‹ Pétre Ivanovitch, suite du Gilblas russe (volume 2)Chapitre 20 sur 43 · CHAPITRE PREBUER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREBUER

L*en^reur Alexandre.

Morikoasky, propriétaire lithuanien , rêvait sur son canapé ; ses trois filles conversaient entre elles à demi-voix. Il y avait une heure qu'étaient arrivés de la campagne la fille ainée de M. Morikonsky et son mari, avec leurs enfansen bas âge. M. Mori* konsky était marié en secondes noces avec une jeune femme dont il n'avait point d en- Ëins. Sa femme était allée faire visite à la

a * PETRE IVAWOVITCH.

femme d'un général russe. Wilna était le quartier-général de l'armée russe assemblée sur la frontière ; toutes les meilleures maisons des environs étaient remplies de milijbBT^&yeL, ïu^lffeé le. peu de £hacnbr£& Ipgeal»leBrestaxàtclies H. Ugàrikimskf^Mtug^aBd^ Domovsky, qui était maréchal assermenté ^ avait jugé convenable de descendre chez son "beau-père. En ce motnentU était 1t 4aiv îHé » avec les deux fils de M. Morikonsky; les dames attendaient ces trois messieurs pour l'heure du tlié.

— Ah ! ma sœur, qu'il est dommage que tu ne sois pas arrivée deux jours plus tôt!

dit la sœur cadette à madame Domovsky; tu aurais assisté avec nous au bal que notre bon empereur Alexandre adonné àZakrète^ •pour toute notre noblesse d p<wir se» officiers. Tu sîtis. que Tempereur a ftchélé lîakrète au général Bénîngzen. Tu ne reooti- «attrais plus cet endroit, tant il â -fté cmbelli,et^m sîpeu de 'temps. Tfons croyions être au paradis et non pas à un l>a1.

— De grâce, raeontez-^tnoî, runet)ui*aulre, -oe qui s'est passé à ce bal. Je m*inKi^iie-que

* c-a ^té uneiêle éélicîense. Vt^ns.

JP£XIl£ IVAJfOViXCir.

— Oh ! je ce saurais le décrire tout ce qui nous a enchantées, répondit la seconde ^œur;il fallait voir l'empereur, Tentendre parler, pour sentir toute sa bonté. Il a été rl!àiBe du hal, et il a répandu sur tout ce qui J'eatourait le contentenaent el la joie. Les ^gtoBvîés se sont assennblés dans le parc «de Zakr^te, à huit heures du soir. Le ciel était iC&a^9eTi de ^légers nuages, conune pour nous garantir des rayons du soleiL Les dames, Irisées de fleurs, en robes élégantes et ié- {gères, prirent place sur xles bancs disposés •en icarré sur la pelouse^, où avaient été distribués des orangers .couverts de fleurs et ^parfumaot les airs. Lesnmsiciens de la garde JAipôriale formaient plusieurs orchestres orépartis en autant d'endroits du parc.

A travers l'épaisse ver^lune des arbres briliaiefit |iar tout les riches uniformes des géné« saux jot des offîciers; des groupes nomhreuj^ .de con<viés se promenaient dans les ^ée&. Mais AJexandre parxit, et tant sembla idécUp&er... lifous ne ^imes plus que lui au AÛUeu de ce spectaude jeachanteur.

•^ U ^tait ce jour-là en uniforme du ré- Ijûnenj; de la jarde SéKnénovskyj le jco&et

4 PETRE IVÀWOVITCH.

bleu lui sied à ravir^ ajouta la sœur cadette.

— L'empereur passa devant toutes les rangées de bancs où étaient les dames, et il ne nous permît pas de nous lever , même pour répondre à ses questions obligeantes.

Ensuite, il parla à beaucoup d'entre les hommes, surtout avec des propriétaires qu'il connaît. Après que les fruits et les confitures eurent été présentés, on proposa à l'empereur d'ouvrir le bal dans la prairie ^ au milieu du carré où nous étions assises, pour que tout le monde pût jouir du bonheur que donne sa présence. Le bon Alexandre y consentit, et ouvrit lui-même le bal avec madame Béningzen , qui faisait les honneurs de la maison. Il dansa une seconde polonaise avec la femme du ministre de la guerre, madame Barclay de ToUy, puis avec mademoiselle Tizenhauzen • ; et après avoir

' fait avec elle tout le tour de la pelouse, il dirigea les danseurs jusque dans la salle , qui

' se trouvait déjà éclairée. Là commencèrent diverses danses. Ah , ma chère ! rem|>erèur nous a tous séduits par son amabilité.

