CHAPITRE IV
Le prisonnier rasie
Le mouvement de Gjatsk à Borodino peut être appelé un long combat, à intermittences: La dernière bataille livrée sous les murs du monastère de Kolotsk avait été la plus opiniâtre et la plus sanglante ; c'était l'aurore du soleil de Borodino1. Les Russes, en se retirant pour prendre position dans les champs de Borodino, avaient disputé chaque pas à la baïonnette. Les Français avançaient lentement, en passant sur les corps de leurs camarades. La nuit avait mis fin aux massacres ; les deux armées ennemies s'arrêtèrent.
Les Russes étaient sur le sol de la patrie, humecté du sang de ses fils, envahi par
PETRE IVAirOVITCH. g3
de hardis conquérans , qui la menaçaient de la honte et de l'esclavage. C'est alors qu'ils comptaient se venger de leurs ennemis.
Lies guerriers de Napoléon se croyaient enfin parvenus au terme de leurs espérances, pensant qu'une victoire leur donnerait la paix , qu'un dernier effort terminerait la terrible lutte qui , sans faire fléchir leur bravoure , épuisait leur force et leur patience. Les deux géants de l'Europe , le Russe et le Français, étaient en présence, la rage dans le cœur, et dans l'esprit l'idée de voir prochainement expirer des haines cruelles et des combats sans exemple \
La nuit n'apporta point le repos aux guerriers exténués de fatigue; la pensée et le sentiment étaient occupés du lendemain. Ils regardaient avec curiosité et impatience les feux de leurs adversaires , et attendaient l'aurore, comme des amans, le flambeau nuptial.
Du côté des Russes les feux brillaient en vaste demi cercle; du côté des Français, en clarté pâle , inégale. Les feux de bivouac sont une fidèle image de l'esprit du guerrier. Dans la joie , dans l'espérance, les feux sont
$4 F**** rrànotitcn:.
vife et bien alimentés; dans le doute et le «hagrin le guerrier cherche les ténèbre^ K
Napoléon campait derrière son attttfe'tff-» l*Ke,4 là gauche de la route; la vieille g&tde, cette phalange de héros, s'était formée en ttû Impénétrable carré plus fort que les plus larges remparts , autour de leur chef cot*tonné* Mois celui qui de son génie tomme du levier d'Archimède voulait remuer le inonde* Napoléon payait son tribut à la nature humaine; tant de soins, une ai grande contention de corps et d'esprit domptaient , suttnontâient ses forces ; te refroidissement de l'atmosphère le saisit, une fièvre d'irritation, une toux sèche et Une violente altération le consument, l'abattent Le* élémens, indociles aux maîtres des «empires > se déclarent pour ses ennemis i de fetigue et d'épuisement il tombe sur soh lit, et s'assoupît au milieu <fo tumulte db son camp 4.
Dans une tente voisine s'étaient assemblé* les maréchaux, les généraux et lés gyktefr-deHtamp de Napoléon pour relever tours forces en prenant dette fols une botffce toMiiviiuii^ ïjes choses etr êttient venues fcfti
peint mirôviTCtf. <j$
point que Pempereur seul ne souffrait point de la faim dans la grande armée. Ceux qui en pâtissaient le plus, c'étaient les chefs et ceux d'entre les -braves soldats qui ne quittaient point leurs drapeaux pour aller à la maraude.
Le valet de chambre de Napoléon se tenait â l'entrée de sa tente, et il commençait à sommeiller de fatigue quand tout-à-coup il entend la voix de l'empereur : — Constant! Constant! Le valet de chambre se précipita dans la tente.
— Quel temps fait-il ? j'ai froid!
— • Sire , l'automne commence , à ce qu'il paraît, et il est affreux sous ce climat de fer. Un vent froid souffle avec violence, une pluie fine remplit l'air d'humidité! Les soldais manquent de bois....
— J'ai froid , Constant , couvre-moi »
n'importe de quoi.
— Votre Majesté voudrait-elle prendre du thé ?
•*~ Bien; et £râ appeler le général Gauiacoort. Constant sortit, et quelques itiiiMMtot
g6 PETRE IVÀNOVITCH.
après entra le général Caulincourt, du duc de Yicence.
— Dis-moi , Caulincourt , penses-tu que les Russes veuillent acepter demain la bataille ?
— Tout porte à le croire , Sire ; ils se sont affermis et concentrés. Un Français qui était valet d'un général russe , et qui a gagné aujourd'hui notre camp, assure que le général Miloradovitch a amené de Moscou des paysans et des bourgeois armés , et que , dans l'armée russe , on se prépare au combat. Je pente que nous aurons ici une dernière bataille.
— Je le désire beaucoup ; mais je crains que les Russes ne m'échappent encore. Par malheur, je ne puis les retenir , les forcer à se battre. Peut-être cependant... seulement, si nous avons ici une bataille , elle ne pourra être que terrible. Qu'avons-nous fait aujourd'hui?
— Sire, vous avez été témoin de ce qui s'est passé.
— C'est inconcevable ! Jamais je n'aurais cru que les Russes combattissent avec tant d'acharnement 1
FETEE IVJJfOVITCH. Q*J
. — Vous ayez vu, sire , que cette malheureuse batterie , placée sans aucune utilité en avant de la position gauche des Russes , a été défendue par eux comme si le sort du peuple entier y eût été attaché. Trois fois nous l'avons prise à la baïonnette, et trois fois les Susses nous l'ont reprise à la baïonnette. Il a fallu que les généraux russes les arrachassent de force de cet endroit, et enfin le 6i#; -ou plutôt les débris sanglans de ce régiment, sont restés maîtres de la batterie. . .
— En effet , c'est affreux ! Ils sont donc réellement décidés à vaincre ou à mourir?
— Dans toute la journée nous n'avons pas fait un seul prisonnier. Il est évident qu'ils veulent combattre jusqu'à la dernière goutte de leur sang.
— Nul doute ; ce sera une épouvantable boucherie.
> En disant ces mots , il tomba danâ UR£, méditation profonde ; puis il dit : .. * ■ - ■
—Il faut les foudroyer ; nous fae saurions
avoir trop de canon; ce sera une bataille
d'artillerie5. Caulincourt, va, cours, fais les
dispositions nécessaires pour que les- parcs
g8 PFntE iTJUf ovnor.
qui n'ont pas encore rejoint arrivant aei-en toute hâte.
