‹ Pétre Ivanovitch, suite du Gilblas russeChapitre 7 sur 67 · UN VIEILLARD · texte numérisé non relu

UN VIEILLARD

Qu'on s'adresse à eux ; oui , tout de suite des arrhes, et Dieu sait quelles chicanes!... Bon , nous ferons tout par nous-mêmes.

LE SECRÉTAIRE

Des arrhes? L'amende légale, voulezvous dire ? Hé ! qui a-t-il là de si mal ? Si chacun donne un fil , celui qui est nu a une chemise. Dieu a fait la terre pour tous. Les oiseaux qui volent dans l'air ne moissonnent ni ne sèment , et pourtant ils ont leur ration.

PRTRE 1VÀNOVITCH. 9

Et pourquoi donc devrions nous mourir de faim, nous autres gens de travail et d'écriture?

LE STAROSTE

Il ne s'agit pas de ça ; mais comment pcnses«tu , Votre Noblesse, qu'on puisse former une troupe de braves gens, tandis que les seigneurs forment des régimens et des compagnies ? Nous ne pouvons pas aller loin 9 vois-tu , nous autres ; ainsi nous nous battrons avec les brigands dans les alentours du village.

LE SECRÉTAIRE

Il faut examiner, confronter, prendre des..:.

le STA.BOSTE ( bas à l'écrivain).

Tu nous as bien adressés! il n'y a pas un mot de bon sens à tirer de ce grimoire ambulant. Tu es une bête, et Sa Noblesse, ton pareil , sauf votre respect.

LE SECRÉTAIRE

Le grand point ici n'est pas d'avoir un chef, mais d'avoir une caisse, un trésor de l'armée. Et pour caissier il vous faut élire un homme qui ait un titre, qui sache écrire et soit rompu aux affaires de secrétairerie.

10 PMHB IVAWOVITCH.

UH VIEILLARD.

Le voyez-vous venir, le rusé? Mais nous ne donnerons pas dans le piège.

UNE FEMME

Voyez, voyez, sur la route, quelqu'un galope et vient de ce coté... Ah! quelle poussière il fait! il crèvera sa monture...

Tous les yeux se fixèrent du côté indiqué. Bientôt un jeune paysan parut dans la foule, descendit de cheval, essuya avec la manche de son sayon la sueur qui lui coulait du visage, et, après s'être incliné et s'être signé aux quatre points de l'horizon, il dit: — Vrais croyans? une troupe d'ennemis $ç

«ont jetés sur notre village; nous sommes peu nombreux et nous n'étions nullement préparés à les recevoir; ilsont tout bouleversé, tout dévasté; ils se sont précipités dans l'église, ils ont abattu les saintes images , en ont arraché les ornemens d'argent, et ont pris jusqu'aux cierges ( les paysans font le signe de la croix ). Ilsont pillé la maison de Dieu et ont emmené tout notre bétail, tous nos chevaux. Les habitans couraient de tous côtés; ceux qui ont voulu résister ont été tués impitoyablement sur la place. Les impies ont

PETltfc TTAÎTOVrPCH. Il

attelé des télègues,les ont chargées de botta, et s'en sont allés par la route de Moscou. Le paysan Gorbourof leor sert de guide; il m'a ditàToreiliedecourirdans les villages voisins et d'envoyer çà et là d'autres garçons , pour engager partout les habitans orthodoxes à tomber hardiment sur la- troupe qu'il conduit ; il la fera passer par les sentiers du bois, de sorte qu'à la nuit ils soient à dix verstes d'ici, à l'endroit où vient aboutir la route de Gjatz...

LE VÉTÉRÀ.1* MIRONITCII.

Aux armes ! enfans, et en route !

Là-dessus, le secrétaire s'enfuit à toutes jambes.

le staroste (en se signant).

Au nom du Père, et du Fils et du Saint- Esprit! Frères* il ne s'agit plus de délibérer; je vais vous mener moi-même contre Tinfidèle; mettons-nous entre les mains de Dieu. Ah, les damnés! ah, les athées! Ce n'est pas assez pour eux de battre et de piller les gens, il faut encore qu'ils profanent les temples! Enfans, n'ayons nulle crainte; Dieu est pour nous contre eux. Que chacun rentre chez soi et prenne telle arme qu'A

13 PETRB IVANOVITCH.

pourra, un épieu, une hache, un gourdin, n'importe.

LE VÉTÉRAN

C'est bien dit! qu'importe de leur enfoncer les côtes avec une baïonnette ou avec un bâton pointu , pourvu qu'on y aille de bon cœur. Camarades, je suis des vôtres et nous verrons bien.

LE STAROSTE

Mironitch, tu es vieux, pourras-tu te traîner jusque là?

LE VÉTÉRAN

Oh! j'arriverai toujours bien jusque là f et je n'y vais pas pour reculer , fussent-ils des diables ! Si mon bras mollit,. eh bien ! je tomberai sous le leur, et adieu vous dirai-je.

quelques voix crient de loin.

Hé! hé ! encore quelqu'un à cheval: voyez, à la lisière du petit bois ! Il vient directement ici , et va presque au pas.

UN PAYSAN

D'où peut-il venir par là? car regardez bien, ce n'est pas un paysan, mais un soldat, et ce ne peut être un des nôtres.

PETEE IVAN0V1TCH. lS

LE STAROSTE

Non , sans doute , et ce doit être un Français. Enfans , cela nous annonce une visite des maraudeurs. Qu'on se tienne prêts!

Vaska7, cours au clocher et sonne le tocsin. Les paysans, les vieillards, les jeunes garçons et les femmes coururent dans les maisons , et revinrent aussitôt sur la place avec des fusils, des haches ! des fourches et des faux; le tocsin retentit, et le village fat en un instant dans le plus grand tumulte. le vétéran (arrachant un fusil des mains

d'un jeune paysan ).

Va prendre une hache ou une faux , et donne-moi ce fusil ; c'est mon arme, à moi, et avec ça je ne donnerai pas prise sur mes vieux os. Quand nous aurons battu les maraudeurs , je te remettrai ton fusil avec la tête d'un Français au bout 8.

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