‹ Pétre Ivanovitch, suite du Gilblas russe (volume 2)Chapitre 2 sur 43 · P£TRE IVANOVITCH · texte numérisé non relu

P£TRE IVANOVITCH

chante affaire. Ainsi, pas un mot sar le comte; Miron Pétrovitch^ si ce n'est pour le louer»

et le glorifier; entends-tu ? Il est mon bien»; faiteur; tu sauras tout au premier jour. Parses bons offices, j'ai Tespoir de payer mes dettes , de marier ma fille, et de vivre sans, soucis dans ma vieillesse... Voilà ce que me . rappelle le nom du comte. Ha, à propos ^ as-tu ouï parler de Yyjighine ?

— Du père, ou de son fils Petre ?

— Du père, du père.

— Comment donc , Votre Splendeur ! soû intendant est mon intime , et je sais tout le de ssus et le dessous de sa chronique. Ivan . Ivanovitch Vyjighine a été long-temps mat :

heureux, puis le gain d'un procès l'a rendu fort riche ; mais il a contracté p|r inclination un mariage qui, tout-à-coup, s'est trouvé être une affaire d'or; puis il a mis plus d'un : million au Lombard , puis il est devenu directeur de chancellerie, puis il a pris son congé et s'est retiré en Crimée. Âlais là, ayant perdu sa mère, sa femme, son ami , et le dernier de ses fils , il est venu élire domi<» . cile à Moscou, et, par désoeuvrement, il s'est . mis à faire valoir ses capitaux. Il y a quinze :

Sd^ PeTRE ITAIfOVlTCH.

ans 9 il avait dans sa manche des fermiers ^ des marchands, des entrepreneurs; ses ar* nmgemens avaient été si bien concertés qu'il a , dit-on ^ aujourd'hui bien près de six mîl- UonS argent comptant. C'est d'ailleurs un liomtne d*un très bel extérieur , un homme fort respectable, sage, probe, et qui jouit de Testîme générale. II lui reste une fille et deux fils. Votre Splendeur connaît son aîné , Petre, qui est employé sous le comte Miron Pétrovitch. Le plus jeune est au service militaire^ et la fille est à Moscou, auprès d'une parente de sa défunte mère. On attend de Moscou , aujourd'hui ou demain , Ivan Iva- Hovitch : déjà un logement est arrêté pour lai dans la rue de...

— C'est bc^î , c'est bon ; retourne donc chez toi, et demain arrange laffaire de mes trente mille roubles...

— J'ai l'honneur de souhaiter le bon soir îi Votre Splendeur.

" — Un moment, hé! un moment! frère, j'ai un bal à donner, je dois donner un bal; entends-tu? je le dois par des circonstances. Il faut d'abord passer en revue la maison. Les gens ont- ils des habits?

— Ms" sont nvm , Votre Splendeur , 9ê^ sont tout mis, excepté les laquais à-liTréib Il restaft de notre drap quelques ffenri^piè»» ces, maïs tous ares jugé à propo» de les vendre et- dfe prendre des arrhes,

— Qu'importe ! nous rendrons les arrhe») fais au plus vite couper et coudre les ho^ bits. Prends un cheval, va à notre maison^' de plaisance- examiner les orangeries. Dis au jardinier de faire que dans dix jour$ ilait à ma disposition autant de fleurs qu'on' en peut placer dans mes appartemens. Jlrai> là moi-même un jour. Nous parlerons dureste quand tu auras reçu l'argent. -î

— Dans mon zèle , dans mon dévouement pour Votre Splendeur, je suis prêt à tout sacrifier , même la plus précieuse de»

grâces de Votre Splendeur, el j'ose lui représenter que, dans les circonstances présentes, enfin, dans notre situation, donner des bals, eVst vouloir précipiter lamine de sa maison. Daignez voir comment vît le comte Miron Pétrovitch. Chez lui tout est calcul; les bals sont rares, les dînersencore pltjs raines ; et s'il donne un festin^* c*est pour des personnes qui lui sont nécei-

CttAPiTRE II.

