‹ Pétre Ivanovitch, suite du Gilblas russeChapitre 51 sur 67 · PETRE IVANOVITCH. 2Q · texte numérisé non relu

PETRE IVANOVITCH. 2Q

rentrer dans sa voiture, qui disparut, tandis que de mon côté je prenais une voiture de place pour accourir près de vous.

Pétre Vyjighine , en écoutant ce récit, pâlissait et rougissait tour a tour. Il lui roulait dans les yeux de grosses larmes qu'il tâchait vainement de cacher.

— Il faut que nous allions de ce pas chez elle; qu'en pensez-vous, Pétre Ivanovitch? dit Bôussakof.

— Jamais ! Non , je ne veux pas la voir , dit Pétre, éclatant malgré lui. Elle est princesse , elle est mariée ! Dieu lui soit en aide ! Résolument, je ne la verrai plus! Je l'aimais plus que l'existence... et elle a pris un époux!....

Pétre en disant ces roots passa dans la chambre voisine, laissant son père et ses. amis s'entretenir librement. Roussakof , tout bien considéré, en revenait à dire qu'il ne faut pas, qu'on ne doit point condamner les femmes, attendu que pour leurs cœurs il n'est aucune espèce de subordination po«r*. sible.

&BAPITBB IL

Sappôtr de chicane.

Le propriétaire lithuanien Rombalinskj roulait depuis dix ans d'instance en instance» et de juridiction en juridiction, uniquement pour -foire décider la question de savoir s'il avait ou non le droit de plaider. Avant la guerre, il avait gagné son procès, je veux dire: il avait été déclaré habile à plaider.; depuis la guerre , il remuait les tribunaux pour faire rendre arrêt décidant de quelle manière il serait procédé au jugement du rirocès réel à intervenir , d'après l'ordre sommaire, ou d'après l'ordre ordinaire, en d'autres termes, si ledit procès à naître serait connu pour action sur bons et valables effets , ou pour affaire litigieuse. Dans le

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premier cas , possible serait cf arriver à jugement définitif en quelques dix ou quinze années; dans le second, il s'agirait d'un siècle entier pour le procès qu'il avait dessein cfîntenter. Mais, même pour savoir à quelle catégorie appartiendrait Pa flaire, il avait fallu remonter plusieurs instances , et l'affaire provisoire était arrivée à l'instance supérieure à Pétersbourg. M. Rombalinsky, après avoir terminé sa carrière militaire, et donné de la tablature aux tribunaux de son pays, venait donc d'arriver dans la capitale, et il amenait pour forces sa femme et trois nièces belles , accorles , fraîches et pleines de finesse.

Il faut expliquer ce qu'on appelle forcée dans les provinces polonaises. Anciennement, en Pologne, les juges ne recevaient point d'étrennes ; dans une époque moi hs éloignée, le progrès des lumières leur^Bt connaître cet usage pour lequel il n'existait pas même de mot dans leur langue. C'est que, dans l'antiquité polonaise, personne même n'eûtsongé à les suborner, vu qu'ils étaient élus parmi les plus riches et les plus" considérables propriétaires du pays, et d'ail-

3* PETEE IVANOV1TCH.

leurs, il y avait encore assez de gens sous eux pour mettre à sec les pauvres plaideurs. La troupe affamée des avocats et de leurs clercs cernaient tous les tribunaux et y attendaient leur proie. Ajoutons que pas un tribunal n'est sans greffiers et commis de greffier; messieurs les greffiers, nonobstant leur titre imposant de régens, et leur connaissance systématique des lois, ne laissaient pas que d'être gens de greffe , et partant pièges à ducats.

