CHAPITRE PREMIER
Le nouTel Àsmodée.
C'était un jour de fête ; le comte Hôhlenkof , après la messe , recevait la visite d'une foule de personnes. Il se trouvait dans son salon une dizaine de fonctionnaires publics, <Fun rang plus ou moins considérable, mais il s'occupait davantage de deux étrangers 9 l'un voyageur, l'autre diplomate. Ces îui-ci venait de présenter le voyageur, qui 4- i
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était son compatriote. Leur entretien roulait sur les fameuses statues du comte , sur la Vénus et le Cupidon , récemment rapportés de la campagne à Pétersbourg, et posés sous un nouveau jour et sur des piédestaux :$aiptf<juç*çrd^eç d« fes ehefctd'oeiiw* 1 Lès deux étrangers étaient-extasiés; leToyageur demanda même la permission de décrire ces deux rares productions de l'art dans son journal de voyage.
Le comte était encore plus enchanté des paroles d.e ces étrangers que ceux-ci ne Tétaient de ses idoles; ■ L •
— Et savez-vous, messieurs, leur dit il, que j'ai pensé perdre ces objets inappréciables, à l'époque de l'invasion des Français en Russie? Ma Vénus et mon Cupidon ont été, je puis dire, sauvés comme par miracle!
— Vous vous trouviez alors à Moscou?
dit le voyageur.
— Voici comment la chose se fit : Nonobstant mon âge et l'affaiblissement de ma constitution, j'avais quitté Pétersbourg pendant la guerre aGju daller armer à mes frais mes paysans, et de marcher à leur tête. ^Dateur fou 4es tg^x-arts % j'eus la faî-
Messe d'emporter avec met ma Viénns et joon Cupidon, pensant queT toi il que do~ agirait la guerre, je ne reviendrais pèmtâ Jtëter&bourg , et que j aurais plus de changes de revoir mes domaines, et partant ces deux chefs -d'oeuvre de la sculpture italienne. Les circonstances me firent restera Moscou plus long-temps que je ne me Tétais proposé. Les Français s avançaient sur cette ville d"une manière si prompte et si imprévue que, dans le trouble général, beaucoup de personnes ne savaient à quoi se résoudre. Moi , je conseillais d'armer toute la population el de livrer une bataille sous les murs^e notre antique capitale; je voulais payer 4e ma personne et combattre comme simple guerrier parmi les bourgeois et les paysans : soulevés... Mais la politique exigea l'abaridon de Moscou, et je tlus sortir de la capitale avec les babitans. Amateur passionné des arts, comme je l'ai dit, je frémis à l'idée de laisser ma Vénus et mon Cupidèn entre les mains de l'ennemi; je jetai dans fes caves de la maison tout ce que jej possédais de précieux, et jeaaportai; '4*l$c aoîn ces deux chers objets* Mais,.p{èi"4u
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premier bac où il fallut passer, ayant va nés bons soldats russes blessés, épuisés, .tombant exténués sur la terre, j'oubliai tout , je fis jeter à bas des chariots les caisses qui coutenaient ces statues, afin d'y mettre des blessés. Jugez de mon bonheur! .il passe par hasard en ce moment un officier , qui , dans la retraite des Français , a fait , dit-on , des prodiges de vaillance ; c'est un jeune homme qui, avant la guerre, avait • servi sous mes ordres; il connaissait mon .amour, mon enthousiasme pour les arts ; il ~ sentit combien il me serait cruel de n'avoir plus ces productions vraiment uniques de la sculpture moderne ; que fait-il ? il va parler aux blessés, il leur dit quel sacrifice cruel je fais pour eux , après tout ce que je faisais pour la patrie. Les soldats attendris refusèrent alors de me dépouiller des seuls objets qui fissent ma consolation et mes délices; ils remirent tant bien que mal Tes deux caisses sur les chariots, et voilà comment furent sauvés ma Vénus et mon Cupidon. Je fus tellement touché de ce procédé que je donnai à l'instant aux soldats tout ce jtynp j'avais d'argent sur moi, et j'arrivai,
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presque' sans le sou, à Rézan, où j'eus le bonheur d'amener dans ma voiture deux officiers blessés.
