‹ Pétre Ivanovitch, suite du Gilblas russe (volume 2)Chapitre 28 sur 43 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Napoléon et rhorome de cour véridique.

Napoléon se trouvait dans sa tente , au milieu de cette armée qui devait fondre sur le pays d'un grand souverain , et fixer' l'attention du monde entier. Pas un seul coup de feu n'avait encore signalé le commencement des hostilités. A trois cents pas de la tente coulait le paisible Niémen, et Napoléon jetait à chaque instant des regards impatiens sur l'endroit où l'on travaillait à la construction des ponts. Il y attendait, mais vainement, l'approche des - colonnes russes ; à l'autre rive, tout était désert et morne. Napoléon se sentait inquiet; tantôt il s'étendait sur son lit de camp, tantôt se levait et allait à une table

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OÙ était déployée une carte topographique , tantôt il se promenait en long et en large , et souvent il regardait tous les environs couverts de son armée. Le Niémen semblait être pour Napoléon ce qu'avait été le B-ubicon pour César. Le dominateur de l'Europe n'avait sur le continent qu'un rival, et c'était uniquement pour ne plus avoir ce rival et jouir d'une domination complète qu'il entreprenait la guerre. Une guerre à mort devait résoudre la querelle; Napoléon, ayant rassemblé des forces telles que l'Europe n'en avait pas vu depuis les irruptions des barbares, ne pouvait encore dissiper ses doutes sur le succès de l'entreprise , doutes provenant surtout des contradictions de ses partisans qui le dissuadaient de se jeter dans une guerre si lointaine. Maintenant, dans rin$tantfatal,il venait d'appeler près de lui quelques uns des plus obstinés de ses compagnons de gloire , afin d'essayer une dernière fois de les convaincre de la justesse de ses vues.

Les généraux désignés arrivèrent et se tinrent en silence devant Napoléon, qui, en montrant la carte de Lithuanie, leur dit:

6a pEtRE iVANovrrctt.

— Vous vous êtes fait , messieurs , unfe fausse iâée des difficultés de cette guerre , qui, soyez-en sûrs, sera finie avant l'aiïtorane. L'empereur Alexandre , d'après fcs meilleurs renseignemens , n'a pas plus de trois cent mille hommes sous les armes. Le centre, commandé par Barclay, s'étend dfe Wilna et Kowno jusqu'à Lîda et Grodno, s'appuyant à droite à la Wilia, à gauche au Niémen. Ce fleuve couvre le front des Russes par le détour qu'il fait de Grodnb àKowno. AusuddeGrodno, Bagration avec soixante-cinq mille hommes; au nord dfe Rowno, Wiltghenstein avec vingt-six mille hommes; une réserve forte de cinquante hommes, confiée à Tormassof, s^assemble à Lutok en Volhynie; un conu^e forme dans les environs de Mozyr et wlBobruislc, nouvelle forteresse, un autre à Riga et â Dunabourg. Les autres troupes sont en Moldavie et sur la frontièred'Asie. Cette position des Russes, derrière le Niémen , n*est ni offensive ni défensive. Ils ne sont guère mieux placés pour opérer une retraite que .|^ur nous résister avec quelque succès.

Répandus comme ils sont sur une ligne

d^^etiviron trois cents rerstes, ils ae peuvent matK^ier d'être surpris, battus et dispersés. Il y a plus, messieurs, remarquez bien que la gaucbe de Barclay et l'armée de Bagratian tout entière, se trouvant à Lida et à Yolkovsrîsk , en avant des marais de la Bérésina qu'elles couvrent^ti lieu de s'en co!ivrîr, seront refoulées et prises an premier choc; du Moins une attaque brusque et directe sur Kowno et Wilna les coupera de leur ligne 4'o(pération, qu'indiqfue suffisamment Swenttfeinq et le camp retranché de Drissa. J'at pensé à tout , j'ai tout disposé pour une i^aire prom^ple et décisive. Toutes xnes^ l0roes sont divisées en cinq armées, fondant que Schwarlzemberg , sortant de laGailicieavec s^ trente mille Autrichiens^ contiendra Tormassof et attirera vei^ le sud l'attention de Bagration , tandis que le roi de Westphalie, avec ses quatre-vingt mille bocnmes, occupera, en face, ce général vers Gro- ^^iii»,san8 le pousser d'abord trop vivement ; taaadis que le vioe-^roi d'Italie, vers Pilony, 4ie tiendra prêt à s'interposer entre ce même SagratioB et Barclay; enfin , pendant qu'à 4^^e9Ll)réme gauche Macdonakl , débouchant