Alors , comme à présent , messieurs les régens , greffiers ou secrétaires acquéraient notoirement des biens légitimement acquis. Quant aux avocats , il est vrai, rarement devenaient-ils riches; la raison en est qu'il faisaient à Bacchus d'incessantes libations , et se ruaient dans le jeu et les plaisirs per fat et nefas. Dès que le plaideur s'était mis d'accofld avec] les avocats et les régens , il abordait ses juges, mais nul moyen de les tenter par 1 éclat et le son de l'or. La tentation devait procéder par ce que l'or paie, et ensuite par certaines séductions qui ont une toute autre puissance pour les grands et les riches. D'abord, dis-je, le plaideur régalait ses ju-

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ges et les faisait boire jusqu'à l'ivresse , puis Élisait jouer pour eux les regards des plus jolis yeux de la famille. Les Polonaises de ce temps-là étaient instruites dès l'enfance par leurs chères mamans à l'art d'étourdir les hommes , de leur tourner la tète, de les animer par de vives espérances, et de résoudre le tout en un vain badinage. Quelquefois il arrivait aux oiseleuses de tomber enfermées avec l'oiseau dans leur propre filet; mais c'étaient là des exceptions rares. On conçoit à présent que les forcée consistaient à mettre dans ses intérêts les juges au moyen de bons vins de Hongrie et des teqdres œillades des jeunes et jolies Polonaises dont on pouvait disposer avec le plus ^'assurance. Ces force$-\k étaient en usage 9 non pas seulement dans les cas de procès, mais aux élections et partout où il fallait réunir le plus de voix en sa faveur ou eu faveur d'un ami, d'un parent. Bien peu de gens avaient dans le cœur des contreforces pour y résister; aussi arrivait-il autrefois ce que nous voyons aujourd'hui, le noir tenu pour blanc, et le blanc pour noir.

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Madame SoifibalKmkyv fidèle èwsranrôéw m , «▼arrt été «flgitfiènertnenf habile dan* fa pratique tfcs /iwwf ? mais , éormnê «tte «fafait déjà pins de la prerarèf e jet*fiesae , «elle «fait -prudemment pris pouraOxfti&k'ê& trots parentes , qui , sous sa direction/ œwfoia» qoaient tous tes amateurs du beau sexe ^de la justice des droits de M. Rottbalifrïky. H donnait des dînes , des soirées dansantes* des soupers assaisonnés de musique et dé joyeuses conversations f et salon de jeu poar les vieillards. Pas n'est besoin de dire que les gens à influence en justice étaient reçus avec une distinction particulière. L amphitryon, en jouant avec eux , perdait presque toujours et payait comptant; mais, si involontairement il gagnait, il ne manquait pas de dire : — Fort bien , nous compterons dans un autre moment; nous sommes gens de revue. Monsieur et madame avaient chacun leur calendrier particulier, où étaient inscrits les jours de fête patronale et anniversaires de naissance de tous les hommes, utiles au procès de leurs fernroesi, de lemrs enfans, de leurs parens airriés et de leurs amis les plus intimes. Tous les deux

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fort coaimis dans te magasin anglais et clans les 'iboutiifiies de joujoux; ils y achetaient uae farte d'objets , dont aucun ne paraissaitcheE €uk;, iiore les bouteilles vides , qui s'y miritip)!s»ettt avec une rapidité incroyable, bien que les valets en vendissent cha- <joe semaine , à leur profit , des centaines. . Bref , M. et madame Rombalinsky faisaient preuve d'un talent extraordinaire pour amener à bonne fin nue affaire contentieuse. Un bon observateur aurait parié qu'après s'être Êiit décerner arrêt portant autorisation de plaider, ils obtiendraient encore arrêt conférant droit de commencer le procès quand bon leur semblerait; et, sans se targuer du don de prophétie , on aurait pu prédire que, sauf le cas de mort ou de raine , en moins de cent ans ils fussent parvenus à gagner le procès réel à venir.

Il y avait soirée chez eux. Albanine, en sa >qtialité de cousin de la femme d'un secrétaire, avait été invité, et il s'y rendit pour se distraire , pour voir ce que c'était.

Homme il passait d'une salle dans une antre, il rencontra- un ami qui , ayant dansé à n'en pouvoir plus avec les jolies Polonat»

$6 PBTKB IVÀ.NOVITCH.

ses , se promenait dans les salons de jeu.

— Comment êtes-vous tombé ici , Fédor Vacilié vitch ? dit ce dernier à Àlbanine. Vous n'appartenez point à la grande confrérie de La chicane, vous ne jouez pojfit, ne dansez point et ne faites point l'amour.