. Quelques personnes de la société, qui savaient exactement tout ce qui s'était passé entre Vyjighine et le comte lors de l'évacuation des habitans de Moscou , sourirent malignement , ou baissèrent les yeux , selon qu'ils étaient derrière ou devant le comte* Le voyageur répondit :
— Ces admirables productions de l'art doivent vous en paraître d'autant plus précieuses; elles vous rappellent des évènemens qui furent bien déplorables sans doute 9 mais dont le souvenir est doux , puisqu'ils ont illustré pour toujours la Russie , en déployant aux yeux du monde le caractère russe dans tout son éclat. Nous sommes étrangers , et pourtant nous reconnaissons volontiers , tout amour-propre national mis à part, que les Russes ont montré aux nations en 18 12 comment on doit défendre sa patrie. Le nom d'Alexandre est immortel. 11 a sauvé la Russie par sa fermeté et par l'amour que lui portait le peuple russe, désormais si célèbre par sa fidélité au trône,
6E PRntE TTAïf êVFHfct.'
scn dévouement sans bornes à la loi de ses; père» et son ardent patriotisme. Il ra'egt agréable d'épancher mes serrtiraens à ^C8t égard devant les Russes eux-mêmes, de pouvoir leur dire: l'Europe aujourd'hui voot contemple , et vous honore comme ses libérateurs. Où est-il ce grand génie guerrier qui menaçait de renverser tous les troues , d asservir tous les peuples? Où est-il ce Napoléon qui s'est précipité au sein de la Russie avec une armée telle que la terre n'en vit jamais? La force, la puissance de ce géant se sont brisées contre la Russie, se sont cl issoiites dans les feux de Moscou offerte à Dieu en holocauste ; et celui pour qui rj&urope était trop étroite doit aujourd'hui se contenter d'un rocher sur l'Océan.
Alexandre , après avoir abattu à ses pieds l'ambitieux et hautain perturbateur du repos déa nations 7 a donné un sublime excfmple de: clémence et de grandeur d'âme, cligne de faire envie à tous les héros. Il ne s'est vengé de personne y et le premier il a fait voir comment les nations civilisées doivent se faire la guerre. Ni les incendies, ni le pillage , ni lés larmes n'ont signalé le pas-
sage des troupes russes; c'a été pow vôtw armée uûe marche triomphale de Mosrcdtfr jusqu'à Paris ; ce sont les bénédiction* etles voeux ardens des peuples affranchie qui ont accueilli, salué et accompagné les Russes! Oui , messieurs, vos sacrifices pour le salut de ce pays , votre valeur chevaleresque et votre magnanimité vous donnent le droit d'être fiers du nom de Russes.
— Nous n'avons fait qu'accomplir uil devoir sacré, dit un vieillard. La gloire est
v toute au souverain qui a compris si bien lé caractère de son peuple.
— Le pieux Alexandre fait hommage de tous ses succès à la Providence. Mais , nous autres étrangers , nous ne sommes pas tenus à tant d'humilité en louant des exploits qui sont honorables pour l'humanité tout entière. Croyez, messieurs, que je parle très sincèrement ; je n'ai pas besoin de vous adresser des flatteries.
Les étrangers se levèrent et partirent. Il ne restait plus au salon que des Russes. Le? comte Holilenkof les entretint de la pluie et du beau temps, de promettions, des actes fécens de la munificence impériale , et «te
» PKTRE JVAXOVITCH*
changemens faits dans le personnel de diverses administrations. Ce sont là tous objets inépuisables et sur lesquels messieurs les fonctionnaires publics ne peuvent jamais tarir.
Le valet de chambre entra et dit à demi* voix au comte :
'— Ivane Ivanovitch Vyjighine prie Votre Splendeur de lui accorder audience pour une affaire très importante.
— Conduis-le dans mon cabinet, dit le comte.
Puis, s'adressant à ses visiteurs :
— Messieurs , je vous demande pardon ; j'ai là quelqu'un avec qui il est urgent que je m'entretienne d'une affaire de la plus haute importance. Si vous voulez bien attendre , je ne tarderai pas à revenir. A l'amitié ce qui est dû à l'amitié , au service ce qui est dû au service ; n'est-il pas vrai ?
