CHAPITRE V
Arentarct de Lise.
Devant le bazar, à Moscou, fourmillaient les petits marchands, les bourgeois, les ouvriers , les manœuvres , les artisans des fabriques et les nombreux paysans de tous les environs. Ces masses étaient bruyantes , et chacun semblait vouloir dominer la voix des autres. Un bourgeois de haute taille et à barbe bien peignée , criait :
— Silence, mes enfans, silence! Je vais vous lire une adresse du gouverneur.
— Silence! silence! cria-t-on de toutes parts , et le silence s'établit. Le bourgeois lut:
PETRE IVA1TOVITCH. ' l3}
Adresse amicale du gouverneur général militaire de Moscou, aux habilans.
t Gloire à Dieu.
» Tout ici , dans notre chère Moscou ; est bon et tranquille. Le blé n'augmente point de prix, et le prix de la viande baisse. Cependant, tout le monde veut que le brigand soit tué , et cela sera. Prions Dieu ( les chapeaux tombent , et le peuple se signe), on lève, on arme partout des soldats , et on les envoie à l'armée. Et pour nous, nous avons pour intercesseurs devant Dieu la mère de Jésus et les thaumaturges de Moscou; devant le monde* nous avons Alexandre Pavlovitch, notre gracieux souverain, et devant l'antéchrist9 une armée amie du Christ; et pour en finir plus vite, plaire à l'empereur , servir bien la Russie et saler Napoléon , il faut avoir dé la soumission , du zèle , de la confiance dans le& paroles des chefs, et ceux-ci seront cbntens de vivre et mourir avec vous , côte à côte. Pour entreprendre, je suis avec vous, pour combattre, devantvous, pour reposer, après vous. Ne craignez rien,., il est venu 3. a
l)t PBXM IVÀ1SOVJTCH.
un «uag&r nous soufflerons, il s'en ira; tout le grain aéra broyé, il y aurai de la farine. Gardez-vous seulement d'une chose, des ivrognes et des imbéciles. Vous les voyaa. rôder. , l'oreille tendue pour écouter, ou le imiaeeu en avant pour corner leurs bétiaes à l'oreille des autres. Il y a tel ici qui a'avûier* de croire que Napoléon aiv rive pour faire du bien; oui, u* éùorekmr it profm*Qny oonune c'est tendre 1 Pour de* promesses , ob ï tout ce qu'on voudra, xmv* compte là-dessus i À l'entendre % ù aeldittr aéra feld*«aaréebal , le pauvre aura < dos monte d'or t le peuple la liberté; m*îa< U le» pèche tous par les veines, et quand lia «ont daift sa. nasse , il les envoie à la mort; ou les tue, soit ici, soit là. Aussi». j$veu* prie»* si quelqu'un d es notre** ou. de* autre* s'e^iao do le prâae?» et mai* ttotte et ceci et cela, et patati et-patafrat< esapfflpfcefr^eripnai k la nuque» et aestl m «tfgfede poliee* A œli>i qui l'amèoera , bon- 8#tir, gloire et réeo»pewse4 et k celui qu'il* prendront , je. dirai deux mois, moi „ eâtfc» H w& fourt Uvg» de cinq patoee; c'est à* w&k ^3 le powoir et* çs* échu, et .l'en.
nrraB ivuroviTCfft tdg
frferrn bkb s l'empereur a daigné ordonner •de saliver Moscou > et à qui est-ce dodo de leiuirer une raèffe, sinon au* enfans? Obi*
* jtf tous jure, frères* que l'empereur compte »iur ton» 'oooitne sur le Kremlin » et niai * »;0Mtis prêt fc répondre de tous sur dm tété* »lf aie tous répondes bien pour vous-mêdie
• sans que je jure* Et moi , je suis tin fidèle ►serviteur, un baritie russe et un vraichré- *tiei* orthodoxe *• *
«*»• Qfc 1 c'est k pure vérité, qu'on chereherait longtemps dans le monde un Barine tel que le comte Fédor Vaciliévitch ; celui-ci est un vrai grand seigneur russe! dit tua marchand*
— Où ptend-il ce qu'il dit? Les paroles coulent comme miel de sa bouche , dit un paysan*
«■*- Ecoutez ^eft fans, ce n'est pas tout, dit Uhbchirgeoiè ; laisser donc finir.
Il lir.
t.Verrlà ma prière : Seigneur, roi des rôei» ! prolonge lés jours de notre auguste , *fea* légitime ( de nouveau le peuple se dé- »£OM?e et se signe) l Continue ta sainte bé* •Jèédietioû à la Russie onhodoxe f soutient
l4o PETRE IVANOVITCff.
» la vaillance de l'armée amie de Jésus; en- » tretiens la fidélité et le patriotisme du peu- 9 pie russe vrai croyant ! Dirige les pas des » guerriers à la destruction des ennemis; » éclaire-les, fortifie-les par la puissance de »la croix vivifiante, afin qu'elle les garai*» «tisse , et fais qu'ils soient vainqueurs par la • vertu de ce signe sacré ! »
C'est tout, frères. Dieu donne santé à notre père et souverain! Dieu donne santé à notre cher comte Fédor Vaciliévitch ! c'est un luron, et un vigoureux luron, comme vous savez.
UN PAYSAN
Avec lui il n'y a rien à craindre; ce n'est pas lui qui nous laissera vaincre !
UN MARCHAND
Il prend soin de Moscou comme un père de sa maison. Il sait tout, il voit tout , rien ne lui est impossible. Ah, c'est là un chef!
