P£TRE IVANOVITCH
doute à personne de violer le droit des na^ tions, répondit le fonctionnaire en regar-^ dant timidement le guerrier français, il est en paix avec mon souverain.
— La guerre est déclarée à la Russie, et c'est l'empereur Napoléon lui-même ici qui vous intime Tordre de dire tout ce que vous savez. Vous êtes prisonnier de guerre , dit l'officier de hulans.
— La guerre est déclarée! C'est l'empereur Napoléon que je vois! dit le fonctionnaire troublé:..Ehbi en, dites à Sa Majesté que je ne sais rien ni des forces de l'armée ni de sa position. Je ne suis qu'un employé inférieur ayant rang de capitaine dans notre ordre civil; je cherchais des subsistances pour un seul corps stationné à Novy-Trok, sous le commandement du général Toutchkof. Il y a impossibilité à ce que je sache rien des plans arrêtés au quartier-général ; il y a plus, je me suis tenu éloigné des lieux où sont les autres corps, pour être plus sûr de trouver des vivres.
L'officier polonais traduisit les paroles de l'employé à l'empereur Napoléon , car en effet c'était Napoléon lui-même.
PETRE IVAirOVITCH. 5'J
Le maître de la plus grande partie de l'Europe était venu au point du jour sur la frontière de l'empire russe, couvert d'une simple casquette et d'un manteau de soldat polonais, pour examiner l'assiette des lieux qu'il croyait couverts de troupes russes.
Un seul général du génie, nommé Haxo, l'accompagnait dans cette excursion; environ vingt hulans de la garde lui servaient d'escorte. Napoléon resta quelques minutes en silence, puis il dit:
— En effet , le moyen que cet homme ait connaissance des résolutions du quartiergénéral? Monsieur lofficier, demandez-lui de quelle force est le corps auquel il est attaché.
— Mais... de quelque cinquante mille hommes^ répondit l'employé. Et dans cette réponse, il doublait au moins le nombre réel, afin de donner une idée avantageuse des forces russes, car,dans le troisième corps, commandé par le général Toutchkof, il n'y avait que i8,5oo hommes sous les armes.
— Il est impossible que les corps russes soient aussi nombreux, dit Napoléon en regardant le général Haxo ; je connais la
S8 mKE WAfroviw».
^i^rîbutiwi 'des forces i»uâê»s.<SependaBt il ^etit se^faire qeton fSt renforcé à deasem^m ^ieorpsTapprdch^de)afroirtfère,pour donner €lupoidsaa fetrx^brùltrépandustïr lesfcTces '^ *toute l^armée. Honsfeur rofficwr , deramûez à icet autre hadivîdiroù 'e^ Tendraiit ie fRus commode pour •jeter des ipohts...
— ï*lus tatit, près du vfflage 'Pornéitmne (j) , répondît rintteftdant; il y arvaitia ^rertrefois un bac-à-traiHe'^; le Hiémenycst étroit, et les deux mes «sont -en pente *flom».
Wapoléon monta a tihevàl «t 'ordonna % Tintendant de le suivre. Il ôtcondutrel-eni- |)loyé russe au quarrier-générrfl par tm hulan , qui le poussa devant lui.
Ij'iutendant guida Napoléon le long de la TÎve; l'escorte suivit au pas à qneltjne i8îMance.
— . Haxo , "dît Napoléon en arrêtant son fdhevàl vis-à-vîs d'une éminence éitoée à la tire russe, qii'e^-ce -que 'cela si^lfie?
il 11^ 'a personne à leur frontière. ¥of5 iqnéllés positrons avantageuses ils laissent
(o) Pondëmen.
saD&fortificatioii&6tstns:troi)pe$« OnVap^r^ çoit pas même uo seul ,homme. .Les Jlusses aupjiealrilsrle prpjet de ne^pas^s'opposer ,à BOtre , pass2|ge du Niémen? Haute impru^^ dence^^ar'si je passe .le Niémen, je suis 4 Wôlna; .et, .maître ile cette capitale de la Li thuaaie.) je le suis de da .pravioce entièrei; mes ennemis devraient savoir^cela.