Personne au monde ne peut lui être com-

PETRE IVAlfOVlTCH. 5 '

paré pour ce don qu'il a de s'attacher les coeurs avec un mot.

M. Morikonsky interrompit sa fille, et dit:

— Parce que chaque mot ^u'il prononce vient de son âme, et que son âme est angélique.

— L'empereur, ajouta la sœur cadette, quitta la compagnie pendant le souper, qui fut servi en plein air, sur d'innombrables petites tables symétriquement distribuées dans le parc , que l'on avait merveilleusement iU luminé. Après le souper, recommencèrent les danses, mais les conviés étaient plus disposés en général à converser entre eux sur Alexandre qu'à danser. La moindre parole de lui, rappelée dans un groupe, faisait, épanouir tous les cœurs et tous les visages.

— Ah ! que je regrette de n'avoir pas été à ce bal ! dit madame Domovskv.

— Figure-toi, ma fille, dit le père, dans quel état nous avons été quand nous avons appris que notre ville avait failli être le témoiar d'une épouvantable catastrophe, qui aurait fait de cette contrée un objet de malédiction pour le monde entier, bien qu'il n'y ait eu

6 PETRI? IVAlTOYlTCBr.

aucnir tort de notre pairt. Ta as enttendtir parler de la galerie ?

— Non , papgi ; on nous a bien en effet parlé de quelques constnictions, mais je ne sais rien en détail.

— Dans Tendroit même où l'empereur a ouvert le bal ^^ dit M. Morikonsky, on avait eu le projet de construire pour les danses une longue galerie ouverte. L'exécution en fut confiée au professeur Shullz , architecte connu. Comme l'ouvrage était presque à sa fin, quelques uns de nos propriétaires et moi , nous nous promenions à Zakrète ; nous remarquâmes que les fondemens n'était point en harmonie avec la hauteur de l'édifice et la grosseur des colonnes. L'architecte reconnut la justesse de notre observation , et ajouta qu'il fortifierait sa colonnade par le faîte , sous le toit. Le lendemain nous apprîmes que la galerie entière s'était écroulée avec un épouvantable fracas. Par bonheur, les ouvriers étaient allés duier, et il ne se trouva qu'un seul homme écrasé sous les ruines. Qu'eût-ce été si la galerie fut tombée au moment du bal, lorsque Tempe-

PEXBJE, ^vAisrovixca. 7t.

reur y aurait été avec tous se» généraiHc.f . . On frémit d'y penser M

— La Providence a l'œil sur les bo^is souverains^ dit la sQeqr cadette»

— Sans doute, et c'en çst une preuve frappante ,. ajputa le père.

— Et l'architecte^ dit madame Doraovsky; je le plains de tout mon cœur ; c'est un excellent homme.

— Le malheureux ! qu'il connaissait peu l'empereur ! répondit M. Morikonsky, il a pFks l'alarme, et s'est enfui. On a envoyé à sa: poursuite ; mais il s'était noyé de désespoir.

En ce moment entrèrent les deux fils et le gendre de M. Morikonsky.

— Que dit-on de nouveau à la ville? dezpanda le père.

— Nous apportons beaucoup de nouvelles, mais je ne saurais dire si elles sont bonnes ou mauvaises, dit M. Domovsky. Des Juifs se sont fait jour à travers les Cosaques qui. gardent la frontière, et ont appris que les armées de l'empereur des Français marchent de toutes parts vers le Niémen, par la Prusse et le duché de Varsovie. On dit même que L'f n^ipereur Napoléon a déjà déclaré la guerre

la P£TR£ lYkVOyiTCB. .

n'est rien qui réponde à la description que fait ma sœur de cette demoiselle.

— Tu te trompes, Thérèse, repartit le père; à peine, jusqu'à ce jour, as-tu vu deux ou trois dames russes, et ce que tu voudrais en conclure n'aurait point de fondement.

— Mais les généraux et les officiers russes nous disent, nous assurent que les femmes de leur pays ne peuvent entrer en comparaison avec nous... répondit Thérèse.

— Les gens de guerre tiendront ce même langage à toutes les femmes de la terre , dit M. MorikonsJky.

— D'où vient donc que tant de Russes épousent des Polonaises , et que si peu de Polonais épousent des Russes? dit Louise, seconde sœur d'Adolphe.

— Je vais t'expliquer cela , ma chère fille.