— J'ai reçu une invitation... à cause de ma parenté avec la femme du secrétaire, je pense.

— Moi de même, pour ma parenté avec l'un des magistrats ; je m'amuse dans cette maison. Mais quelle société ! quel mélange de gens ! c'est un marché. Il ne serait pas mal vu de crier ici , comme à Londres dans les promenades : Gare à vos poches ! Tenez, ces trois oracles de chicane , vous les verrez assis ensemble à la table du banquet , au tribunal , et à la table de jeu ; on peut les comparer au chien Cerbère , avec cette différence que le dogue des enfers avait trois têtes sur un seul corps , et que ceux-ci ont trois corps et à peine une tête. Mais, voyez donc, comme ils font les personnages et comme ils s'agitent ! Voulez-vous savoir leur histoire. Ce long crochet1 gris, là, à gauche; se nomme Gorkovnikof, fameux, dès le temps où il était ctfpiste de bureau , pour * voir été

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surpris volant les chapeaux chez les restaurateurs , et par suite chassé de son humble emploi. H a épousé sa blanchisseuse, aussi épaisse de corps que d'esprit. La hardiesse, ou plutôt l'impudence de Gorkovnikof ne peut se comparer qu'à sa rapacité. Le soleil est témoin que y ni lui, ni sa femme, n'ont jamais hérité un sou de personne , ce qui n'a pas empêché qu'il a acheté des maisons et des terres pour plus de deux millions ,* et même il n'a pas craint récemment encore de surenchérir sur l'offre considérable d'un personnage illustre pour l'achat d'une maison de plaisance située près de la ville.

Cet autre squelette, dont le crâne est couvert d'une peau de veau , jouait un rôle en province ; mais il s'est trouvé quelques braves gens qui l'ont accusé de concussion, et ont prêté serment à l'appui de leurs preuves. Vous entendez bien qu'il a glissé au travers des lois criminelles comme une anguille , et le traître a acheté à dessein une propriété dans le gouvernement même où il venait d'être accusé de concussion flagrante , et il a attaqué devant les tribunaux ses accusateurs en calomnie. Après cet ex*

jR MXBS i? A.ND

fbsitï H est veno» péckieren eau tr anblr à 'Bétorsttaarg * ©à il fait «ontribuer innocent •t coupable, et il charme la société des grands .seignears,. vu qu'il meut contaminent en langue française. Son nom est Itariàétitoh. Le troisième, appelé Gadine r est l'Açamemnon des concussionnaires et des artisans de chicanes, leur chef de file, leur consolateur, leur défenseur. Outre sa charge et les travaux qu'elle suppose , il s'occupe d'intérêts privés , et dernièrement il- s'est surpassé en portant une veuve à maudire jes enfans et à demander qu'ils fussent punis, de quoi? d'avoir, par besoin, par nécessité , demandé compte de leur bien que régit Gadine. Les avocats et procureurs-fondés de toutes les provinces de l'empire, f certes , n'aiment pas à partager l'argent qu'ils ont voléà leurs commettans; ils paient toutefois Gadine, et fort exactement, tant ils redoutent sa supériorité. Voyez ce visage ; quelle physionomie est-ce là ? vraie tête de couleu- VTCi Pane Kepkévitch , ce demi-noble que vous voyez à sa droite T est son facteur, soft lévrier ; c'est lui qui fait lever à Gadine des volées de solliciteurs; aussi ce dern ieren use-

rfeotmétemeot avec KjJpkévitcb qui a da a assuré toutes les fois que par lui le patron ie%*tf,fp&> C^eDCoreunepljttsanlefigure I flfj(*pkéviftch*ll fut jadis adjoint du ma» UPt-de première instance de je ne sais quel Met en Lithnanie ; là il vit un jour de loin eendie d'un bourg juif. Dix ans après cet Mfneut, ayant été chassé de la province, oulnt venir ici chercher à prendre do uce dans quelque bureau. Il lut dans le mai du sénat que , pour avoir sauvé des Mués v on était récompensé en décora- ^.honorables , il courut au bourg jadis fftidié , tira des juifs du lieu un certificat tant qu'il avait sauvé bon nombre d'hones Israélites, et aujourd'hui il sollicite » (décoration. Voyez de quel air empressé purne autour des personnages à qui il ipose le pouvoir de l'assister dans sa ré- (nation. Où 1 ambition va-t-etle se ni- >p! AUis ce qu'il y a de plus révoltant à Mer, c'est que Gadine, Gorkovnikof et ilkévitch se trouvent quelquefois dans la iété des honnêtes gens.