La princesse Kourdûkot

La princesse Anne-Pétrovna Kourdûkof , née princesse Pretchistensky , et qui , de son temps, avait passé pour une beauté, était plus jeune que le prince son époux d'une dizaine d'années; elle avait quarantesix ans ; fort peu de gens savaient ce secret. C'est une tradition que les filles comptent leurs années consciencieusement jusqu'à dix -huit, et les femmes mariées jusqu'à trente. Grâces à l'art des faiseuses de mo« des^ d'un habile dentiste, d'un coiffeur | grâces aux moyens cosmétiques employés pour redonner au visage sa blancheur et son incarnat, la princesse semblait être une femme de trente ans à peine. Ayant con« serve de fort beaux traits et du feu dans le regard , elle pouvait plaire encore , et ses

PETBE IVANOVITCH. 35

habitudes ly portaient avec ardeur. Dans la société , elle passait généralement pour une femme aimable , et à la maison pour une bonne maîtresse*

En effet, elle ne se fâchait jamais, à moins qu'elle n'eût besoin d'argent; elle portait sur toutes chcfses un œil indifférent, si nous «n exceptons le miroir. Élevée , selon Tusage, par une Française^ ayant été plusieurs fois à Paris, fréquentant des personnes éle»

vées de la même manière, elle était, par caractère, une Française accomplie, et de toutes les mœurs russes elle ne conservait qu'un préjugé , celui de la naissance : elle était persuadée de la supériorité indéfinie de la race des Pretchîstensky sur tous les princes , comtes et grands , non seulement de Russie, mais de l'univers entier. Au fait, si la dignité de l'homme tient à faire avouer au inonde, d'après une série de noms tous magnifiquement titrés, le plus grand nombre possible des ancêtres d'une famille, chaque membre de la race des Pretchistensky ppurrait avoir le droit de se proclamer un grand homme, bien que*, par malheur, la nature ait autrement disposé

les choses à leur égard. L'arbre généalogique de cette famille , ébranlé sur ses antiques racines à demi vermoulues , était néanmoins si touffu, si chargé de fruits, qu'il cédait sous le poids et se soutenait à peine. Sa ruine était assurée , s'il n'eût été souvent arrosé par des pluies d'or produites par des alliances de princes et de princesses de ce nom avec de riches familles. Les princes et les princesses Pretchistensky formaient entre eux une sorte d'alliance offensive et défensive tendant à s'emparer des richesses des autres familles par le moyen du mariage , et à relever les leurs par l'emploi de toutes les forces communes : mais cela même nuisait au lieu d'être avantageux, à l'antique race des Pret-^ chisten'sky. Chacun des confédérés , comp-tant sur le secours des autres dissipait ra-» pidement héritages et dots, et laissait des enfans dans la misère ; d'une autre part »

chacun deux, plus ou moins, dédaignait d'acquérir les connaissances irécessaires pour être utile à la patrie, et servait le souverain, comme il se pratique , unîTjuement pour se tenir fort d'avoir occupé des char-

^ETEE IVANOVITCH. 5j

ges durant tel nombre d'années, ce qui n'empêchait pas quelques uns des princes Pretchistensky d'occuper des places consi« dérables. Ceux-ci , avec quelques vieilles douairières de 1# même race , formaient le conseil suprême de famille et la régence centrale attentive à la prospérité de l'illus^ tre maison , croyant avec sincérité qu'à elle se rattache le bien-être de toute la noblesse msse , et partant de la Russie entière.

Enfin était arrivé le raomen^crîtique où le prince Kourdûkof devait s'expliquer avec son épouse sur la grave affaire de famille à laquelle il avait seulement fait allusion en parlant à Hodakof. Il désigna pour cette conférence l'appartement de la princesse, et une soirée où il n'y avait point de spectacle français ni de bal digne de la présence d'une Pretchistensky, Il avança une chaise près de la couchette où se reposait la princesse, et voulut entamer un discours péniblement préparé; mais ayant oublié son exorde, il se troubla, toussa long-temps , prit force tabac* mâcha et remâcha une pâte pectorale. En vain il se grattait la jambe droite avec force ^ il ne lui rêve-

nait pas un mot. La princesse dut lui rap-' peler qu^il était venu pour Fentretenir d'une affaire importante. — De grâce! ajou»

ta-t-elle^ explique-toi, dis ce qui te préoe» cupe; tumetpurmentesy^u m'effraies avec cet air de mystère. Que médites-tu, voyons; ^our le bien de la faraille et pour sauver nos propriétés ? Ne sommes-nous pas assez riches? Dieu merci , toi , cinq mille âmes; moi , sans parler de tous les avantages et privilèges. A. mais quelle nécessité de s'étendre là'dessus ?... j'ai reçu en dot un hôtel et une maison de plaisance , j'ai hérité par Ta mort de mon frère de quinze cents âmes ; il me semble que tout cela réuni n'est pas une bagatelle , prince ! D'ailleurs nous n'avons d'autre enfant qu'une fille, qui réellement ne nous coûte pas cher»