En général, les hommes, en Russie, sont, je ne sais par quelle disposition particulière > plus portés à aimer les femmes des autres pays. Puis, quand ils sont hors de leur patrie, leurs relations continuelles avec leshabitans du pays où ils ont leurs quartiers les fait tomber fort aisément dans les filets de l'amour. Et quant aux petits employés civils >

PETRE IVAWOVITCH. l3

lorsqu'ils arrivent dans une province, ils passent de l'humble cercle où ils étaient en Russie , dans un cercle plus grand et plus haut , et là sont éblouis de ce qu'ils n'avaient pas vu encore. De pins, il est à remarquer que dans les provinces unies à la Russie, an fait peu d'attention à l'origine d'un prétendu, et l'on s'attache davantage à sa situation pertsonnelle que nos yeux prévenus embellissent toujours trop. Au contraire, le Polonais qui arrive en Russie n'y est pas un personnage^ et partout il est reçu comme une sorte de solliciteur; de plaideur suppliant, ou comme par grâce et bienveillance , et il est par coU'séquent beaucoup plus difficile à un Polonais d'épouser une demoiselle russe de bonne famille qu'à un Russe venu en Po« logne de s'y marier à une Polonaise de bonne maison. Ajoutons que bien peu de Polonais de bonne famille vont s'établir tout-à-fait en Russie et y acheter des biens ; ceux-là seuls à peu près y restent qui s'y ' sont trouvés dès l'enfance, ou bien y ont pris^ du service à l'époque de leur jeunesse. Ne pensez pas, mes enfans, qu'avec cette impartialité dont je fais profession , je ne sois prêt

i 4 KTRS WJkXOViXÇai.

A rendre fustioe à •ise^ ccA^patriotes, à xxxon .^nys BaiisX. Il est ¥nû que ia ftassie, surtout 'dittiS'Ces derniers temps, a fait des progrès «I civilkation ^ roais les raffîxieniens du sa-^ woir-^ti^M ji'ysont conous (}ue 4aiis la j)lus kiaute socûété^ taadis qu'au -contraire -chez MMis le savoir-vivre estr«4pandu jusque dans i&s classes moy esuaes ; de là vient que «ous i»ix>ns .pflus daisautoe daAS les manières , plus diagréinent dans le ooimnerce de la vie, en- An pliis d'ainabilité. Voilà ce qui Jait^que &es Polonaises r«eflaportent. ^

— Ëttes r«0ifportent donc ! repartit Hbé-t rèse avec mi soorvre pleki 4e finesse.

— Elles remportent, onî , elles remportent , dît le père ; cependant , il y a telles dames russes qui pourraient vous disputer laprîmautél...

— TVIa sœur, permets-nioi d'inviter ton amie la Busse ^ dit Louise; nous verrons ta .petite merveille.

— - Enchazittée! j'allais même songer à vous la présenter.

liOuise i^ourut à la porte ^ et au naexnein* «istont wie y^iinms''99^élai dey wai]sk7am$(Emi

-«ft une romute 4i^s aadajxie Morikoiisli^ «nlradans r4tppai)6Qna^Bt..

**- Figttines-vaws^tiit-elle, combien je nje «uistrompée dans toiis mes calculs aujauf- •d'fauéi! /« Taischi^z la femme d'un général, partie; die£ unie autrç , partie ; je trouve enfin la femme d'un colonel de houzards* lia, il jr arait une fouie d'officiers; J'ai pro« longé, prolongé ma visite , espérant attraper quelque nouvelle, mais, à mon grand dépit , lise s'y )e»t fus^ dit un seul rmot de pp* iitk|ue. E^ersalKKtte ine sait ^ «d'ailleurs , si i'ieoipiereur âéyoursiera lo^g^temps ici , xm ignpre si les tiioupesironl se «cantonner ailiesnB, oiiâielles resteront encore long-temps il rWElna. £it rien sur la guerre , mais rien.

— * Les femmes des généraux décampent à Hfloproyiste I Les nouvelles des Juifs pour^- Txient bien être fondées, dit JM, Domovsky.

--•QucHcB noiBvelles-?

-^ Que ies f ra^nçais mardae^t à nos fi*onttières , et que la guerne est déclarée.

.-r^ Quelle toM» l Jia gueirrte i ^eUe £c>li^ !

.' 'diten riwsSt madacne Moribansky. S'il y avait

la .moindre .apparence de gu€;rre , ^rjtes, je

cpecaiswiede^ ^cemi^es à)l^ savoir. V^e*

l6 PETRK IVAÏfOVITCH.

de-carap qui loge chez nous m'en aurait certainement parlé. Soyez persuadés tous qu'il n'y aura pas de guerre, et sachez que la garde prendra ici ses quartiers d'hiver. On dit même que toute la cour séjournera à Wilna , qu'il y aura ici cet hiver un congrès...

Les fils de M. Morikonsky se regardèrent sîgnificativement l'un l'autre, et leur jeune belle-mère passa dans la chambre voisine en fredonnant une romance française.