^Indiscret ami d'Albanineallait continuer vevuef mais la voix fbrtç de M* J&omba*

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linsky attira les deux amis dans la chamtre voisine.

— J'ai déjà jugé votre affaire , ce me Semble , avant la guerre nationale , disait un des conviés; mais alors vous signiez comme simple podkomore , aujourd'hui vous signez comme colonel. Il est donc vrai que vous avez commandé, en Lithuanie , un régiment à l'époque de l'invasion de Français?

— C'est-à-dire. ., oui , j'ai eu mission de commander un régiment... réponditM. Rombalinsky, fort embarrassé de son titre de colonel ; oui , on m'avait chargé de former un régiment... mais la chose a manqué , bien entendu; car je...

— Le régiment de mon mari a subsisté sur le papier , répondit hardiment madame Rombalinsky.Les exploits de notre régiment n'ont eu pour théâtre que l'enceinte de notre habitation et les cabarets de notre domaine ; nos héros n'ont versé d'autre sang que celui des moutons qu'ils ont bravement tués et bellement fait rôtir.

Les assistans sourirent; M. Rorobalinsky jeta sur sa femme un coup d'œil de dépit U m'était enjoint, dit-il, d'organiser un ré-

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giment, et je l'ai fait, mais uniquement dan&la vue d'exempter plusieurs de nos bops -. et impétueux jeunes gens d'aller k l'armée, >, ou pour mieux dire à la mort... L'affairé as manqué, certainement j'aurais pu fortner un régiment superbe... Au reste... moi, je.*, et voilà tout.

Un des interlocuteurs , voyant que l'entretien n'était plus du goût de son hôte, se hâta de donner un tour plus innocent à la conversation. Madame Rombalinsky alla dans une autre salle , et prit place à côté d'une dame russe.

— Qui est cette jolie dame? dit l'ami d'Àlbanine.

—C'est la comtesse Dniéprof, veuve opulente, née de parens nobles mais pauvres; ses tuteurs l'ont forcée à épouser un vieux, avare qui est mort un an après la noce y laissant à la comtesse une énorme fortune légitimement acquise.

— Il a agi en homme d'esprit que de par* tir d'ici pour l'autre monde , et surtout de laisser son bien k cette charmante veuve qui, je n'en doute pas, en jouit comme il convient aux riches.

4»i pmi'ivjurwifur.;

Jhmt* hBtrai* de la comtesse Doiéprof M< peignaient tootefei* l'impatience et là fin tigàftide 3'atteatc. Sans cesse elle i-egardat vers la porte. £He prit par la main madame RoasbeUas^y f Remmena à l'écart daaa on angle <dw talon , et lai dH à demi~*wx?

— 11 ne vient pas; il ne viendra' pas jmjem&bml

■— Pounqttoi cela ? il n'est que neuf heures. Toutefois sa parole est sacrée; il a promis, cela suffît; il viendra.

~~ Je n'ai paa ep le loisir jusqu'à ce moment de vous demander comment il a pris la^ nouvelle do mariage de sa prétendue.

— Avec douleur, désespoir, indignation.

Il~me'faissit pitié, et je me rèpens d'avoir touché cette corde. Combien il aimait cette perfide I

~-U l'aimait... Il t'aime peut-être en»

core.

— Non; elle a demandé à s'expliquer, elle l'a fait inviter à passer chez, elle; il a refusé. Il est donc évident qu'il a étouffé daar soticœur ses anciens sentimens poar emî. '-

— Vous vous trompez rina '-chèfc? Tyji-

MlftC TTATTOVlTCtt. 4$

gliluc aimait si passionnément sa Use qu'if ne peut en tm moment l'oublier. Il pense peut-être ne plus l'aimer ; il se trompe. On voit bien, mon amie, que tous n'avez jamais aimé ! L'amour dispose du cœur, le raisonnement n'y peut rien.