Le comte trouva dans son cabinet Ivane Ivanovitch Vyjighiue qu'avait introduit le valet de chambre. Après avoir renvoyé le valet , le comte ouvrit les bras et s'écria :
— Eh ! soyez le bien-venu , mon vieux , mon respectable et cher ami ! Que d'étés >
que d'hivers depuis que nous ne nous sommes vus ! Quel bon vent vous amène à Pé~ tersbourg ? Souffrez que je vous embrasse ! Et, sans lui donner le temps de prononcer un mot, il l'embrassa, le prit par la main et le conduisit à son bureau , près duquel il le fit asseoir vis-à-vis de lui.
— Y a-t-il long -temps que vous avez quitté Moscou , mon cher ami ? Qu'y a-t-il là-bas de nouveau ?
— -J'en arrive, et suis ici depuis deux jours. A Moscou f on enlève les décombres, on reconstruit à neuf, maisons, hôtels, palais, églises , manufactures... C'est une activité, un mouvement extraordinaires.
— Voilà qui est parfait! mon vieux camarade ; on peut maintenant doubler ses capitaux d'une manière plus prompte et plus sûre que jamais. C'est le cas de bâtir pour «rendre , de placer des fonds à gros intérêts en hypothéquant sur les terrains et sur les nouvelles bâtisses... Je vous attendais depuis long-temps, mon bon ami , mon respectable ami; je n'ai en qui que ce soit au monde autant de confiance qu'en vous. Or çà., voyons, nous pourrions entreprendre
IO PETRE IVàNOVITCH.
quelque chose ensemble. Certes, voilà bien le temps où ceux qui ont de l'argent comptant -doivent faire des spéculations ,et nous?...
— Moi, je n'ai plus rien, monsieur le comte; la guerre m'a totalement ruiné.
— Qu'est-ce à dire ? Vous n'aviez à Moscou qu'une maison ; c'est pour vous une bagatelle, un rien. Et vos capitaux?
— Mes capitaux étaient dans les mains de marchands et de fabricans , qui ont passé de l'opulence à la mendicité. Leurs manufactures r leurs fabriques, leurs maisons , leurs magasins , tout ce qui était ma garantie a brûlé... et vous me voyez réduit moi-même à la misère !
— C'est un badinage ! Peut-être avezvous perdu un million , deux millions, soit... niais encore vous restera-t-il la moitié de ce que vous possédiez... A quoi bon* exagérer?
— "Non , monsieur le comte , je vous proteste que j'ai tout perdu , que je suis dans la misère, ce mot pris dans son acception rigoureuse. Si mon fils Pétre n'eût pas rapporté de Farinée quelques centaine» de du*
PETAE PTAÏTOVITCH. Iî
cats, je n'aurais pas eu de quoi venir de Moscou à Pétersbourg, et je n'aurais pas ici de quoi manger !
Le comte fronça les sourcils, se morditles lèvres , s'agita sur son fauteuil, feuilleta • quelques papiers et montra de l'impatience. •
— Vous êtes ruiné ! J'en suis bien mortifié... Mais il faut convenir aussi que vous étiez d'une imprévoyance!... Pourquoi n'avoir pas mis de capital à la banque , et avoir tout laissé dans les mains de...? Ainsi donc, votre fils est avec vous ? Je vous avoue que c'est un cœur ingrat, et d'une hardiesse!.:. Je l'ai, par malheur, rencontré à l'époque de la guerre : il m'a pillé tout bonnement!
— Monsieur le comte ! qu'osez-vous dire là?Pétre Ivanovitch ,mon fils, est revenu de l'armée, couvert de blessures, de signes de distinction et d'une gloire méritée,mais il n'a jamais pillé le bien de personne, il a sacrifié le sien propre, chose dont les gens pré* voyans se sont prudemment abstenus. J'ai reçu des lettres de ses chefs, qui ne peuvent assez se louer de lui ! vous m'offensez donc bien gratuitement, monsieur le courte !...