— ProbablemeiDt ils ont x^oncentpé leurs forces dans quelque bonne position au-delà du Jiiémen, répondit le général Hao^o.
— J^on, si le passage du Niémen est.ainsi Hvvé sans défense,, j'en vois la «raison,, dk Kapoléon : ce sera un .prétexte pour dire fueje me suis précipité à l'improviste dans des provinces sansaucune. défense... que je suis l'agresseur... Mais j'ai envoyé Narbonne Sfff^c des propositions de .paiic^ (pourquoi n^ft-fon pas accepté <mes conditioosP.r. JËn aidant ! Napoléon donna de d'éperon à son obéirai et .aviança au ;galop.
,P0vant la vieilte Ponémone., le Niémen &iJt un détour et 4;eint une jprairie qui , par un .a^gle aigu , ,plonge dans les fr-ontières polo2iaises; c'est là que s'arrêta NapolécOi
— Voilà en effet le imeilleur endroit pour
4o PETRE IVAHOVrrCH*.
jeter des ponts , dît-il ; les troupes , après avoir passé, pourront s*appuyer en flanc contre la rivière et, sans étendre leur front , tenir tête à Tennemi s'il s'avise de vouloir s'opposer au passage. Je ne puis croire encore que leur frontière soit dégarnie; sûrement ils sont cachés dans les forêts. Il faut presser de questions cet employé, le séduire ou l'effrayer. C'est donc un point résolu ; il y aura ici trois ponts aujourd'hui même, et demain... nous sommes en Russie, entends-tu Haxo, en Russie! Napoléon tourna bride, dit à l'intendant de le guider par le chemin le plus court au village Nogarich, et il suivit cet homme à travers les buissons et les monticules de sable.
Cependant l'employé russe , qui venait d'être fait prisonnier d'une manière si imprévue, marchait absorbé dans les plus tristes méditations devant le hulan; celui-ci, par compassion, retenait le pasde son cheval pour ne pas harasser son prisonnier, qui marchait dans les sables. Ennuyé du silence de cette marche, le hulan dît au captif:
— Vous parlez polonais , à ce qu'il pa-
rait ; vous aVez donc vécu lông-terops en Pologne ?
— Je suis Lithuanien dWigine, répondit l'employé.
— Ehbien ! nous sommes compatriotes!' Où éles-vous né ?
— Près de Wilna...
— Moi de même. Votre nom, je vous prie ?
— Shmigaîlo.
-r- Shmigaîlo ! c'est aussi mon nom. Vous aurez entendu parler de deux frères ap-*:
pelés Romuald et François Shmigaîlo ;^.jesuis Vincent , l'ainé des fils de François.
— En ce cas y vous êtes mon neveu ; je suis Romuald Shmigaîlo.
Le hulan polonais sauta à terre , et s^é-^ lança dans les bras de son oncle.
-^ Je ne vous ai pas vu depuis la plus tendre enfance, et maintenant, mon cher on* de , le sort vous fait mon captif! et je dois ' vous garder à vue!... '
Et le hulan pleurait en s'exprimant ainsi.
— Où est ton frère Léon ? demanda Romuald Vikentiévitch; depuis que je mémfe* fixé à Pétersbourg, je n'ai reçu qu'une tiAM
4^ pfixuk lYàff^wvntu
de VQanowvttlks ; jomq frère me naiidak qut TOUS étiez au service à Varsovie.
., •— Mou frèce sert dans le même régimfiut que moi. Nous avons été en Espagne^ et Qik fin, nous voici aux prises avec les Russes.
RomuaM haussa les épaules et ne répoor* dit rien.
— Ne savez- vous rien de nos parens ? Il y a long-temps que nous n'avons eu de leurs nouvelles , reprit le hulan.
