Cf. Piaule. Budens, III, v
Uœmones: Hui ! liomunculi, quanti estis ! ejecti ut natant.
pas quelques inexactitudes de sens et quelques à peu près qui s'y trouvent, c'est le système même adopté par M. L. Tailliade d'employer, là où rien ne les justifie, ou l'argot ou un vocabulaire archaïque. Sans doute, dans son Avis prémonitoire, il nous prévient qu'il a voulu nous donner, « libre de tous voiles et purifiée du badigeon académique, la ménippée ardente, la ropographie ingénieuse de Titus Petronius Arbiter » (p. xxx), « qu'il a cru expédient de faire à l'argot moderne les plus larges emprunts, qui, seul, renferme des équivalents topiques aux entretiens des voyous » mis en scène (p. xxviii). VA, pour notre part, nous lui reconnaissons très volontiers le droit de traduire sans périphrase la crudité des termes latins, quand elle se rencontre, et de nous donner, en puisant au besoin dans l'argot, un équivalent pittoresque du sermo plebeius que Pétrone s'est amusé à reproduire dans la conversation des affranchis, au festin de Trimalchion.
Mais, si l'argot est alors à sa place, sous certaines réserves qu'il conviendra de faire, ailleurs il détonne absolument. C'est quand il apparaît dans les parties du récit qui, chez Pétrone, sont d'un style élégant, aisé et soutenu, d'une ironie légère et fine. Introduire là des expressions basses et triviales, c'est travestir l'auteur, ce n'est plus le traduire.
Je ne saurais approuver davantage les emprunts
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trop fréquents faits à la langue de nos conteurs du XVI" siècle, de Rabelais en particulier. Ils donnent à la traduction une teinte d'archaïsme qui ne répond en rien à cette latinité si piquante, si variée, si classique encore, malgré son modernisme, du Satiricon. Xul auteur n'est moins empreint d'archaïsme. C'est un Fronton, un Aulu-Gelle, un Apulée encore qu'on aurait pu traduire en puisant dans le vocabulaire du xv*" et du xvi^ siècle.
L'usage indiscret de l'argot et des mots crus constitue parfois une véritable trahison à l'égard de Pétrone. On dirait que M. L. Tailhade prend plaisir à appuyer, là où chez son auteur il n'y a qu'une simple indication, et à substituer un terme grossier à une expression voilée ou à un sous-entendu. Sur un dessin au trait délicat il se plaît trop souvent à plaquer des couleurs criardes.
Ainsi, la suivante Chrysis (ch. 12G) répond aux galanteries d'Encolpe, déguisé en esclave : Ego, etiam si aneilla sum, nuuquam nisi in equestribus sedeo ! « Toute servante que je suis, je ne m'assieds (au théâtre, cf. ibid., ab orchestra) que sur les bancs des chevaliers. »
Tout l'esprit de cette réplique s'évanouit chez le traducteur dans une trivialité obscène ' : cf. p. 242.
1. 11 est vrai quu ce sens obscène, sedeo l'a quelquefois. Voir les exemples dans l'ierrugue (Glossarium eroliciun linguae latinae. Paris, Dondoy-Dupré, 1826). Mais Pétrone s'est servi à dessein d'un mot qui peut prêter à deux interpri'lations.
On peut voir encore, p. 155, comment M. Tailhade
traduit ces mots (ch. 81) : adulescens cujiis anni ad
tesseram venieruut.
Ch. 100, on lit : Ergo me derisit, « donc il s'est ri de moi ». Ce qui devient chez M. Tailhade, p. 192 : « Donc il s'est f..... de moi. »
Circé, demandant à Encolpe la cause de son inexplicable froideur, s'écrie (ch. 128) : « Suis-je laide? Ai-je l'haleine mauvaise? » Numquid alarum negligens sudor? — Ce dernier trait est déjà suffisamment réaliste. Il faut que le traducteur enchérisse encore (p. 146) : « Est-ce que, négligeant mes aisselles, je pue, avec la suevir, des pieds ou du gousset ? »
Quel besoin de rendre : saxis, des pierres i ch". 90) par : des pruneaux de rivière ; multo me iurpior es (ch. 10) par : tu es cent fois plus cochon que moi ; magna vociferatione (ch. 14) par : se met à piailler comme pourceau qu'on égorge ; errare (ch. 2^) par : vadrouiller; lacticulosus (ch. 57) par : petite arsouille mal torchée; habebo convicium (ch. 64) par : j'aurai une engueulade ; puer Alexandrinus (ch. 68) par : un petit vojou Alexandrin ; puella (ch. 25) par : une môme ; suhdiixistî te (ch. 10^ par : pourquoi t'esbigner ?
Wy a-t-il pas là de très fâcheuses surcharges? (^ue il. Tailhade prenne de telles libertés avec le style si pauvre du plat et maladroit interpolateur de Pétrone que fut Nodot, j'en suis beaucoup moins choqué. Et encore aurait-il agi sagement, malgré les raisons qu'il allègue dans son Avis prémonitoire, en supprimant ces piteuses additions de Nodot, que les autres
traducteurs français ont conservées. Il aurait ainsi rompu heureusement avec une tradition ridicule.
Examinons d'abord quelques-uns des termes que M. Laurent Tailhade a cru devoir puiser dans la langue de nos vieux conteurs, de Rabelais, de Bonaventure des Périers, de Béroalde de Verville, et qui se retrouvent en assez grand nombre dans les Contes drolatiques de Balzac.
Je suis encore à me demander quel avantage il peut y avoir à traduire :
Ch. 1 ■.•vulnera par : iiavrures, au lieu do : blessures.
Ch. 4 : juvenes par : les juveigneurs, au lieu de : les jeunes gens.