' — Ah ! comme vous êtes devenu suscep-
12 PETRE IV4NOVITCH.
tible, monsieur Vyjighine! Allons, allons» votre fils est un trésor qui peut vous consoler de la perte des autres; vous ne me verrez pas disposé à vous le disputer; je vous prie seulement de pardonner si, étant occupé outre mesure, je ne puis converser plus long-temps avec vous. Veuillez, dans le cas où vous auriez quelque chose à me communiquer, revenir en temps plus opportun... Pardon.
Le comte se leva et salua Vyjighine , qui lui dit , d'un ton honnête, mais ferme:
— Comte, vous m'avez promis protection et secours en retour de ce que j'ai fait pour vos intérêts; j'ai traité pour vous, sans aucune récompense, des affaires de plusieurs millions, et c'est aujourd'hui la première fois de ma vie que j'ai recours à vous. Quand vous avez formé le projetd'unir mon fils à la princesse Kourdûkof, j'ai retiré, à votre suggestion , je puis même dire à votre prière, pour une somme de cent mille roubles d'effets du prince Antone-Àntonovitch Kourdûkof; les créanciers menaçaient de poursuivre le paiement d'une lettre de change, et d'exiger la vente des biens du
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prince aux enchères. Vous avez été caution du prince, et j'ai conservé votre lettre. Mal* heureusement, les effets ont été égarés avec d'autres papiers lors de ma fuite de Moscou; et le prince refuse maintenant d'acquitter sa dette. S'il était dans la même situation qu'autrefois, je me tairais , car où il n'y a rien, la justice perd ses droits ; mais la princesse et lui ont hérité de plusieurs mil* liers de paysans, trois de leurs parens ayant péri à la guerre. Maintenant donc le prince est riche, et si vous, comme caution, vous interveniez dans l'affaire, nul doute qu'il ne fît honneur à une créance qui est aujourd'hui mon seul et dernier espoir!...
* Tandis que le vieillard parlait ainsi , le comte se tenait immobile, les yeux baissés et les bras croisés sur la poitrine.
- > — Pardonnez-moi , mon cher monsieur, mais je suis forcé de vous déclarer bien dé-
• cidément que je n'ai ni le loisir ni l'habitude de me mêler des affaires des autres. J'ai pu, il y a six ans, cinq ans, je ne sais, vous conseiller... au reste, je n'ai aucun souvenir de ce que vous me dites. D'ailleurs, il «$t de fait que je ne me suis point porté
ft4 BBTO& IVÀtfOVlXÇJl.
(Caution dii prince, j£ n'ai jamais eau4k>o^é îà ne cautionnerai personne. Si vous avez de moi une lettre qui ait pu vous faire iUu- .iîoa à cet égard, je ne puisque vous em- 'gager à la brûler pour votre repos; c'est une feuille de chêne. Vous n'êtes pas là sans savoir qu'une caution n'a de valeur qu au*tant qu'elie a été faite selon les formes authentiques.
— Votre parole, votre promesse, comte!.,.
— C'est bon, je verrai le prince, je lui parlerai. De grâce, à un autre moment; je sui& excessivement occupé.
Vyjighine, indigné du brusque changement de manières du comte avec lui, se t étira aussitôt. Le comte sonna ; le valet- dechainbre parut.
— Va dire au puisse que je lui ordonne .de ne plus laisser désormais monter, cet
homme-là chez moi. A quelque heure qu'il
tienne, on n'aura qu'à me dire occupé,
malade, sorti; en un mot, que sous aucun
prétexte il n'entre chez moi; tu entends ?
—■Qui? le vieux Ivane Ivanovitch Vyjigbi-
1 rue? deôaandale valet, ne comprenant rien À
'Vftt ordre de refuser à toute heure ce lui «pu
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à toute heure devait être introduit naguère , et toujours était reçu à bras ouverts.
«-Oui, lui-même! qu*y a-t-il donc Ri d'extraordinaire pour en rester ébahi ? dit le comte avec colère ; je ne veux pas qu'il remette le pied dans mon hôtel! m'entends-tu bien ?
— Votre Splendeur sera obéîe. Pancraty- PancraliévitchPérénoscllikof, attend depuis plus d'une heure chez le suisse...
