Boissier, Promenades archéoL, p
2i Sénèque, Qiiéest. nat., III, xvii, 2 et suivants.
LE FESriN DE TRIMALCIOX 147
La sottise de Trirnalcion apparaît surtout dans les inventions puériles dont il rég'ale ses convives. Ce sont des surprises \ en général grossières, parfois stupides. Encolpe, en ouvrant un œuf, s'effraye d'abord de trouver un poussin : le blanc était de farine; l'oiseau, un excellent becfigue. Deux esclaves, tenant des amphores, entrent dans la sallo en se battant: les coups de bâton brisent les amphores : il en tombe des huîtres qu'on distribue. Un service est fait d'un porc blanc cuit, préparé, étalé. On commençait à le découper quand, à l'aspect des intestins, il semble que le porc nait pas été vidé. On appelle le cuisinier, qui feint un oubli. Colère apparente du maître; scène palliéti(jue : l'esclave est déjà entre les bourreaux prêts à frapper : on regarde de plus près : c'étaient des cervelas et des boudins. (>u encore on sert un énorme sanglier: de ses défenses pendent deux corbeilles remplies de figues de toute sorle; tout autour, des marcassins en pâtisserie imitent les petits allaités par la mère. Un coup de^ couteau dans le ventre, vivement donné, en fait sortir des grives qui s'envolent, sont reprises au filet et distribuées, comme cadeaux, aux convives.
D'ordinaire, avant chaque service, un noniencu-
1. Elles sont dosignées ici par les mots methodium ou automatum.
lator * fait une annonce: il ne faut pas qu'aucun des convives puisse ignorer l'âge et la qualité de l'animal ou des animaux offerts à son appétit. A son défaut, et ceci sera l'ordinaire, le maître lui-même, dans des boniments caractéristiques et qui ne sont pas nouveaux, fera valoir le mérite de chaque mets et l'art avec lequel il est servi. Ses discours servent de menu et sont morceaux de choix. Ils sont dignes du festin, de l'amphitryon et des convives! Les belles imaginations dont nous venons de donner des exemples, soulevaient autour de Trimalcion des cris et des applaudissements. Il est probable que, là et ailleurs, elles causaient un plaisir réel à plus d'un convive. Les autres feignaient ou devaient feindre l'admiration quand ils auraient eu la nausée. Et celle-ci ne pouvait tarder: car de ces effets répétés le résultat le plus certain était sans doute de détruire cela même qu'on voulait faire naître : après une ou deux expériences, il n'y avait plus, il no pouvait plus y avoir de surprise. Encofpe ne manque pas de nous en avertir. A un moment, ïrimalcion avait voulu prévenir ses convives qu'ils ne devaient pas se déclarer trop facilement satisfaits : « Sïc notas Uliœes! » s'écriait-il avec emphase '-. Ici le mot se
vérifie, mais en se retournant contre lui. On connaît si bien l'amphitryon qu'on ne croit plus qu'à ce qui est indubitablement extraordinaire et nouveau; la simple réalité ne paraît plus vraisemblable, ni même possible; chacun se défie de l'apparence et s'attend sans cesse à quelque merveille; Encolpe, qui a été ou qui a feint d'être dupe, n'entend plus s'y laisser prendre '.
Grâce d'ailleurs au caractère de l'amphitryon, on aboutit vite au baroque ou au grotesque. La distribution de présents {apoplioreta), sorte de tombola ancienne, où les convives gagnent ici tout autre chose que ce que promettait l'énoncé des lots^, est tout à fait dans ce goût. C'est aussi une idée digne do ïrimalcion d'offrir un plat où les aliments les plus divers d'apparence, oie, volailles, poissons, oiseaux, soient tout faits de chair de porc ^
Avec les légions d'esclaves des grandes maisons, si nombreux que le maître ne les connaissait pas et que souvent ils n'avaient jamais vu leur maître \ il n'y aurait eu que désordre et confusion dans le service si l'on ne s'était avisé de ce que
1. P. 36, 3 : « Aussi je me mots :\ regarder ilaustouto la salle, pour voir si, d'un mur, il ne sortirait pas quelque surprise • ; « Ilaquo totum circumspicerc tricliniam cœpi ne per parietein automatutn allquod exiret. »
2. Chap. Lvi, p. 31, IG et suiv. Cf. ici plus haut, p. l:'.'.», notes 3 et 4.