Ch. 18 : adjuvaturos nos par : nous adjuvcrons, au lieu de : nous seconderons
Ibid. : turpe par : turpide, au lieu de : honteux.
Ch 22 : lucernœ umore defectse par : les lampes exhaustes de liquide, au lieu de : vidt'S d'huile.
Cil. 25 : verecundissimum imerum par : gamin des plus vérécondieux.
Ch. 29 : cave canem par : Cavez au chien !
Ibid. : ad sinistram pav : à senestre.
Ch. 32 : et ne fias tantum ostende.rei divilias par : pour ostenter d'autres richesses.
Ch. 36 : leporemqiœ... pinms subornatum par : un conil empenné.
La même question se pose pour maint autre mot : fjuerdonner, idoine, portentueuses, je splendis, tristi-
monie, soève, inhiber^ coïnquiner, vulgîvague, sanctimonial, admirahunde , hnpropérer, etc., etc., qui se comprendraient seulement, je le répète, s'il y avait chez Pétrone quelque affectation d'archaïsme.
Si, d'autre part, dans certaines parties d'un caractère tout réaliste, notamment dans la conversation des affranchis, le traducteur a pu très légitimement puiser dans l'argot les mots qui lui convenaient, on peut cependant lui reprocher de n'avoir pas, même là, fait toujours un choix assez justifié.
Telle expression d'un modernisme très accusé forme avec l'expression latine un contraste qui peut paraître amusant, mais qui donne à la traduction un air de parodie. P. 11, un personnage dit : Ferme ça, as-tu fini ? {non faces ?)\ un autre, p. 81 : Il fait la bombe en son particulier (domi gaudet) .
On parle àe frusques , de 'pépettes, de galéjade, de magot. La loge de Vostiar'ms devient la loge du suisse (p. 54). On s'avachit sur un pouf {\>. 111) [m pulvino consedit]. On fait du boucan (p. 119), on palabre {]), 101) [garrimus\ \^q principium cenœ se transforme en apéritif (p. 51), cultrum (p. 104), en un eustache.
Évidemment, le traducteur sait que les petits couteaux appelés eustaches tirent leur nom d'Eustache Dubois, coutelier à Saint-Etienne. Il sait aussi que Dariolette est un personnage de VAmadis de Gaule,
ce qui ne l'empêche pas d'écrire (p. 34) : « Je suis la Dariolette » ; mais de telles fantaisies ne sont pas à leur place dans une traduction qui a la prétention d'être « un calque fidèle » .
Voici encore quelques critiques portant sur des points secondaires. Etait-il utile d'emprunter à Leconte de Lisle ce système qui consiste à reproduire dans la ti'aduction française un mot grec ou latin sous sa forme grecque ou latine ? Je continue pour ma part à être choqué par des phrases de ce genre : « immigra de VAsia dans Athenœ » (p. 3). En eûtil tant coûté de se servir de termes aussi courants que VAsie et Athènes ? ]\Iême observation à faire pour les Cœliûs, Jovis (p. 82), deux ^Hthlops (au moins faudrait-il JEtliiopes) [p. 62], etc., etc.
On s'étonne aussi que M. L. Tailhade ait purement et simplement supprimé le poème De bello civili, i[m méritait cependant les honneurs de la traduction.
Telles- sont les principales remarques critiques que m'a suggérées la lecture du Satiricon translaté en français par M. Laurent Tailhade. Mais cette traduction a aussi de grandes qualités, que je me reprocherais de ne pas signaler. Nulle part les narrations et descriptions réalistes, non plus que la conversation des affranchis, n'ont été traduites avec plus de verve, de vigueur et de relief. C'est d'une façon
souvent heureitse qtie l'argot et la langue verte ont été mis à contribution. Voyez, entre autres, par quels équivalents bien appropriés sont rendues les tirades de Séleucus, de Pliiléros, d'ÉcMon : Tarn bonus Chrysanthiis animam ehulliit... sq. (ch, 42): « Un brave type, un ami, Chrysanthus, a tourné de l'oeil... sq. ». Et paratus fuit quadrantem de stercore mordicus tollere (ch. 43) : « 11 animait mordu à même un étron pour y chercher de la monnaie. » Sedsuhol-
facio quod nohis epulum daturus est Mammœa
« ]\rais, par avance, je subodore le gueuleton que ]Mamméa veut nous donner, etc. » Je pourrais citer bien d'autres passages traduits eu une langue d'une vulgarité savoureuse qui est tout à fait celle qui convient au sujet.
J'ajouterai qu'il y a d'avitres parties du Satiricon où M. Tailhade, sans recourir à l'argot moderne, a su rendre le texte latin en un style gaillard et alerte. Un des morceaux les plus agréables de sa traduction est le conte de la Matrone d'Ephese. En divers passages aussi, mais trop rares à mon gré, il s'est avisé de l'élégance et même de la préciosité pétronienne et s'est effircé, pour la rendre, d'épu.rer son vocabulaire et d'écrire en un style plus soutenu . On notera en particulier cette préoccupation dans la description de la tempête (p. 220 sq.). Et puis, les réserves que j'ai dû faire ne m'empêcheront pas de
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dire en finissant que la traduction de M. Tailhade est très divertissante. Son Pétrone est trop fréquemmenf transposé, trop bariolé, trop haut en couleurs, trop cru, trop violent d'expression, mais c'est tout de même Pétrone. Ceux qui ne peuvent aborder le Satiricon dans le texte en trouveront ici l'image sinon toujours fidèle, au moins pittoresque et vivante. Ils y trouveront aussi, l'auteur l'a expressément voulu, l'impudicité romaine dans tout son scandale. Ce n'est rien moins qu'un Pétrone « pour dames » et un Satiricon « vérécondieux ».