Chap. cxv, p
aux mêmes qualités et comment, pour les mêmes défauts, nous aurions des trésors d'indulgence. Je ne parle pas de Textrême liberté dans le ton, dans les descriptions, dans le choix des situations. Ici la ressemblance n'a pas même besoin d'être signalée, tant elle saute aux yeux. 11 n'y aurait de question que s'il fallait juger qui a été le plus loin en ce sens. Et qui sait si Ton ne trouverait pas en fin de compte que nos auteurs qui maniaient la langue la plus honnête sont aussi ceux qui ont le plus bravé Thonnôteté?
Dans ses descriptions, Pétrone paraît avoir, comme nous, recherché la précision du détail et la netteté des contours; comme nous, il aime les traits caractéristiques et il les reproduit avec une exactitude minutieuse. Ajoutons-y je ne sais quoi de relevé, de raffiné, de subtil qui soit d'une parfaite vérité. L'air de négligence jeté sur le tout est fait pour séduire le lecteur, qui ne sera pas dupe cependant. Car on sent à merveille que l'auteur, très hardi au point de risquer parfois des effets de grosse charge [inimicœ arte^)^ n'en reste pas moins maître de son récit et de son style. Nous sommes payés pour ne pas trop nous fier à la facilité et à la simplicité qu'il affecte ^ Ce Ro-
1. Tacite, Ann.^ XVI, 18 :« Ac dicta factaque ejus, quanto solutiora et quamdam sui negligentiam praeferentia, tanto gratius, in speciem simplicilalis^ accipiebantur.» Voir plus haut, p. 4 en haut.
QUID Au XOS? 73
main paraît des nôtres; il rappelle le sang-froid, il a le relief de Mérimée; mais pour l'un comme pour l'autre, à les voir si experts en leur art, on se demande parfois avec quelque inquiétude s'ils ont toujours évité de s'en faire un jeu, et jusqu'à quel point ils ont bien voulu s'abstenir de nous mystifier.
C'est un tour propre au goût actuel de souhaiter que les œuvres d'imagination tout au moins soient, s'il se peut, relevées par une pointe d'exotisme. N'y a-t-il pas ici quelque chose qui s'en rapproche, quand ce ne serait que par la manière dont les peintures du Satiricon contrastent avec l'idée que nous nous faisons habituellement de Rome et de la société romaine? Nous ne voyions d'ordinaire et nous n'imaginions dans la vie romaine que ce qui était grave^ou tragique : Pétrone s'est chargé de nous en révéler de tout autres côtés.
Il se rapproche surtout de notre goût par la manière rapide et légère dont il manie Tironie. Plus d'une scène du roman offre de ces brusques contrastes de plaisant et de sérieux, de mot ou d'acte burlesque éclatant soudain dans une situation presque dramatique, parmi des développements, des expressions élevées, poétiques, mélange dont raffolent nos voisins d'outre-Manche et dont ils nous ont, jusqu'à un certain point, communiqué
le goût; j'entends cet effet de style qu'on dit moderne, quoiqu'on en rencontre plus d'un trait chez quelques anciens, auquel on a donné, sauf à discuter sans fin sur la définition du mot, un nom nouveau, court, il est vrai, et commode : chmnour. N'en trouverait-on pas une dose qui paraît assez forte dans ce passage scabreux, mais si plaisant, où Encolpe apostrophe éloquemment la partie de luimême dont il croit avoir à se plaindre? 11 est clair qu'ici je ne puis que renvoyer au texte et qu'il me faut recourir à d'autres exemples.
Choisissons la scène oii Encolpe, parcourant la ville l'épée à la main, se voit désarmé par un inconnu*. Giton a suivi Ascylte. Après s'être lamenté sur son infortune, l'amant délaissé se décide à tirer vengeance de son rival. 11 ceint son épée. Il promet d'en faire, après le coup, un ex-voto pour quelque autel. Pour ne pas faiblir, il mange largement et le voilà qui, comme un furieux, parcourt les portiques. Mais tandis qu'il erre ainsi, le visage en feu, ne respirant que sang et meurtre, il est remarqué par un passant, quelque traînard d'armée ou simplement un escroc. Celui-ci est de sang-froid : « Camarade, demande-t-il, de quelle légion es-tu et de quelle centurie? » — « Avec un aplomb impudent, je nomme un centurion, une