Éxplique-moi donc comment notre bien peut avoir besoin d'être sauvé, et dis ce que tu entends par ces mots : le bonheui^ de la famille?

— Tu attends trop de moi , princesse ; puis, pourquoi faut-il que ta entres dans les «£Eaires donaestiques? Au reste, si absoluinent tu veux savoir les causes qiu xn'oat

WX9M, puxovnca. J[g

jeté daasia situation désagréable où je sin^ je... je ferai af^ler HodakoL

-^ Est-ce que ta les ignores ces causes?

itaifquoi cet horaine? Est<e que tu me )>eiix pas toi**méme les exj^quer ?

— J'ai tant d'autres affaires importantes lup lesT)ras que je n'aî pu entrer dans tous les détails. Au surplus, c'est à l'intendant , à l^horame d'affaires de Teîller à tout cela , et tie rendre des comptes.

— Ail! bon Dieu! quelle affaire senut donc plus importante que celle de veiller sur ton bien ? cela regarde le mari , obi bien le mari... Regarde comme les autres s^occu* pent de leur fortune!

— Et moi aussi je m'en occupe ; tu verras tout à ITieurë^ qu'en un coup je répare^ raî , j'augmenterai , j'élèverai tout...

— Il y a quelque chose là-dedans qui ne xnfi persuade pas. Eh bien^ lais donc appe^»

1er Hodakof . •

Le prince agita une clochette; il parut 4» valet; celui-ci reçut l'ordre de mander Hodakof ^ qui attendait cet ordre 4aM le fiabwet 4^ prince* Le conseiller titulaire

40 PETEE IVAITOTiTCH.

: Bodakof entra, s'inclina , et se tint debout contre la porte, selon son usage.

— La princesse désire savoir à quoi S tient que nos affaires domestiques sont en mauvais état. Explique-toi clairement et brisement.

— Il y a certaines circonstances que je n'ose...

— Qu'est-ce à dire ? Quelles sont ces circonstances que tu n*oses* expliquer devant jnoi? s'écria la princesse avec colère. Parle,

" je veux tout savoir.

— Avec votre permission , la principale ' cause de détresse est que la dépense excède

les revenus, ditHodakof à demi-voix et les yeux baissés.

— Fort bien ; pourquoi donc , toi, n'aug- "mentes-tu pas les revenus à mesure que

s'accroît la dépense? repartit vivement la

princesse.

- — Cela serait une chose fort bonne et

fort utile, repondit Hodakof ; mais malheu- -reusement elle n'est pas possible, car^i la ' dépense dépend de la volonté, le revenu -dépend des circonstances.

'^ —A qui en a-t-il donc avec ses cîrcon-

P£TR£ IVANOVITGH. 4^

Stances ? dit la princesse avec impatience.

— Les voici : d'abord , depuis dix ans le .

prix de tous les produits russes n'a cessé .

de baisser, le prix*de toutes les marclian», dises étrangères^ et en général de tout ce qui , nous vient ici par mer, hausse de jour eigour davantage. Puis, à mesure que Votre Splen-»

deur s'élève dans les grades civils , à me*, sure que mademoiselle la princesse Pélagheî (ouPauIinejAnlonovnasedéveloppeJesbals^ les soirées, les dîners, deviennent plus fré« quens, et en général augmentent la dépense* Puis , pour le voyage de Votre Splendeur aux pays étrangers , il n'a pas été possible de prendre les sommes nécessaires sur les revenus; et comme il a été fait un emprunt, il a fallu et il faut encore payer les intérêts , ce qui diminue d'autant le revenu.

