‹ Pétrone en FranceChapitre 72 sur 73 · Histoire lilléraire de la France, t. I. F^ parlie · texte numérisé non relu

Histoire lilléraire de la France, t. I. F^ parlie

2. C. Peironii Ai-bitri Cena Trimai chionis, aiiglico rodditlil o( pro- (piiiio cum appendice bibliograpliica instruxil Henricus Tliurston Peck. Novi Eboraci, sumplibus et typis Uodd-Mead cl soc. 1898.

3. If Pelronius was a Roman by race, a Roman as Cicoro and Tacilus were Roman, it is slrangc indecd Ibat he liad no predecessm-s and no tme succossor, but that to seck a fllling parallcl for bis strangely lirilliant fiction we miist pa.ss ovcr llie intervening centuries and Gtid it only in our own coatury aud in the iitcrary art of modem France, fl'ock. huroduction, p. Gi.)

LEQUIVOQUE

Meibomius était un savant homme,

Nourri d'hébreu, de latin et de grec.

Vers mil sept cent il vivait à Lubeck.

Un voyageur, qui revenait de Rome,

Se présenta chez l'illustre érudit

Et lui laissa son albuin manuscrit.

Meibomius, ayant mis ses lunettes,

Y lut, relut ces paroles bien nettes :

Petronius exstat Bononin; :

Hic integer servatur hodie :

Quem vidisse testor'. — • « Quelle aventure !

« Quel réconfort pour la littérature !

« Pétrone entier! à Bologne... ô destin !

« A commenter quelle riche matière !

« Eh ! quel plaisir de le mettre en lumière !

« De l'illustrer de notes eu latin !

« Partons ; partons. » — Il se met en campagne

En peu de jouis traverse l'Allemagne

Du nord au sud, puis dans l'Etat romain

Arrive et va, son album à la main,

1. (I Pétrone se trouve à Bologne; on l'y conserve précieusemenl tout entier, j'atteste que je l'ai vu. >;

Dont il avait exprès marqué la page,

Chez un certain Bolonais, son ami,

Un médecin, le docteur Capponi.

Il lui fait voir l'intéressant passage :

« Vous comprenez pourquoi je viens ici ;

« Un pareil fait vaut bien d'être éclairci ;

« Je n'ai voulu m'en fier à personne.

« Mon cher docteur, est-il vrai qu'en effet

« Vous possédiez à Bologne un Pétrone ?

a Serait-ce point un conte qu'on m'a fait? — -

« Un conte V N'on. — Vous l'auriez V — Chose

« Pétrone entier? — Mais, je le conjecture, [sûre. —

« On le prétend. — Seriez-vous en pouvoir,

« Mon digne ami, de me le faire voir ? —

« Assurément; cela se pourra faire. —

« Mais quand, docteur? Mon juste empressement,

« Sans nul retard, voudrait se satisfaire ;

« Qui tôt oblige, oblige doublement. —

« — De tout mon cœur : tous deux, si bon vous sem-

« A l'instant même, allons le voir ensemble. » [ble.

Le bon docteur conduit notre Allemand

Sur la grand'place, et de la cathédrale

Lui fait gagner la porte latérale.

« Entrons ici; nous verrons aisément... »

Meibomius, non sans quelque surprise :

« C'est par respect, dit-il, apparemment

« Que vous gardez, ici, dans une église,

« Ce précieux, ce rare monument?

« — On a fait plus ; on l'a mis récemment

« Dans une châsse, en perles enrichie,

« De haut en bas dorée et reblanchie.

« — Dans une châsse? Ou va donc nous l'ouvrir.

« Pour voir Pétrone, et pour le parcDurir?

« Je le tiendrai, cet unique exemplaire !

« De mon bonheur quand serai-je certain?

« — Tout de ce pas, je vais, pour vous complaire,

« Mon cher ami, chercher le sacristain...

« — Le sacristain? Le bibliothécaire,

« Voulez-vous dire? — Eh! non; à quel propos?

« — Mais c'est un livre. — Eh ! non, ce sont des os,

« Le corps entier du patron de Bologne,

« De saint Pétrone, évêque en son vivant...

« — Fi donc ! docteur, s'écria le savant,

« J'ai grand besoin de voir cette charogne !

« J'ai cru trouver cet auteur élégant,

« Fin satirique, et maître en beau langage !

« Mais votre évêque ! — Un saint ! — Un ignorant ! . .