de Tilsitt, envahira le nord de la Lithuanie et débordera la droite de Vittghensteîn, moi, avec deux cent mille hommes, je fondrai de Kownosur Wilna, et, du premier choc, je détruirai l'armée qui seule fait la force et Forgueil d'Alexandre. Si Terapereur russe plie et cède, je le pousse, je le rejette sur la Drissa, et jusqu'à la naissance de sa ligne d'opération j puis, tout à la fois, lançant des détachemens à gauche, j'enveloppe Bagration et tous les corps de la gauche des Russes. Les Turcs m'aideront du côté de l'aite droite, et tout sera terminé en une seule affaire. La Lithuanie prendra les armes à mon premier mot, et, par ces nouvelles troupes , je couvrirai les pertes que j'aurai faites , sans demander de nouveaux sacrifices ni à la France, ni à mes alliés. Je vous prie, messieurs, de me dire franchement votre opinion. Que pensez-vous de mes dispositions?

— Sire , répondit le maréchal Ney , c'est à nous d'obéir et d'exécuter vos ordres. Vous êtes notre grand-maître dans le métier de la guerre, et les victoires nombreuses que nous avons remportées d'après vos dispositions

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doivent nous convaincre de Tinfaillibilité de vos combinaisons militaires.

— En avant! et vive l'Empereur! dit le roi de Naples. Votre Majesté avait tout médité, tout prévu avant que de déclarer la guerre à la Russie. Aujourd'hui il ne s'agit plus que de mettre fin à cette guerre aussi glorieusement que nous avons terminé les autres.

— Non, je veux que le soldat m'obéisse aveuglément, mais j'exige que vous autres, qui êtes mes intimes, vous agissiez par conviction. Non seulement mes ministres , mais plusieurs d'entre vous , messieurs les maréchaux , et même des membres de ma famillct vous m'avez assourdi de vos lamentations et de vosfunestespressentimens. Mais cette affaire me semble si claire et le succès tellement sûr que je ne sais à quoi attribuer ces contradictions.

Voici le tableau de la grande-armée; voyez: Français^ huit cent cinquante mille hommes ; Italiens , cinquante mille ; Polo« nai3 , soixante mille ; Bavarois , quarante mille; Saxons, trente mille; Westphaliens , trente mille; Wurtembergeois, quinze mille;

Badois» neuf mille; Confédération du RhiUi vingt-trois mille; Prussiens, corps de vingt mille hommes ; corps d'Autrichiens, trente mille; Napolitains, trente mille; en tout^ un million cent quatre-vingt-sept mille hommes contre trois cent mille Russes. £q supposant qu'un quart de ma grande armée reste dans les hôpitaux et dans les détachemens particuliers , nous serons encore trois fois plus forts que les Russes, sans parler de la Lithuanie , armée en notre faveur. Depuis que je fais la guerre, je ne me suis jamais vu dans une situation aussi avan^ tageuse. Remarquez, messieurs, qu'outre cela, j'ai dans la Péninsule une armée assez forte pour soumettre l'Espagne, et qu'en France j'ai formé des gardes nationales fort capables de contenir toute espèce d'entreprise hostile pour le temps de notre absence. Maintenant^ messieurs, j'espère que vous dissiperez toutes les préventions contraires, et que vous inspirerez à vos subordonnés une pleine confiance en nos moyens.

