CHAPITRE Vl
Nous avons eu déjà plus d'une occasion de parler du festin de Trimalcion et de montrer combien nous sommes redevables au hasard qui nous a révélé le manuscrit de Trau ^. il y a un peu plus de deux siècles. Détachons cet épisode du roman pour en faire une sorte de conclusion de notre étude.
Le Repas ridicule de Boileau date de 1665. Il est à peu près certain que les seuls modèles que notre poète ait suivis pour cette satire, étaient Horace et Régnier. Par une de ces coïncidences auxquelles se plaît parfois la fortune, en même temps et presque à la mémo date -, une rencontre toute fortuite rendait au monde lettré la partie du Sati-
\. Petite ville de Dalmatie {Tragurium), sur l'Adriatique.
2. Le manuscrit, découvert vers 1630, fat publié en 16li4. - Je laisse à dessein de cùté ce qui concerne la prétendue trouvaille de Nodot (Paris, 1693), comme aussi toujtes les supercheries littéraires auxquelles Pétrone a servi de prétexte.
ricon où est décrit le festin d'un amphitryon ridicule de l'antiquité ^ C'était le même sujet, mais avec des différences notables. Dans Pétrone, en effet, le repas, la scène, la sottise aussi de l'amphitryon et des convives, tout avait des proportions au moins décuples. Ici, il s'agissait d'un festin à six grands services (repositoria) ; avec les accessoires ordinaires: auparavant: entrées (j^romulsidaria); à la fin : desserts (secundœ mensœ), service supplémentaire (epidipnis) et bain (balnewn) ; bref un festin qui comportait et même exagérait souvent tout l'étalage du luxe romain, et qui aboutissait à cette fin imprévue, qu'un nouveau repas aussi copieux, aussi magnifique, dans une nouvelle salle, devait faire suite au premier. Les convives du roman ne sont pas des bourgeois prétentieux et gauches, mais d'anciens esclaves qu'un tour de roue de la fortune a portés, du fond de leur misère, à la liberté et, pour quel(jues-uns, à la richesse. Dans ce milieu, les déformations deviennent énormes ; énormes aussi sont les ridicules, si bien qu'entre Boileau et Pétrone, il vaut mieux renoncer, dès l'abord, même à toute idée de comparaison.
Considéré en lui-même, l'épisode fait, d'une part,
1. Plutarquc {Démélrius, xxvii) raconte que Lamia, la maîtresse de Démétrius, donna elle aussi un festin magnifique dont un disciple de Théophraste, Lyncée de Samos avait laissé une description détaillée.
LE FESTIN DE TIlIMALGION 139
revivre les habitudes et le langage des petites gens qui ne peuvent, quoi qu'ils fassent, quitter leur nalurel; en même temps, grâce à ce fait que Trimalcion et son entourage s'ellorcent de singer les grands, nous sommes renseignés, d'une manière indirecte, mais très précise, sur la disposition des repas et sur le train ordinaire des maisons des riches Romains.
Voyons comment Pétrone a fait tout ensemble la parodie des uns et le portrait des autres. Le délicat pour nous sera de distinguer parmi ces ridicules l'afreclaiion de l'usage; les inventions burlesques et prétentieuses de ce qui était admis et tenu pour nécessaire. Le cadre qui sert ici, parait être exact et devait être partout le même. C'est d'après Pétrone que les manuels d"anti(juités tracent les règles générales de l'étiquette d'un grand repas et l'ordre des divers services. Pour l'ensemble donc, pas de difficultés; il est vrai qu'elles ne manquent pas dès qu'on arrive au détail, où se confondent sans cesse l'usage et l'abus, ce qui seyait à une grande maison, et les imaginations baroques du parvenu. Ici, il conviendra d'être circonspect dans nos critiques. Telle idée, qui nous semblerait d'abord appartenir à la seconde catégorie, devra, d'après le témoignage formel de Sénèque o.u d'autres, être rangée dans la première; il nous faudra même ac-
corder à Trimalcion cet avantage, bien rare on un pareil homme, qu'il a été, en plus d'une chose, moins ridicule que nombre de ses contemporains.
On sait quel est le fond de l'épisode : Pétrone y a créé un type, moins connu peut-être dans les traits de détail, mais tout aussi réel, tout aussi vivant que Falstalf ou Don Quichotte '. Le maître de la maison est un ancien esclave, très riche et très sot, d'où son nom -. Pour étaler son luxe, il choisit l'une des meilleures occasions : il donne à de nombreux convives un festin à grand fracas. Nous apprenons de lui-môme ^ quelle a été son histoire : venu d'Asie tout jeune (capillatus) à Rome, il a d'abord été le mignon d'un riche Romain, et en môme temps l'amant de sa femme; il a appris chez lui la pratique du calcul {radocinari diclici), est devenu successi-
i. La remarque est de M. Rihljeck (pins haut, p. 74, note 4),
2, Exactement : Trimalchio. D'après Saint-Évrcmond, Voltaire et bien d'autres, j'ai conservé partout la forme francisée du nom. Les éléments du mot sont Tpt- et malchio (zr àTi8r|i;, d'après une glose ; donc : triple sot, grossier, insupportable) — M. Biicheler croit que la dernière partie du mot est d'origine séinitique, et que son sens est : maître riche, arrogant (Friedliinder, Cena, p. 199). — Trimalchio est le premier cof/numeji du i)ersonnage. Son nomen : Pompeius, est le gentilice du maître cpii l'avait affranchi. Il devait sonner à merveille aux oreilles romai nés et rappelait, quoique à faux, les plus glorieux souvenirs. Le second cof/nomen : Ma-cenalianus (p. 48, 24), qui légalement ne peut signifier qu.'annien esclave de Mécène, parait aussi avoir été choisi à dessein : nous aurions ici quelque chose comme un nouveau Mécène.