? Il écrivit à cet employé qui lui a^t recommandé TAUemand^ qu'il Prendrait 9 lui, personnellement comptable de la somme, et ce fonctionnaire, qui servait sous les ordres du comte, prit Té* pouvante , emprunta et paya. Voilà 1 Avec ipielle facilité ne peut-on pas ainsi mener à bien ses afibires, et agrandir ses domaines !
nernu f^àwontem. tf
PoiiP BQus^ ebactoM de pot perte» t$t uat
pierre fine qui tombe dans la Neva.
. *^ £t pourquoi donc devona^noiif iaire deaportear Monsieur le régisseur en oheft
-r^ I#ea drconstances, illustre Prince 1 1« mis un pauvre ignorant^ ruais j'entends oe que disent les autres. Partout on crie aa Oialhetir dea temps. Après la guerre contre le» Français, les oheipins de la noer uoui 00% été fermés : nos produits russes et nos blés ne sortent plus de Russie : où donc sai^ çîr l'argent , à qui vendre lorsque les Aih glais ne peuvent plus venir commercer en Rùsaie? £t ce Bonaparte maudit^ puisse BeU aébuthen £aiire bientôt sa curée!
— Tout beau ! hé ! frère , tout beau! Bonaparte est maintenant Temperenr des Français et l'allié de la Russie ; nous devons par*' 1er de lui avec respect.
— Votre Splendeur sait-clle comment Testiment les marchands , les propriétaires , et même les paysans , et particulièrement à Moscou et dans les gouvernemens? ils vour draient le tenir, non pas vivant, mais mort; ils croient qu'il est cause de tout le mal qui afflige lemQude. Il a inventé pour notre ruine
JO MTRE IVAWOVITCH;
un* • • comment appellent-ils cela , un tytë^ tème.
' — Tu veux dire le système continental.
£n effet ^ on prétend qu'il ne nous est pad avantageux. Mais moi , je ne veux rien savoir de tout cela ; la politique n'est pas de mon domaine.
— Voilà justement le mal , qu'aux yeuit de Vojre Splendeur rien n'est de son domaine , tandis que d'autres seigneurs rap-« portent tout au leur. Je citerai, par exemple, Sa Splendeur M. le comte Miron Petrovitch ^ eh bien , on dit qu'il a gagné beaucoup par ce sykstème.... sykstème.... J'ai oublié le reste du mot. Certaines marchandises devaient passer, par l'effet de certains privilèges, et M. le comte s'est mis dans l'affaire aussitôt pour une bonne part... Oh! l'habile homme que le comte Hohlenkof !
— ^Dis un homme supérieur, dis un grand homme, qui de plus est mon ami.
— Il y a des gens qui disent qu'avec les marchandises non prohibées on en exporte d'autres qui se vendent là-bas trois fois plus cher qu'en d'autres temps.
— Tout beau , eh ! frère, tout beau ! avec
PETRE IVAJfOYITCH. %l
ta langue tu me mettras dans Tembarrast ceux qui t'entendront tenir un langage si plein de licence penseront que les têtes sont montées chez, moi sur ce ton. •• Que Dieu m'en préserve ! Sois prudent , Hoda« kof ;: il me semble, frère^que cela te gagne^ la manie de raisonner.
— Quelle manie, quelle licence de langue y a*t-il là? Je répète ce qui se dit tout haut SUT les places, aux boutiques, à la bourse^ dans les tribunaux , dans les auberges..* Partout où se montre l'ambassadeur de France , le peuple aussitôt se met à gloser»
à murmurer, à maudire et Bonaparte et ses Français...
— Finis, Hodakof; demain je dîne che2 l'ambassadeur de France. Quel bel homme I spirituel, délié... partout reçu avec distinc* tion... estimé, honoré... Hein? entends-tu ce que je te dis ?
— Tout cela ne fait rien au peuple ; le peuple pense et parle à sa mode ; ils disent : Le moyen que les Fmnçais battent les Rus^ ses ! Bonaparte a trompé les nôtres ; mais qu'ils viennent par là en rase campagne, nos Jurons, avec leurs baïonnettes, leur met-
Le prince là- dessus poussa un profond soupir, et dit d'une voix lan^entable :
— Sûrement^ on doit payer les intérêts du trésor.
— Aussi y ai-je pourvu , et le premier argent que nous toucherons est invariable-»
ment destiné à cette application iippérieuse.
Le prince mit les coudes sur la table , s'appuya la tête dans les mains, et après un moment de sileqce , il dit : — Ecoute , Hodakof , je sais ce que tu veux; tu as envié d'être fait- noble, n est-il pas vrai?
— -Ce serait bêtise de n'en pas avoir envie, Votre Splendeur ; mais je n'ose me flatter d'en venir là.
— Eh! pourquoi ne t'en flatterais -tu pas?... La chose est faisable, mon cher.
— Certainement , Votre Splendeur. Voilà; par exemple, chez le comte Miron-Pétrovitch, non seulement l'intendant, mais le cuisinier, mais le valet de chambre , qui tous trois ont été inscrits comme sousexpéditionnaires de la chancellerie plus tard que moi... eh bien , ils sont déjà tous au* jourd'hui au rang qui confère là noblesse.