— Sire , dit Caulincourt , diplomate , homme de guerre, et grand-dignitaire , Tua des conseillers les plus intimesde Napoléon^

nous n'avons jamaia douté dç la sagesse dç vos entreprises » ni de la forw dç vo&arméet| «i grandes aiyourd'Uui que depuis lon|f ten)ps on n'en a vu de telUs #n £urope; mais mon dévouement sans bornes à votrç personne et la franchise qui a toujours été la base de mon langage me portent àénonT cer ouvertement) en cette occasion comme dans toutes les autres y mon opinion, que voici : nos finances sont , il est vrai , dan« l'état le plus satisfaisant. Il çst admirable qu'après un çomple-reudu de trois à quatre milliards, on se trouve sans dettes exigibles} mais tant de prospérités touchent à leuç terme» puisqu'il paraît qu'avec l'année i8ia va commencer une campagne ruineuse. Jusqu'ici la guerre a nourri la guerre : partout on a trouvé la table mise ; mais , à l'avenir | oous ne pourrons plus vivre aux dépens de l'Allemagne ^ devenuet notre alliée.

Sien loin de là, il vous fiAudra nourrir vo| contingens, et cela sans espoir de dédom-« ipagemens i quel que sgit le succès; car oQi aura à payer à Paris chaque ration de paiii qui se man^ra à Moscou, les nouveaux chanpips de bataille n'offi^ant à recueillir^

après la gloire, que des chanvres, des goudrons et des mâtures, qui ne serviront, sans doute, pas à acquitter les frais d'une guerre continentale. La France n'est pas en état, sire, de défrayer ainsi toute l'Europe, surtout dans l'instant où ses ressources s'écoulent vers l'Espagne; c'est mettre à la fois le feu aux extrémités, et ce feu refluant vers le centre épuisé de tant d'efforts, pourra bien nous consumer nous-mêmes.

Napoléon avait écouté, les yeux fixés et les bras croisés sur sa poitrine; quand le duc de Vicence eut fini , l'empereur le regarda en souriant, et dit :

— Pensez- vous donc que nous ne trou* verons pas de ressources en Lithuanîe?

Ignorez-vous que les Lithuaniens nous appellent?

— Les Lithuaniens ! Et sur quel sol nous appellent-ils? dans quel climat, au milieu de quelles mœurs? On les connaît trop par la campagne de 1806. Où peut-on s'arrêter dans ces plaines plates et dénuées de toute espèce de position fortifiée par l'art ou la nature? Depuis le 1" d'octobre jusqu'au V de juin, tous les élémens sont conjurés

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pour faire de cette contrée un désert de neiges et de glace, ou un cloaque, un abîme de fange, où des armées peuvent venir s'ensevelir tout entières, sans combat et sans gloire. La Lithuanie, d'ailleurs, est déjà l'Asie, plus encore que l'Espagne n'est l'Afrique , et l'armée française , comme exilée de la France par une guerre perpétuelle , veut du moins rester européenne.

Napoléon se tut, et regarda autour de lui afin de ne pas rencontrer les regards de son conseiller véridique.

— Sire, dit le maréchal Duroc, le duc vous tient ici le même langage que vous a tenu le prince Poniatowsky. Celui-ci, sans doute, était l'homme du monde le plus intéressé à voir Votre Majesté aux prises avec la Russie ; mais sa grandeur d'âme lui a fait préférer à tout Thonncur et la.vérité; le patriotisme polonais embrase son noble cœur, mais sans l'aveugler par des espérances et des illusions vaines. Il vous a dit que la Lithuanie ne saurait être comparée à la Pologne; que la Lithuanie est un désert impraticable en beaucoup d'endroits , que la lifôblesse, dans les districts voisins de la

Eussie» est devenue à demi russe; qu'eo général le caractère lithuanien ne ressemble point au caractère polonais ; que les habW tans de ce pays sont pauvres jusqu'à la mi* aère ; qu'une grande partie d'entre eux aoit liés aux Russes par les liens de Tidiome e| 4e la religion,..

