‹ PetropolisChapitre 2 sur 7 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

« Monsieur, dit le garçon du bord, en frappant à la porte de la cabine, nous sommes en vue de la baie. »

Henri descendit, dans un sursaut, de sa couchette aérienne, si brusquement, que son compagnon de voyage, placé au-dessous de lui dans l'un des tiroirs de commode qui servent de lit à bord des transatlantiques, interrompit son ronflement sonore, et se dressa sur son séant.

« Quoi!... Qu'arrive-t-il?... Nous sombrons !... »

Henri, la face collée au hublot, voguait en plein ciel, dans l'immensité bleue.

Mais rhelice bourdonnait à l'arrière, et les vagues cinglaient la carène.

Il s'orienta : « Bâbord... tribord... la terre est de l'autre côté. »

Après une toilette sommaire, il se faufila sur le pont, humide du lessivage journalier, parmi les marins attentifs aux coups de sifflets du contremaître.

La mer, où folâtraient de petites lames, papillotait sous l'irradiation du soleil, dont les rayons obliques couraient sur Tonde comme une averse chassée par le vent. A travers cette pluie de lumière, la côte apparais-

sait tout imprégnée de couleurs, dans une enceinte de roches abruptes rongées par les siècles, minées de crevasses, effrangées de lézardes, festonnées à leurs crêtes d'une végétation puissante donnant Timpression lointaine d'un lierre vivace et géant. Le sable du rivage rutilait au-dessous comme un trésor protégé par une haute muraille, et le déploiement cyclopéen coupait la circonférence océanique de gauche à droite, d'horizon à horizon, avec des envolées de granit vers l'azur.

Dans une échancrure étroite, un panorama s'élargissait à l'approche du navire; Rio flambait dans l'embrasement du soleil comme une cité biblique sous une avalanche de feu.

— Bonjour, Monsieur de Palan.

— Bonjour, Messieurs, dit Henri en serrant les mains qu'on lui tendait.

Goldenberg, fouinard, d'une pâleur molle, boursouflé, cheveux rares, front bombé, yeux ronds rapetisses derrière ses lunettes de myope, se remit à écouter la harangue que Darnet adressait maintenant à leur compagnon de route.

Darnet, frelon, voltigeait sur tous les sujets. Depuis le commencement du voyage, il racontait ses histoires à qui les voulait entendre, drôle parfois, souvent obsédant par le llux de ses gestes et de ses paroles.

A pleines mains, à pleins bras, il prenait possession de la côte, des montagnes, du continent.

« Les bois, on les exploitera; les pierres, on en édifiera des maisons pour des milliers et des milliers de colons. Le sable servira de mortier... d'ailleurs, il contient peut-être de l'or ou de l'iridium. Qu'en dites-vous? c'est trouvé, ça... Les grandes choses que nous allons faire dans cette vieille Amérique qui ne s'en doute pas ! . . . »

Goldenberg, sans enthousiasme, consultait sa montre, calculait l'heure probable du débarquement. Aurait-il le temps de retirer ses marchandises de la douane? Seraitil rébarbatif ou coulant, le douanier qu'il affronterait sous le hangar où les malles nickelées côtoient le bahut râpé de l'émigrant? Trouverait-il le grand maigre à figure d'oiseau triste, qui met tout en désordre et farfouille jusque dans les recoins, ou le gros réjoui que le moindre jupon émoustille, et que distrait de sa besogne le trottinement des modistes parisiennes revenues de leur tournée d'achat?

11 palpait d'une main furtive la profondeur de ses poches, la doublure de ses vêtements, les replis mystérieux où dormaient, invisibles aux regards indiscrets du fisc, émeraudes et rubis, brillants et saphirs. Parfois même, il frappait le pont de sa bottine, pour s'assurer que le talon creux, bourré de perles, n'allait pas céder tout à coup sous le poids de son corps.