Le valet de chambre vint présenter le thé à Napoléon , qui en prit une tasse, «t rat» voya Constant , en disant : J'ai sommeil*
Quelques instans après , Napoléon s'agita et cria de nouveau :
— Constant ! Constant ! viens ici.
Je ne puis pas dormir, Constant; j'ai éhaud; la toux me tourmente; je sue à grosses gouttes.
— Sire , il y a du danger à vous découvrir; cet endroit est humide.
— Donne-moi à boire , j'ai la poitrine en feu.
— Sire , ne faudrait-il pas mander le docteur ?
Non ! je ne veux pas que l'armée sache que je suis malade. Ce serait un autre mal bien pire , en vérité ! le soldat est décou- *— Mais pourtant , sire..; ,T^;U:&vtffk; tais-toi. Donne-moi à boire, 4& ftpvpfe ici l'aide-de-camp de service. Sjontôt foide,-de»oamp entra dan* la
— Quelle heu »e esfrd ? quel temps £mb& ? demanda Napoléon selon son. habitude.
—Orne heures. Il i ait froid et humide. — Est-ce qu'on n'entend aucun bruit du c6té de Tannée ennemie ?
— Aucun,, «ire.
— Montez à cheval , gagnez les postes avancés , et voyez si l'ennemi .est bien encore là.
Napoléon s'enveloppa et parut s'endormir. An bout d'un quart d'heure, il cria de nouveau': — Constant ! Constant ! et le valet de chambre parut.
— Je suis malade , Constant, très malade ; fai chaud ; la gorge me brûle ; dorni&anoi 4 boire.
— Sire , peut-être cela vous fera mal ; ne -tondrait-il pas mieux prendre la médecine ?
— Non , je n'aime pas les médecines.
Prends garde, ne dis. à personne que je suis malade. Appelle Bessière.
Le maréchal Sessière ne tards ws k ne
— Monsieur le maséchai^dit Napoléon, tous commandes ma^wde; c'est m* vous et sur elle que repose tort «ion espoir ;$)£-
r\O0 MTRE rVAWOVITCH:
.main aura lieu une bataille , une grande bataille , elle sera épouvantable ! Vous avez vu comment se battent les Russes. Les soldats de mon armée sont épuisés , je compte peu sur eux; ma garde vaut deux armées; c'est mon unique espérance. Dites, ma garde at-elle des subsistances?
— D'après votre ordre , j'ai distribué aux soldats des biscuits et du riz pour trois jours pris sur les fourgons de réserve.
— Avez-vous vu le portrait de mon fils? je l'ai reçu aujourd'hui de Paris.
— Je l'ai vu , sire.-
— Et mes grenadiers , l'ont-ils vu?
— Le portrait a été exposé dans une tente, et vous l'avez montré vous-même aux soldats.
— Àh ! oui , jeme rappelle. Et que disentils?
— ' Sire , vous savez combien ils vous aiment. Ces vieux soldats dïit versé des larmes ■ d'attendrîssementV ilsj disent qu'il faut aller à Paris et se reposer, et abandonner au fils • de nouvelles victoires.
*;< — M& disent cela U' Ils ont raison. Je m'4èu& erijmëy faites que mes gardes ne man-
PETRE IVAKOVITCH. ÎOJ;
quent de rien. C'est sur eux seuls que je compte. Adieu.
Napoléon dormit une heure et se réveilla» La fièvre et la soif le dévoraient , la toux lui ôtait la respiration. Il appela son valet de chambre :
— Constant!... à boire ! à boire !
Constant présenta à Napoléon un verre
de limonade. Celui-ci remarqua des larmes qui coulaient des yeux de son valet de chambre*
— Tu crains, pour moi, Constant; rassure-toi , mon ami , mon étoile n'est point éclipsée ; je ne mourrai pas. Il est écrit que je perdrai la vie sur un champ de] bataille , et non dans une tente. Ma dernière heure n'a pas encore sonné. Appelle-moi Rapp.
Le général Rapp trouva Napoléon assis sur son lit , et soutenant sa tête de ses deux mains. Napoléon garda long-temps le silence, et même ne fit point attention à Rapp qu'il aimait beaucoup; enfin, il leva la tête et dit :
— Ah ! tu es ici, mon brave ! .-I Après un moment de silence, il reprit,
comme en se parlant à lui-même :
[•+» Qu*éat-ce que la guerre ? Un nétierd». barbares, où l'art consiste à être le pi» fort sur tin point donné.
Il de tut de nouveau, posa sa tête sir ^oreiller , puis, quelques minâtes après :
— Rapp, la fortune commence à. me trahir ! Notre situation est affreuse ! Mais je connais les Français ; ils pardonnent facilement une faute qui les met aux dernières extrémités, pourvu qu'ils s'en puissent tirer à force de bravoure 6. Oui , je connais cette héroïque nation ! Au reste , je compte sur mon étoile ! Koutoûzof nous sauvera» Ii est , m'a-t-on dit , lent , vieux , irrésolu. C'est lui qui nous tirera de là. J'avais pensé qu'à la place de Barklay, on choisirait Béni ngzen. Barklay est un grand capitaine. C'est lui qui nous a amenés où nous en sommes. S'il était à moi, je lui confierais le Sort de toute mon armée. Mais les Russes* voulaient un Russe : c'est de l'orgueil natio* nal ; ifs ont raison. Demain est le grand jour. Ce sera une bataille horrible ! Rapp , qu'en penses-tu ? Remporterons-nous la victoire ? - — ~ Je n'en doute pas y sire, mais elle sera sanglante.
mn ivatovitch. 10S
— Je sais cefeu J'ai quatre - vingt mille hommes , j'en perds vingt mille, et avec les soixante mille autres j'entre à Moscou, Les traîneurs rejoindront, et nous serons plus forts après qu'avant la bataille.
— Sire, vous dites que vous avez quatre* vingt mille hommes. .. Il y en a ici davantage, je pense 7.
-*- Je ne compte ni mes gardes, ni la ca* valerie. Ce sera une bataille d'artillerie. Les canons décideront de la querelle. 11 coulera beaucoup de sang, mais qu'y faire? On est sdié reconnaître si l'ennemi est toujours là. Vas-y toi-même, et me le fais savoir.