— Amène-le ici.
Le comte s'assit dans son fauteuil devant sa table de travail.
Le mauvais génie que, dans son poème de Faust , Goethe nous représente sous îe nom de Méphist jphélès est trop ennobli par la poésie pour que nous puissions lui assimiler Pérénoschikof. Par son extérieur et les qualités de son âme, il tenait plutôt d'Asmodée. Aussi fin que ce rusé démon , Pérénoschikof le surpassait en scélératesse et en perfidie. Asmodée aiu moins reste fidèle à Lucifer, son chef , mais Pérénoschikof n'avait rien de sacré , et dans un même jour il livrait chacun et trahissait tout le monde pour îe plaisir de jeter tes
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gens dans l'embarras et dans le malheur. Flattant les caprices des grands et des riches, propageant par la ville de faux bruits que mettaient à profit les intrigàns pour perdre leurs ennemis ou leurs rivaux, se montrant toujours pourvu d'une provision fraîche de nouvelles et d'anecdotes, et sachant les présenter d'une manière agréable, plaisante et accommodée au caractère et à l'humeur de ceux qui l'écoutaient , Pérénoschikof était quelquefois admis dans la société, mais plus souvent dans les cercles de famille, comme un bouffon spirituel , comme un histrion fort gai , fort propre à divertir une assemblée d'intimes.
Là chacun se gardait de laisser tomber en sa présence un mot de trop; mais il ne se souciait ni de la confiance, ni de la sincérité des autres. Eût-il su la vérité, n'importe en quelle affaire, il ne l'aurait point dite, pour peu qu'il vit que cette vérité pût être utile à quelqu'un ; mais, en revanche, jamais il ne se faisait point faute de mensonges et d'inventions, Il suffisait à Pérénoschikof d'avoir vu une personne et
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de Tavoir entretenue à l'écart pour avoir prise sur elle 9 et pour la calommier tout k son aise selon ses vues du moment. Il était effronté, redouté v utile , amusant. Ce sont là quatre qualités bien connues comme ouvrant là porte des salons et des cabinets dont l'accès est difficile ou entièrement fermé à la modestie, aux talens, à la sincérité et à la sagesse.
Pérénoschikof entra dans le cabinet du comte Hohienkof , en faisant une grimace , rentrant les épaules, branlant la tête, clignotant des yeux et se passant les doigts dans la chevelure.
— Eh! bonjour donc, notre ami, dit le comte; qu'y a-t-il de nouveau, dis-moi f dans Pétersbourg ?
— Mais.... l'affaire de notre requérante prend une assez mauvaise tournure. Les clercs, les gens de greffe la déroutent ; ils la trompent , ils la pillent , ils la saignent ! La pauvre petite ne sait plus où elle e» est.
— Voilà ce que c'est! pourquoi tournât-elle les têtes par sa beauté, par son. esprit ? N'est-il pas vrai qu'elle est char» mante?
^C'*rt une merveille, un prodige de grâce'! je L'avoue, je porte envie au feu colonel Iaroeiavsky. Par quel charme a-t-il captivé cotte beauté? Je l'ai connu. C'était bien l'homme du monde le plus vam, le plasmaassade* le plus détestable 1... un motatiste, un philosophe, un pédant!
■» -—Eh! frêne, qui diantre comprend rien aux caprices des femmes! Cependant je ferai dès démarches pour celle-ci , je cabalerai... Quand t*as-1u vne?
- . ' *- J**oi* de cheu elle.
.~~<Eh bien, dis, frère; çà, ne mens pas; dis, y a-t-il de l'espérance?
-k! Pas Je moins du monde. C'est une tête remâtie&quë , un esprit farci de tous ces préjugés que le monde appelle des vertus. Gfcl ta bçilé vefcve est une sorte d'Andromaque, woiîte ut* ' Asrtyafiax.
- iiipfc.te £r%>mën€fc arec ta vertu des femmes ! nb us connaissons tout ceta*. C'est lAie Wttoi tmprettàbfe con>me le granit pour cetôtqtii ne plaisent pas et ne peuvent être utMee^maidiflesiib^et'tnélle comme la cire p^wleâ^gen* ittile^et pour les favoris du beau sexe.