M En Belgique, continuait Darnet, je me suis abouché avec le Syndicat du Congo... colossal! mes amis; le roi en est le principal actionnaire. En voilà un qui sait vivre, et qui n'use pas le velours du trône à trop s'asseoir dessus. Y a-t-il une première à Paris, il y court; un grand prix, on l'y trouve; de petites femmes à lutiner, il s'y délecte; et il est à mourir, dans son perpétuel incognito, lui qu'on reconnaît à dix lieues, avec sa taille de sapeur et sa barbe de Neptune. Où en étais-je!... Ah 1 oui... le Syndicat; on m'a répondu : « Envoyez- « nous des affaires. » — A Londres, j'ai vu les premiers banquiers de la Cité : « Envoyez-nous des affaires, des « contrats d'émigration, des options de mines, des con- « cessions avec garantie d'intérêt. » De l'argent, en Europe, il y en a comme ça! Dites donc, monsieur de Palan, je pourrais m'entendre avec votre oncle; bonne

aubaine pour lui, un gaillard comme moi, qui arrive avec ce crédit-là dans la main ! Tiens ! voici votre ministre, Goldenberg. »

Le baron von Teûtel s'avançait, souriant, et roulait des yeux de la nuance même du ciel tropical. Haut en couleur, couturé d'une discrète balafre, souvenir des temps héroïques de l'Université, il s'enfermait dans les gestes étriqués du diplomate, allongeait des phrases mielleuses, à la fois digne et conciliant, comme il convenait à un représentant de Sa Majesté Germanique. On montrerait les dents plus tard, en temps opportun; pour le moment, l'avant-garde de l'armée pacifique arrivait d'Allemagne par petites fournées, s'établissait dans les régions riches et tempérées du Brésil, y fondait ses écoles et ses comptoirs, érigeait ses temples, et entonnait ses chorals, le dimanche, dans les brasseries où moussait la bière pâle devant les portraits des trois empereurs. A certaines époques, le ministre laissait l'étiquette, comme un vêtement de luxe, dans l'armoire de la chancellerie, chaussait de longues bottes, et parcourait les hauls plateaux, de colonie en colonie, à l'amble d'un cheval berceur, pour s'enquérir des nécessités locales et réveiller l'écho des « Hoch! » à la santé du souverain. Il portait en mémoire de ces excursions, un chapeau de forme rustique qui jurait sur sa jaquette et sa cravate de couleur ofîuscante. Ce couvre-chef, qu'il arborait en tenue négligée, le posait en original dans les coteries diplomatiques. Lui-même se piquait d'être artiste et sentimental à ses heures, et remémorait les années de jeunesse, où il chantait des lieds romantiques devant des piles de feutre et un hanap.

« Eh bien, monsieur de Palan, que dites-vous du paysage? »

Henri, accablé par la splendeur du spectacle, esquissa

son admiration dans un geste, tandis que Goldenberg, résigné, murmurait :

« C'est la douzième fois que je fais le voyage. »

« Guanabara », la baie de Rio : — Les voyageurs qui ont contemplé les eaux paisibles de Sydney, les cerisiers en fleurs de Yokohama, et la plage embrasée de San- Francisco, rafraîchie parles eaux douces du Sacramento, où semblent scintiller toutes les paillettes d'or charriées des hauteurs de la Sierra Nevada ; ceux qui révèrent sur les terrasses voluptueuses du Bosphore, ou devant les massifs fleuris d'Ischia et de Procida, dans la langueur des après-midi de Naples; ceux-là hésitent à proclamer laquelle d'entre vous est la plus belle, rades merveilleuses où s'apaise le courroux des mers.

Le navire franchissait la barre; le tumulte de l'Océan se mourait dans un frémissement suprême de la houle ; les flots paresseux s'éveillaient dans le golfe, en un clapotis léger d'onde apprivoisée au long contact de l'homme.

A gauche, le « Pain de sucre » reflétait son cône solitaire ; à droite, des canons dormaient sur les glacis d'une forteresse, comme de gros lézards sur un mur. En face, un autre fort s'enfonçait dans un cadre vert de bois touffus. Et partout des œuvres guerrières donnaient à la baie un aspect martial.

« Quelle est cette citadelle ?

— Santa Cruz.

— Et cette autre?

— Saint-Jean.