Puis, à chaque nouvelle distribution de la maison , à chaque réforme dans les meu* bles , à chaque changement d'équipages , puis pour les nouvelles orangeries, pour l'agrandissement de l'ancienne, il a bien fallu faire encore un emprunt, et les intérêts emportent encore une partie du revenu des terres. Puis , pour aviser à l'augmenta-

4s PETHE IVAHOVITCH.

tion des revenus , pour combler le déficit , il a été construit des fabriques., toujours arec le secours des emprunts; les fabriques ont augmenté les revenus de Vos Splendeurs ; mais 9 an lieu d*appliquer les bénéfices %k Tacquittement du capital et des intérêts de la dette. Sa Splendeur le prince a eu besoin d*argent pour des choses. • •

Le prince se hâta d'interrompre ici Ho- 'dakof , et dit en s'adressant à la princesse :

— Pour payer , vous savez , madame la princesse , pour payer les dettes que vous avez Élites à Paris.

— Bien , bien , je vous prie de le laisser parler, dit la princesse avec dépit. Continuez^ Hodakof

— Puis , faute d'un capital de réserve , &ute d'argent disponible , les fabriques se sont arrêtées, la dette est restée, et les intérêts ont de plus en plus écorné le revenu. Puis, comme tout le bien s'est trouvé hypothéqué , et qu'il n'était plus possible d'emprunter au trésor; comme cependant il fallait bien de l'argent, on a augmenté la redevance des paysans, on a vendu des coupes de bois de construction, les moulins

PFFM ITAlfOViTOa. 4^^

ft les pêcheries ont été affermés, et Iw prix de vente ou de ferme ont été eicigés d'avance. Depuis lors les bois ont disparu, les moulins se sont endommagés, les paysant se sont appauvris, et tellement qu'ils né sauraient payer exactement leur redevance* Récemment rinterraptioD> du commerce russe avec l'Angleterre nous a enlevé notrt seul moyen de vendre nos grains et noi chanvres. Enfin , les intérêts que nous de* Tons payer chaque année atteignent près* que au niveau des revenus, tandis que dane les dépenses domestique» on ne fait pas épai^e d'un copeck. Voilà ce qui fait que Fétat des affaires est de jour en jour plut désespérant...

— Assez ^ assez! s'écria la princesse. Ah!

mon Dieu! c'est épouvantable. Hodakof, donne-moi l'eau de Cologne , là , sur la per tite tabl^.

La princesse respira le parfum àe son eitt de Cologne. Le prince ne changea point db position; as^s, la tête pencbée sur la poi« frine f il soupirait douloureusement. Le ri^ hsace se prolongea ainsi quelques mintitta

4tl PETRE IVAKOVITCH.

iTa, mon cher Hodakof, passe dans mon cabinet, et attends-moi là.

Hodakof sortit les lèvres tremblantes, eii murmurant (juetques paroles inintelligibles.

— De grâce , calme-toi , princesse , songç que tu te fais mal.

— Ah ! je sens que je m*évanouîs... Db Teau de menthe!...

Le prince sonna et fit venir la femme de chambre. Une demi-heure se passa en al« lées et venues de cette fille ; la princesse se frotta les tempes avec de l'eau de Cologne | elle prit de l'eau de menthe ; puis elle pleurait, ensuite elle se baignait les yeux'^à l'eau ^e rose , à la fin elle se trouva plus tranquille.

Le prince renvoya la femme de chambre, et demeurant tête à tête avec la princesse, il fit quelques tours dans la chambre pour se remettre de la scène et recueillir ses esprits.

— Nous avons un trésor, dît-îl enfin , \iti trésor qui couvrira toutes nos pertes ; c'est notre fille. Je suis le dernier rejeton de It race des Rourdukof, et avec moi tombers fe 'nom tfune longue suite de princes. Cf est

à Pauline qu'il appartient de préserver sa fortune et sa race d'une double ruine ; c'est* à elle de nous sauver. Le comte Miron Pétrovitch Hohienkof, mon véritable ami, mon bienfaiteur, en récompense de mon dévouement pour lui , a imaginé un moyen qui, à vrai dire , ne pouvait être conçu que dans une tête aussi sage. Il me conseille de don* ner la main de ma fille à un homme richei qui prendra , je pense , avec empressement, mon nom et mon titre de prince , qui en* trera ainsi dans tous les droits de fils et d'héritier , et de sa part, il devra payer toutes mes dettes; il devra ^ prenant le bien sous sa régie, me payer... nous payer, et après ma mort^ à toi, une somme annuelle égale à celle des revenus du bien au temps où il n'était pas engagé. Que te semble de ce projet?