•— Vous rappelez-vous aussii ce que j'ai répondu au prince Poniatowsky ? reprit liapoléon ; que je lui demandais de bons renseignemens pour commencer la guerre | et non des conseils pour ne la pas entreprendre. Je possède des notions plus complètes et plus exactes que le prince Poniatowsky; cinq années de suite , mes agens, à Wilna, à Pétersbourg, à Moscou, ont exar miné, jugé, pesé tout ce que j'avais à con-»

naître. Le duc de Yicence nous effraie de la résistance du peuple russe , et pense , sur la foi de l'empereur Alexandre, que la guerre sera nationale. C'est une erreur: le duc de Vicence, ciyant vécu à la cour de l'empereur Alexandre, est devenu un vrai Russe; il -voit tout ce qui est russe au microscope. Mai»

les personnes mêmes qui ont été avec lui en Eiissie jugent autrement de l'esprit et du

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caractère de ce peuple. Croyaz-rooi, messieurs , la noblesse russe n'a pas cette force d'âme nécessaire pour entreprendre et sou* tenir une guerre nationale; et quant au bat peuple , il ne prendra aucune part à cette querelle... Je connais Pétersbourg et Moscou comme si j'y eusse vécu. Mon cabinet est inondé de rapports^ d'observations sur la Bussie.

— On vous a trompé , sire , dit' Caulincourt ; il ne faut pas juger de la Russie par quelques petits-maîtres surannés du xvm* siècle* Il y a en effet en Russie une partie de la noblesse qui a adopté les moeurs, la langue et les idées de la noblesse française du dernier siècle; mais cesgens'là, soutenus aujourd'hui par leurs alliances de famille , par leurs richesses ou leurs charges, n'auront aucune influence sur le peuple au moment du péril de la patrie. Il s'est formé eu Russie une nouvelle génération qui est digne de son siècle. La noblesse russe , en g^éral, est unique dans le monde ; dévouée au trône , elle sacrifiera tout à l'indépendauce de la Russie. Le riche commerce, russe donnera tous ses trésors, et le bas

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peuple marchera , courra à une mort certaine, au premier signe du souverain, pour la religion et pour la patrie. Sire, la Russie dans le monde politique est un rocher de granit...

— Eh bien , moi, je soulèverai ce rocher et le jetterai en Asie ! dît Napoléon. '

— Et que ferons-nous des provinces conquises si nous venons à bout d'anéantir la puissance de la Russie et de soumettre toute l'Europe ? reprit Caulincourt. Déjà les Français ne se reconnaissent plus au milieu d'une patrie qu'aucune frontière naturelle ne limite, et tant y devient grande la diversité des mœurs, des figures et des langages.

— On ne s'étend pas ainsi sans s'affaiblir, ajouta le général comte de Ségur ; c'est perdre la France dans l'Europe ; car enfin quand la France sera l'Eurppe, il n'y aura plus de France. Déjà même un tel départ laisse la France solitaire, déserte, sans chef, sans armée , accessible à toute diversion ; qui donc la défendra si nos alliés mêmes avec une armée s'avisent d'y pénétrer, mettant à profit l'absence de votre majesté?

— Qui défendra la France ! s^écria Napo*

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léon; ma renommée! J'y laisse mon nom et la crainte qu'inspire une nation armée!

Ne craignez rien des alliés. Je tiens dans ma main la police civile de toutes les contrées de l'Europe ! Tant que je vivrai , messieurs,' personne sur le continent n'aura l'audace de s'élever contre moi 1 II ne me reste qu'un rival , l'empereur Alexandre , et nous allons nous mesurer lui et moi ! Le sort en est jeté ! Après une paix glorieuse achetée par des victoires, nous terminerons, messieurs,' le présent entrelien. Pour le moment je vous prie d'aller à vos postes.