— Ne trouvez-vous pas, dit le ministre, qu'il y a dans ces dénominations une assez douce ironie? Combien est détourné de sa signification primitive l'Evangile de la douceur et de la pitié, pour que l'on puisse, sans une absurdité flagrante, donner, à un rempart de destruction, le

nom du pieux évangéliste qui, dans sa vieillesse infirme et radoteuse, répétait au prêche ce refrain de tendresse et de pardon : « Mes chers petits, aimez-vous les uns les

autres. »

« Enfin, voici la Santé, interrompit Goldenberg. »

Une petite chaloupe, portant des gens en uniforme, accourait, hâtive, des quais lointains.

« Pas de malades à bord ? »

La police sanitaire s'attardait aux documents, fouillait dans les registres, donnait enfin la libre pratique.

Le véhicule massif s'ébranla dans un bruit de chaînes, avec des mugissements dissonants. Et il évoluait gauchement dans la vaste rade, comme s'il eût fallu à sa vitesse l'infini dans la profondeur et dans l'étendue.

Parmi le brasillement des flots, que des bandes de sardines accentuaient du reflet de leurs écailles métalliques, des îles surgissaient, grandes ou petites, simples assemblages de roches à demi submergées, ou couvertes d'iiabitations et de palmiers.

Une muraille rocheuse rétrécissait d'abord l'horizon. A la longue, on distinguaitmieuxles montagnes, qui se succédaient jusqu'au centre du continent immense, en élargissant le panorama de tout le mystère de leur progression.

Çà et là, des blocs cahotiques déployaient encore de la grâce dans l'énormité même : les uns filaient comme des fusées, d'autres s'élevaient comme des tours, certains bombaient, en forme de bastions. Posé sur une large assise boisée, le « Corcovado», le « Bossu » poussait vers les nuées sa flèche de cathédrale ; par derrière, il montrait sa bosse, une rotondité verte de forêts. La « Gavea » planait très loin, au dernier plan, avec une majesté d'apothéose, dans son aridité sereine. Son as-

pect monumental était celui d'un mausolée taillé par des cyclopes, pour la dépouille d'un Titan. La « Tijuca », déboisée au sommet, se noyait en des nuances indistinctes, qui laissaient sur la rétine comme une impression de gaîté. Une gaze impalpable, aux tons bleutés, enveloppait la Serra do Mar et ses contreforts, et sur la culminance de la chaîne des Orgues, un somptueux concert de teintes vibrait parmi le jeu des anches basaltiques qui lui ont valu son nom.

Des splendeurs lointaines et géantes du panorama circulaire, le regard inassouvi se reportait sur les objets plus proches, et s'attardait aux détails, aux monticules isolés, aux mamelons agrestes, à la multitude des points de vue. Botafogo, coin bleu d'ondes languissantes, baie dans la baie, s'arrondissait au pied des palais et des villas; et la forteresse de Villegaignon évoquait la figure tapageuse du grand maître de l'ordre de Malte, qui s'en empara naguère et rançonna Rio.

Sur la plage occidentale du golfe, Nictheroy, cité tranquille, maisons basses, rues tristes sous l'ombrage des flamboyants aux fleurs sanglantes, aux feuilles semblables à celles des acacias, s'étendait jusqu'à la campagne couverte de ronces et de chiendents qui tirent leur maigre substance des sables brûlants. Mais en face du site hautain de Boa-Viagem, on a tout à coup l'impression d'un paysage alpestre, d'un lac somnolent sous la garde d'un château médiéval. Le château existe, haut perché sur un rocher solitaire. A ses pieds, les roches célèbres d'icarahy, martelées par le battement continu des vagues, figurent, sous un certain angle, un monstre couché, noirâtre et velu. Des plantes grasses, qui rongent à même le granit, forment une crinière verdâtre et enchevêtrée. Du côté opposé, le spectacle change ; les herbes saxatiles deviennent le casque et le collier d'un

chef indien, d'un géant hirsute roi d'une île sauvage, d'un manitou dominateur des ondes.

