Le manuscrit, découvert vers 1650, fut publié en
C'était le même sujet, mais avec des différences notables. Dans Pétrone, en effet, le repas, la scène, la sottise aussi de l'amphitryon et des convives, tout avait des proportions au moins décuples. Ici, il s'agissait d'un festin à six grands services [repositoria)^ avec les accessoires ordinaires: auparavant: entrées [promiilsidaria) ; à la fin : desserts [secundœ^ mensœ)^ service supplémentaire [epidipnis) et bain [balneum)\ c'était un festin qui comportait et même exagérait souvent tout l'étalage du luxe romain, et qui aboutissait à cette iin imprévue, qu'un nouveau festin dans une nouvelle salle devait faire suite au premier. Les convives du roman ne sont pas des bour-^ geois prétentieux et gauches, mais d'anciens esclaves qu'un tour de roue de la fortune a portés, du fond de leur misère, à la liberté et, pour quelques-uns, à la richesse. Dans ce milieu, les déformations deviennent énormes; énormes aussi sont les ridicules, si bien qu'entre Boileau et Pétrone il vaut mieux renoncer,, dès l'abord, même à toute idée de comparaison.
Considéré en lui-même, l'épisode fait, d'une part, revivre les habitudes et le langage des petites gens, qui ne peuvent, quoiqu'ils fassent, quitter leur naturel; en même temps, grâce à ce fait que Trimalcion et son entourage s'efforcent de singer lesgrands, nous sommes renseignés, d'une manière indirecte, mais très précise, sur la disposition des-
LE FESTIN DE TRIMA LCION 141
repas et sur le train ordinaire des maisons des riches Romains.
Voyons comment Pétrone a fait tout ensemble la parodie des uns et le portrait d es autres . Le délicat p>r pour nous sera de distinguer parmi ces ridicules l'affectation de l'usage; les inventions burlesques et prétentieuses de ce qui était admis et tenu pour nécessaire. Le cadre qui sert ici doit être exact et devait être partout le même. C'est d'après Pétrone que les manuels d'antiquités tracent les règles générales de l'étiquette d'un grand repas et l'ordre des divers services. Pour l'ensemble donc, pas de difficultés; il est vrai qu'elles ne manquent pas dès qu'on arrive au détail, oîi se confondent sans aesse l'usage et l'abus, ce qui seyait à une grande maison, et les imaginations baroques du parvenu. Ici, il conviendra d'être circonspect dans nos critiques. Telle idée, qui nous semblerait d'abord appartenir à la seconde catégorie, devra, d'après le témoignage formel de Sénèque ou d'autres, être rangée dans la première; il nous faudra même accorder à Trimalcion cet avantage, bien rare en un pareil homme, qu'il a été, en plus d'une chose, moins ridicule que nombre de ses contemporains.
On sait quel est le fond de l'épisode : Pétrone y a créé un type, moins connu peut-être dans les traits de détail, mais tout aussi réel, tout aussi vivant
que FalslafT ou Don Quichotte ^ Le maître de la maison est un ancien esclave, très riche et très sot, d'où son nom-. Pour étaler son luxe, il choisit Tune des meilleures occasions : il donne à de nombreux convives un festin à grand fracas. Nous apprenons de lui-même ^ quelle a été son histoire : venu d'Asie tout jeune [capillatiis) à Rome, il a d'abord été le mignon d'un riche Romain, et en même temps Tamant de sa femme; il a appris chez lui la pratique du calcul {ratiocinai'i didici)^ est devenu successivement l'intendant [dispensator) de son maître, puis son héritier ; enfin, il a arrondi sa fortune dans le commerce, en spéculant surtout sur le fret, sur les victuailles et sur les vins, tous ces profits étant complétés à la fin par l'usure^. C'est un protégé de Mercure [Mercurialis vir)^, bien
1. La remarque est de M. Ribbeck (plus haut, p. 77, n. 3), p. 153.
2. Exactement : Trimalchio. D'après Saint-Évremond, Voltaire et bien d'autres, j'ai conservé partout la forme francisée du nom. Les éléments du mot sont Tpi- et malchio (= àTiSri;, d'après une glose ; donc: triple sot, grossier, insupportable). M. Bttcheler croit que la dernière partie du mot est d'origine sémitique, et que son sens est : maître riche, arrogant (Friedliinder, Cena^ p. 199). — Trimalchio est premier cognomen du personnage. Son nomen : Pompeius^ est le gentilice du maître qui l'avait affranchi. Il devait sonner à merveille aux oreilles romaines et rappelait, quoique à faux, les plus glorieux souvenirs. Le second cognomen : Mœcenatianus (p. 48, 24), qui légalement ne peut signifier qu'ancien esclave de Mécène^ paraît aussi avoir été choisi à dessein : nous aurions ici quelque chose comme Venvers d'un Mécène.