Napoléon se rendormit. Déjà, dans la tente des aides de camp, on savait qu'il était malade, et Ton s'en inquiétait. Les généraux et les maréchaux entraient , sortaient, s'entretenaient h voix basse, haussaient les épaules. B se passa aissi «ne heure, et tout devint calme.
Tbutvà-coup Napoléon sortit de sa tente ef courut à grands pas vers les feux de bivouacs, autour desquels étaient étendus les grenadiers de ht vieille garde. Lan d'eux, qtfi
ne dormait pas, se leva d'un saut, et réveilla ses camarades.
— Avez -vous reçu des vivres, mes enfans? dit Napoléon.
— Nous en avons reçu , et nous remercions Votre^Majesté.
— Demain, il faut que tout soit fini. Nous déferons l'ennemi, qui pourtant se battra courageusement avec vous ; après cela , droit à Moscou! Là , nous ne manquerons de rien; nous nous y reposerons , mes braves , puis nous retournerons en France.
— A Moscou! à Moscou! Vive l'empereur!
— Préparez-vous à un combat terrible; il y coulera plus de sang que dans tous ceux où nous avons été. Les Russes défendent Moscou ; nous sommes aux portes de leur capitale.
— A Moscou ! répétèrent les grenadiers, et vive l'empereur !
— • Ne t'inquiète pas , dit un vieux grenadier ; nous t'ayons donné Vienne, Madrid, Berlin, Rome et Naples; nous prendrons Moscou de même. Chaque Russe eût-il un
PETRE IVAJTOV1TCH. IQ$
canon pour mousquet, c'est égal ; en avant, et vogue la galère !
— Seulement toi , sire , ne va pas t'eacposer, dit un autre grenadier, et nous ferons notre besogne comme il faut. Nous ne» mourrons pas tous : nous te porterons sur nos bras à Moscou.
— Nous t'en supplions, sire, nous te le demandons comme une grâce , comme une récompense de nos services , dit un troisième grenadier, emploie-nous; tu verras que nous sommes toujours les mêmes !
— Je compte sur vous , mes amis , répondit Napoléon. Reposez-vous; avec le jour commencera l'affaire.
— Vive l'empereur!! s'écrièrent les grenadiers.
Napoléon se retira dans sa tente, et s'assoupit sur son lit de camp. Il était alors quatre heures du matin.
Enfin parut ce jour si impatiemment attendu. L'armée était déjà rangée. Les généraux de Napoléon s'inquiétaient de sa santé délabrée, et n'osaient le réveiller, sachant qu'il avait 3 passé la nuit sans sommeil-
to6 nr*B ivAwmier*
T****-coup, il arriva au grand galop u a officier du maréchal Ney, porteur d'tmetxmt* mission verbale. Le valet de chambre n'osa se dispenser d'exécuter les ordres de l'em^ pereur, et il entra dans la tente pour ^'informer de l'arrivée d'un exprès du maréchal.
— Quel temps fait-il? quelle heure? demanda Napoléon comme de coutume.
. — Le temps promet une journée superbe; il va sonner cinq heures.
Napoléon s'habilla à la hâte et s'élança hors de sa tente* L'exprès de Ney s'approcha ;et dit :
— Sire , te maréchal Ney voit encore Tennemi, et demande à Votre Majesté la permission d'attaquer.
— - JVIon cheval , mon cheval ! s'écria Napoléon. Eiifin, nous les tenons! marché*»'
dit-il à sa suite , allons nous ouvrir les portes «le Moscou !
Il monta à cheval et galopa en avant.
S'étant arrêté un moment devant le front d'une division f il montra de la main le soleil qui s'élevait dans un ciel sans nuage, et dit:
— - Voilà te soleil d' Austerlkz i
MH&m lftkVOVIICH. 10%
Bans toute l'armée retentirent le* son», de* tambour* et de la voix des chefs. Devant chaque régiment fut lue une proclamation impériale ainsi conçue :
€ Soldats ! voilà la bataille que vous avez »tant désirée! Désormais la victoire dépend >de vous: die nous est nécessaire; elle tuons donnera l'abondance , de bons quar* • tiers d'hiver, et un prompt retour dans la » patrie 1 Conduisez-vous comme à Auster- ►litz , à Friedland , à Vitebsk , à Smolensk, »et que la postérité la plus reculée cite vo- » tre conduite dans cette journée ; que Ton »dise de vous : Il était à cette grande ba- » taille sous les murs de Moscou ! •
Vive, l empereur l cria-t-on dans tous les rangs. Les tambours battirent de nouveau , et l'armée se mit en toouveiiïeut aux cris de en avant ! en avant I
Le jour qui précéda la bataille de Boro» dmo fit! un jour d'allégresse dans le campr russe: Rapportant à Dieu tout succès , et de Dieu attendant le salut de la patrie , le généni rosse voulut qu'il fût célébré des prières
Iû8 PÈTRE IVÀTCÔVITCH.
propitiatoires sur ce même lieu qui allait être un immortel témoin de la gloire des armes russes , et pour beaucoup de héros un tombeau.
Les aumôniers, revêtus dé leurs riches et majestueux vêtemen s, apportèrent l'image miraculeuse de sainte Marie de Smolénsk , soustraite aux profanations par les pieur citoyens de la ville désolée , et apportée en triomphe à l'armée orthodoxe. Les Russes se tenaient en ordre de bataille , observant un profond silence. Dans l'âme de chaque guerrier, la ferveur religieuse et l'espoir dans la Providence divine absorbaient toute pensée terrestre.
On commença par lire aux soldats une courte proclamation du général en chef, oè se trouve rappelé leur devoir de défendre Farche du Seigneur , le trône , la patrie ; de venger leurs frères du pillage , des incendies et des massacres 8. Les Russes , sûrs de vaincre sous le commandement d'un chef qu'ils ai* maient, répondirent par ce cri général:
Nous mourrons avec joie !
Après les prières et les génuflexions , les prêtres portèrent de rang en rang , par toute
PETRE IVAITOVITCH. IO9
l'année, la sainte image de Smolensk, en rappelant un texte relatif à la puissance de la Vierge d'écarter les méchans , et de donner la victoire à la cause du juste.
