‹ Pétre Ivanovitch, suite du Gilblas russeChapitre 13 sur 67 · LA FOULE · texte numérisé non relu

LA FOULE

Dieu est pour nous! ! !

VYJIGHINE.

Enfans , je n'ai rien mangé depuis Tau* rore. Restaurez-moi un peu, je vous prie; après quoi, je passerai avec vous dans l'eau et dans le feu.

Les femmes accourent à Vyjighine.

l'une d'elles.

Suis-moi, mon père nourricier. J'ai à t'off rir un pâté à notre guise , et un bon poisson salé.

UNE AUTRE

Accepte chez moi une bonne soupe aux choux russes , Barine. Tu n'en as pas goûté depuis long -temps; les païens n'ont pat deçà.

PETRE IVAJffOVITCH. *S

UNE AUTRE

Ma belle- fille a fait de la bière , viens te rafraîchir, mon tourtereau ; tu as la figure comme une braise.

VTJÎGHINE.

Je vous remercie, bonnes femmes. J'entrerai ici.

LE PRÊTRE

Non pas, mais chez moi. Votre nom de baptême et celui de votre père, je vous prie?

VYJIGHINE.

Je me nomme Pétre Ivanovitch.

LE PRÊTRE

Eh bien! Pétre Ivanof , veuillez venir reprendre haleine chez moi. Nous avons à parler ensemble avant que de nous mettre en marche.

vyjighine , au vieux soldat.

Tu es mon feldfébel; fais ranger toos gens sur deux de front, comme la cavalerie; établis la division en compagnies et demi -compagnies; apprends-leur à se tenir fermes poing contre poing, et fais qu'ils sachent avancer d'un pas égal. Mets en flanc ceux qui ont des fusils; les fourches et les faux 3. 3

J2& PETKE? ïTAirovrTCHL

au second rang, les hache» au premier. Tu ra'e»ftends ?

LE TÉTERA]».

J'entends, Votre Noblesse. Je crains seulement qu'il n'y ait bien vite confusion. Nos braves se battront comme des lutins, mais jamais ils ne pourront se faire au front; on leur romprait les cotes qu'ils ne partiraient pas du pied gauche, et ils s'aligneront comme des chèvres...

VYJIGH1NE.

N'importe , fais ce que je te dis; que chacun connaisse sa place, pour qu'il puisse savoir où il devrait être quand il se sera écarté.

un pats an , dans la foute.

A quoi bon cela, Votre Noblesse? Est-ce que nous sommes donc si bètes que de ne savoir où nous battre ? Poitrine contre poitrine, avec les païens , Votre Noblesse, et pan, pan! à-bas celui-ci, à-bas cet autre!

VYJ1GHIITE*

Fort bien cçla* mais je veux de l'ordre , et nous en serons* deux fois plus sûrs du» succès.

mustcurs. voix.

Nom taperons, Votre Noblesse, nous taitrons , sois certain* Nous taperons, et pas di&mal. que nos en feras qui sont soldats-.. -, ^me nous vojioos seulement les* athées !

VT3IGBI3TÏ.

Soi*! mais diu motos tous obéirez à ma V6ts~ Préparearvows donc au départ ; je vais «tenir , et Dieu nous guidera !'

Ab!* Jésus, mon Sauveur! oui , oui , c'est w* officier russe l

PLUSIEURS

Russe, our, oui, tout noirs fait voir qu'il est Russe. Ce qui est du cœur parle au cœur, et ça se sent vite.

VTTIGHHfl.

Staroste, viens avec nous; il faut aussi que tu saches ce que nous allons régler entre le pasteur et moi.

U STAROSTE

Pour quoi faire? Eh! je ne déserterai pas d'avec les mieus, quand j'y de vrais lais* ser m» tête» J'ai été élu staroste en temps de paix , pour a ver eux faite bombance, et sweceiw porter souffrance.

28 PETRE IVAWOVITCH.

Tandis que Vyjighine se trouvait chez le bon pasteur, l'agitation continuait dans le village. Les paysans s'armaient de tout ce qui tombait sous leur main, puis accouraient , criaient et discouraient entre eux. Les femmes aussi venaient en foule, avec des fourches et des cordes,et persistaient à suivre la troupe. L'impatience croissait, et le vétéran Mironitch ne cessait de crier : — Silence ! qu'on se tienne en repos ! combien de fusils?... Mais personne ne l'écoutait, et tous regardaient l'entrée de la maison du prêtre.

Enfin , la porte s'ouvrit , et le pasteur parut de nouveau en vêtemens d'office. Il était suivi du staroste et d'un jeune homme couvert d'un caftane russe de drap bleu, et d'un chapeau à la mode éternelle de la contrée. Il avait à la ceinture une hache, au côté un sabre, et sur l'épaule un fusil. Les paysans se calmèrent un instant pour regarder d'un œil curieux le vigoureux jeune homme; puis ils se mirent à crier de plus belle en disant : — C'est lui , c'est lui-même.

UNE FEMME

Eh oui ! c'est lui, c'est notre beau gêné-

PBTRE IVANOV1TGH. 29

rai ; mais voyez donc comme il s'est habillé ! quel luron cela vous fait !