Le ministre complaisant, s'attardait à ces détails : « Ce dôme arrondi au-dessus de cette muraille grise, c'est la cathédrale; cette église si blanche parmi la véj^étation de ce monticule, c'est la Gloria; et la douane occupe ces bâtiments rouges, sur les quais. »

A mesure que le navire s'avançait vers la bouée d'ancrage, la ville multicolore venait au-devant des voyageurs, descendait des monts et des collines, comme une théorie antique, parée de couleurs polychromes, courant à la rencontre d'un vainqueur. Elle agitait sur les sommets, dans un hosanna de lumière, les branches triomphales des palmiers. Ses nuances dansaient au rythme de la brise, dans la joyeuse clarté de la jeune matinée. Elle chantait la beauté des midis rayonnants, et la gloire féconde et dévorante du soleil.

Les notabilités, d'aspect sévère, monuments lourds d'époques révolues, attendaient sur la plage, imposants et hospitaliers.

Autour du bateau, dont l'ancre venait de s'enfoncer dans le sable, des chaloupes sifflaient désespérément, poussant des jets de vapeur, et luttant à qui aborderait la première ; et des visages se tendaient vers le pont encombré de passagers, cherchant à reconnaître un visage ami. On agitait des mouchoirs, les baisers volaient (les mains d'enfants; des gens s'impatientaient de ne pouvoir embarquer plus vite, et se résignaient enfin à attendre. La procession des visiteurs escaladait l'escalier du bord, ajouré sur les Ilots. Et parmi les embrassades, les rires et les larmes, retentissaient les grincements des poulies, le choc des malles, et les jurons des quartiers-maîtres.

Henri, le cœur serré, accompagnait du regard la venue

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des nefs fumeuses, et ressentait une désillusion chaque fois qu'une physionomie inconnue apparaissait à la proue. On l'attendait cependant; pourquoi ne venait-on pas à sa rencontre ? Il regarda sa montre : sept heures à peine; il se rassura. Le mouvement de la baie, observé du haut du transatlantique, le captiva de nouveau.

Les tantales au vol triangulaire, les voraces frégates, les pétrels grinçants, les mouettes floconneuses, croisaient leurs évolutions au-dessus des marsouins cabrioleurs; et des raies géantes jaillies hors de l'eau, retombaient à plat comme un plongeur inhabile. Les felouques luttant contre la marée dansaient dans le remous des embarcations à vapeur ; et le va-et-vient des remorqueurs et des gabares, autour des navires de haut tonnage, donnait l'idée d'oiseaux apocalyptiques entourés de leurs petits.

A travers sa lorgnette, il scrutait les méandres de la ville exotique où il allait vivre, et dont la vision agitait son âme du frisson de l'inconnu. Mais il se rasséréna vite; et dans la belle confiance de sa jeunesse, il envoya vers la ville un salut d'ami.

Il se retourna au bruit de pas rapides ; l'oncle Lendit tendait sa poitrine d'athlète, en criant d'une voix de stentor:

« Viens dans mes bras, Fiston! »

Sur le quai de débarquement, en face du vieux marché souillé par le trafic matinal, Henri s'intéressait au va-et-vient des chalands, à Tamoncellement de fruits des tropiques, aux interpellations prononcées dans une langue âpre et nasale.

Toute une population bigarrée s'agitait sur la place encombrée de victuailles : nègres aux tignasses poussiéreuses; mulâtres au teint brouillé; charretiers portugais, bombant leur torse sous la chemise en flanelle de couleur. Des ruelles s'ouvraient entre les maisons basses, aux tuiles roussies sur les toits arqués par les ans, et donnaient l'idée d'une cité bâtie à une époque très lointaine, par des gens peu soucieux du confort; puis, sur une voie plus large, des restaurants, des cafés, des boutiques de changeurs, des entrepôts aux profondeurs obscures, annonçaient un quartier commerçant ; les femmes y étaient rares, les hommes marchaient vite, en s'épongeant sous la forte chaleur.

« i^assons à l'ombre, dit l'oncle Louis ».

Hâtif, il regardait sa montre, puis indiquait d'un geste un monument au voyageur curieux.

