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avait en prévision de celui qu'on allait gagner. Il fallut la réalité pour ouvrir les yeux de César et de ses sujets. C'est une chose bien sûre que, crédules et naïfs, les Crotoniates du roman n'étaient pas seuls à l'être en ce bon temps du règne de César-Néron.
A Crotone ou à Naples, le lecteur moderne sent d'abord qu'on le conduit sous un autre climat, au milieu d'habitudes toutes différentes des nôtres. La vie de ces Romains se passe tout entière en dehors des maisons. On étoufferait dans les casulœ ou les cellulœ; aussi n y rentre-t-on que pour manger à part soi ou mieux pour dormir. Le jour, Encolpe et ses amis battent le pavé de la ville et parcourent les lieux publics : forum, bains, portiques ou pinacothèque; c'est là qu'ils s'agitent, rêvent, déclament, pérorent. Pour quitter le plein air, il leur faut la nécessité de se cacher ou l'occasion d'un festin. A ! cette habitude de vivre au dehors se rattache jusqu'à un certain point ce que la vie de ces personnages a de théâtral. Gais, insoucieux, d'ordinaire violents et très vite hors d'eux-mêmes, tous ces Romains, dès qu'ils se sentent regardés, se redressent, marchent avec solennité, parlent avec emphase.
L'intrigue est inégale ^ Tantôt la suite des inci-
1. Récemment, on a voulu rechercher ce qui faisait l'unité du roman; on a cru le trouver dans la colère de Priape ; méconnu et insulté, le dieu se serait vengé d'Encolpe, on sait comment (Rlebs,
dents est rapide, parfois précipitée, par là même amusante, mais aussi quelque peu factice. C'est une course à toute vitesse. Ailleurs, on est de loisir. On reste et longtemps sur place; là se succèdent les descriptions, les discours, les propos et même les monologues, le tout mêlé d'exclamations, de petits vers; à un endroit, de poulets charmants. Ainsi Ta voulu l'humeur de l'auteur. De même que ses personnages tantôt fuient et courent, tantôt musent, perdent leur chemin et errent au hasard, de même les événements se succèdent sans que leur suite soit régulière ; sans qu'un fil continu et pour nous visible les lie toujours l'un à l'autre. Les personnages, en se rencontrant, se demandent, comme on fait dans la vie : « Si tu savais ce qui vient de m'arriver*?» ou, lorsque la rencontre est invraisemblable, ils s'écrient : « fortune admirable! »
Philoloqus^ 1889). L'idée est ingénieuse; mais elle ne rend compte que de deux épisodes ; on ne voit pas comment elle se relie aux autres et notamment quel rapport pourrait bien exister entre cette action qu'on dit principale et le seul épisode que nous ayons dans son entier: le festin de Trimalcion. H ne suffit vraiment pas que le dieu y paraisse au sixième service. — Cette colère de Priape n'est, en réalité, suivant moi, qu'une plaisanterie semblable à toutes celles qui sont ici, quoiqu'un peu plus appuyée et plus développée, et cela justement à cause des attributs du dieu et des choses auxquelles il était censé présider. Elle a pu, elle devait fournir un thème à quelques scènes ; il n'est nullement sûr que là soit le fond du roman ; l'importance qu'on veut lui donner est artificielle. D'ailleurs, la tentative même de ramener le roman à une action une et suivie partout, me paraît malheureuse et contraire à l'allure et à l'esprit du Satiricon, 1. Au commencement du chap. viii.
« liisum fortiinœ mirabilem^ ! » Cela suffit comme explication et comme transition.
Il ne leur arrive rien, d'ailleurs, qui ne soit réel ou tout au moins faisable. Ne cherchez pas ici de merveilleux; rien de ce qui nous déplaît si vite et si fort dans les Métamorphoses d'Apulée. Le Satiricon est un roman fondé sur le bon sens; l'auteur suppose toujours que le lecteur sait voir et juger. Quand un personnage de Pétrone raconte des sortilèges et qu'il se porte garant de leur vérité, vous devez conclure de cela même qu'il est un sot; s'il annonce quelque miracle, ne doutez pas qu'il ne veuille faire des dupes.
Un écrivain aussi libre d'allures, très peu soucieux d'aller à un but ou de défendre une thèse, ne retiendrait pas le lecteur s'il ne savait pas le séduire ou lui plaire par des qualités propres : on aime avant tout, dans Pétrone, ce qu'il y a de vif et h . depénétrantdans sa manière d'observer les hommes; ce qu'il y a de précis, d'arrêté dans sa manière de les peindre; avec beaucoup de détails et très topiques, il a le trait et la couleur.
Voyez d'abord avec quel art il montre, dans les personnages q u'il met en scène, la succession des sentiments, lente quelquefois, mais ailleurs précipitée, et le passage presque soudain d'un sentiment à une
QUID AD NOS? Tl
passion toute contraire. Il excelle à démasquer, sous les prétextes qu'on accumule, les mobiles cachés auxquels la plupart obéissent {animi suhvu/pe latentes). Il connaît si bien les hommes, il les peint d'une manière si claire, que, malgré le paradoxe, dans cet écrivain qu'on tient généralement pour libertin et licencieux, il faudrait cependant reconnaître, jusqu'à un certain point, un moraliste, si, pour. mériter ce nom, il importe avant to^t do. savoir, dans les cho ses d e l'âm e, voir n et et droit. Sa clairvoyance, à l'occasion, est implacable; la crudité de tel sentiment qu'il prête à Tun de ses personnages, nous choquerait, si nous n'y reconnaissions, après réflexion, une de nos misères morales. Quand Encolpe rencontre sur le rivage le cadavre du malheureux Lichas, avant de se lamenter sur la fragilité humaine, il s'abandonne h un mouvement de vengeance égoïste : « Où donc est maintenant ta colère, oii sont tes violences? te voilà en proie aux poissons et aux bêtes ^.. » Le trait, il n'y a pas à le nier, est humain. C'est l'exclamation d'Orgon quand Tartufe est arrêté par l'exempt : « Eh bien, te voilà, traître ! »
Si je ne me trompe, plus on étudie Pétrone, plus on remarque combien notre goût présent se rapproche du sien; combien nous sommes sensibles