Tout-à-coup les portes de la chambre latérale s'ouvrirent , et Louise entra tenant par la main la demoiselle russe dont avait parlé madame Domovsky. Tout le monde porta les regards sur l'inconnue, qui rougit et baissa

' les yeux. Madame Domov&ky la présenta d'abord à son père , puis à sa sœur cadette,

' et , enfin , à ses frères. Tous la regardèrent comme s'ils eussent été troublés par sa pré-

' sence. La pudeur embellit encore plus son

. visage, et donna à toutes ses manières une sorte de charme qui ajoutait à l'intérêt de sa situation. Tous les membres de la famille, à l'envi les uns des autres, s'efforcèrent d'attirer son attention. Thérèse et Louise s'ap-

PETBE IVANOVITCH. IJ

pliquèrent à l'encourager, à la distraire, mais sans la presser de questions indis-> crêtes. Cependant , madame Morikonsky , avertie par les servantes que la demoiselle russe était au salon, y rentra, la salua froî-. dément, et parut surprise que chacun s'oc-^ cupât de l'inconnue, ne voyant rien en elle de bien extraordinaire. Enfin , un valet servit le thé, et M. Morikonsky dit à Tinconnue :

— Ma fille m'a dit que vos parens sont à Wilua. Il me sera sans doute bien désagréable de voir une si charmante personne quitter ma famille, mais je sais quel bonheur c'est pour un père de presser sur son cœur une fille telle que vous, et je ne prétends pas faire attendre à vos parens cette jouissance,. de peur que vous ne nous soupçonniez d'égoîsme. Sous quel nom et titre ordonnezvous que je les fasse chercher à Wilna? J'y enverrai sur l'heure un domestique.

— Permettez, mon père, dit Adolphe;^ je m'acquitterai mieux de cette commission que ne pourrait faire un valet. Ordonnez ,^.

mademoiselle.

iS PÉTKK ITAiroVITCBf.

— Je vons rcrn«rcfe «fe cette ofBre iibfigeante, dit Vîncàmme en rougtssantr

je n^ai point icT die parens; je suis venue rejoindre mes Bienfaiteurs qui me tiennent Heu de parens depuis mon enfance* Mon bienfaiteur, Fliomme généreux qui m'a élevée, est Romuald-Tilentié vi tch Shmigaïîo, commissaire aux vivres; il doit être ici avec son épouse, ma seconde mère.

— J'ai connu dans ma jeunesse Romuald Sbmigaïto: il est de ce pays ,. dit M. Morikoti^y ; son frère a du bien dans le voisinage de mon âotmime.

— Dans une heure vous aurez dtes nouvelles positives de M. Shmigarlo, dit Adolphe.

Et, sans attendre de réponse, il s'élança hors de la chambre.

— Voilà comme j'étais, à son âge, lorsqu'il s'agissait de servir la beauté, dit en souriant M. Morikonsky.

L'entretien avait lieu en français; madame Mof ikonsliy dît à l'inconnue :

— M. Shmîgaïlo est notre compatriote; vbus êtes Russe , drt-on ; maïs i votre manière de prononcer le français, Userait dilK^

çjJLede deviner à quel pays vous appartene^i a nopins de vous sqp{M>s#r Friançaise«

-^ Jq suis I^usse , madame; mon nom esl jglîsdb^th ^leoâky...

-r- Steosfcy !... ce nom a, Tair polonais , dif m» Mgrikonsky. Cestq^ii« probablement vos aïeux épient Polonais d'origipe. Parmi la no« ble^use russe , il y a un nombre considérable d^ familles originaires de Pologne, et qui 0UX les mêmes armoiries que nous.

— f A l'époque de la mort de mon père,

Î "'étais au berceau, et j'ignore absolument 'origine de sa race...

En disant ces mots, Elisabeth souptra profondément contre son gré; M. Morikonsky s'empressa de donner un autre tour à la conversation.

Comment Lise , l'amante de Pétre Vy»

^ghine, se trouvait-elte àWilna?D*où venait-elle? Qui l'avait enlevée? Qui la délivrée?... Il n^est parmi les enfàns des hommeSi aucun secret qui ne se découvre avec le temps : mais personne à WiUia ne connais^ sait Lise^ (lar conséquent personne ne pouvait sppgerà I9. questionner siur ces diverses ÛrcoQstançes. Ainsi, ceux qui prenaient in*

20 PETRE IVAWOVITCH.

térét à son sort durent attendre roccasîori pour apprendre d'elle ses aventures , qui , nécessairement, avaient quelque chose d'extraordinaire; car une demoiselle jeune, belle^ bien élevée , n'est pas ainsi confiée seule à une famille étrangère , même pour un jour, sains qu'on sache exactement qui elle est , dans la maison où elle reçoit l'hospitalité.