PBtlffi HTAirÔVlTClï, ' 1§
— Comte*, on voit bien que le cofiuf bamain n'a pas de secrets pour votis.
— Tuf aurais cMr lui foire entendre que vaoi seul je puis influencer, dans la décision de son procès ; que moi seul je puis mettre à couvert son bien et son honneur — , et enfin, tu lui aurais déclaré que je suis tnop* tellement amoureux d'elle.
— Tout cela a été dit et fort mal reçu. C'est la "seule femme pour laquelle je jurerais qu'il n'est point d'autre chemin que l'église pour arriver à sa personne. Souvenez-vous, comte, que je jure cela d'elle,., lï est vrai que je ne puis me donner pour un roué, pour un homme à bonnes fortunes, mais j'ai eu des occasions de connaître le cœur des femmes.
— Oui, comme le cuisinier connaît les mets préparés de sa main à l'appétit des convives, n'est-ce pas? Tu dis que l'église est le seul chemin de son cœur? Eh bien 9 justement, je suis veuf, et par conséquent* je puis être son amant, son prétendu^..*. Qu'en penses-tu?
— • Assurément, comte; votre esprit, vo* tre amabilité, votre rang, votre immense
40 PETRE JVÀNOVITCH. ,
fortune, vous placent au premier rang de tous les prétendus de l'univers... Mais, voyez-vous, les femmes romanesques...
— Je ne suis plus jeune, c'est vrai. Où est le grand mal ? Voilà } par exemple , le baron de Pferdenkopf ■ qui, plus âgé que moi, a épousé une enfant; tout le monde s'accorde à dire qu'elle est parfaitement heureuse!
— Comme une mouche dans une toile d'araignée ! Dans les veines de ce manne* quiu automate coulait, dès l'enfance, au lieu de sang, du petit-lait , qui aujourd'hui ne coule plus faute de calorique. Sa folle cervelle a imaginé, sous des cheveux gris, de chercher du sens dans les absurdités cabalistiques, et s'est remplie d'objets si lourds que chaque mot qui sort de sa bouche tombe#comme un joug de plomb sur le dos de ses interlocuteurs, et bientôt, probablement, la baronne, qui commence à toussotterde phthisie dans cette atmosphère méphytique, devra être embaumée dans les drogues de l'heureux époux, et menée doucement, aux flambeaux1 en plein jour, dans le champ de Volkovo , et le cher baron , du moins ca
pjETM iVÀirovircH. ai
jour-la, sera bon à quelque chose; nous l'attellerons au char funèbre; je vous réponds qu'il fera belle figure avec cinq autres bêtes, sous la housse noire à glands d'argent.
—«Frère, tu as, non pas une langue entre les dents, mais un dard à venin! Trêve de médisance; parlons d'affaires ! S'il n'y à pas moyen de faire autrement, pressons-la sur le mariage ; je crois qu'il n'y a rien là de trop compromettant pour moi. Au fait , elle est née princesse, elle est veuve d'un brave colonel, possède mille âmes4 que lui a laissées feu son mari , et quinze cents autres en litige ; je me fais fort de lui faire gagner son procès... c'est un assez bon parti!
— Voilà justement le mal ! C'est un trop bon parti! En vérité, je crains bien qu'il ne se rencontre tout un essaim d'amateurs.
-—Qu'est-ce que cela fait! je te dirai franchement que j'en suis amoureux fou, oui, je suis prêt à l'épouser et à tout faire pour en venir là. Écoute, Pérénoschikof , l'ambition te dévore et tu languis dans un besoin continuel d'argent: je sais cela : personne ne veut te prendre sons ses ordres, et tu ne
*t PETRI! WMBOSVMÊL
peux entrer au service. Si tu amènes â bonne fin la négociation dont il s'agit, je te donne ma parole que tu auras par mon entremise tm emploi si bon , si commode , qu'on t'y verra nager comme fromage en beurre.
— Je vous servirai uniquement pour vous prouver mon zèle; cependant...