Le prince Koutoûzof et les généraux de sa suite suivaient le clergé, et tous les sol* dats, à l'approche de la sainte image, fléchissaient le genou, en mêlant leurs prières ferventes au chant des prêtres. La bravoure des Russes, fortifiée par la foi et l'espoir en Dieu , attendait la bataille sanglante comme un sacrifice expiatoire. Les guerriers passèrent gaiement le reste de la journée.
L'illustre prince Koutoûzof dormit paisiblement toute la nuit; ses préparatifs étaient faits, ses ordres donnés, ses mesures prises. En souhaitant la bonne nuit à ses généraux , il s'était borné à leur dire : — À demain la bataille : vaincre ou mourir !
Le premier boulet français tomba dans l'enceinte de la maison du paysan où Koutoûzof reposait. Ce coup de canon fut un appel au combat ; le chef russe se montra et Varmée se mit en mouvement dans lé plus grand ordre. L'image miraculeuse était exposée au centre , et devant h Madone les prç-
k très t^fficiaieiïtsolennéHemeîrt.Les régi raeiw, ' en défilant pour aller combattre , priaient *et faisaient le signe de la croix. Dès cprïb *(k rent leur chef, ils le saluèrent d'un bruyant et joyeux houra ! En un moment la campagne se couvrit d'une épaisse fumée, la terre gémit, et les massacres commencèrent
La journée entière se passa dans les horreurs de la plus effroyable boucherie. 'La nuit survint; les deux armées durent se retirer ; mais l'acharnement ne cessait pas , la vengeance n'était pas encore assouvie, et les canon6 tonnaient toujours, vomissantfa mort au hasard. Toutefois les Français occupèrent le champ de bataille , mais épuisés t •tout couverts de sang, tout brûlés par la poudre. L'effroi serrait le cœur des guerriers 'français les plus intrépides. Blanchis dans les 'batailles , jamais ils n'avaient vu une telle effusion de sang , jamais ils n'avaient éprra~ ^vé semblable résistance , jamais ils n'avaient eu à pleurer la mort de tant de frères.
iCes héros fatigués s'étendirent, sans feu*, sur là terre liumide , parmi les morts et les
JfSEXMM JttUfOinrCH. 1 1 1
nouraos , dans ;b boue que formait 1* sang de» deux partis ; la faim et l'inquiétude agitaient leur sommeil» Le tonnerre de l'ai* t&Verie retentissait au loin 9 et les sanglots des.moarans partout remplissaient les aim»
Plusieurs généraux français se réunirent autour du maréchal Ney , qui , enveloppé dans soa manteau, était assis sur un amas de corps morts , et méditait. Il dit : — Nous voici hieotôt aux extrémités du monde, et pourquoi? Est-ce pour conquérir ce chamj» de bataille couvert des corps de nos plus braves soldats? Est-ce pour engraisser de notre sang les champs de la Moscovie ? Nous njwom pas vu Napoléon sur le champ de bataille, que frisait il donc à la queue de lasmètâLk, on n'a à attendre que des malheur*, «t non «des succès Puisqu'il ne fait plus lu guerre fratawnéwe., *pi'il n'est plus gén£- «al, .qu'ai veut .terre partout ftropemur., sptfil .netpucoe donc aux Tuileries, et nous jsmm êtns généraux pour lui. Da«s cette ■wfteffcwse bataille eu ftlmôt 4aos -cat e£- 4taj*fcfe icaroags , il Atinwvtti .notre glojjg wllitsiiri *
^Jamw 1 empereurs* 'a montré autant
fl* PETRE ÏVUfOTlTCH.
d'irrésolution qu'aujourd'hui , dit tin général; il semble qu'en un instant son caractère se soit brisé. Le roi de Naples lui-même a dit tout haut qu'il ne reconnaissait plus le génie de Napoléon. Le vice-roi d'Italie, au désespoir, dit aussi qu'il ne comprend rien à l'irrésolution de son beau-père. Âncune prière, aucune instance n'a pu faire consentir Napoléon à employer sa réserve. Les soldats mêmes étaient mécontens, et on les a entendus crier qu'il ménageait sa garde uniquement pour sa défense personnelle.
— Il est sûr , dit Ney , que s'il eût fait donner sa garde, nous remportions une victoire complète. Et maintenant , qu'est-ce que c'est ? L'empereur osera«t-il dans ses bulletins appeler victoire ce carnage, cette boucherie telle qu'on n'en vit jamais depuis la créationjdu monde ? Non , je jure que depuis l'invention de la poudre , il n'y a pas eu une bataille si horrible, Plus de quinze cents bouches à feu ont tonné, tout le jour, sur un si petit espace que trois cent mille guerriers de part et d'autre pouvaient à peine xno \ry:t%, et cela depuis cinq heures du
PETRE 1VAXOVITCH. 11$
matin. De ma vie je n'ai rien oui de sem-j blable. C'est épouvantable !
— Les régimens ont diminué presque de moitié , ajouta un autre général, et jamais; nous n'avons perdu autant de généraux dans toute une campagne que dans cette seule affaire : Montbrun , Caulin court, Plauzolles , Huart , Compère , Marion , Lanabère, Romeuf , Lepel, ont été tués; trente autres blessés , et dans ce nombre Grouchy , Nansouty, Latour-Maubourg , Rapp , Compans, Morand , Desaix , La Houssaie , Friant. Bon* amy ne se retrouve plus ; on ne sait ce qu'il est devenu.
— Et quels trophées avons-nous en compensation de ces pertes ? s'écria l'un des généraux. A peine quelques centaines de prisonniers, une trentaine de canons peut* être, et des drapeaux. Nous avons perdu tout autant de canons , et non moins d'étendards !