— Ce n*est pas mal ; mais je voudrais donner la main de ma Pauline à quelqu'un des princes Pretchîstensky.

-^ Impossible! les Pretchistensky cherchent de riches partis , et quant à Pauline... tu as entendu ce qu'a dit Hodakof...

— Ah mon Dieu ! voilà que je m'éva-

nouis encore ; donne-moi Teau de Cologne !... Eh bien , il n'y a rien à faire ; qu'il en soit donc comme vous Tentendez. Cependant je ne puis pas donner ma Pauline à un homme qui ne soit ni prince ni comte.

— A quoi bon prendre souci là-dessus ?

Si mon gendre prend mon titre de prince, Pauline tout aussi bien demeure princesse.

D'ailleurs, parmi les princes et les comtes, il est difficile d'en trouver un riche qui con* sente à nos conditions, comme me l'a fait observer le comte Miron Pétrovilch.

— Est-ce que ma Pauline ne vaut pas un sacrifice? Que voudrais-tu donc faire, prince? N'importe, je suis prête à tout, je me résigne ; faites ce que vous voudrez. Je meflattepourtant que mon gendre sera de bonne famille et tout au moins général, ou bien cham*^ bellan...

-— Tu n'entres pas dans la chose , princesse. Nous le pousserons dans le monde par le moyen de nos parens , de nos amis.

Une seule chose est nécessaire , il faut que mon futur gendre soit un homme riche.

w-Eh mais, à t'entendre, tu donnerais notre fille à un jui£.. Souviens- toi que dans les

PRES lYAVOYITGH. 4$

Teines de Pauline coule le sang des princes Pretchistensky !

— Tu pourrais ajouter : et le sang des princes Kourdûkof, qui^ permets-moi de le dire , n'est ni moins beau , ni moins iU liisf re.

La princesse sourit dédaigneusement en regardant son m2u*i, et jugea au-dessous d'elle de repartir à ce petit regimbemenC d'amour-propre du prince Kourdûkof.

Celui-ci reprit avec colère : — Bfla généa» logie est imprimée, et toute la Russie, toute l'Europe sait que jbon quintisaïeul , le prince Mamych-Kouli-Kourdûk , sorti de la Horde-d'Or, est venu en Russie sous le grand prince Ivan Vaciliévitch * , et qu'il a joui de sa faveur. L'histoire atteste que mon quadrisaîeul a été en crédit sous le tsar IvanVacilîévitch-le-Terrible*, qui a daigné très souvent le battre de sa propre main et de sa propre béquille , ce qui dut, je pense» dans ce temps-là y lui faire bien des jaloux» Sous le tsar Fédor-Ivanovitch ^ , mon tris-* aïeul a été envoyé...

— Grâce! grâce! Lorsque tu en es là* ii^uSf il y en a pour des heures.

fil FETRE IVIHOVITGH.

- «^ Âh! princesse, allons ^ vas- tu consuU 1èr tonte la parenté ? Tu veux donc gâter fMfe Pafiaire ? Point de cela : d'abord nous

Mf -devons pas découvrir la situation de SH&i éfifaires ; et d'une autre part , je crain* drais que, mettant à profit ta confidence, lëar -fiers et avides parens n'enchaînassent te jeune richard k (Quelqu'une des très ittrâres princesses Pretchistenskj.... SurnMIte^oi , princesse ; prends ton parti , et sbtiviens-toi desparoles de Hodakof. Ruine , pëtkûrie y retraite humiliante au fond d'une tompagne, vente de nos biens.., de notre ftmson de plaisance , des orangeries ! ou Iraèn de bonnes rentes , des plaisirs y des "fêtes, des bals , encore un voyage à Paris!

*Et tout cela dépend de toi.

' — • Fais ce que tu voudras , dit la prin^cesse en se couvrant le visage de son mou- 'cfeoîr. •

' •— Maintenant nous sommes sauvés!. dit fe prince eh se levant ; puis il baisa la main ' Ar sa femme , et sortit.