« 11 ne vaut pas les frais de mon voyage. »

AXDKIEUX.

OBSERVATIONS SUR LA TRADUCTIOX DE PETRONE PAR M. LAURENT TAILHADe'.

M. Laurent Tailhade a fait paraître en 1902 chez Fasquelle, clans la Bibliothèque Charpentier , une traduction de Pétrone annoncée depuis un certain temps déjà. Translater le Satiricon du latin en français, ce fut aussi le rêve de Baudelaire, mais il ne le réalisa pas.

Il m'a semblé intéressant de rechercher dans quelle mesure le travail de ]V[. Tailhade est conforme aux règles classiques d'une bonne traduction et mérite les éloges que lui ont décernés divers critiques, tels que M. de Boisjolin, dans la préface du livre, M. Becker dans le Petit Bleu, et ]M. F. Hérold dans le Mercure de France. J'ai donc lu attentivement la version nouvelle, en la confrontant avec l'original, et c'est le résumé de mes observations que je voudrais

1. Voir aussi l'étude de M. Q. May (Revue des éludes anciennes, oclobre-novembre 1903), où il s'est surtout attaché à discuter la méthode suivie par M. Tailhade pour la traduction des termes de la langue juridique dans le Satiricon.

présenter brièvement, en me bornant, pour chaque ordre de remarques, à quelques exemples choisis jarmi beaucoup. J'examinerai successivement ce qui a rapport à l'exactitude, puis au style de la traduction, et ferai d'abord la part de la critique.

P Exactitude de la traduction.

Le premier devoir d'un traducteur est de se procurer le meilleur texte possible de l'écrivain dont il veut être l'interprète. Or, tout porte à croire que M. Tailhade n'a pas eu entre les mains l'édition si indispensable de Buecheler et s'est contenté du texte latin de l'édition Panckoucke, qu'accompagne la traduction d'Héguin de Guérie. En tout cas, s'il s'est servi de Buecheler, on comprend mal pourquoi il a si pieusement respecté les mauvaises leçons du texte Panckoucke.

Exemples :

P. 31, ch. 1-4, il lit : contionfifi au lieu de : coctioueft. — « La populace conglomérée par nos abois », au lieu de : « les courtiers accourus aux cris ».

P. 59, ch. 32 : cervicalia minutissima, « de très petits coussins », au lieu de : munitissima (Bupchelcr), « des coussins très rembourrés ».

P. 60, ch. 33 : Dum ille omnium calculorurn agmen'iwi&v lusum consumit, « tandis qu'il raflait en se jouant tous les pions de sou adversaire », au lieu de : duui ille omnium

APPEXDICE II. 185

textorum dicta inter lusiim consumit (Buecheler), « tandis qu'il débite, en jouant, tout un répertoire de basses plaisanteries ».

P. 64, ch. 35 : De laserpïciario vino canticum extorsit, « exaltait les mérites de la sauce au via et au benjoin », au lieu de : Laserpiciario mïmo (Buecheler), « chanta eu l'estropiant un canticum du mime du Marchand de siljihmm » .

P. 76, ch. 41 : Sic nondum frigus habuimus uec me balneus calfecit, « ainsi l'on n'a pas le temps de refroidir, ni besoin d'étuve pour se réchauffer », au lieu de : Qtmundum frigus habuimus. Vix me balneus calfecit (Buecheler , « nous avons eu un joli froid. J'ai pu à peine me réchauffer au bain » .

P. 77, ch. 42 : 8ed antiquus amor carce.r est, « pour elles, un vieil amour est le plus sinistre des cachots », au lieu de : cancer est (Buecheler), « un vieil amour est un chancre (qui nous ronge) ».

P. 82, ch. 44. Texte de l'édition Panckoucke, très altéré : Itaque statim urceatim pluebat, et omnes ridehant : sic tune, nunc nunquam ; nam itbi tanquam mures, ita dii pedes lanatos habent. « Aussitôt il pleuvait à verse et le monde souriait. Ainsi faisaient nos pères, mais nous, hélas ! nous incaguons les dieux. Oubliés dans leurs temples à la façon des rats, ils ont les pieds en laine », au lieu de : Itaque statim urceatim plovebat : aut tune aut nunquam : et omnes redibant u.di tanquam mures (Buecheler) : « Aussitôt il pleuvait à seaux : alors ou jamais, et tous rentraient trempés comme des rats. »

P. 99, ch. 53 : petauristarios et coturnlces, « les acrobates et les cailles de combat », au lieu de : cornicines (Buecheler), « les sonneurs de cor ».

