CONCLUSION
Nous avons pcarcouru les principales étapes de la réputation de Pétrone en notre pays et recueilli les jugements les plus caractéristiques énoncés sur lui depuis l'antiquité jusqu'à nos jours. Combien éclate ici la diversité des opinions humaines ! Est-il en effet rien de plus varié et parfois de plus contradictoire que les hypothèses émises sur la personne, sur l'époque de l'auteur, que les appréciations formulées sur l'étendue, le mérite, la nature, la moralité même de son œuvre ? 11 n'est pas là-dessus d'avis si hasardé et si bizarre qui n'ait eu ses tenants.
Néanmoins, peu à peu, grâce aux progrès de l'esprit et de la méthode critiques, nous avons vu tomber les thèses trop évidemment fantaisistes, les interprétations ou trop naïves ou' trop ingénieuses. La question de Pétrone, encore bien complexe à l'heure présente, s'est dépouillée de toute une végétation d'erreurs et de quiproquos traditionnels.
Ainsi, la nature du Satiricon n'est plus aujourd'hui contestée. Ce n'est une satire ni contre Claude, ni contre Néron ' ; c'est, avec des parties de satire telles
1. Ce n'est qu'exceptionnellement, et d'uilleurs sans succès, que de nus jours ce genre d'interprétation est encore proposé. Ainsi.
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qu'en comporte une libre et mordante peinture de mœurs contemporaines, avec aussi des parties réalistes, avant tout un roman d'aventures et purement romanesque, écrit dans le cadre de la Ménippée. On y retrouve le caractère erotique et périégétique du roman grec, dont le Satiricon se différencie cependant essentiellement, en ce sens qu'il semble plutôt une parodie des fictions de ce genre et que le ton en est enjoué, léger et fréquemment railleur. L'œuvre est toute pénétrée do l'ironie d'un sceptique plein d'esprit qui s'amuse de ses propres inventions'.
d'après M. Ricli. Fi.sch, Trimalcliiou serait une cariralurc do Galba. [Terracina-Anxur und Kaiser Galba iin Romane des Pelranius Ai-bitcr. Bodin, 1898). L'iiypotliôse esl inadmissible.
1. Il n'entre nullement dans mon plan d'étudier ici les cjueslions qui ont iHé soulevées au sujet des rapports qui ])ouvenl exister entre le roman grec et le Saiii'icon.
Les uns ont vu dans l'œuvre do Pétrone une parodie dos romans grecs, d'autres, une parodie de l'épopée, dont le leilmotir est la colère de Priape, comme celui de VOdijssée esl la colère de Poséidon. — Cette dernière liypotlièse, où entre une large part de vérilé, omise par .M. Élimar Klel)S \Zur Composillon von Petronius Salirœ, Pliilolog. 17 (i889), p. G23, a été très ingénieusement reprise ot développée par M. J. Le Coultrc dans ses Notes sur Pétrone, Mélanges Boissier (Fontemoing, 1903, p. 325-339). Il voit, dans l'intervention de Priape, une parodie de l'intervenlion dos dieux dans la vie des liéros épiques et conclut que, si les Sutirœ sont peut-être une parodie de romans grecs perdus, en tout cas, c'est direclemeni ou indiroclemenl un persiflage de 1 habitude qu'ont les poètes de faire de la divinité la cause piemièrc de tous les événe ments.
Voir aussi l'article de M. Richard Hoinzo : Peirun und der griechische Roman (Hermès, vol. XXXIV, i8i:ii, p. 4iU si|. et le cliapilre de M. E. Tliomas [op. cit. \>. 20i), Pétrone et le roman grec.
CONX'LUSIOX. ITô
Cette ironie, où l'on croit voir enti-er un peu de dédain aristocratique, est un argument invoqué en faveur de l'attribution du Satiricon au consul Pétrone dont nous entretient Tacite. D'autres raisons encore paraissent venir à l'appui de cette identification, tirées du nom, ainsi que des mœurs, des usages, de la langue, qui concordent avec l'époque néronienne.
Les vraisemblances sont assez grandes ; mais, sur oe point, les affirmations absolues seraient téméraires et le doute subsiste.
Sur quoi on est tombé d'accord, c'est sur l'originalité et le très rare mérite de l'écrivain, comme on l'était depuis longtemps sur l'immoralité de l'œuvre.
11 faut répéter que là surtout a été l'écueil de sa renommée ^ Un roman où l'amour contre nature joue un tel rôle et s'étale si paisiblement était condamné à rester dans une demi-obscurité. A part quelques parties populaires, comme la Matrone d'Eph'èse, quelques tirades d'une doctrine très classique sur la décadence de la poésie et de l'éloquence,
1. « Malgré ces belles qualilés, la lecture de Pétrone sera toujours dangereuse, à moins qu'armé d'une solide vertu, on ne le lise comme une satyre fine et ingénieuse, où l'auteur ne décrit les vices que pour les rendre odieux. Encore y aurait-il à craindre du côté de SOS expressions trop vives et Irop frappantes contre la pudeur I). Histoire littéraire de la Frnnc> pur lus Béne'diclius, t. 1, p. 196.
OU quelques pièces de vers dont la plus longue est le poème de la Guerre civile, le Satiricon, pendant longtemps, n-'est guère sorti du cercle des érudits et des humanistes, sauf toutefois au xvii*" siècle, où la société mondaine l'a lu et goûté. La licence de l'œuvre l'a tenue à l'écart de l'enseignement. Pétrequin ' a pris la peine de dresser la -liste des recueils composés pour les classes au xvii^ et au xviii" siècles d'où elle estexclue. Il eût été plus court de signaler ceux où quelques passages choisis du Satiricon ont été introduits.
Même les admirateurs que de tout temps Pétrone a rencontrés en Fréince ont rarement déclaré et professé son culte, craignant qu'il ne parût à certains inalliable avec des mœurs pures. Toutefois, à cet égard aussi, l'opinion a insensiblement évolué, ainsi que nous l'avons indiqué déjà au commencement de cet essai. Sans passer condamnation sur l'obscénité de beaucoup de pages, on a constaté qu'il y a dans le Satiricon des parties étendues que ne gâte aucune impureté et où on peut, sans scrupule, se laisser entraîner par la verve humoristique de cet esprit si séduisant. On a reconnu que, même dans les parties où la morale ne trouve nullement son compte, le talent exquis du narrateur sait souvent, par la dis-