Le prince sé^réndit à grands pas dans son fiMfk»%9 où, frappant sur Tépaule de Hodakof: — Victoire ! mon cher Hodakof, lui

PETIIX ITAVOYITCR; 51

ditMl ^ victoire ! Puis il sWit dans son Cmh teuil , et regarda en souriant son homme^ confiance. Mais Hodakof restait froid i^ morne, et ne desserrait point les leTfea.

Le prince se douta que M. le régisseur avait de l'humeur contre la princesse, «et ne pouvait oublier la dureté de ses devw^ nières paroles.

— As-tu bien le cœur de rester âohé contre la princesse, Hodakof? C'est lioti»

teux , frère. Tu sais combien elle a toujarois été afiable et bonne avec toi. Il Ëiut lui pardonner ; nous lui faisions siffler les pierres autour des oreilles; hé! vois-tu, frère; eHe n'est pas faite k ces choses-là.

— Mais ai-jc quelque chose à me mprocher? Sa Splendeur elle-même m'ordon* nait de dire la vérité ; elle*méme demandait conseil , et quand je lui obéis avec<»rconspection , elle me rudoie comme. le dernier des esclaves. Il me semble que mon zèle, mon entier dévouement devaient me valoir un autre traitement; voilà ponr»

tant ma récompense! J'en conviendrai donc^ Votre Splendeur, il me devient par trop pénible de régir vos affaires ; je serai élei^

i4 RTBS vràmomcB^

BtUement reconualfisant envçrs Votre SplenéèiBPj uaisf j'oae la? supplier humblemaot 4e .pourToir à mon. remplacement.

.^>i^£&-tU'dàJis toa bon- sens, Hodakof?

Goixvient-il que tu aies même la pensée de me i^îtter dans un moment où nous dewms réunir toutes nos forces pour rér tablir, par une seule bénédiction , par un bon sacrement , ce que nous avons sapé et battu en ruines durant plusieurs années?

Kon , ta es un honnête homme, tu' ne feras point «ela ; et moi je ne peux pas te laisser ailér que jein'aie consommé le bienfait , que je ne t!aie fait noble. Ainsi donc , plus de colère ; la princesse de même ne se fâchera plus y et même elle regrette beaucoup de t'avx>ir offensé. Oublie tout^ et réjouis-toi : nous allons enfin rouler encore sur les millions !

»N-« Ayant consacra ma vie à Votre Splen* ëèiur, je dois tout souffrir, si vous estimez que mon service vous soit bon à quelque chose. £t sur quels millions, Votre Splen* deur, allez- vpus donc rouler ?

«-^ Je!Tai& :te conter cela; seulement Dieu tegarde d'en dire un seul mot à perftoflàe awnt qu'il eu soit temps. Tu m'aa

dit toi^ihéme q«ie ta cMDims yyji^iiie»^ mforluâe, ses affaire». Eh bievi ! je marié ma fllte à son fila atné, à Pélre IvanoVifcli/ lie prince là ^dessus racMita avec détafS renlrétien qu'il venait d^àvoir avec la ptfïm eèase ; à quoi il ajouta : — ^ Et toi » mon chef Bodakof, ma- lance fidèle, tu régirai Id* domai^â der mon gendre , si pourtant il ié plaitde t'en oharger !J'en ferai un^ clauM spéciale du contrat. Qu'as-tu donc àmë regarda ainsi ? dis ; que te «emble de mon expédient?

— A merveille! Votre Spïehdeur, sw perbel Est-ce que c'est une affaire ap«* rangée?

*^ Je suis venu à bout par mion éld* qnence, et c'est un grand pas de faît^ d'enlever le consentement de la princesse Pauline ne saura me refuser rien , mmi la iiTchée est «ous le chapeau.

-^ Et le vieux Vyjighioe , et son âls lé prétendof?

-<^ Bien entendu qu^ils 'consentiront, et de grand cœcnr; pas-si^ots quederepôussev oa tel honneur!. Entrer dahs la famiile déi ytincMii Bnotehiaten^y, prendre le note

S6 PETRE IVAirOVITCH.