«—Les Russes se sont battus avec une bravoure incroyable, dit le maréchal Ney. Pas une seule armée au monde ne pourrait soutenir des attaques aussi impétueuses et aussi opiniâtres ; nos vieux soldats se sont 3. 10
battus etu veais désespérés , et pertonf kn Russes leur ont fcflfe face dans cette jont* née. Je a^cnt pouvais croise mes<yeuxf ils «tenaient sous un feu meurtrier c sfife eussent été enracinés clans la tenre^ bien ils: se* précipitas*»* comme de* lî sur no* baïonnettes. C'a été réellement bataille dfe héros; car nos soldats ont lato des» prodiges cta vaillance. Mais cethéranmé neos sawrenu-*-ik des maux qui nons mena» cent? Notre affinée erre daaas ces solUndcr comme uiu vaisseau* dans une mec inees*» nue. Notre route s?effwe dernière nom comme le sillon qu'ouvre le gouwwnail d'un navkreL Bes troupes de partisans et d-habitans armés ont déjà commencé à om** per rtos e&manmi cations. L'année esfc me* nabée de- ht famine ï
f — *- Mais Moscou n.'est*ell6 pas là poor ikmjs récompenses cfe tons nos* trarai»3 dit un général.
>-+~Moscoa- peut noes enirateniir tandis que noaS j séjournerai»; mars pourra* t«ette« nous sustenter dans hi retraite 3 Jîafc ce»«iUé à Mapoléon de se retirer awc:¥as»nite ea litftaanir, immédiatement après*
nrra iVAirovnt». ri5
tetfrba&ilfe ; car je compte peu sur Moscou1. — Votw lot ave* conseillé cela ? dirent
— -©tri-, et jeFen ai supplié , répondit Hey, persuadé que je raïs que notre seule t^fe* de saltit est dralfer prendre nos quar» ffarst dTkiver et* Pologne on en Lithuanien.
— Je pense, dit un général, qu'après ht bataille d'aujourd'hui , on va traiter efe la pan: L'armée russe a perdu autant que nous, lions venons de voir en action les vers du grand Corneille :
Irk eoffl§0t fiflrt faate de combat! ans.
— Wo» pas. Les Russes , tout l'annonce , non» opposent une guerre nationale. Le* kûbftanct dés champs prennent les ai*ne& , Lefcvilles lèvent des troupes , dit le maréchal Wey. Pkw nous avançons 9 plus notre condition empire. L'empereur pourrait espérer Ëiparix rïl nous écoutait, et Vil remportait une victoire déoisive. L'avis de Davotiét, avant la bataille, était le conseil de la sagesse même, mris Tempère tir le rejeta avec; hnpstienctt.
^fitqueeonseilteitkprkïced'EckTOuhl?
Il6 PETRE 1VANOVITCH.
laisser ses cinq divisions, fortes de trente-cinq mille hommes, et d'y joindre Poniatowsky, trop faible à lui seul pour tourner, disait-il, l'ennemiXe lendemain il mettrait cette masse en mouvement, il couvrirait sa marche des dernières ombres de la nuit et du bois auquel s'appuie l'aile gauche russe , qu'il dépasserait en suivant la vieille route de Smolensk à Moscou ; puis tout-à-coup, par une manœuvre précipitée, il déploierait quarante mille Français et Polonais sur le flanc et en arrière de cette aile. Là , tandis que Tempe* reur occuperait le front des Moscovites par une attaque générale, lui marcherait violemment de redoute en redoute , de réserve en réserve , culbutant tout de la gauche à la droite sur la grande route de Mojaïsk, où uniraient l'armée russe , la bataille et la guerre.
— C'était un plan superbe , admirable l s'écrièrent tous les généraux. Et qu'a répondu à cela Napoléon ?
— Il a répondu : Non ! c'est un trop grand mouvement; il m'écarterait trop de mon but, et me ferait perdre trop de temps. Cependant Davoust , convaincu , persévère;
PETRK IVANOVITCH. Il*)
il s'engage à avoir accompli sa manoeuvre avant six heures du matin ; il proteste qu'une heure après la plus grande partie de sont effet sera produit. Mais Napoléon , contra* rié, l'interrompt brusquement par cette exclamation : — Ah! vous êtes toujours, pour tourner l'ennemi ; c'est une manoeuvre trop dangereuse ! Le maréchal , dépité , retourna à son poste en murmurant , et il n'en fut plus question. Je le répète, on ne re» trouve plus ici le génie militaire de Napo» léon. Il est notre maître , mais voilà deux jours qu'il agit en écolier ".
— L'empereur est malade ; peut-être son irrésolution n'est-elle qu'une suite de sa ma* ladie. L'esprit subit en nous l'influence des affections physiques.
— C'est une maladie que nous payons cher , dit Ney avec dépit.
. — Non , le génie de Napoléon ne l'a pas abandonné; la maladie seule a pu en arrêter les élans, dit un général. J'ai moi-même été témoin du triomphe de son génie au moment où, avant le combat, il examinait la position ennemie. Du haut d'un tertre il découvrit l'immense espace occupé par.
1*8 nom
Isa* Russes , et dit : — D'apcèsla dâspoeèfioii êe cette armée, je vois qn jI 7 amis* iriuM bataille, ftriff, plongeant son regard <Maigk dinafa posirto»^K€WieilB,iLëevî«fc, «m eoïmaîtfe In contrée? stn* cartes topogn* phiqttc j , sans aucune notion apéûals> quelle amette a la plaine occupée pat iaa Russes r — Voyez-vous , difc-it, qa* oethf rivière ]Lofotchar aaec ses. rêves inégad»» après avoir coulé qudqaes cessées en Kgnrt droite, passe brusquement à gauche et -m tomber dans la Moskva; preuve qti'elfeat rencontré dans son cenrs des hauteurs qui l'ont empêchée de couler dans la même direction. Nul doute que i'eaan «roi ©'oceoper «Ses hauteurs; par conséquent leur position! en cet endroit est forte*. La Rolatebayujn vrant son flanc droit et son cenfrer ne peut défendre sa gauche, ear ses cires né peuvent être partout également escarpées. Ces collines doivent nécessairement sfahais* ser ans flanc gauche de l'ennemi, e* enflât cfaparaître;< ta preuve en est L'anciebiifc natte* de Smoiensk ; von* savez que fan honnies Rétablissent toujours le' long* de* iMèrss reole»frandaaraaiea6ohraa«Ltta^
jMfc* le» lieux habités. D'où vient donc que la vieille route de Smolensk à Moscou est éloignée de la rivière et du danger? De ce ^oe-dUtift cet endroit sans doute il n'y a ni eoUnaS'niteEftrest C'est un axiome. Je connaû maintenant le terrain comme» j'étaia. méichl
— Voilà le coup d'oril du génie! dit Ney; vofli où je reconnais Napoléon. Mais pourquoi donc n'a-t-iï pas suivi le conseil de Davoust, qui précisément voulait tourner l'ennemi par te vieille route de Smolensk ?