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« Voici THôtel des Postes; ça, c'est la Bourse. »

Et le jeune homme se retournait pour mieux observer le lourd édifice qui semblait reposer tout entier sur deux énormes cariatides tordues dans Teffort.

De nouveau, ils tournèrent dans une rue étroite, et l'oncle prenant les devants, gravit l'escalier du bureau.

Henri le trouva déjà devant sa table, à déchirer des enveloppes, et à lire hâtivement les télégrammes. Une dizaine de courtiers attendaient à la file. Sur un signe d'appel, l'un d'eux, sans prendre le temps de s'asseoir, lui parla bas, en se penchant. Le banquier secoua la tête négativement, sans prononcer une parole ; le visiteur céda sa place à un autre, tandis que l'oncle bourru appelait : <t Monsieur Pianotier! ».

Un vieil homme, courbé, l'air classique du comptable, se leva de sa chaise haute, et s'approcha de la table du patron.

Mais celui-ci ne prit point garde à sa présence ; engagé dans une discussion avec un autre remisier, il alignait des chiffres, consultait un barème de change, finit par donner un ordre.

Et les coulissiers se succédèrent, emportant pour la plupart des refus. Levieil homme, appuyé sur la table, attendait toujours patiemment.

<( Ah ça ! M. Pianotier, cria tout à coup l'oncle d'une voix furibonde, pourquoi cette réclamation que je reçois du Havre à propos du dernier bordereau? Voyez cela, et dites-moi ce qu'il en est. »

Henri attendait sur un sopha, un peu interloqué par la brusquerie de l'oncle qui l'oubliait. Dans l'entrebâillement d'une porte, il apercevait une grande salle, où la lumière d'un vasistas tombait, en se tamisant, à travers un rideau de toile écrue, sur une longue table de sapin. Des échantillons de café s'y étalaient à la file sur des

carrés de papier bleu, ou dans des boîles de fer-blanc dont l'étiquette portait le nom du destinataire et du navire chariré de lacaro^aison. Troisindividus examinaient les fèves, les flairaient, les faisaient tomber de haut en pluie battante, et les classaient par qualités et par nuances, d'après les numéros et les types ofticiels des bourses de New-York et du Havre. Une odeur vanillée s'exhalait des graines dans la torpeur d'étuve du hall. Les employés, en manche de chemise, délivrés du faux-col et des manchettes, interrompaient à chaque instant leur travail pour s'éponger et souffler. Oh ! cette chaleur moite des tropiques !... Dans les recoins du bureau, assombri par des stores, nu, sans un tapis, sans une tenlure, des araignées enchevêtraient paisiblement leurs réseaux, tandis que l'oncle, les sourcils froncés, l'air rogue, recevait les courtiers, criait des ordres, et interpellait monsieur Pianotier.

Un répit se produisit enfin ; l'oncle s'approcha du jeune homme, et le serra de nouveau dans ses bras, comme au moment de leur première entrevue. Un franc sourire adoucissait l'expression énergique de ses traits. D'une voix affable il appela le comptable :

« Mon bon Pianotier, je vous présente mon neveu : mon fils, s'il veut l'être, maintenant que j'ai perdu mon unique enfant. »

Sa voix tremblait en disant ces mots ; il continua :

« Henri, je te présente M. Pianotier, mon comptable, fondé de pouvoirs et intéressé de la maison : un ami de vingt ans ; j'apprécie ses qualités, il connaît mes faiblesses; aussi nous entendons-nous bien. Regarde : voici la section de banque ; et dans le fond, celle d'échantillonnage du café ; nos entrepôts sont dans un autre quartier ; en bas, nous faisons l'importation et la commission. Tu te mettras au courant plus tard. Pour le

moment, tu dois avoiV faim ; on nous laissera déjeuner, je Fespère. »

Un nouveau courtier apparut; Toncle congédia sèchement l'importun, et emmena Henri, tout en continuant à faire Féloge du comptable :

« Un type, ce Pianotier : excellent employé, pas am bitieux, sans grandes visées, mais si méticuleux, si dé voué, une vraie machine à obéir. Je lui ai offert de l'associer, il n'a pas voulu. Les responsabilités l'effraient ; il est riche, du reste ; il possède une demi-douzaine d'immeubles au soleil, sans compter l'argent qu'il conserve en compte courant dans la maison : mais il ne veut pas rester sans rien faire, et combien je l'approuve ! c'est si amusant le travail ! »

L'oncle ouvrit la porte d'un restaurant et la referma aussitôt :

— 11 y a trop de gens connus, ici; cherchons un coin où nous soyons en tête à tête. »

Assis à l'embrasure d'une fenêtre, dans un hôtel discret de la rue d'Ouvidor, en face d'une table ornée d'une touffe de céleris en guise de fleurs, l'oncle tendit la carte à Henri.