' '**-A WUaa , on m*â dît que ton. père a a£femié tm domame de la couronne , en Sax^Ogytie^ près des frontières de Prusse , et qu'il y vit retiré ; mais j'étais si fort attaché aux devoirs.de mo&service, que je n'ai pu songer à l'aller voir; je lui^ envoyé ma femme, et je sais que tes paiîeus sont tn parfaite santé.
— Dieu soit loué 1 peut-être les reverraije.en(kk;oa dit que la garde s'arrêtera à WUi^ et n'ira pas pluâ loîii;. l'armée, dit-oA encore, occupera la Lithuanie.
r^ Mais où est donc votie armée?
-H> f|si^ derrière ces colUnes coiuvectes de b«Mi6q^«l.equai;iier^éoérale$t àNogarieh^ ^l>l| ïçjiiî/^ i9t deJ9^i de K»Qwno. Npu« sommes
FRTm VttmfVtVGÈt. t^
iiienus dte Pmsse-, et-rfést à ▼îBfcbvrèKk seulement' qtre nons avons appris que la campagne* ta s'ouvrir. Personne josqu'istlors ne savait m ou nons allions» ni qni nous aarions à combattre.
— Grand Dieu , ta volonté 5oît fdite ? dit Romuald. La guerre dans notre matheureux pays , et dans quel temps! Qui pouvait s'y attendre?
— On dit qtie tonte la Lithuanie attend notre arrivée j qu'on y brûle d'împtitience de se réunir à nous, et quedéjà les habitansr courent aux arme*;, qu'ils s'assemblent dans les bois.
— Celui qui t'a dit cela est un effronté menteur, mon cher neveu. La Lithuanie n'atttend personne, on neVy dottte pas dte votre intvasion, et les paysans se livrent paisiblement à leurs travaux. Oxt vous trompe , cousin. La Lithuanie est fort contente de- sa situation , eif nesouhaite pas un* changement.
— * Ainsr, itn'est pas traf qu'ite nous pré-* parent de» vivres et rftt fourrage?'
—Allons, mon- cher neveu, la justice n%slr* paor rie» diiiïs votre' cause , puisque l*ttn
44 PEXajS IVAir^VlTCH.
est réduit à vous tromper en vous menantà* la guerre. Je te le jure , sur l'honneur, qu'il n'a pas été cuit pour vous un seul biscuit d'une once dans toute la Lithuanie. Ce pays . idolâtre l'empereur Alexandre, et votre présence y réjouira bien peu de gens.
Le hulan se tut.
— Monte sur ton cheval, mon cher neveu, et gagnons vite ton armée , poursuivit M. Shmigaïlo; j'espère qu'on m'y rendra la liberté; car ce n'est pas un bel exploit militaire que de faire ainsi prisonnier de guerre un homme désarmé.
•—Soyez persuadé, mon oncle,qu'îl ne m'est nullement agréable de vous tenir comme prisonnier sous ma garde , et que je donnerais beaucoup pour pouvoir vous délivrer...
mais... l'honneur, le devoir, la discipline...
— Mon neveu, si tu m'offrais la liberté, peux-tu croire que j'en voulusse profiter? Il est sans doute cruel que les membres d'une même famille soient divisés d'opinion et de parti, mais il n'importe, nos peines disparaissent devant les grands intérêts nationaux. .. Conduis-moi où il t'a été ordonné.
— Je vous accompagnerai à pied , topa
PKTRE IVANOVITGH. 4^
oncle , je ne puis vous prendre en croupe , et j'aurais conscience de vous voir de dessus mon cheval vous fatiguer dans les sables.
— Il convient encore moins que l'on te voie à pied ; j^exige que tu montes: fais ton devoir.
Le hulan monta à cheval , et alla au pas près de son oncle ; tous deux se laissaient aller à la rêverie.