—Napoléon avait eu cette même pensée, dit le général qui parlait avant Ney ; après avoir éclairé la position , il dit: — Le prince Eugène sera sur ce même point, où je dirigerai toute ma force. Notre aile droite commencera là batailfe. Quand', après avoir dépassé la forêt , elle se sera emparée de Ta redoute qui est placée vis-à-vis, elle fera un à-gauche et tombera en flanc sur les Russes, renversant et' balayant tout, de droite â gpucfie , sur la Koîotcha.
— CV*t l'idée de Davoust ! dit Ney.
'ftadoo, maréchal; Napoléon a dît
îao PETRE IVANOVlTèH.
cela la veille de la bataille , c'est-à-dire hier.
— Eh bien ! que n'a-t-il exécuté ce plan ? s'écria Ney avec impatience. S'il eût fortifié notre aile droite et qu'il eût fait donner sa garde , nous remportions une victoire complète; toute cette abominable guerre serait finie à l'heure qu'il est !
— La nuit est venue; l'empereur a été malade , et son génie a perdu toute*sa force» Quel malheur !
On entendit une fusillade aux postes avancés. Ney monta à cheval , et poussa de ce côté.
Le jour parut, mais le soleil ne sortait point de derrière un rideau de nuages comme s'il eût eu horreur d'éclairer l'affreux banquet de la mort. Napoléon, monté sur un cheval blanc, cheminait lentement, entouré de ses généraux. Le conquérant était silencieux, triste, sombre comme sa victoire. Nourri dans la guerre, accoutumé à toutes ses horreurs, jamais encore il n'avait parcouru un tel champ de bataille,
PETRE IVAÎTOVITCH. f If
jamais non plus il n'avait trouvé ses soldats dans un tel accablement d'esprit ! tout ce qui s'offrait à sa vue inspirait le désespoir. Le ciel était sombre ; une pluie froide et un vent violent glaçaient le sang dans des corps épuisés par les fatigues et par la faim. Napoléon parcourait du regard cette vaste plaine , fouillée par les boulets , pétrie par les pieds des chevaux et imbibée de sang , sur laquelle étaient amoncelés des cadavres d'hommes et de chevaux , des caissons brisés, des débris de canons, des armes en pièces et des baïonnettes tordues par l'acharnement du soldat. Les blessés rampaient à travers tous ces objets ; ils poussaient des cris perçans et demandaient en vain des secours. Les Russes et les Français , les membres mutilés , la tête sillonnée de coups de sabre, les flancs percés de balles, gisaient les uns près des autres, et leurs gémissemens se confondaient dans les surs ; et c^est au milieu de ces morts , de ces mourons, de ces] blessés, que la soldatesque affataée errait "en soupirant, et cherchait des subsistances jusque dans les sacs de ses compagnons morts, au lieu 3. il
IZX RETftK IVAlTOVlVCff»
de courir au secours des btastés> tatetfo gentiment de sa propre ^exteéibîté *ha*i* bait en elle toute compassioft. Sibpoléûft Jurerait; les sanglots de tant d'étrefraûufifatttf pénétrèrent jusqu'au fond de son âme,, ordi* ndkement si ferme , et l'émurent au point qu'il n'y put tenir. Il détourna son gbevtt du côté du camp.
Dans cette foule de cadavres sfer leequeltf U fallait marcher pour suivre Napeléo* , le pied d'un cheval rencontra un blessé,, et loi arracha un dernier signe de vie ou de «tott* leur. L'empereur, jusque là muet cornue m victoire * et oppressé par l'aspect de tort dé victimes , éclata ; il se soulagea par dea tins <f indignation y et par une multitude de sois* au il ordonna de prodiguer à ce raalhcteirelm» Quelqu'un» pensant L'apaiser , fit observer gpe ce n'était qu'un Russes mais N^polépfc reprit vivement çpïilu'y av&U pluïd'eîuumà 0ffh U victoire^ mais uuUmenl d$& Iwmmêé. Puis il dispersa les officiers qui le suivaient BOtur qu'il* secourussent ceux qu'où ente» dut crier de toutes parts* et dont 4tfft-,gi» nssseafeii& brisaient le oetut "\
Napoléon s'approcha des troupe**
cette taie, eu lie» de chant»;, de récit» *t d'hommages rendus à sa personne, partcfck -nue morne tacitumité. Il vit autour de ses aigles le reste des officiers et sous*offictar#, et quelques soldats , à peine ce qu'il en 'fol» •lait pour garder le drapeau. Leurs vélemens étaient déchirés par l'acharnement du etfmbat, noirci* de poudre , souillés de sang , et pourtant, au milieu de ces lambeaux, de cette misère, de ce désastre , perçaient flh air fier, et même à l'aspect de l'empereur, l'expression du sentiment de leur dignité, et - des regards qui pouvaient paraître accuser fauteur 4t tous leurs maux.
En passant devant le 6 1 # d'in fanterie , Napoléon remercia les soldats de la bravoufe qu'As avaient déployée , et demanda au colonéï oh était son troisième bataillon. Le cô- ' îoneî montra du doigt le champ de batailfe,. et répondit:
— llest demeuré dans la redoute.
Napoléon s'ékrgna en silence*
tTétaot «pptoché d'inw brigade , tt s'é-
%muk du yêttt nombte d'hommes pré«M;
^Brroytiitpatto cdlénel, quiltii était par^
1^4 WTHB 1VÀBT0VITCH.
sonnellement connu , il demanda où il était Le général répondit :
— Ses soldats, devant Semenovska, assaillis par une grêle de balles et de mitraille, se troublaient ; lui-même, malgré son ardeur connue , se rebuta et commanda la retraite. Dans cet instant critique , Murât court à lui, et, le saisissant au collet, il lui crie: — Que faites-vous? Le colonel, montrant la terre couverte de la moitié des siens, lui répond : — Vous voyez bien qu'on ne peut plus tenir ici. — Eh! j'y reste bien, moi! s'écria le roi deNaples. — C'est juste! Soldats, face en tête! allons nous faire tuer15. Le vaillant colonel et sa brigade ont péri dans les rangs de l'ennemi.