Déjà dans la pièce voisine on couvrait là table pour le souper, Adolphe n'était pas encore de retour. Enfin il entra, ou plutôt se jeta dans le salon, et, tirant de son sein un papier, il s'écria :

— La guerre ! la guerre ! L'empereur est sorti de Wilna.Les Français ont déjà franchi la frontière. Les Russes évacuent la ville!

— Est-il possible ? dit M. Morikonsky : si brusquement ! si inopinément !

. — L'empereur a reçu la nouvelle que le& Français venaient de passer le Niémen , justement au bal, à Zakréte, hier; mais il a jugé à propos de n'en rien dire pendant vingt-quatre heures.

— Il était si gai , si affable au bal, que je ne puis croire à tout cela , dit Thérèse.

— Il était calme et gai , voilà précisément

PBTRE IVANOVITCH, 21

ea quoi consiste la force d'âme ; Alexandre, sait se vaincre lui-même, dit le père, et celui qui gouverne ainsi son propre cœur jest^ bien digne de gouverner un empire.

— Grand Dieu ! la garde se rétire ! s'é-.

cria piteusement madame Morikonsky.

— Rassurez- vous , maman; il en viendra, une autrcy dit Edouard.

— Voici Tordre du jour de l'empereur à son armée , dit Adolphe ; je vais vous en donner lecture : vous plaît-il? Si les dames ne comprennent pas, j'expliquerai les passages obscurs pour elles.

— Fort bien, lis, pour l'amour de Dieu; lis, allons! dit le père avec impatience.

«Depuis long-temps Nousavionsremarqué *les procédés hostiles de l'empereur des

• Français envers la Russie, mais toujours, » par des moyens doux et pacifiques. Nous

• espérions d'y mettre un terme. Enfin, » voyant le renouvellement continuel d'in*

• jures flagrantes, malgré tout Notre désir

• de conserver la paix. Nous avons étécon-

• traint de faire des levées d'hommes et d'as- » sembler Nos armées; mais en ce temps-là

wvoèrtte^ Hous ftittâ»ff encore cPuitarra&gQi» »inent à (liimabte-, ïlous demeurMns: tm^ râeçà èes fmniières de Molro» empire , ne

• Youlaiyl pts rompre la p«ix ^ maïs noue » tenant prêt pour la défenee. Toutes ees iroesures êe douceer et d^anumr de la:

tpatx puètique n^ont pu maintenir le re- »pos que Nous désiriôn». L'empenaur dee »Français^ en attaquant nos troupes, prè» de »Kovno, Tient te premier de commettoer la » guerre. Ainsi, voyant que nul meijmi ne jrpeut le décider à 1^ pabc, il ne Nou& reste » plus rien à faire que d'invoquer le secoure M du témoin et défenseur de la yérîté , du iTout-Ptiissant créateur des deux^etd'op

• poser nos forces aux forces de rennemî. Je »^h^ai pas besoin de rappeler à Nos cbefe^ à »Nos capitaines / ni à Nos guerriers, leur «devoir et leiu* valeur. Depuis long^t^uips »couIeen eu% le sang des Slaif^es,. redoutable

• par leur victoire. Guerriers, vous défendeai ftla foî, la patrie, la tiberié. Je suie aaree »vous. Dieu est contre Fagresseurl

— Toute VkBM d^Alexandre respÔM: dans

ce Ibngffge' de Térilé, dir H. Wonkxmûiy en essti^ranf ses larmes ; Bliea est téinoHii> qtr*AIexafidre Toiriait la paix , el qu'ît n^eat point cause dif sâmg» qui Ta ooirier.

Les daines restèrent pensives. Mad^ms. Mbrikomsly passa êanss l'autre chambre.

Lise regardiait Adofplie avec inquiétude.

; ... Pardon, madenïoîseHè ; nais je ne pof»

vais me hâter de vous donner une fâcheuse ntovefle , fâchense peur vous , je le sens.

M. Sbniigaïlo est parti il y a quelque» jours ponraNer rempMr les déTonrs de sacommis»

sîbnr , et son épouse est partie de Wilna iï y a hak jours , et Von ne sait dans la vUtequelle direction elle a prise.

Lise , à cette fatale nouvelle y fondit en lap> mes. — Mon Dretr, que vais-je devenir?

s'écria-t-elle avec TiBrccent du désespoir.