— Parle moins de ton zèle; je sais le titre de cette monnaie-là. Nous compterons ensemble en espèces plus réelles. Dévouement, zèle, reconnaissance... ce sont là de très belles paroles, mais trouve un restaurateur qui les reçoive en paiement de ton dîner f
— C'est la sagesse même qui emprunte ici votre voix, dit en souriant Pérénoschikof. Adieu donc, comte, je vais négocier. Seulement, de grâce, ordonnez à votre suisse de ne plus me retenir comme tout à l'heure dans sa loge maudite.
Ivane IvanovitchVyjighine,à son arrivée de Moscou, était descendu avec son fils Pétre cbez Albanine, ami de ce dernier. Le vieillard revint, le cœur brisé, de chez le comte Hoh!enkof,et se jetant dans*miauteinl,ildit;
pan» HfrifovffFOB. ii
— 'Rui t'est perdu! ingrats, égoïstesT mtri<gans, lâches !... Il» m'ont flatté quand j'étais riche, quand je pouvais leur rendre service; ils me repoussent avec mépris quand je leur apprends que j'ai tout perdu. Les voila tous ! l'humanité, à la voir de près, n'est qu'un chaos d'infamie !
— Mon père, repartit Pétre, le désespoir, vous rend injuste; non, l'humanité n'est pas un impur cloaque. Sans aller chercher bien loin, ni vous citer mille exemples de beaux caractères connus de vous, je vous citerai Phorame, Tami qui est devant vous, celui chez qui nous trouvons une douce et franche hospitalité; il peut vous convaincre que ïa vertu ne s'est point exilée delà terre. Pardon, Albanine, je vois que j'ai blessé votre modestie. Je vais parler à mon père d'un trait qui honore l'humanité. Mon père, pendant votre absence, j'ai reçu un paquet contenant dix mille roubles. Il m'est adressé à moi, mais personne ne me devant d'ar-^ gent, il nous vient sûrement de quelqu'un «fe vos- créanciers, qui, ne pouvant payer intégralement sa dette et voulant éviter les explications , vous en envoie cette partie.
*4 PJBTRK 1VA.WOV1TCH.
Le billet n'est point sigbé, et ne consiste qu'en trois mots : dette de C amitié.
— Non, mon chef fils; tu tetrorppes par inexpérience; cet argent ne vient point d'un débiteur. On emprunte quelquefois en secret, mais jamais on ne paie ses dettes à la dérobée. Voyons, si je connais récriture ; Non, cette écriture ne m'est nullement connue, et voici un cachet à emblème; une rose, avec l'inscription: sans épines*
Pétre regarda expressivement Albanine, qui souriait.
— Mon père, dit-il, cet argent, je le vois maintenant, n'appartient ni à vous, ni à moi; mon devoir est de le restituer. Mon cher Albanine, nous ne nous étions avisés ni l'un *ni l'autre de regarder ce cachet.
— C'est que ni vous ni moi n'avons d'expérience, ni en intrigues d'amour, ni en affaires d'argent.
— Que signifie cela, Pétre? de qui te venait cet argent ?
— D'une dame qui veut me faire du bien malgré moi. Je l'ai à peine vue trois fois dans les salons, avant la guerre.
— ,Tu dois lui savoir gré de l'intention,
PfcTBE rVAWOVITCH. l5
et je ne sache pas que tu puisses te dispenser d'aller l'en remercier aujourd'hui
même.
—Y aller en personne? dit Àlbanine, à la bonne heure, mais il y a peut-être pour lui quelque danger ; sachez , monsieur, que la dame est une jeune veuve, jolie et riche...
Tant mieux ! quoi donc ? comment se
nomme-t-elle ?
— Te vous raconterai tout cela , mon père.
— Tu as des secrets pour moi , Pétre ?
— Des secrets , non , mais je ne voudrais
pas Ha! bonjour, mon respectable
Matveï-Ivanovitch, bonjour; d'où vous vient cette agitation? qu est-il arrivé?
Roussakof , si agité en effet qu'il en oubliait de se découvrir la tête, dit à Vyjighine.
— Vous me disiez il y a Aux heures qu'Elisabeth très certainement n'était plus, que vous n'en pouviez plus douter.... elle est ici ! oui, ici même à Pétersbourg.... je riens de la rencontrer !