— Mais l'amour- propre offensé, le dépit...

— Rien ne surmonte l'amour; l'amour surmonte tout; l'amour apaise les révoltes de la raison , de l'esprit et des passions contraires. Un véritable amant peut faire des sottises, et gâter lui-même son bonheur par des transports de colère ; mais cesser d'aimer , cela est au-dessus de ses forces.

— Mais le tem ps tue l'amour.

— Jamais, à moins que dans le cœur d'un homme indigne de l'amour véritable ; et même dans ces hommes-là, les premières impressions d'amour restent, malgré eux, ineffaçables, éternelles.

— Elisabeth est indigne de l'amour de Vyjighine; elle l'a trahi; soti nèm dlaroslàîrsky b condamne, elle a forfait à èes sermens, elle s'est mariée...

-t. Sous ignorons les motifs qui eftt pu

2p6f wtnne îYXîfôvrrcH.

à qui je sais déjà redevable en partie de ma délivrance, à Tépoque où j'étais pri« sonnier en Lrtfauanie* Rote tant épines est un emblème qui me sera cher jusqu'à la tombe.

La coratessebaissa les paupières. Madame Rdmbaîïnsky , à qui il -tardait d'entendre quelque chose de moins vague , dit nettement à Tyjighine :

— Fasse le ciel que cet emblème devienne celui de votre bonheur, monsieur > <Tun bonheur qui s'offre et dépend entièrement <le vous.

— Il n'est plus pour moi de bonheur sur la terre ; mon bonheur , jnadame , s'est éclipsé à jamais.

— Vous avez tort de parler ainsi , répliqua madame Rombatinslty ; à votre âge, avec votre esprit, et tout ce qu'on sait de vos services rendus à la patrie, vous ne devez point succomber au découragement dès âmes faibles. L'espéranèe ou bien un cœur oublieux vous a trompé, je suppose, est-ce une raison; de penser que dans la vie vous ne trouverez que des cœurs traîtres > oàtttîèux eXperftdet?

— Que me rappelez- vous ! dit Vyjighine en portant son mouchoir à ses yeux. Le visage fie la comtesse se couvrit de rougeur et «es yeux se remplirent de larmes; Vyjighine , jetant sur -elle un regard rapide et s'apercevant de son émotion , ne put retenir 1 élan de ses sentimens; il lui saisit la main , la baisa avec transport, et dit : —Ame généreuse, vous sentez le malheur de ma position !... Il se leva et gagna à la hâte le vestibule. Albanine courut après lui, voulut le retenir, disant : — Nous partirons ensemble dans une heure au plus ; Vyjighine n'entendait, ne voyait plus rien. Les plaies de son coeur s'étaient rouvertes.

A peine fut-îl à la maison qu'on lui présenta une lettre; son corps trembla en reconnaissant l'écriture d'Elisabeth. Il renvoya le val et, et se trouvant sans témoins, if pressa la lettre contre ses lèvres, puis sur son cœur. Il différa de rompre le cachet; il. regardait cette lettre fermée comme s'il eût pu lire à travers l'enveloppe... Enfin il brisa promptement le cachet, s&jeta dans unr fetttèufl , et lu t :

46 pjrrftE ivàtovitck,

« Monsieur , »

Vyjighine soupira de ce premier mot si nouveau de la part de son amante. Reprenant courage, il poursuivit :

• Monsieur ,

«J'ai rencontré, il y a quelques jours, notre ami commun, Matvei-Ivanovitch- Roussakof... »

Noire ami commun, répéta Vyjighine.

• ...Que j'ai prié de venir chez moi .avec » vous. Je vousai attendus depuis lors à chaque » minute du jour, mais en vain; et mainte- » nant je vous renouvelle par écrit mon incitation. Je sais que cette démarche de ma » part n'est pas dans les convenances , mais >je n'ai pu résister au besoin de la faire

• auprès de vous, monsieur ! Il faut qu'une

• fois au moins nous nous revoyions, et que

• nous ayons une explication.