4^im prince Kourdûkof, d'un prince dont la naissance anjdque remonte au prince tatare Mamych-Kouli-Kourdûk , épouser une princesse en vérité la première parmi tontes les princesses de Tempire de Russie^ et recevoir avec elle six mille cinq cents ftnie3 réparties en divers gouvernemens !

Mais il y a de quoi faire ramper un homme sur le ventre jusqu'aux derniers confins du monde !

— Permettez-moi de demander à Votre Splendeur s'il a été parlé de cela aux Yyji* ghine, et s'ils y ont donné leur consente* ment?

— Pourquoi leur en aurait-on parié prématurément ? Pour qu'ils publient la chose |l son de trompe et en crèvent de joie? On le leur dira quand nous aurons bien tout examiné.

— : Ainsi , ce n'est qu'un projet. Permet»

tez-moi de représenter à Votre Splendeur, que , bien qu'il y ait un grand bonheur sans doute à devenir votre gendre en prenant la qualité de prince et votre nom , l'on préféré en général l'argent comptant à un nom fit àuntitrei tant le siècleest corrompu.Que

nriiE ivAHOTiTCH. 57

sait-on? peut-^tre le père, peut-être le fils ne se prêtera pas à vos arrangemens.

— . Le vieux Yyjighiiie est en relations suivies avec le comte Mirou Pétroviich; lé fils est au service près de lui ; et , s'il faut te le dîpe enfin, c'est le comte Miron Pétrovitch lui-même qui a conçu le plan et qui se chai|[e d'en préparer l'exécution. Ça, tu vois comme il est bon de s'en tenir à son opinion dans les afiaires! Oh m'ii reproché de ne voir rien que par les yeux du comte Miron Pétrovitch^ et voilà qu'il a visé , qu'il a tué pour moi le castor.

-^ Si le comte Miron Pétrovitch s^est fait fort de cela , ce n'est sûrement pas sans fon« dément. Peut-être qu'il réussira. Il semble qu'il ait les démons à sa dévotion, l'honorable comte Miron Pétrovitch !

— £h bien donc ! d'après le conseil du comté Miron Pétrovitch , je dois , puisque justement nous sommes en carnaval , donner un bal , mais un bal, une fête à effrayer la nuit.

— Soit , Votre Splendeur.

— Toi , mon cher Hodakof , il faut prendre soin que rien n'y manque. Nos orange-'

58 VÊTWÊ vfÀMoyntné

fiesy nos nerres, ne nofus faiimif ôfit [ta» asiMK de fruits ni de légsmes; il faot dôiK; i^f àftt boutiqiies MUouiirmK Ceit là d'allteilrs que tti preÊKlrastôUffles àroiiiated. Prends les ttus dans la ciave d'an marchand étrange^, C£tf ies nôtres frelatetitindîgnetnetit lesletfi^.

^-^ Soit, votre Splendeur.

-^ Prends le silcre au Goêtinnoï^PêùtK . .

«tt Fy vend moins cfa^. ..

, —J'obéirai à Votre Splendeur.

, -^ Que le buffétier , le cuisinier et le idMH fitûrier s'-entàidesit avec toi, et ^ je t^en prie; &ites que la chose aille au mieux. SouViietas-^ "VA qfue mon .bal doit avoir lien au plus tard dans quinze jours. Moi, je vais m-occupef dd la décoration des chambres 'Selon le. dernier goût. Tu verras qu'il y aura lieu à surprise;^ même pour les plus inventife en ce genli8fi Au i^evoir, HodakoE

>* £t de l'argent, ¥atnd Splendeur?

•-« De l!argent! voilà du nouveau l Un ré<^ gisseur en chef qui demande de l'argent à son maître ! C'est à moi , frère , de t'en de« mander.

. *— Je donne delFàrgent à Votre Splendeur Ipn^a'elle c!ki dc^noasde et qu'il y a où pren>*

ivÀiroviTCH. 59

dre; mais aujourd'hui , c'est à moi d'en rec^ voir de Votre Splendeur.

— Où veux-tu que je prenne de l'argent pour t'en donner ?

— Et les treD[te mille roubles que j'ai tirés pour vous de la veuve ?

— Oh , cette maudite veuve ! Tu m'as accroché au cou cette damnée, elle ne me laisse plus de repos; elle gémit, soupire, me fatigue , et va jusqu'à exiger que je fasse pour elle des démarches comme un procu* reur fondé, comme un homme d'affaires.