Thérèse et Louise lui prodiguèrent lei»

parolcB de consolation ; madame Domovsly lui «fit :-^Vous partagerez noiresort, et nous ferons notre possible pour vous tenir hem àt vos irienfaiteors. Ken est bon et misé^ rtcordteux , ma chère deraoiselte Élisabeflit

— Comptes sur nous tous ! s^éeria Ad(^ phe ; je vous donne ma parole c^kmiiienr

24 PfiTRE IVAWOVJTCH.

qu'il ne vous sera pas fait la moindre petite offense dans ce pays. Quant à nous quitter ^ à partir , il n'y a pas à y songer. Tout est ici en désarroi , les troupes se retirent , les routes sont couvertes de soldats...

— J'irai , j'irai... à pied, trouver les miens, dit Lise en sanglotant; je ne puis rester ici lorsqu'il n'y aura plus de Russes... .Je suis Russe....!

— Calmez-vous , mademoiselle , dit M. Morikonky; vous voyez, il fait nuit, il est impossible de rien entreprendre à cette heure... Eh bien ! demain , nous réfléchirons aux

jnoyens qu'il peut y avoir de vous satisfaire ; peut-être trouverons-nous quelque dame russe qui veuille bien vous prendre avec elle , si tant est que vous ne puissiez absolument consentir à séjourner au milieu de ma famille.

Lise ne put proférer un mot de plus j elle se retira dans la chambre qu'on avait préparée pour elle^, afin de cacher ses larmes.

Thérèse l'y suivit. Adolphe prit la main d'Edouard son frère , et l'ayant tiré à l'écart, il lui dit à demi-voix : — Enfin nous y voilà!

parle , que comptes-tu faire ?

PETRE IVAJTOVITCH. a5

— Prendre du service ! répondit Edouard ^ m'enrôler !

— Touche là! moi aussi je m'enrôle, et la volonté de Dieu soit faite !

— Et notre père, que dira-t-il? dit Edouard.

— Nous verrons. Mais j'ai pris mon parti , et rien ne m'arrêtera.

T— Silence absolu...!

— Bien entendu , frère ; pas un mot làdessus jusqu'au bout.

Les deux frères se pressèrent la main et passèrent avec la famille dans la salle k manger.

GHAMTEE U.

M. Shmji^aïlo.

A rOrieiHparaiss^ût uDe.l^re4eintei;o6e; le ce&te de Yhar'i zon^ et -to ute ia voûte , céleste semblaient couverts d'une vaste leatuw noire. Le calmede la nuit présageaitune belle journée. Les feuilles restaient immobiles sur les arbres, et les eaux du Niémen, dans leur cours lent et silencieux, ressemblaient à un miroir sur lequel serait tendue une gaze transparente. Partout régnait le silence sur ces rives désertes. Toutà-coup se fit en tendre un bruit de rames , et une petite barque où étaient deux hommes parut sur la rivière.

Bientôt la barque s'approcha du bord escarpé, dans un endroit semé de buissons, d'où il sortit un homme de haute stature^

'Ccrovert ffmiinarrteaa grîsli ccfllétrert, ayaiA stnrlatête urre casqnetteTerte. H siffla trois fois et prêta Toreîlle. An l3oul de quelques -secondes on hîÎTépondttpar le même signal a» haut d'une colKne de safbîe , smr laquette était une grande croix de bois. L'iiomme au bateau dirigea ises pars de ce côté. Au %as de la cdOine, sur un sentier, Tafttendait tm bomme vêtu d'une hongroise de gr«»

4rap gris h passe-^poils noirs; son cbeval était tfttadhé à un arbre. Les deux individus se saluèrent et s'assiretrt sur un rocher.

—Vcftre exactitude est exemplaire, dit en ^olonafis i*homme hahiTlé à la hongroise ; vous prenez de la peine pour autrui avec |>lus d'empressement que d'autres ne feraient pour leur propre avantage.

— Si je travaillais pour moi , certes , je ttie donnerais beaucoup mdins de soud, Tépotïâat rhomme au manteau gris; mais fafî juré de tout faire dans rintérët du trésot ifle Ofempereur de Russie , et je dois agir tti -Conséquonce de mon -serment. Combrèti avei-vous <âe bœufs à ventîre ?

— Deux cents. Ils sont dans cette fbt*êt tjue TOUS apercevez à travers le hrouitlard.

il s PETEE IVAWOVITCH,

Si ce bétail vous convient, et que vous le preniez au prix que vous a dit le Juif, nous chasserons les bœufs devant nous à l'instant même, nous les ferons passer sur votre rive ^ et demain , dans la nuit, ils vous seront livrés,

— Vous demandez trop cher,

— Je n'en puis rien rabattre ; je ne suis qu'un intendant, et dois m*en tenir aux or« dres du maître , qui est parti pour Varsovie en me désignant la somme que je vous dis comme son dernier prix,

— Vous êtes l'intendant d'un pan* polonais y et moi le serviteur de l'empereur de Russie ; je ne puis jeter son argent.

