Chap. Lxi-Lxiii
7. A la fin du chap. lxvii. Celle-ci se hâte bien vite de cacher sa figure dans uïi mouchoir.
de ce genre. Nulle part, il n'importe autant de ne faire qu'effleurer et desavoir s'arrêter à temps. Le& meilleures facéties attribuées à M. de Caylus sont les plus courtes, et Gérard cocher, quoique ayant encore beaucoup à dire, n'a jamais été si habile que quand il a su se taire. 11 est clair que Vadé a trop écrit. Quatre chants pour une pipe cassée ! Pour ne pas s'empêtrer dans la Grenouillère ou dans quelque descente de Cour tille, on est vite dehors.
Dans ces espèces de Saturnales littéraires que Pétrone a trouvé bon d'intercaler au milieu de son roman, a-t-il su, aux yeux des Romains, rester dans la mesure? En étalant devant la curiosité blasée de ses lecteurs la vulgarité et les travers burlesques de la plèbe romaine, a-t-il réussi à éviter la pire fatigue, celle que laisse un amas de choses répugnantes; la pire révolte, celle d'un goût délicat, à la fois avide et déjà las de sensations pour lui inconnues? Nous ne savons. Nous avons tâché de mettre à profit ses peintures. Leur incomparable avantage est que les originaux sont de ceux que nous connaissions le moins.
Nous ne pouvons quitter ce sujet sans ajouter quelques remarques sur les croyances et les superstitions qui, quoique plus vivaces chez les petites gens, n'étaient pas cependant sans exercer leur action sur toute la société dg ce temps. Par leur nature même,
LES PETITES GENS d33
elles ont pour nous un intérêt particulier. Car, rencontre plaisante, ce que Pétrone a entrepris par manière de jeu, notre époque entendrait le faire sérieusement, pourvu qu'il y eût quelque chance d'aboutir. S'il était donné à un de nos grands historiens d'être transporté par quelque enchantement dans la société romaine du i" siècle, je doute qu'il tienne à s'attarder longtemps devant les splendeurs du Palatin, dans les fêtes du Colisée ou môme au milieu de l'activité du port d'Ostie. Je me le figure plutôt gagnant ces tavernes voisines de la porte Portèse oii Renan nous a montré saint Paul arrivant pour la première fois dans la capitale. 11 voudrait voir tout au moins la place de ces misérables cellules, où ont demeuré les pauvres gens en qui ont été déposées, dans ces années décisives pour le monde, les semences de nos plus chères idées et de nos sentiments les meilleurs. Ces hommes, leurs idées, leurs consolations pour le présent, leurs rêves d'avenir, le monde romain ne les rejetait pas : il les ignorait; raison de plus pour que, par tous les moyens, nous en recueillions avec un soin extrême jusqu'aux moindres traces.
Malheureusement, on le comprend de reste, sur tel sujet, Pétrone est de tous les auteurs celui que nous interrogerons avec le moins de profit. Ce grand railleur de nos passions et de nos faiblesses n'était
pas homme à ménager les croyances de son temps, et môme aucune espèce de croyance. Mais jamais sa raillerie n'est aussi mordante, jamais il n'a autant de verve, que lorsqu'il s'agit de ce qu'il croit hypocrisi^ ou quand il flaire quelque superstition. Un des grands admirateurs de Pétrone, Saint-Evremond, voyait dans l'actio n môme du roman une satire de la providence et de la morale . L'auteur, dit-il, est certainement de ceux auxquels « les bonnes mœurs ont le moins d'obligation». Il n'a garde « de nous faire voir le moindre exemple de la justice divine ou humaine sur les débauchés qu'il met en scène. Tant s'en faut ; le pauvre Lichas, marchand de bonne foi, Lichas, le pieux Lichas, craignant bien les dieux ^ périt misérablement au milieu de ces corrompus qui sont conservés. Il appelle inutilement les dieux à son secours; à la honte de la providence, il paie ici pour tous les coupables ». Ceux-ci en seront quittes pour lui faire une oraison funèbre. Sa mort leur sera une occasion de placer une tirade sur la fragilité des conseils de Thomme ; et c'est tout. Par contre, « tous leurs crimes leur succèdent heureusement. Le ridicule est sév èrement pun i chez Pétron e et le
vice heureusement protégé ». Il pensait, sans doute,
1. Ai-je besoin d'avertir qu'ici Saint-Évremond exagère et qu il laisse prudemment dans l'ombre l'autre face du personnage?
lui aussi, « qu'honnête homme et bonnes mœurs ne s'accordent guère ensemble^».