P. 139, ch. 73 : Et ne sic quidem putidissimam ejus eructationem licuit eiFugere, « pas moyen d'esquiver la puanteur abominable de ses rots », au lieu de : putidissimam ejus jactationem i Buecheler) , < ses insupportables hâbleries ».

P. 156, ch. 83 : Aquila ferebat sublimis deum, « ici l'aigle emportait, sublime, un dieu parmi l'azur », au lieu de : Idœum (Buecheler), « le Phrygien (Ganymède) ».

On peut conclure de ces quelques citations que le choix des leçons données par les divers textes n'a pas suffisamment préoccupé ^NI. Laurent Tailhade.

Outre les erreurs de sens dont la source est un texte défectueux, on en retrouve d'autres et en assez grand, nombre dans cette traduction : faux sens, inexactitudes, impropriétés, intentions et nuances insuffisamment saisies ou rendues. Donnons quelques exemples :

P. 8, ch. 7. Delcctata est illa urbanitate tam stulta, est ainsi traduit : Délectée par ma niaiserie et mon urbanité.

Or, urbanifas signifie ici : plaisanterie, et non : urbanité.

P. 90, ch. 46 (47, Buecheler). Scd Trimalchio, exspectatione discussa... est traduit: Mais Trimalchio, discutant notre expectative...

Le sens est : mettant tin à notre attente.

P. 91, ch. 48 (Buecheler). Et nescio quam controversiam exposuit : et d'exposer je ne sais quelle théorie.

C'est controverse qui était le terme indispensable.

P. 49, ch. 26. ... Liberœ censé : repas de mauumission. Ce n'a jamais été le sens de liber.

P. 158, ch. 132. ... Et qui offeuderuut ssepe digitos qaiequid doloris habent iu pedes deferunt : ceux-là mêmes qui se blessent aux doigts d'une main transfèrent à leurs pieds la douleur qu'ils éprouvent.

Ceci semble bien extraordinaire. M. L. Tailhade n'a pas vu que digitos signifie aussi : doigts de pied. Le sens est plus simple et plus logique :

« Et ceux qui se blessent aux doigts du pied font retomber sur leur pied lui-môme leur ressentiment (et non pas : leur douleur) ».

Je m'étonne qu'en d'autres endroits M. L. Tailhade, qui veut nous donner tout autre chose qu'un Pétrone expurgé, n'ait pas démêlé un sens obscène. C'est le cas du mot : dividere, dans la phrase du ch. 11, p. 14 : sic dividere cum fratre nolito. Dividere présente ici un jeu de mots malpropre. Il n'a pas seulement le sens de séparer (comme au ch. 80, p. 152, dans le passage où l'on a voulu voir une parodie du jugement de Salomon) ^, mais encore celui de pœdicare.

Ailleurs encore, le sel de la plaisanterie de Pétrone s'évapore dans la traduction de M. Tailhade. Il rend ainsi cette remarque de Trimalchion décrivant les bas-reliefs d'une coupe, ch. 52, p. 96 : « Les

1. Cf. R. Engelmann. Ein Neues Urteil Salomons. (Hermès, lin. 1904).

enfants morts gisent de telle sorte que tu les croirais véritables. » L'ânerie du grotesque amphitryon est dans le mot : vivere, « les enfants morts gisent de telle sorte qu'on les croirait vivants ».

Au chapitre 115, Pétrone nous montre le corps de Lichas naufragé poussé par les flots sur le rivage, et fait disserter Encolpe, à la façon de Sénèque, sur l'incertitude et la vanité des projets des hommes. Cette déclamation se termine par une sorte d'épiphonème : En homo quemadmodum natat ! Or, natare a un double sens : nager, flotter, au sens propre \ et au figuré : flotter dans ses résolutions, être indécis. Pétrone joue sur cette double signification, et on pourrait traduire à peu près ainsi ce trait ironique : « Pauvres humains ! quels êtres flottants vous faites ! » ou, en employant un synonyme : « Pauvre humanité ! quel plongeon ! »

En tout cas, il est insuffisant do traduire comme le fait M. L. Tailhade : « Voilà comment surnage l'infortuné ! »

2' St>/le de la traduction.

Cependant, à tout prendre, ce qui constitue la plus grave infidélité de cette traduction, ce ne sont

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