Les maréchaux et les généraux sortirent de la tente. Napoléon retint Berthier, Duroc, le roi de Naples et Caulincourt, qui l'avait contredit avec plus de véhéme|:^ce que leç, autres.

< Tu dis que c est par amour pout moi que tu ne te rends pas à mes raisons , dît Ifapoléon dépité à l'opiniâtre Caulincourt; ilisensé! avais-tu bien réfléchi à ce que tu as dit? CorajH*ends-tu si mal ma posîtion?

Tums mon axiome: l'opinion crée, élève 6tremyerse les souverainsélectifs. C'est pour, œafirmer i'opinion en ma hyem que j'ai

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CM^fitencé la guerre- c'est pour cela seul

qiie je vous aï appelés à (lélitiérer ici, on, pour jAÎéux dire, que je vous ai, je crois, convaincus par des raisons dont Texactîtiide ne me laisse aucun doute. Ne voyez-vous pas que je ne suis point né sur le trône ; que je dois m'y soutenir comme j'y suis monté, par là gloire; qu'il faut qu'elle aille en croissant; qu'un homme devenu souverain , comme moi, ne peut plus s'arrêter; qu'il faut qu'il monte sans cesse, et qu'il est perdu s'il reste stationnaire? Toutes les anciennes dynasties sont armées contre la mienne; elles trament des complots, préparent des guerres et cherchent à détruire en moi le dangereux exemple d'un roi né de lui-même. Tant que j'existerai , je ne crains personne, je le répète; mais que se fera-t-il après moi?

JjHon fils est au berceau ; j'arrive à un âge qui mène vite à la vieillesse, et depuis plus 4q $ix ans je sens au-dedansi de moi tes dwloureuses attaques d'un ennemi que je 1K9 pim vaincre;. Oui, ities digses amis , je pMie^ciA moi le principe ^'use fin- prétt»tjisée; je périrai du même oal qœ Mmi' pÉff ;( ji|>aiM miSm fkm xîemiqiie wne

TETRÈ ivjLVovrrcâ. 7$

pensez, tandis que Tempereur Alexandre est jeiine et plein de vie ; ses forces croissent encore, quand déjà les miennes dé»

dînent. Si je sotiffre que la Russie s'élève et $e mêle des nffaîres de TEurope, bientôt toutes les anciennes dynasties ne ra*obéîront plus qu'à contre-cœur, et/touten reconnaissant la France comme puissance prépondérante, se tourneront vers Tempereor Alexandre; elles formeront sous ses auspices «ne alliance pour renverser ma dynastie ^des trônes qu'elle occupe, et pour abaisser, pour anéantir la France. Sur qui compter?

Vous voyez que déjà Bemadotte hésite, même de mon vivant ; qui me garantit donc que mes princes , mes maréchaux et mesducs , devenus vieux et perdant l'habitude de la guerre , ne préféreront pas l'alliance de la Russie à leur dépendance sous mon fils, qu'il leur faudrait défendre au prix des biens ^l'iFs avaient acquis sous moi ? TTen peut-il fNis être de mes conquêtes comme il en a été de Tempire fondé par Alexandre de Macë»

doine? La Russie seule me fait ombrage!

Hous avons tu les liions russes en Italii^ , #» Hollande et stur les bords du Rhîn ; dies

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peuvent encore y reparaître, et entraîner à leur suite les nations soumises à la France.

Ainsi pour consolider le fondement de l'empire français, il faut lafferrair sur des pierres angulaires arrachées des fondemens de la Russie. Il faut anéantir Tinfluence qu'elle a en Europe et la mettre dans un tel état que de cent ans elle ne puisse reprendre son attitude actuelle. A présent comprenez-vous le véritable but de l'expédition ? Elle importe à ma tranquillité^ au repos de la France et de l'Europe entière. C'est le cinquième acte de mon grand drame, le dénouement!