— Bientôt ils sortirent d'entre les buissons de la rive déserte, et le soleil, qui s'élevait, leur éclaira un spectacle majestueux»
Semblable à un serpent d'une longueur infinie, et couvert d'écaillés d'or, se mouvait l'armée de Napoléon , sur une vaste étendue de pays , coupée en plusieurs directions par des tertres de médiocre hauteur. On n'entendait aucune sorte de cri , l'air n'apportait qu'im bruit confus de chevaux, de canons en marche , de caissons et d'armes qui s'entrechoquaient par hasard. Enfin , cette armée qui , en se rapprochant , ressemblait à un seul grand corps , commença à se partager , et déploya aux regards de belles colonnes, ici de cavalerie ,^ là d'in-» fanterie, plus loin une longue suit€ de
4ft PETRB- nr AHOVITCir.
canon» respTéndtssans. Les brillantes arnnires dës' cwîrassîcrs francaris, leurs casqiper de bronze, îes fusils et les baïbnnettesr de Tiiifônteriey en réfléchissant les rayons du sofeil, paraissaient enveloppés de flàmtnes* Les bonnets d'ours ou koibacs des grenadiers, les crinières noires qui flottaient sur les casques des eutrasf^iers et des dragons, donnaient aux guerriers un aspect terrible.
lies drapeaux tricolores et les bande^o^es des lances des hulans se détachaient aux regards égayéscomme des fleurs dans uufeuîîlage épaisi. L'armée gardait le silence. Tout^ à-coup^, sur la plus élevée des collines, parut là tente de Tempereur - capitaine , et ràraiée entoura cette colline, comme si c'ewt été l'autel de quelque dieu de fà vo^ lonté de qui eut dépendu la destinée des empires et des peuples.
A un signa) donné, les guerriers s'arrêteront; les cavaliers se nwrcnt' arrgalop, Fin* fanterie mit les fusils en faisceaux.
Le hulanVàvança avec son prisonnierari pted de la/ colHne sur laqueUe* s'élevait? la tente-impériale. Là se trouvait l^ garde, et uii' groupe particcilier, les aides -ëe^ eamp^
et kii evvfemiances de toutes^ le» dliibiafta , I pig nii a g et néptats». Emv^yaiffmaV&mi pà** gNMot , le hi^iimt préae»lâ. le pmsDtiaiaf & son ehefiy «m kii décotrrrdnt cp'U était moi oncleiy et enir 1er poiant de Lui as&wrer protecf^ tion y,«t il ^wa qu'il sefiûsaîl g^t^mltétlm^ droiture de son ]^eot.
Quelque tem p»apvè8^ BiMiualdffuli nmndé près de L^ua des» |;iénéi»us de la: suitchde Nar poIéoR. lilui fut fH*opofiâ par ee chef d!eii<N trev au service- clé ]a Fraace en qualité dei commissaire des g;juerres^ Kooiiiald ^dhisa^ nettement^ et iBéi39e &'iii^gfta à la; pensée)-, qu'on rengageât à Wakir son souverain. Napoléon ordoiioai qu'il iût tet>m sous- garde pcéSi des bagages , espérant que dans l'invar sioa. de la lâttuAanie iil poui^raiti être utile aux approvisionnemens de l'armée par see* connaissances des localités.
Cependant ^ les penloiiKieys^ sous lecomnaandameui du giénéral Héblet, a«itteni)elA tcoia pools sur le Kiémeo^. dansi l'ewkoiAchoisi par liUpoléo» kHreoénae^ prés du i^Ur*lage Sonéfiiotte» L'arotée hràlait dlnapa-* tiestecie passer lea Uiaites ^ d^. se ^oîr SMi^. ptiae^-av^c L'ennemi^
*48 PETRK IVAHOVITCH.
Les soldats de cavalerie et les domesti* ques des officiers se répandaient dans les champs et arrachaient le froment en herbe pour nourrir les chevaux en guise de fourrage. Les fantassins étaient assis pargroupes ' autour des fusils , et parlaient entre eiit. ^
U£r GRENA.DIER.
Écoute, M. le fourrier , tu es un homme d'encre et de plume; explique-moi donc cet ordre du jour deTempereur qu'on nous a lu là-bas dans cette petite ville de Vil... Vil... Vilkich... au diable le nom! je ne peux jamais attraper ces maudits noms-là.