«ELISABETH IaROSLÀVSKT.»

Iaroslavsky !... quelle froideur dans cette lettre; je n'ai plus ma Lise; quelle explication ai-je à obtenir d'Elisabeth Iaroslavsky ?

POTEE ivATiovrrcH. 49

Dans son dépit, Pétre froissa la lettre dans ses mains; il fit un mouvement pôtir la brûler et , se retenant, il se jeta sur son lit, et la mit sous son oreiller : Non , se ditil, je ne la verrai plus; cela me tuera, mais je ne dois plus la voir.

Le lendemain, Pétre parut abattu, défait, pâle , devant son père et Albanine, qui tous deux, connaissant son caractère, lui épargnèrent des questions importunes. Albanine lui appela qu'il avait à se rendre à dix heures chez le prince Ingrysky pour obtenir un em ploi .

Pétre arriva trop tard; un employé le pria de rester au salon , et d'attendre que le prince eut discuté les rapports de son département d'affaires. Il s'assit donc, prit en main la gazette du jour, qu'il parcourut des yeux sans rien lire. Il était même indifférent à l'emploi sollicité comme à la gazette, n'étant venu chez le prince que par complaisance pour son père.

— J'ai eu l'honneur de vous voir dans

quelques Sociétés , dit l'employé , et ce n a

pas été sans un vif plaisif que j'ai appris cp

que me confirme votre présence ici; nous

^Mrvtrons ensraabto^^'esNiljpafi vrai? «vous fprene36d»*er.vicesousJes ordresrdu<pri»«e?

— Oui, monsieur.

«— ^ Counaisëe2svous ^personnellement Jfe ^prince?

— Non , monsieur»

■<— Vous te connaîtrez, et vous l'armerez: -Tout le monde le reconnaît pour homtae de capacité., mais quelques uns de ses collègues ne 1 aiment pas, -parce qu'il rit de leur sottise ; aussi lé proclament-ils. honwaae Jfcoid, méchant et moqueur. Il fout servir avec lui, le voir à toute heure du jour, connaître ses actes * entendre «es discussions sur les affaires, pour comprendre ce ,qoble cœur.

. — Mais les supplians, les plaideurs sontijslà dessus de votre avis?

- — Ceux mêmes dont la justice lui fait un devoir de repousser les demandes sont .forcés de. respecter ses motifs et d'honorer sa personne.

-— Que vou$.me faite* de bien !

— Vous verrez comme il se conduit envers ses su^ordopnés. Ge.sçra un. bonheur nouveau dont vous n'aurez aucune idéç;

<voud sentirez qu'il est «votre chef , mnisxela ,&evous empêchera nul lemeutrdéluidtffa tout (Ce que vous croirez conforme au véritable intérêt public. Il est vrai que vous auretfcdu ■travail pour douze heures chaque jour; vous n'en murmurerez point cependant ,< quand vous» verrez que le prince lui-même travaille Jour et nuit.

— O mon Dieu, donne à notre auguste souverain beaucoup d'hommes tels 'que

Oui 1

•Un employé 'sortit du cabinet, ayant un .portefeuille sous le bras ; celui qui causait avec Vyjighine se hâta d'aller le remplacer , et laissa la porte entrouverte. Vyjighine resta seul , et , de l'endroit où: il se trouvait assis, il entendait, sans prêter l'oreille, tout ce qui se disait chez le prince.

— Voyons, qu'avez-vous là ? dit duraon de voix le plus doux le prince à l'eea-

cpfoyé.

— Beaucoup de papiera, répondit l*mployé, et toutefois, rien dé haen urgent.

— Asseyez -vous, et parlez.

— Le conseiller de cour {Féhouiln&e, ses droits à une récompense impériale.

— Voyons sa demande... Il y a là des phrases, du pathétique. .. ces phraseurs me sont un peu suspects; laissez-moi cela; il

• faut que je vérifie bien la chose.

— Voici le rapport de cet administrateur 1 qui (demande que l'assesseur de collège Goref

soit destitué de ses fonctions près de lui.