— Soyons francs ; si nous n'eussions espéré un bénéfice à vous vendre nos bœufs , tout aussi bien aurions-nous pu nous ea défaire sans embarras et sans déplacement en Pologne , où nous avons aussi des ramas considérables de troupes, Westphaliens , Saisons , Bavarois , et Dieu sait quels peuples jencore , tous doués d'un si bel appétit que bientôt il n'y aura plus à manger ni pour ^ux qi pour nous,

— Mais , en Pologne , on vous prend les

PETRE IVAWOTITCH. d§'

Vivres en guise d'impôt, sur des bon$;^ nous, nous payons argent sonnant.

— Voilà justement ce qui fait que nous* nous exposons pour venir à vous, au danger de tout perdre , car messieurs nos douanière sont aujourd'hui plus éveillés que jamaid.

Pauvre Pologne ! sa substance s'épuise à la fin; ses denrées sont comme des pois semés' le long d'une grande route, chacun s'eâ' repaît, et personne ne ditgrand'merci. Oufrç les impôts, et ce qu'ils appellent les sacri* fices volontaires , que nous arrache la foro^ armée , les réquisitions de fourrages , deî vivres et de chevaux achèvent de nous ruî*^ ner. Comme si vraiment l'empereur Napo-^ léon n'avait pas assez de place pour ses soldats, qu'il les refoule tous dans notre pauvre Pologne qui est maintenant comme un cabaret pillé par les passans. Il n'y a plus qu'une ressource, qui est de se faire soldat afin de vivre aux dépens d'autrui. Oh ! sr j'étais plus jeune, je me jetterais sur un' cheval et serais bientôt en Espagne , eii Italie , comme tant de nos frères! Ici tout est perdu, dévoré. J'avais moi-même un borf petit morceau de terre qui , sous la domi-

Mtion des Pr ussie»», me nourrissait ^ mm et mes eofans. A. présent , j'ai quitté ce p«tî4i bieiSL paternel , où j^e ne trouvais plu& ài manfj/dVf et me voilà aux croch/ets d'un, riche ;» mais bientôt les riches seront tout aussi xnjbérables que moi et mes pareils* , — Votre sort ^en efifet , n'excite poî nt Teairie. Nou3 avons as&emhlé de notre côté Ij^eaucpup de troupes autour de Wiina, meaia à, peine prenjons^-noss à titre d'impôt 1»

dixième partie de leurs denrées , nous 'giHyon^ tout le reste et au prix coûtant. Ce- {l^endant tout se trouve ^ fort renchéri dana î^ contrées voisines, que nous sommes forcés d'aller à la recherche jusqu'ici» Mats dît-onsilestroupesséjourneronlLong>temps ou non parmi nous?

— Dieu saity et à qui croire? les uas disent que Napoléon veut occuper toute la Prusse ; ceux-ci que ses troupes avec les Eusses vont marcher contre la Turquie;, ceux-là qu'ils iront dans l'Inde, pays du poivre et de la cannelle, pour enchâsser ks Anglais. II j a des gens qui prétendaient iju'il y aurait guerre contre la Russie, noaîs ce bruit-rlà est tonobé. D'ailleurs , à la fronr-

FETllE ITAHOVÏTMï; 5V

tière russe, îliies'e^t porntavancé cte troupes^ et je n'y vors que te détacheraent de noa^ h'ohins, destiné, comme à Fbrdînaîre, à soutenir les agens de la douane; par conséquent aucune apparence de guerre de ce côté,

— Et chez nous , hors les Cosaques de 1»

frontière, point de troupes non plus; enfîn^^ pas le moindre bruit de guerre, à Tarmée, Cependant, il est très strictement défendu de sortir de Russie et d'y laiisser entrer personne. J*ai eu moi-même bien de la peine k obtenir du commandant une permission de vîngt-qnatre heures , malgré mon allégatîott véritable des intérêts du trésor. On dit que la contrebande s'est; tellement enhardie qtf elfe a donné l'éveil , et jte crains fort pour

vos bœufs.

— Je suis tranquille : 'es hulan« se tiennent à trois milles d'ici, et mémC dans leur» courses ils ne peuvent voir tout ce qilî 59 ftit à pareiHe distance. Au reste, Ten fai* Baon affaire. Pour Fàrrgent, c'est de Fautre côté du Sfiétnen que je le recevrai.