— Hé quoi I ils sont déjà tous arrivé» ai| *
PETRE iTÂwovrrcH. i5
grade d'assesseurs de coll^? Est-ce qulb auraient soutenu les examens scientifiques àrUniversité? car sans cela...
— Nullement, Votre Splendeur. L'intendant , lui , est -allé servir dans un département militaire ; là on n'a pas besoin d'examens pour monter; un autre a su éluder l'oukase de i8og. Ah! il est bien dur pour nous autres , pauvres gens , qui ne savons rien , cet oukase de 1 809 ! Si l'on n'a pas étudié différentes sciences , plus moyen de se tirer d'entre les conseillers titulaires , à moins qu'on ne soit épaulé. On dit que cette loi est faite pour qu'il ne soit plus si facile d'entrer dans la noblesse ; mais une décoration aussi donne la noblesse, et il est plus aisé de recevoir une croix que de servir jusqu'à ce qu'on ait droit au grade d'assesseur de collège. Eh bien , Votre ^Splendeur, les gens du comte Miron Pétrovitch , n'étant encore que conseillers de gouvernement, ont reçu de petites croix , et leur affaire est dans le sac.
— Ah ! vois-tu , frère ! les gens d'esprit laissent partout un accès libre en faveur
r^$ aotreB jgens d'e^pril:. Et poim|Uoi si'aii- ,'MÎ6-tu pas imd fietite croix, je te q^ie?
— Je n'osais pas solliciter Votre Splendeur. •• Je fréquente si peu la chancellerie..: je suis si occupé des intérêts de Votre Splendeur, que j'ai à peine trouvé le temps ûy paraître deuK ou trois fois.
— Où est le besoin ? Tu étais près de moi pour des commissions de confiance, tu travaillais dans mon cabinet.... enfin, t*est à moi seul à répondre de toi.
— Ainsi, j'ose supplier très humblement Votre Splendeur...
— Nous verrons... Eh! sais-tu bien, Hodakof, toute Timportance de la nobleiSBj tous les privilèges qui y sont attachés ?
— Comment ne les saurais-je pas , Votre ^Splendeur? Les nobles sont affranchis des chàtimens corpo^s...
— Ha , ha , ha , ha ! frère ! il paraît.. . ha, ba,ha ! que tu as sur le cœur... ha, ha, ha... C'est impajat>le.
— Les nobles peu v^ent acheter des paysans, Votre Splendeur.
-<-* Ccst juste ; grand privilège assuré- .oneot ! Mai3 le principal est que la noblesse
est l'appui du trône , que les nôblet «oMt les fils d'^ection de la patrie^ les honiBiai de confiance qu'emplo&e le souverain 9m gouvernement de la Russie ; ils sonlleschelb des armées. •• ils sont... Mais à quoi bon détailler...? ils sont sur la terre ce que flOHt les saints dans le cieL Comprends-tu ?
— Oui , Votre Splendeur.
— Tu n'es pas encore vieux > tu peux te marier , avoir des enfans et devenir la tige d'une famille noble. •• Hein ! que t'en sem« ble?
— Tout dépend de la faveur de Votre Splendeur.
— Attends tout de ton dévouement , Ho* dakof. Montre- moi ton attachement, ton amour; apporte-moi tout de suite trente mille roubles, et*aux fêtes, nous féliciterons le uouveavi chevalier. £h bien ?
— Heureux d'employer tous mes s<hii^ pour Votre Splendeur. Il y a un moyett :
une femme riche est à la quête d'une pretection ; c'est que, voyez- vous ^ elle est veuve. lue bien est du mari défunt, et ks enfans , devenus majeurs ^ veulent en pw|L-:
dre possession* L7xomme d'affaires des,4|||q|
3l8 PETRE IVANOVITCH.
^ians voudrait faire croire que Tin tendant de •la dame en est aux termes les plus tendres tivec elle. On pourrait emprunter à la veuve les trente mille roubles; mais il faudrait ^pouvoir lui promettre la protection de Votre Splendeur!
— Promets , je tiendrai , et de grand cœur, mon cher ami ! Je serai toute ma vie le défenseur zélé des veuves et des orphelins ; telle est même la devise gravée sur mon sceau ; j'ai, d*une autre part, pour doctrine particulière, que les parens doivent toujours avoir gain de cause, sans qu'il soit besoin de plus ample Information. La pauvre mère!
**àh! cours la trouver, et dis-lui, dis-lui bien ^ <Jue je me porte pour défenseur, protecteur, ^procureur- fondé, et... et tout ce qu'il te plaira d'ajouter.
— D'après cela, j'espère que tout s'arran- 'gera; je vais donc tenter l'aventure. Votre • ^lendeur daignera me conserver sa bien- -Teîllance.
i ' — Un moment , Hodakof. Fais - moi le «'^ {ilaisir de retenir ta langue. Sache qu'avec "les propos que tu tiens , tu peux te faire '*ttOt, et m^ jeter sur les bras quelque raé-