Napoléon ne voulut plus s'exposer à des récits qui lui déchiraient le cœur; il jeta un dernier regard sur le théâtre de la bataille , et mit son cheval au galop pour gagner sa garde, qui le salua des cris de : Vive l'empereur ! Ceci ramena un peu de calme dans ses esprits.
• • Devant sa garde se trouvaient les prison- , mers russes, au nombre d'environ sept cents •en tout , la plupart blessés. Napoléon des*
PFTRK IVÀWOVITCH. ll*>
cendit de cheval , et entouré de ses maréchaux et généraux , il s'approcha des prisonniers.
Devant lui se trouva, debout, un jeune officier de hussards , dont la tête était enveloppée d'un mouchoir tout imbibé de sang. Ce sang tombait sur les ganses d'or de son dolman. Il regardait hardiment Napoléon en face. "T
— Vous avez combattu admirablement!
dit Napoléon. La bataille d'hier vous fait honneur. On ne saurait mieux se battre!
— jSfous n'avons fait encore que la moitié de notre devoir, répondit le prisonnier. Les Russes ont résolu de périr les armes à la main ou de vaincre. Et si notre chef n'avait jugé à propos de ménager l'armée, afin que le peu pie , qui se soulève en masse j sache où se réunir, c'est ici même que nous aurions gagné notre cause ou que nous aurions tous succombé !
— Le peuple se lève en masse ? dit Napoléon; cela finira par ruiner la Russie. Je ne suis pas venu parmi vous pour nuire au peuple russe , mais seulement pour demander une paix nécessaire à la Russie comme
&3Ô PETAS IVAJTOVfTCH.
à Jft France. Ces soulèvement dont foui parlez auront un déplorable effet , qui sera de prolonger la guerre.
— Sire ! dit avec feu le hussard f nous autres Russes , nous voyons dans notre Souverain l'arbitre et le représentant de l'honneur national. Notre souverain donc a dit qu'il ne ferait ni paix ni trêve avec Votre Majesté tant que votre armée serait sur le territoire de son empire. Il ne changera rien à sa parole , et vous ne nous verrez point le trahir. Il n'y a de paix en Russie que pour de tranquilles hôtes et d'innocens Voyageurs ; mais pour les ennemis de notre repos, guerre à mort , guerre d'extermination , guerre éternelle ! ! Voilà l'unique pensée, Tunique sentiment de tous les Russes !
— Votre peuple au moins a des yeux; il devrait voir qu'il se met aux prises avec toute l'Europe. A un seul signe de ma main, il paraîtra ici un million de guerriers. Et vous personnellement , quelle issue croyezvous entrevoir à cette lutte inouïe ?
h officier russe leva sa main vers le ciel et. b posa sur son cœur en disant: — Dieu
petcs tTAffonnSËr. ijj
et l'amour de la patrie seront nos sauveurs 1
Wapoléon se tournant vers Bessière, dit : — Ces Russes sont tout autres que je »e les supposais. On m'a trompé sur leur compte'4; on ne peut que les respecter. Puis, s'adressa nt au hussard prisonnier : — Mou* sieur l'officier , je veux qu'on panse votne blessure, et je vous rends libre, sous votre parole d'honneur de ne plus combattre dans cette guerre.
— Sire, je vous remercie; mais je ne saurais profiter de votre clémence. Donner ma parole d'honneur de ne plus combattre les envahisseurs de mon pays...! non, plutôt mille fois mourir dans la captivité.
— Eh bien ! je vous délivre donc sans aucune condition. Aide de camp! menez ce brave et noble officier au docteur La**rey, afin qu'il examine sa blessure; après le pansement,conduisez-le à nos avant-postes, et qu'il soit libre!
Napoléonien finissant ces mots, marcha vers sa garde, qui était rangée en ordre de bataille, et sadressant à Bessière , il répétât
1*8 PETEE IVANOV1TCH.
— J'étais loin de croire les Russes dans de telles dispositions : je les connaissais mal !
A quelques pas de là un hussard français tenait par la bride un cheval de Cosaque. L'aide de camp demanda au soldat s'il voulait vendre ce cheval. — Je ne demande pas mieux, répondit le hussard, il est si maigre que ça ferait un assez méchant rôti. Avec ces barbichons de Cosaques , il n'y a rien à gratter.
L'aide de camp donna au hussard quelques napoléons , et dit à l'officier russe:
— Montez sur ce cheval ; vous êtes sûrement affaibli par la perte de votre sang. D'ailleurs les cavaliers n'aiment pas à che* miner à pied. L'officier russe remercia le Français, se mit à cheval , et ils galopèrent à l'arrière-garde.
On portait les blessés au monastère de Kolotsk où se trouvait le célèbre chirurgien' Larrey, qui accompagnait Napoléon dans toutes ses expéditions. C'est ce qu'apprit à l'aide de camp un officier qui se trouva sur le chemin, ajoutant que dans le monastère il régnait un tel désordre que de sa vie il n'avait rien vu de tel, qu'il n'y avait
pxtbb ivAifoviTCH. iag
pas de paille pour les blessés, pas de toile, pas même de charpie pour les pansemens , et que Larrey était au désespoir.
L'aide de camp et l'officier russe pour* suivirent leur route. Non loin du grand chemin,, ils aperçurent une foule de blessés russes que pansaient deux médecins russes* C'est là que s'assemblaient les blessés de la nation envahie : l'un rampait , ne pouvant se soutenir sur ses jambes ; un autre avait eu les jambes emportées, et marchait à l'aide des mains et de ses moignons , en laissant après lui une trace sanglante; quelques uns se mouvaient à peine , n'ayant plus de bras ou ayant la tête criblée et la face entièrement défigurée ; mais ils ne se plaignaient pas r ne gémissaient point, et supportaient avec fermeté leurs souffrances.
— Permettez-moi , dit l'officier russe à l'aide de camp, de me faire panser ici.
Et ils approchèrent de la foule.
Deux médecins russes, ayant jeté bas l'uniforme et relevé les manches de leur chemise, appliquaient tour à tour l'appareil aux blessés. Ceux-ci déchiraient en bandes leur linge de corps, d'autres apportaient
l5tO PETEE IWàXOVtttM*
dans leurs schakos de l'eau d'on* déterger les plaies. Le cœur de l'officmr de hussards frémit à la vue ds ce spectacle; là» des chirurgiens russes jeta un regard âur les cavaliers qui venaient à lui, et s'écria r
— Comment , vous aussi, mon cher Péftre Ivanovitch !