« Choisis ce que tu voudras ; le menu est en français, ou plutôt en charabia ; tâche de comprendre. »

Les mets classiques ne tentaient pas le voyageur; mais les huîtres frites, les crevettes aux choux palmistes, la viande sèche confectionnée avec des haricots noirs, et qu'on nomme feijoada, émoustillaient son appétit, et il contemplait dans le seau de nickel à rafraîchir les bouteilles, des morceaux de glace qui s'allumaient de nuances irisées, et projetaient des rayons sans chaleur de leurs facettes diamantines.

« Ca n'est pas le Café Anglais, ici, dit l'oncle ; on n'y mange pas mal cependant. De Paris à Rio, il y a un

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joli saut, hein ? Tu vas te trouver dépaysé, les premiers temps ; et puis tu t'accoutumeras. Si tu restes dix ans ici, tu deviendras Brésilien comme je le suis devenu. Tout de même, il est bon d'avoir un de ces oncles d'Amérique, dont l'espèce tend à se perdre, quand on est, comme toi, homme à coups de tête ; car tu en es au deuxième, à ma connaissance.

— Au deuxième! protesta Henri.

— Mais oui. D'abord, contre l'opinion de ton père, tu as voulu à toute force devenir peintre ; or quand on est comme toi, fils d'un notable magistrat et qu'on a une carrière largement ouverte devant soi, on entre à l'Ecole de Droit et non aux Beaux-Arts, quitte à faire delà peinture à temps perdu si le cœur vous en dit. Ensuite tu as jeté le manche après le pinceau, parce que ta première œuvre n'a obtenu qu'un succès d'estime au Salon. Qu'attendais-tu de plus ? Ah çà ! t'imaginais-tu grimper d'un coup au-dessus des Gervex, des Duez et des Ilenner ?

— A quoi bon discuter ? oncle Louis, si je vous expliquais les motifs de ma conduite, vous ne me comprendriez point. Mais je ne croyais point qu'un négociant aussi positif que vous l'êtes en affaires, pût me blâmer d'avoir lâché la peinture.

— Pourquoi ? aujourd'hui, les arts enrichissent aussi bien que n'importe quelle profession; tu pouvais devenir un bon peintre, et tu seras peut-être un fichu négociant. Enfin, près de ton vieil oncle, il n'y aura que demi-mal ; va ! lu n'auras qu'à marcher sur mes traces et à te laisser vivre.»

Il s'attendrissait en disant ces paroles, l'oncle sec et bourru, qui congédiait si brusquement les gens un moment auparavant.

Fils du général Lendit, soldat de fortune du premier Empire, il descendait bien physiquement de ces héros

d'épopée sortis des rangs du peuple, rudes et généreux, belliqueux comme des centaures et chevaleresques comme des croisés. Large d'épaule et de haute prestance, il demeurait superbe malgré ses cinquante-huit ans et ses cheveux grisonnant sur son front coupé entre les sourcils par la ride profonde des lutteurs.