— Mais ,. de grâce , finissons-en pour^Jt nuit prochaine; nous voici au 1 1 juin, lier r4 jedors être à Wîlba.

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— i II est maintenant deux heures et demie du matin ; demain à la même heure les bœufs seront passés à l'autre rive , ce sera Élit en un clin-d'œil ; mais ne voulez-vous pas les voir? Montez sur mon cheval, moi j'irai à pied.

— Non , nous irons à pied ensemble. • • Mais qu'est cela."^ des cavaliers viennent droit à nous.

— Des hulans ! c'est sûrement ime patrouille... En effet , ils avancent dans cette direction. Je connais Tofficier ; ne craignes^ rien.

— Que craindrais-je? j'ai un permis»

— Us arrivent au grand galop; il paraît qu'ils nous prennent pour des fuyards oa pour des contrebandiers.

Aussitôt une vingtaine de hulans polonais, en manteaux blancs et en shakos couverts d'une housse de toile cirée comme pour entrer en campagne , s'avancèrent dans cette vallée où le 'Commissaire aux vivres russe s'entretenait avec l'intendant polonais. Celui-ci fut tout ébahi de voir que ce n'étaient pas là ces mêmes hulans stationnés dans les environs pour les patrouilles. Deux

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cavaliers en manteaux de soldat et en cas-* quettes se séparèrent des autres et gravirent la colline de sable, doù Ton découvrait le Niémen à de grandes distances. Ils descendirent de cheval, et l'officier de la troupe envoya un hulan pour garder les deux coursiers. Les deux cavaliers dont nous venons de parler se mirent à examiner les environs au moyen de deux longues-vues , et ils parlaient entre eux à demi-voix, mais tout le détachement gardait un morne silence. Plusieurs fois l'intendant voulut parler, mais on lui faisait signe de se taire. •

£nfin , un des deux cavaliers à manteaux de soldat appela l'officier , lui ordonna d'amener les deux individus surpris , et voyant qu'ils ne parlaient point français, il se mit à les questionner par l'entremise de Toffiçier polonais.

— Qui et es- vous? demanda l'officier.

— Je suis intendant, je vais à notre village à un demi-mille d'ici.

— : Moi je suis un employé russe; je sers en ce moment dans les vivres ; je suis originaire de Pologne , et je voulais aller dans ces environs saluer un pasteur de ma connais-

Séf MrnUB* ITAIfOVITCH.'

««ce; voilà le permis que* j'ai obtenu pour cela.

E'un des cavalîfers qui avaient mis pied k terre, sourit, et, sans prendre le permis , poursuivit Finterrogatoire;

— Y a-t-il beaucoup de Russes à Rowno et dans les environs?

— Deux cents Cosaques, répondit le Russe.

— L*armée russe est à peu de distance, lïlest-ce pas ?

— Autour de Wilna, ..

— C*est une armée considérable?

— Je ne saurais vous dire.

îiC guerrier qui faisait ces questions fronça les sourcils, et dit impérieusement â Fôfficier :

— Faites bien comprendre h cet homme que s'il ne dit pas la vérité, il sera fusillé «ur 1h place.

L'officier transmit cette menace à l'employé.

— FusiHé! s'écria le fonctionnaire; et pourquoi? de quel droit* me tuerait -on?

quel autre que l'empereur de Russie oserait firtre- mettre à mort un employé russe?

-^ Galui^ui doaaela loi aus ^upleael> aiix sau^^erains^ Tempereuir Najpoléon , ditî l^ûffîcier..

A ces mots, le cavalier qui ordonnait cett iatercogatoire , ealr'ouvrit le manteau qui IWveloppait ; Femployé apercevaiiit sur sa poitrine un crachat , fisa sur lui ufti regard attentif. Il avait vu des bustes et de» portraits de Napoléon ; il trouva que le gé^. néral qui était devant lui a^it une* grande ressemblance avec Bonaparte; mais il Luii semblait impossible que ce fut Napoléon, lui-même sous cette ca6quette et ce man^ teau de soldat. Comment auraît«il pu ser tcouver à Timproviste sur les bords du Ki^meu, à la frontière de la« Russie^, quahd^ dans les gazettes^ on le disait ofi^eiellement. à Thorn , et quand surtout il n'avait point été fait mention d'aucun mouvement de:

Tarmée française? Les paroles de Tofficieir' polonais troublèrent les idées de l'employa russe; il regardait fixement te général quÎL venait de le menacer de la mort, el machinalemeatt il se découvrit la tête. L'intendaot déjà s'était incliné jusqu'à terre*

— L'empereur Napoléon ne pevmet ^aub

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