‹ Pétrone; l'envers de la société romaine et études diversesChapitre 51 sur 128 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Il est temps de pénétrer, grâce au Satiricon, dans la société des petites gens. Les grands historiens, s'ils ne satisfont pas notre curiosité, nous dépeignent assez bien Rome, la cour, le monde sénatorial, ceux qui étaient « de qualité », qui avaient un rang et comptaient, au commencement de l'empire. Il peut être intéressant, ne fût-ce que pour changer, de quitter pour une fois la capitale et, sous la conduite d'un guide élégant, même enticlié, à ce qu'il semble, de dandysme, d'aller faire une excursion dans le monde provincial. Nous y trouverons « des gens de rien » : c'est justement ce que nous clierchons.

Voyons comment Pétrone les a peints, surtout comment il les a fait parler. Réussir en cela est un talent qui n'a jamais été commun. Pour s'en

assurer, il suffit de compter les ouvrages et les auteurs à qui l'on accorderait sans conteste le même éloge; essayez d'en dresser la liste; vous serez étonné de leur petit nombre.

Je ne parle pas des époques classiques où le roman héroïque comprend, comme élément constitutif, des conversations de gens de cour et de naissance, tandis qu'on ne reconnaît aux autres d'autre droit que celui de se taire. Chacun sait qu'alors romans, tragédies, comédies, toutes les œuvres littéraires ont la même manière de peindre les petites gens : elles les suppriment. Les Muses des grands siècles ne connaissent que les palais; c'est beaucoup pour elles do descendre jusqu'aux princes. On groupe le reste des hommes sous quelque appellation générale : confidentes, suivantes, nourrices, gardes, ou encore sous des noms de comparses qui désignent un rôle, non des personnes : Lisette ou Toinette; Dubois ou Frontin. 11 a\ait fallu une erreur, une distraction de Perrault pour que le XVII'' siècle vît « introduire quelques sabots dans le salon classique » et cela « à l'abri du brocart des fées ' ».

Mais ne disons pas de mal de nos pères. Depuis que la démocratie est devenue la règle de la poli-

\. Arvode Barine, Revue des Deux Mondes du 1" décombrc 1800, p. 671.

tique, les auteurs ont-ils mieux connu, représenté avec plus de fidélité ce peuple pour qui l'on gouverne? De tous les essais tentés, combien ont vraiment réussi? C'est qu'il ne suffit pas, pour peindre les petites gens, d'être amer ou haineux; vulgaire et obscène; d'entasser des jurons, des proverbes, de vieux tours, force locutions d'argot, de faubourg ou de province; tout cela peut se faire sans qu'on soit entré le moins du monde dans les sentiments d'un paysan ou d'un ouvrier. Suivre les idées et les rapides mouvements do ces âmes à la fois simples et complexes; reproduire leurs discours avec leur accent, leur ton, leur désordre qui a sa logique, c'est une tout autre entreprise.

En général, les Romains n'ont pas été, à ce point de vue, beaucoup plus heureux que nous. Il faudrait faire sans doute une exception pour la comédie de Plante, où les caractères de marque : parasites, courtisanes, drilles et drôles de tout acabit, sont pleins de vie et de verve. Partout ailleurs les petites gens paraissent à peine et toujours comme plaslrons; ils n'ont droit qu'aux camouflets. On eût dit qu'il y avait là-dessus entente entre tous les écrivains, poètes et prosateurs. Les artistes anciens ont montré la môme indifférence dédaigneuse pour la vie populaire. Dans les fresques de Pompéi, il n'y a rien qui rappelle, môme de loin, les épisodes

chers à Callot et aux maîtres flamands. Les stiles ou les pinceaux les plus aventureux ne vont pas au-delà des combats de grues et de pygmées '.

Et cependant, au commencement de l'empire romain, l'attention ou la mode avait paru un moment se tourner de ce coté. Il plut alors à certains riches de se faire pauvres de loin en loin, pour un jour. Les bergeries de Trianon ne leur eussent pas suffi. Ils feignaient d'rcouter les philosophes qui assuraient que, par ce moyen, on conjurait les coups inévitables de la fortune, tcmt en s'exerçant. s'il fallait souffrir un jour, à sentir moins la souffrance ou les privations. On vit alors des nobles, adeptes plus ou moins sincères de la doctrine, s'essayer à suivre ce singulier conseil. Au fond, ils cherchèrent, j'imagine, une jouissance nouvelle en se réfugiant volontairement, pour un temps, dans la pauvreté. Plusieurs grandes maisons comptèrent des cellules de pauvres (cellœ pauperis)^, où l'on mangeait à certains jours. On devait y gagner tout au moins de l'appétit. Comme, aux Saturnales, les esclaves se déguisaient en maîtres, ces riches, à certains jours, essayaient plus ou moins gauchement d'un métier fort différent du leur. C'étaient jeux de grands et de millionnaires.

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