— Vois-tu, mon cher, continua-t-il, mets-toi bien dans la tête qu'on ne réussit guère que par le travail et Tesprit de suite. S'il y a des exceptions, elles confirment la règle. Certains audacieux s'enrichissent en un tour de main, mais pour un qui a cette chance, quatre-vingt dix-neuf font une mauvaise cabriole et se cassent les reins . D'autres, souples d'échiné, triomphent par le savoir-faire. C'est le petit nombre. Les autres gravissent lentement la côte raide et rocailleuse. On est distancé si l'on s'arrête ; si l'on va tri^p vite, on s'essouftle et on crève. Je ne sais quel éducateur disait : « Le monde appartient aux hommes qui se lèvent tôt. » Il raisonnait juste ; commencer sa vie de bonne heure, sa journée do grand matin, c'est une force. Tu connais mon histoire r à vingt-six ans, après avoir couru le monde comme officier de marine, le hasard d'une escale me fît connaîtreta tante. Pour l'emmener en Europe après notre mariage, il fallait la séparer de son père. Je quittai la marine, et j'entrai dans la maison, qui végétait alors tant bien que mal. Je fis mon stage, prudemment, jusqu'au jour où je me sentisrompu aux affaires. Alors, je m'aventurai. Ah î j'ai connu les déboires; crois-tu que du premier coup j'aie décroché la timbale? ce serait trop commode. Je ne me décourageais pas ; une bonne aiTaire devenait médiocre ou mauvaise : tant pis, je passais outre ; je voulais vaincre, et j'ai vaincu. Voilà comment on arrive, mon petit. En attendant, déguste-moi ce darei-ciij) qui est un mélange savoureux de saulerne, de citron, de

jus d'orange, de curaçao et de glace pilée. Puisque tu as étudié la mythologie aux Beaux-Arts, tu me diras si cette boisson n'est pas précisément celle dont Ganymède emplissait la coupe des dieux aux jours de grande chaleur. »

Quand ils se levèrent de table, Toncle prit le bras

d'Henri.

« Accompagne-moi jusqu'au bureau, fiston, et puis tu t'en iras courir la ville. On s'occupera de tes bagages ; repose-toi de la traversée, un mois, deux mois : tant que tu voudras. Pas besoin de te fatiguer ; la maison est solide ; ton vieil oncle y veille. As-tu de l'argent ? on t'en donnera à la caisse. Que ferions-nous de la fortune, à notre âge, ta tante, qui vit dans son coin à pleurer, et moi? Ah! mon pauvre enfant... élever un fils unique, comme le nôtre, avec toute l'affection, tout le dévouement... et le voir mourir en quelques heures, sans trouver le temps de se reconnaître !... tu l'as connu à Paris : un garçon si affectueux, si intelligent... allons, bon ! . . . »

Des remisiers se dirigeaient vers eux, et de nouveau l'oncle consulta des cotes et nota des ordres. Henri observait les visages impatients ou résignés des courtiers, et les classait par séries : le solliciteur, le convaincu, le dandy. « Tètes d'album! » murmurait-il, en se souvenant qu'il avait quelque part, dans une de ses malles, un recueil de caricatures faites par lui.

De quelque côté qu'il regardât, il apercevait dans le cintre des guichets, les têtes des caissiers auréolées du reflet doré des tringles. Dans cette rue où sont localisées les banques, on avançait avec peine dans une bousculade de spéculateurs et d'agents de change, assourdis par les cris de l'offre et delà demande. Souvent, à Paris, Henri s'amusait aux manèges des pieds-humides sur le terre-

plein de la Bourse, et s'attardait le soir sur les boulevards, au rendez-vous de la coulisse. Mais ici, Télément féminin, le plus divertissant et le plus caractéristique, manquait. On ne voyait pas de ces femmes, au visage insexué, se faufiler, aux écoutes, avec leurs sacs remplis de valeurs. Pourtant Taspect du lieu ne manquait pas d'imprévu. Ces gens mal mis, couverts de poussière et de sueur, à se démener dans cette chaleur d'étuve, en avaient-ils des visages crispés, des gestes tendus, une démarche d'automate, jusqu'au moment où ils s'élançaient pour répondre à une proposition qui leur convenait : « J'en ai !... Je vends I... J'achète! » Et l'oncle avançait toujours, soufflant et maussade, congestionné par le repas et l'effort de traîner à sa remorque cette lésrion de fâcheux.

Quand Henri se trouva seul, il flâna, préoccupé du détail exotique, des aspects nouveaux et significatifs. Mais la voie banalisée par l'influence toujours croissante de deux ou trois centres européens, sur lesquels se m.odèle le reste du monde, la voie bordée de magasins où les bibelots allemands fraternisaient avec l'article de Paris, ne différait guère de n'importe quelle rue secondaire d'une ville d'Europe.