Voilà un résumé fort spirituel du Satiricon. Il fallait l'esprit alerte de Saint-Evremond pour tirer ainsi du roman tout un système philosophique. Il l'en tire, il est vrai, d'autant plus facilement que, pour une bonne partie, c'est lui qui, au préalable, l'y avait mis. Avec la même méthode, on en déduirait aussi bien une doctrine contraire.
Pétrone se souciait peu de toutes ces thèses. Il se souciait moins encore des croyances nouvelles qui allaient s'emparer des âmes. Sa défiance de ce côté était extrême, et, par là môme, sans qu'il s'en doutât, nul n'a partagé plus que lui les préjugés de son temps. Il se contente d'en être l'interprète assez indifférent quant au fond. Ses personnages ont les idées, tiennent les propos qui avaient cours autour de lui. Il y avait des années et des siècles que Rome s'était habituée à entendre des invectives contre les dieux ; même il n'est rien qu'elle ait recueilli avec plus d'empressement dans les œuvres de la décadence grecque, et l'on peut dire qu'aucun peuple, dans ses moments de découragement, n'a été plus volontairement pessimiste que le peuple romain. La critique de la providence et des dieux que Saint-
Evremond a cru découvrir ici, quand elle s'y trouverait, ne devrait pas étonner : cela esl très humain et aussi très romain. Ce qui ressort du Satiricon st3 retrouverait dans toutes les peintures des sociétésanciennes, ou mieux dans toutes les peintures de la vie : parmi les personnages, les plus actifs, les plus instruits ne semblent obéir à aucune croyance ; lesautres tombent dans des superstitions d'autant plus grossières qu'il y a chez eux un défaut plus marqué d'instruction ou d'intelligence. Ici Agamemnon croit uniquement à l'éloquence payée de bons repas ; Eumolpe à la poésie ou mieux à certain genre de poésie ; Ascylte et Encolpe, tout à leurs passions, n'ont ni scrupules ni remords; ils ont troublé un sacrifice et les mystères de Priape; ce serait le* moindre de leurs soucis si, dans une ville où ils sont étrangers, la prêtresse ne menaçait d'ameuter contre eux la populace ^ Dans leurs moments de gêne, ils s'improvisent prêtres de Cybèle et se font nourrir par la grande déesse; Encolpe a dérobé, chez Lichas, le sistre et le vêtement sacré d'Isis : voilà certes des hommes que ne tourmente pas beaucoup la crainte de la divinité. Quand ils se soumettent à la prétendue expiation réglée par Quartilla, ou quand Encolpe va chercher dans la cabane délabrée d'Œnothée un
remède à son ini puissance, je doute fort qu'il y ait en eux défaillance de courage ; peut-être ont-ils simplement flairé quelque comédie à laquelle ils veulent bien se prêter et dont ils espèrent tirer bon parti.
Par contre, autour d'eux, ce n'est que pratiques superstitieuses. Pétrone laisse suffisamment entendre ce qu'elles couvrent parfois : des ardeurs de débauche chez Quartilla; Tamour de l'argent et indirectement du vin chez la vieille OEnothée. A la table de Trimalcion, même crédulité; on cite des prédictions, on raconte des histoires de sorcières et de leur maie main. Un coq malencontreux a chanté au milieu de la nuit : Trimalcion pâlit et ne se rassure que quand la bête a été apportée et qu'on l'a envoyée faire un tour de casserole ^ Les convives jurent sans cesse par leur génie ; ils invoquent avec toutes sortes de précautions et de circonlocutions celui de leur interlocuteur-; ils prendraient bien garde d'ofl*enser l'un ou l'autre en quoi que ce fût. Pour toute chose, dans leurs actes et dans leurs paroles, dès qu'il s'agit des dieux, des démons, de serments, ils sont méticuleux et circonspects. '
Ainsi fleurissent dans le milieu populaire ces superstitions qui, sous la forme d'une recrudescence de sorcellerie et de magie, vont s'imposer aux