. — Sous ce rapport, je partage entièrement l'opinion do Votre Majesté, dit Duroc; pour consolider un édifice qui doit subsister après voire mort , sire , vous prenez un moyen qui peut hâter ce fatal moment. Sur les champs de bataille , la vie et la mort... ! : . — J'entends ! s'écria Napoléon; je sais ce que tu veux dire. Mes amis , vous craignez la guerre pour mes jours? C'est ainsi qu'au *temps des conspirations on voulait m'tfffi'ayer de Georges: il se trouvait partout ^sur mes pas ; ce mdsérable devait tirer sur

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moi. Eh bien , il aurait tué mon aîde-de-camp tout au plus: mais me tuer, moi, cétait impossible! Avais-je donc accompli les volontés du destin? Je me sens pousser vers un but que je ne connais pas: quand je l'aurai atteint, dès que je n'y serai plus utile, alors un atome suffira pour m'abattre; mais jusque là tous les efforts humains ne pourront rien contre moi. Paris ou l'armée c'est donc une même chose; quand mon heure sera venue, une fièvre, une chute de cheval à la chasse me tuera aussi bien qu'un boulet: les jours sont comptés là.. .Napoléon montra le ciel de l'index et se tut. A près avoir fait quelques pas dans sa tente, il s'approcha deBerthier,et lui mettant la main sur l'épaule, il ajouta : Pour toi, je sais ce qui t'embarrasse. Tu frémis de voir qu'avant même le commencement des hostilités l'armée man* que déjà de subsistances , que la cavalerie doit nourrir les chevaux de blé vert, et que l'artillerie manque de chevaux. Rassure-toil cette campagne sera courte. Une victoire, et tout est fini ; tout est là : paix , gloire, repos, sécurité... C'est alors que je m'occuperai d'achever tout ce que jai commencé

^ PITRE IVAirOViTCH.

j'en finirai avec TEspagne , avec TAngle»

terre... Messieurs, retournez à vos postes l voyez ce qui se fait là bas. Moi, j'ai besoin de reposer.

. ïiapoléon se jeta sur son Ut de camp, et ses confidens sortirent de la tente impériale.

. — Cette guerre pèse comme un rocher sur le cœur de Napoléon, dit Duroc; je donnerais avec plaisir ma vie pour que la campagne fût terminée. Je me trouve attaché à Tempe* renr depuis ma plus tendre jeunesse , et je ne Tai jamais vu dans letat où il est depuis^ le jour où il s'est avisé d'armer contre la ]^ussie.

— Tu vois tout sous un aspect sombre aujourd'hui, mon cher duc. C'est que nous avons tous vieilli , dit le roi de Naples.

lïaguère nous combattions pour acquérir^ maintenant il nous faut combattre pour conserver ce que nous possédons. Grande est la différence ! alors nous étions mus par l'espérance, aujourd'hui par l'intérêt. Mais j[e partage le sentiment de lempereur; nous ne devons point avoir de rivaux , encore iQoins souffrir en Europe d'autres maîtres

PISTRB IVAlfOVITClf. v^

que nons* C'est une n^cedsité duréf mais enfin c'est une nécessité! . ■:

«^Jamais l'empereur n^a si Ibng^temps médité une entreprise, dit le maréchal Duroc ; tout Tbiver il a conféré sur cette guerre avec ses ministres et ses confidens ; il n'a cessé d'envoyer des agens en Russie pour recueillir de plus amples donnée», et il leur permettait à leur retour de donner hardî*ment leur opinion sur une guerre contre la Russie à faire en Russie même. C'était pea encore; il m'ordonna expressément de lui laisser sur sa table à écrire des eittraits de tou& ceux des mémoires présentés où serait exposé le danger de sa situation dans le cas de cette expédition lointaine. Ceci est vrai comme il Test que je vous parle.

— A la bonne heure, dit Berthier; mais après avoir bien lu et relu tous ces mé* moires, il n'en redisait pas moins les mémea choses que nous venons d'entendre , il per*r ^tait invariablement dans ses projets.