UNE AUTRE

Non ! dans toute la paroisse nous n'avons pas un seul garçon à lui comparer.

UNE AUTRE

C'est un plaisir de le regarder; ses yeux brillent comme du feu !

UNE AUTRE

Et le rouge se joue sur son visage comme l'aurore dans le ciel !

UNE AUTRE

Remarquez ses larges épaules ; ce doit être un Samson pour la force , ce grand et beau gaillard-là!

VTJIGHINE.

Enfans, me voilà prêt à vous commander. C'est dans le combat que vous avouerez qu'un gentilhomme russe, qu'un officier russe ne peut être pris pour aucun autre. Je ne vous demande que de l'obéissance; et ne vous laissez pas emporter loin de moi.

UNE voix.

Nous ne plierons pas; nous frapperons de bon cœur. Mène-nous seulement à l'injfidèle.

<3o kw vuxowiwm.

Voici l'heure où nous «devons htroqner Dieu par le cœur <et la pensée. Frères , invoquons le Dieu de la Russie «, qui nous éprouve par destcaiamîtés, mais qui est: toujours miséricordieux envers les fidèles enfans de l'église orthodoxe. ( Élevant les mains) : c O Jésus! fils de Dieu, sainte » Marie, et tous les Sairrts! exaucez nos j> prières , et manifestes votre protection en » intercédant pour la sainte Russie et ks » vrais croyans qui l'habitent. Accordez la o victoire à des hommes simples 9 qui n'<ont * guère d'autres armes que la loi ; faites t triompher surtout nos braves armées or- » thocloxes, qui combattent pour notre Tsar, » nos autels et nos foyers. Seignetir , tout- * puissant ., source inépuisable de tous les «biens, entends nos ierventes prières! Sei- »gneur, notre Dieu, sauvez-nous; manifesr » tez sur nous votre miséricorde infinie ! •

Tout le peuple se signa.; quelques uns s'agenouillèrent. Lesfeinmes et même quelques hommes pleurèrent d -émotion.

tJL PRETRE.

Au nom de l'Homme-Dieu mort en croit

JVEMS fVAVOWITCV. Si

•pour nos péchés, je «vous i*énis , mes eulans. {'Le diacre présenta le goupillon , *t le ipnêtre , après avoir aspergé d'eau ibémte les habi tans pressés autour de lui , poursuivit.) Allez avec confiance, le Seigneur donne la force à cewx qui se donnent à lui ; allez 4Iodc, et triomphez. Amen i

£je prêtre ne put dire un mot de plus. Les larmes coulaient abondamment de ses yeux 9 et sa voix était affaiblie. Les paysans vèwront toar à tour baiser la croix qui était tentoe ses mains , puis sa main droite, puis Je bord de sa chasuble.

▲lors les femmes et les en fans .firent leurs arliV>i>~ h Pfinx oui allaient affronter la mort.

Les sanglots ne leur permettaient pas de parler, maris les paysans armés donnaient aux femmes quelques paroles de consolation.

VYJrGHWE.

Camarades, en avant! allons, un derniefr adieu à vos ferrimes et à vos enfans , et marche! Femmes, que pasnne de vous n'ait ïa foHe de nous suivre!

UNE TEUÎÎilB.

Que ferons-notrs à la maison ? Les plus fortes peuvent encore donner tT assez bons

52 PfiTRE IVANOVITCH.

coups. Eh ! nous soulevons bien des gerbes énormes avec nos fourches , pourquoi n'enlèverions-nous pas tout aussi bien un mécréant? Nous allons avec vous.

VYJIGHINE.

Nous sommes ici une centaines de lurons vigoureux, et ne craignons pas un millier de Français. Restez donc à la maison , et soignez vos enfans.

UNE FEMME

Mais qui vous gardera quand vous voudrez reprendre haleine après le combat?

qui gardera les prisonniers? Voilà des cordes pour les lier , et nous vous promettons de les serrer ferme.

UN PAYSAN

Ce sera affaire au diable de les lier , Dieu me pardonne , et non pas à nous autres pécheurs! Femmes, nous ne voulons pas de vous.

UNE FEMME

Non , nous partons aussi , parce qu'il y aura des blessés parmi vous , et le soin de les panser nous revient.

vyjighine, au prêtre.

A quoi nous résoudrons-nous ?

LE PRÊTRE

Je ne puis retenir personne dans une cause si sainte. Qu'elles marchent. Tout dépend de la volonté de Dieu.

VYJIGHINE.

Femmes, je vous plains; pour se jeter ainsi dans les combats, il faut de la force; les infidèles tiendront ferme. Vous feriez mieux d'attendre ici notre retour.

UNE FEMME

Ne prenez pas tant de souci pour nous. Nous n'avons pas peur des Français. Qu'il en avance un , il aura ma fourche dans les côtes, et enfin, ce qu'il y aura là-bas, il y

aura.

VYJIGHINE.

Eh bien, femmes, venez, mais ne faites pas d'imprudences.

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