— Sémène Nicéphorovitch, c'est vous!
dit Vyjighine sautant de son cheval à terre, et pressant dans ses bras le docteur Lébédenko.
Ce dernier voulut tout d abord examiner la blessure de son ami , mais Vyjighine s'y refusa , en disant :
— Non , non ! 11 y a ici des frères dangereusement blessés , pansez-les avant moi.
J'attendrai mon tour.
Le docteur se mit à chercher dans le dos d'un soldat si une balle, dont il était percé , ne serait pas restée dans les os de l'épine :
— • Que cherchez - vous donc dans mes reins? dit le soldat. J'ai marché la poitrine en avant : ma blessure est dans l'estomac.
— Non, dit à Vyjighine le tronc d'un grenadier russe, nos officiers ont tous été eu avant au feu à la bataille, ils doivent
parai rauroviTCH. i3t
pftgfier aussi le* premiers au pansement.
— Nous vous en supplions, notre noble officier, s'écrièrent plusieurs blessés; nous ne souffrirons pas que vous attendiez.
Vyjighine dut céder à leurs instances, et Lébédenko posa l'appareil sur sa blessure, qui n'était pas dangereuse. C était un coup de sabre qui n'avait pas entamé le crâne.
— Fai reçu ce coup étant aux prises avec les 'chasseurs à cheval français, et il m'a tellement étourdi que je suis tombé à terre sans connaissance. Quand je repris mes sens , je reconnus que j'étais porté par des grenadiers russes également blessés, qui avaient remarqué en moi des signes de vie. L'endroit où nous avions combattu se trouvait déjà occupé par les Français, et je me suis vu en captivité.
— Ne vous sentez-vous pas mal à la tête? dit Lébédenko.
— Les oreilles me tintent , et de temps à autre j'ai mal à toute la tête , oui , mais c'est une douleur supportable.
Puis il raconta au docteur comment Napoléon le renvoyait libre, et il lui demanda
l3* PETRE IVÀWOVITCH.
comment , lui , officier de santé , se trouvait prisonnier de guerre.
— Je me suis constitué prisonnier pour ces braves gens que voici , prévoyant qu'il n'y aurait personne de ce côté pour les panser. On m'a présenté au vice-roi d'Italie, qui m'a fait rendre mon épée -, et m'a permis de secourir les nôtres .
Vyjighine serra la main de Lébédenko, lui fit ses adieux , et retourna sur les champs ensanglantés de Borodino pour rejoindre les siens.
En traversant le village, ou plutôt les débris du village de Borodino, il vit fondre des blessés français sur une maison sauvée de la destruction. Un médecin français les pansait au milieu de la cour. De l'autre côté du mur de clôture était une voiture* dans laquelle se trouvaient deux dames. Vyjighine s'aperçut qu'elles pleuraient. L'uned'elles regarda à la vitre , et Pétre reconnut Elisabeth. Il descendit de cheval et s'élança à la portière de la voiture. Lise jeta un cri de joie et d'étonnement. Anna Mikhaïlovna et Lise sortirent aussitôt de la voiture, et Pétre serra contre son cœur sa fiancée et
PETRE IVAKOVITCK. l33
madame Shmigaïlo. Les premiers transports passés, Vyjighine se souvint qu'un aide de camp de Napoléon est un homme qu'on ne fait pas attendre. Il lui demanda cependant la permission d'entretenir quelques minutes des dames qui lui étaient si chères.
— Je vous prie de causer avec elles un moment ; moi-même , je serai charmé de contempler cette charmante figure , si bien faite pour reposer la vue délicieusement, après tout ce que nous venons de voir.
L'aide de camp s'arrêta à quelques pas de la voiture.
— Je te suis redevable de ma délivrance de Wilna, Lise, dit Vyjighine; ainsi, c'est grâces à toi que j'ai pris part à une bataille que n'oubliera pas la postérité la plus reculée !
— Ici , mon ami , on chante victoire, dit tristement Elisabeth; on proclame que les Russes sont en déroute , qu'ils ont été écrasés , et que les Français marchent sur
'Moscou.
— Ils osent parler de victoire! dit en souriant Vyjighine ; où sont donc leurs trophées? N'en crois rien , Li$e ; les Russes se
154 MTRÊ fVÀtfOtfWffl.
éottt retirés pour rassembler 4e nouvelles forces ; mais c'est nous qui avôo* défait c*f te grande armée, au point qu'elle est horscFétat de nous résister désormais"5. lis ont gagné, non ces champs, qui nous reviendront, mais ces cadavres qui s'y amoncellent. Dis-moi maintenant quel est ce médecin avec qui vous voyagez ?
— Il est mon parent; c'est ce que le hasard m'a découvert. Tu sais que je suis née à Paris... sois tranquille , ami, je suis Russe ! Quand Romuald fut envoyé hors de Wilna avec nos blessés, on nous défendit de le suivre ; nous résolûmes alors de suivre mon parent à l'arrière-garde française, de nous arrêter dans la première ville russe, et d'aller de cette ville à Pétershourg. Mais jctsçu'à ce jour nous n'avons trouvé que des ruines de ville. Si, par malheur, les Français .pénètrent dans Moscou, nous y demeuj»txons; sinon, nous avons le projet de nous jeter dans quelque bois, d'où nous regagnerons les nôtre*.
— Mai» comment te méttotn s* frottft»
Vfl être ton pmat?
PETRE IVANOVITCH. l35
— Anna Mikhaïlovna te racontera cela.
Au moment où madame Shmigaïlo allait
prendre la parole , elle fut interrompue par le cri : L'empereur ! l'empereur ! L'aide de camp remonta à cheval , et dit à Vyjighine de prendre congé de ces dames. Aussitôt que Pétre fut à cheval, Napoléon survint; il ne fit aucune attention aux femmes , mais il reconnut Vyjighine.
— Ce brave officier est-il pansé?
— Oui, sire, répôildit l'aide de camp.
— Suivez-moi tous deux: jeune homme, je vais vous conduire moi-même aux avanttooittfc*