UN PAYSAN
Et quoi qu'il dise, c'est si net.... Ce n'est pas comme ces commis de bureaux et ces gens de justice qui écrivent comme s'ils le Élisaient à dessein pour qu'il n'y ait rien à comprendre ni à déchiffrer à leur grimoire»
PETRE IVANOVITCH. l4l
LE BOURGEOIS
Le comte Fédor Vaciliévitch ne livrera' pas Moscou comme on a fait de Smolensk. Il nous conduira aux brigands et nous les renverserons avec nos seuls bonnets. On dit que nos Miriltsy (a) battent les Français avec des gourdins; ainsi à quoi bon canons* et baïonnettes ? >
UN MARCHAND
Comment l'ennemi se glisserait-il jusque dans Moscou ? ici on ne recevra pas même sa cendre ! À présent notre armée est sous les ordres du noble prince Mikhaïl Larionovitch, Ghoienitsef-Koutoûzof, ancien général de Souvôrof et vrai barine russe, qui mettra Bonaparte et sa force impure en plumes de duvet pour souffler dessus. Si ce n'eût été du traître, hum! ce Bonaparte ne serait pas venu si loin dans la sainte Russie.
LE BOURGEOIS
Voilà ce qu'on dit... qu'il y a eu trahison. C'est donc ça que le comte Fédor Vaciliévitch nous ordonne d'empoigner les traî-
(«) Le ba* peuple, en Russie» a?ait entendu parler des guaritki apafnok»; et , pa* corruption , il en a fût calai de Kiriltsy.
*4a Plana imutovacuak
très et de les traîner au siège de police ! Il paraît donc qu'il y en a' iei beaucoup?
Ii*' V ÀBCH4».
Il faudrait empoigner an collet et ftraîoep au siège de police tous les Français^ our ce qui vaudrait mieu* f les jeter à l'eau*- Mai* Ottles voit encore se promeûer daas>A£o*~ cou et faire les beaux bras aveenosbafiaes»
1M BOUROBOIS'
Eh! quel barine est-ce dette qui haute les Français? ça ne peut être quWtteUeet
DBS VOIX» BJtftS LA, MÙQhXè
Oui, oui; il n'y a qu'uu traître Ce* puisse hanter lea Français l
0» BOUBGEOtS»
Noua vivons dans un tempe eu- noua devons nous méfier des nôtres toCore plua que d'autrui*
wr paysan.
C'est par les nôtres qu'il faudrait cessH* mencer !
u* bourgeois (^cetui qui avait La l'adrnse
au peuple)*
Gela noua est défendu* Hier le peu pie- a^ mis la main sur deux individus qui se pro*
méaafaût sott* les ^alertes dés bettiîqmtêt
PETBS . IVAHO VITCH. 1 45
qui , là r babillaient , caquetaient , chuchotaient ensemble dans un argot étranger; voilà que de braves gens les chassent devant eux et leur demandent -qui ils sont, et, ne * comprenant rien aux réponses qu'ils ont marmottées > ils les ont rossés , mais rossés * rossés,, et fustigés si rudement, que c'en était fait d'eux, s'il n'eût paru un officier de police qui se les est fait remettre. Le comte Fédor Vacillé vitch, ayant appris que le peuple se donnait ainsi autorité dans la ville » a été très fort en colère. Les pauvres battus, étaient des Allemands et non pas des traîtres, voyez- vous, des espions ; c'est ce qui fait que le comte a bien voulu écrire une lettre au peuple; tenez, la voici :
plusieurs voix»
Ehbien Jis-nous ça» compère ; lis, voisin, ce que nous écrit le comte. Il sait mieux <jue uous ce qu'il faut faire.
le bourgeois {lisant).
t Vous n'ignorez pas que je sais tout ce • cp^i se fait dans Moscou; on s'est mal 'conduit hier , et il y a sujet de gronder. » Deux Allemands vont changer de l'argent, •et le, peuple tombe sur eux et les bat
l44 PETRE IVÀNOVITCH.
9 tellement que l'un d'eux a failli être
• tué. Si des hommes ont une mise d'es- » pion , il importe qu'ils soient interrogés , îet c'est mon affaire. Mais , vous autres ,
• sachez que je ne ferais pas grâce même » à un Russe , à un de nos frères 5 et qu'est- » ce que c'est que cette barbarie de saa- »vage, de se mettre cent à éreinter un
• Français qui n'a que la peau sur les os, » ou un Allemand en perruque poudrée ? » Est-ce une rage de se souiller les mains !
• Celui qui se permet de ces choses-là est »un homme qui lâchera pied quand il
• devra se défendre. Quand vous pensez
• voir un espion, amenez-le-moi, mais ne
• battez pas, et ne faites pas honte aux
• Russes. On doit exterminer les armées
• françaises, et non s'amuser à crever les
• jeux des moucherons*. »
» On a amené ici des blessés ; ils sont au
• palais Golovine; je les ai vus, je les ai fait > boire et manger, et je les ai mis au lit. Ce » sont de braves gens qui se sont fait échar»
• per pour vous; voyez-les aussi, causes
• avec eux , ne les abandonnez pas ; noup»
• rissez aussi ceux qui n'ont plus ni bras
PETBS IVANOVITCH. 1^5
• ni jambes, car ce sont de fidèles serviteurs » de l'état ; ils sont nos amis ; comment donc t ne les pas secourir !
UN MARCHAND
Àh ! oui , des amis de cœur. Allons les voir, et prenons avec nous de quoi le* régaler.