. — La raison en est qu'il est convaincu d%. la nécessité de cette guerre contre la; Russie, ajouta Duroc.

-<- lS[on, il n'^st pa3 encore eptièrem^iklt

-^O PBTRE IVANOVITCH.

convaincu au fond de l'âme que la guerre actuelle lui procurera les avantages qu'il en attend , bien qu'il ait pris réellement son •parti, ditCaulincourt. Mais, pour un homme du caractère de l'empereur, l'irrésolution est un supplice affreux. Rencontrant partout de la résistance à ses vues , Napoléon a été tout l'hiver hors de lui-même, et je croirais que ce perpétuel combat intérieur, ces efforts pour dissiper tous ses doutes, ont eu une fâcheuse influence sur sa santé.

Que 'de fois je l'ai trouvé soucieux et agité! souvent à demi renversé sur un sofa, il restait plusieurs heures plongé dans une méditation profonde, puis il en sortait tout*àcoup , comme en sursaut , convulsivement^ et par des exclamations ; il croyait s'entendre nommer, et s'écriait : Qui m'appelle ? Alors se levant et marchant avec agitation : Non, sans doute , s'écriait-il encore , rien n'est assez établi autour de moi , même chez moi, pour une guerre si lointaine ! Il faut la retarder de trois ans ! alors il était content de rencontrer quelqu'un de ses conseillers pour entamer une nouvelle discussion sur son entreprise , et il tâchait

PETRE IVAÎTOTITCH. 8l

vivement de convaincre son adversaire comme pour se convaincre mieux luî-

rnéme.

— Pourquoi n'avez-vous pas conféré avec le médecin ? Que dit Corvisart ? demanda le roi de Naples.

— Corvisart, dit Duroc, n'a pas dissimulé à l'empereur que ses humeurs épaissies exigent une cure, un changement de diète et de genre de vie. L'empereur a répondu à cela :

— Je sais qu'une humeur acre est répandue dans mon sang, et que c'est la cause même dé mon irascibilité ; mais, ajouta-t-il en souriant, sans cela on ne gagne pas de batailles.

— Quel être étonnant! s'écria le roi de Naples.

— Il souffre souvent de l'estomac, dit Berthier : l'empereur pensait autrefois qu'on l'avait empoisonné, et que le poison agissait lentement; mais enfin il s'est convaincu qu'il était victime d'une maladie héréditaire; vous venez de l'entendre s'exprimer là-des^ sus. C'est exactement ce qu'il disait au comte Lobau, en 1806, à Varsovie, lors de s»

crises d'estomac. Voilà mot pour mot ce

&2 P£TR£ IVAKOVITCH.

qu'il (lit au comtç : a Je porte en moi le principe d'une fin prématurée; je périrai du même mal que mon père '. »

— Il est affreux d'y penser I dit le roi de Naples.

— En effet, c^jt Caulincourt, Tidée de sa fin prochaine fait qu'il se bâte de commencer la guerre. Mais je crains que son mal n'empire sous ce climat rigoureux. Qui aurait pensé que ce guerrier, qui s'est montré insensible aux ardeurs du ciel de l'Egypte , ne pourrait supporter un été du Nord! L'empereur ici se plaint sans cesse de la chaleur qui le prive de sommeil et d'appétit , et loi embrase le sang!

— C'est moins l'effet de la chaleur que de l'inquiétude , dit Murât. La première vie* toire le guérira^ et nous sommes ici ses premiers médecins. A propos, avez-vous parlé avec notre premier prisonnier russe?

— Je l'ai questionné, répondit Bertbier; il jure qu'il n'y a point d'autres troupes près du Niémen, que des piq'iets de Cosaques,

Voilà qui est singulier! dit le roi. Eh

bien donc, adieu, messieurs; allons cher-* cher l'ennemi plus loin i puisqu'il n^'est pa9

à la frontière; je brûle d'impatience de rafraîchir le sang de Terapereur : nous nous reverrons sur le champ de bataille et de victoire!

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