— Donnez que je lise... Il y a de la haine ' dans ces expressions... Ce Goref ne m'est

pas inconnu; il est un peu brusque, mais loyal. Son chef, si mécontent aujourd'hui, a fait pour lui, en juillet, Tannée dernière, la demande d'une décoration; voyez, cette présèntation se trouve au dossier, nous comparerons cela demain matin , car il y a des personnalités ici qui me frappent... Que tenez-vous là?

— Une lettre de recommandation du comte Hohlenkof en faveur d'un employé qui désire servir sous les ordres de Votre Splendeur. C'est l'employé lui-même qui a apporté la lettre.

Après avoir lu la lettre et avoir sonné , le prince dit au domestique :

— Envoie l'employé de service.

Et quand celui-ci parut, le prince dit .

PETRB 1VANOVITCH. b3

— Allez trouver remployé qui s'est présenté avec la lettre du comte Hohlenkof, et dites-lui de ma part de rapporter au comte que je n'ai aucune vacance dans mes bureaux.

L'employé de service sortit.

— Ces lettres de recommandation sont un moyen sûr de n'avoir jamais d'emploi chez moi. Qu'avez • vous encore à rapporter ?

— Une lettre que vous avez, et dont l'enveloppe m'est restée ; elle est de M. Pétre Vyjighine.

Le prince prenant la lettre même sur son bureau :

— Connaissez-vous ce M. Vyjighine?

— Je le connais pour un jeune homme fort distingué.

— Hohlenkof ne veut pas que je lui donne de fonctions; il me le peint sous les couleurs les plus noires; il seq^fcon que je voie 2e jeune homme.

— Il est ici, et désire vous être présenté.

— Fort bien ; mais qu'avez? vous, encore?

&f pjsaiar itawovitch..

—-Dèu*> rapport^ un extrait, et divers papgers&^igner*.

-*~ Berniez cette porte, et lisez posément.

La porle étant fermée , Vyjighine n-on** tendait plus rien ;• ne pouvant assez admirer l'application du prince , il se disait :

— Que de bien peut faire un. pareil homme L

Et il s'accouda par hasard sur une petite table où se trouvait un factum. Vyjighine d'abord n'y fit point attention , mais ensuite ses yeux, distraits par le désœuvrement d'une longue attente, se promenèrent sur la requête, puis sur le mémoire à consulter. Le nom de Kourdûkof qui lui sauta à la vue, le rendît attentif, et quel fut son étonnement en lisant les faits suivans :

«M>y a vingt ans, la princesse

Kûtrrdûkof se rendit à Paris, sans son mari , pour rétablir, sdtfctfle ciel de la France, sa santé dérangée. Depuis long-temps, vivait à Paris Je frère de la princesse Je prince Paul Pretchistensky. Celui-ci , à l'époque du se* jour dewsœur &Parisrséprit<d amour pour

PKTRE IVÀHOVITOT. 55*

une pauvre orpheline, fille d-fm officier français -, qu; recevait le bienfait de l'édiica*. tion dans une maison opulente. Le prince Ptaul , après de nombreuses négociations' faites avec cette jeune fille, au moyen de gens officieux, lui proposa de l'épouser, ce à quoi elle consentit. Mais, comme le prince, tout en épousant sa bien-aimée, avait en viie un héritage en Russie, et qu'il craignait la colère de sa famille, il obtint de sa femme que ce mariage restât caché jusqu'à nouvel ordre de choses. Le prêtre russe de notre légation les unit. D'après les lois françaises, les certificats du prêtre russe et du prêtre catholique furent rapportés dans un acte civil à la municipalité, comme ils demeurent consignés dans les registres de Tune et l'autre église; aucune formalité ne fut omise. La jeune épouse du prince Paul ne jouit paslong-temps de son élévation, elle mourut-des* suitesde ses premières couches. Sa fi Ile est la i0j0ji*//eIaroslaVsky.Deu:sou trois ans après" sa naissance, le prince, son père, fut tué en duel pour une actrice. Le prince PauJj » au lit de mort, découvrit le secret de son mariage à sa» sœur, lui confia sa fille, et?

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