— Votre Splendeur lui avait promis protection , secours et défense.

— Eh bien , soit , je dirai pour elle un mot dans l'occasion , je donnerai mon opi«nion... mais je n'irai pas peut-être courir et influencer.

— La condition était d'agir, de tâcher...

— Quelle condition? Est-ce qu'elle m'a fait cadeau de ses trente mille roubles ? Est-ce que je suis homme à me laisser suborner ?

Comment ose-t-elle même penser que j'irai cabaler pour elle par cela seul qu'elle m'a prêté de l'argent? c'est absurde, c'est niais I

60 PETRE IVABTOVITGH.

voyez un peu la belle faveur qu'elle m*a faite !

— Mais elle n'a pas de lettre de change.. •

— Cela ne fait rien. D'ailleurs il n'y a plus à se tourmenter; je mettrai ces trente mille roubles à la charge de mon gendre.

Paie cela, mon cher, lui dirai- je, et tout sera dit.

— Et mes peines n'entrent point en compte?

— Ah! frère, sois tranquille; ce qui t'a été promis, tu l'auras. Seulement Je te demande un peu de patience. Il faut ici une grande discrétion d'abord... tu m'entends!

•— En tout cas , j'ai remis la somme à Votre Splendeur , et s'il lui plaît que j'achète tout ce qu'il faut pour le bal , veuillez me donner de l'argent , car je n'ai pas un copeck (a),

— Je t'ai dit de faire les empiètes chez des marchands russes, par conséquentprends tout à crédit.

— Ils ne donneront rien, Votre Splendeur; nous devons déjà dans toutes les boutiques*

(a) Centime.

PXntÊ IVANOVITCH. 6l

— Comment, ils ne donneront rien! Ils oseraient me refuser , à moi ?

— Le peuple est maintenant si gâté qu*il ne craint personne ; ils en sont venus à ne plus faire crédit à ceux qui ne paient pas.

— E!st-il possible! quoi, des moujik^^jdes manans , des barbichons ne feront pas crédit à moi , à un prince russe ! Non , mon cher Hodakof , ce que tu dis là ne saurait être.

— Je vous jure devant Dieu qu'ils né donneront pas pour un rouble. Le peuple n'est plus du tout le même.

— Ah! les brigands, les traîtres, les rebelles ! Voilà, l'effet des lumières ! Appreneatleui^donc à lire! C'en est fait de toute subordination , de tout respect du rang et des mérites... Quel bien attendre de tout cela?... Donne-leur donc un reçu,et prends échéance, en ajoutant, s'il le faut, quelques roubles aa montant.

— Ils ne donneront rien à crédit, quand même je souscrirais pour un rouble à chaque grivrie (a). J'en ai déjà fait l'essai. Votre Splendeur.

(a) GrWne ; dëcime. dix centimes, r/ lo de rouble.

&I PCTEE IVAVOVITÇH.

-*-y oy ez les scélérats, les pendards ! Il n'y a rien à faire I essaie de prendre sur ga^e . ou bieU'paie le tiers , la moitié des pox àr* gent comptant.

— Cela. ne. nous mènera à rien, Votre Splendeur.

— n faut pourtant que cela soit ; ùas ce que tu voudras, maïs je. ne puis tout payer comptant... va essayer.

Hodakof haussant les épaules , sortait du cabinet; le prince cria :

— Hodakof! Hodakof!

Hodakof revint sur ses pas , et sans rien dire, se plaça devant Je prince, et il le regardait.

— Écoute , Hodakof, dit le prince , demain je vais chezle comte Miron Pétrovitch^ je lui parlerai de toi , nous délibérerons pour que tu sois décoré à Pâques; ainsi, ùds préparer ton état de services ; mais n'oublie pas ce que je t'ordonne: la moitié à crédit , la moitié argent comptant, si l'on ne peut faire auttement.

Hodakof s'inclina et sortit; le prince ré* péta à plusieurs reprises :

— Quels temps ! quelles mœurs! Uët

PETRK IVAlfOVITCH« 65

moujikê ne font plus crédit aux princes

russes. Voilà , voilà où Ton nous conduit avec la civilisation !

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