— ■ Elisabeth ici ! grand Dieu ! allons * Courons; il Faut que nous trouvions sa 4- 3
4& PSXJW lYMOVITCKf
demeure! s'écria Pétre hors d<* lu,i çt en se précipitât vers U porte.
— Un moment ! tranquillisez -¥011$!
écoutez* dit Rôussakof; cachez d'abord, mais tâchez d'être calme, sachez quelle est., mariée ! ,
— Mariée! dit Pétrq d'une voix étouffée. Iisev mariée! répéta- t-il avec le plus grand trouble.
Ses yeux un moment semblèrent se couvrir d'un voile, et il pensa s'évanouir; il rougit, et gardait le silence. 11 semblait avoir honte pour Lise.
— N'importe ! eh bien, parlez, ditesxpoi , Rôussakof f dites ce que vous savtf d'elle, je sens que je triompherai de moi. Vous avez pu voir cent fois depuis l'incendie de Moscou que je mets du sang-froM en toutes choses. C'en est fait, maintenant; je n'aime flus Elisabeth.... ce n'est plus qu'affaire de curiosité..... dites, dites tout 'ce que vous savez d'elle! mais parlez donc, je vous en conjure !
— En effet , dit Rôussakof , voilà un admirable sans-froid ! allons , mon cher ïétre Ivanoyitch, un guerrier tel que vous/ ^
Jviâ£- rmr<Mnrai. '4y
4ôit se montrer ferme dé cotur en amritr 4*mme aux combats* It estckrrtfe*e mr feompé, mai» que dire à cela? le cœwrde lfr femme ne se1 fait à aucune subordination. Éfcoutez: je longeais la perspective de Nevsky; je m'arrête devant un magasin pour y laisser entrer une dame qui descendait d'un bel équipage attelé de quatre chevaux ; il me semble que j'ai vu quelque part le joli petit visage de la dame; je reste là planté à réfléchir , à chercher dans ma mémoire, enfin je me souviens de la bagaiTe de Moscou. Le laquais se tenait contre les panneaux de la voiture : — Comment s'appelle ta maîtresse? — La cotonêttê* Iaroslavsky. — Comment se nomme- t-elle de son nom de baptême et de celui de son père ? — Elisabeth Pavlovna. — Cest elle, pensai-je. Son nom de fille n'est-il pas Stensky? — Non, monsieur; elle est née princesse Pretchistensky. Ne comprenant rien à ce titre de princesse , je ifie précipitai dans le magasin, où elle était occupée à choisir je ne sais quels chiffons. — Elisabeth Ifevlovna , daignez vous souvenir de rqoi ; je suis Matveï-Roussakof ; ecstmei ^tt*f à
~*8 MTRB IVANOVITCH.
Moscou, avec Pétre Ivanovitch- Vyjighine, eus l'honneur.... Elle ne me laissa point finir. — - Ha , c'est vous , mon vénérable libérateur! pardonnez, pardonnez; j'aurais dû vous reconnaître du premier coup d'oeil ! > Et où est Pétre Ivanovitch ? Je sais qu'il vit encore, qu'il était à Moscou! Elle rougit alors et baissa les yeux où j'entrevis quelques larmes. — Pétre Ivanovitch est ici, et sa joie n'aura pas de bornes lorsqu'il apprendra que yous n'avez point péri.... il vous a si long-temps pleurée ! Permettez-moi de vous demander comment il se fait que le valet vous a désignée à moi comme étant née princesse Pretchistensky ? — Le valet a dit vrai , mais veuillez songer à l'émotion que j'éprouve et au lieu où nous sommes pour causer d'objets si chers et si cruels tout ensemble. Venez , venez me voir avec Pétre Ivanovitch. Tenez, voici mon adresse, je la trace à la hâte au crayon , tenez , vous déchiffrerez cela. Elisabeth , en effet, pleine de trouble et d'émotion , oublia d'emporter ses emplettes, descendit rapidement les sept ou huit marches de l'escalier, les yeux couverts de son mouchoir , et je l'aidai à