Rempli de bonne volonté, Henri se contentait de peu; il s'intéressait aux gestes d'une négresse qui vendait des denrées inconnues, et au mouvement ingénieux d'un engrenage qui actionnait à la fois une meule d'acier et le cylindre d'an orgue de barbarie, sous lesquels on triturait conjointement des tiges de canne à sucre et les notes d'une vieille rengaine.

Des compagnons de voyage saluèrent en passant. 11 les suivit du regard et les vit s'extasier devant une boutique où l'on vendait des arcs et des flèches, des papillons et des oiseaux-mouches empaillés.

« Quel air badaud I pensa-t-il ; nécessairement, je dois être comme eux. »

11 s'étonna; jamais il n'aurait supposé qu'un Parisien transporté aux antipodes pût paraître provincial à son tour.

11 se résigna. — Des enseignes françaises diminuaient en lui la sensation d'exil. Quand il déboucha sur la place de la Carioca, il aperçut la haute muraille de la fontaine, avec ses robinets de cuivre qui luisaient sur la pierre en déversant d'insignifiants filets d'eau. Il savait qu'alentour s'était tassée naguère la cité coloniale, entre les collines protectrices hérissées de bastions, avec son peuple d'aventuriers et de colons en proie à la rapacité des vice-rois, pressés de s'enrichir et de retourner faire figure à la cour; et il continua sa marche, à la recherche d'un lieu abrité, d'un parc où il trouverait de l'ombre et de la fraîcheur, et cette végétation tropicale dont l'exubérance enchante les voyageurs venus des pays tempérés.

Le tintamarre des cigales l'accueillit dans le jardin public. Les arbres trapus secouaient de leurs larges branches l'enlacement des lianes et les haillons des plantes adventices. De molles pelouses formaient de vivants tapis d'Orient, aux arabesques de fleurs pompeuses. Un jet d'eau retombait en gouttes condensées de lumière; un arc-en-ciel se liquéfiait dans la vasque où les sarcelles ërëres, dormant, la tête sous l'aile, irisaient d'un autre arc-en-ciel les touffes de nénufars. Des agoutis captifs et somnolents se dressaient aux aguets sur leurs maigres pattes, dans les massifs de jambosiers, en pointant leurs museaux de rats ; et le soleil brillait sur leur poil fauve, comme sur du cuivre poli.

Henri, envahi par la paresse qui suintaitdes feuillages marchait, à pas lents, sur le gravier craquetant des allées.

Il percevait confusément les bruits de la rue, le crissement des cigales, et cette insaisissable vibration des molécules de Téther, visible à la gueule ardente des fournaises. Dans le fond du jardin, au pied d'une plaieforme, le bercement des lames assoupissait plus profondément encore la nature alanguie dans la torpeur du midiembrasé. Il accompagnaitlaprogression desvagues ; leur éparpillement sonore et lumineux agitait devant lui les algues visqueuses, entre lesquelles grouillaient les tiges vertes des sargasses, comme des nichées de serpents. Les ondes arrivaient Tune sur l'autre, poussées par le flux, à travers Técliancrure de la baie. Au delà,, s'étendait la route sans sillon ni ornière, pleine de mystères et de périls, qu'il avait parcourue depuis une autre extrémité du globe, jusqu'au golfe diapré qu'il contemplait du haut de cette terrasse de contes de fées.

Rêvait-il? volontiers il se serait pincé pour s'assurer du contraire; car il s'attendait à se réveiller tout à coup dans sa chambrette du quai des Augustins, au bruit matinal des bateliers. Et il lui suffit d'abaisser un moment les paupières, pour revoir très nettement la cour des Beaux-Arts, les bustes énormes de Poussin et de Puget, le portail de Philibert Delorme, les acanthes crispées de la colonne corinthienne, et la fresque des Balze peinte sur les laves refoidies d'un volcan.

Devant lui, s'ouvrit l'enfilade des corridors, le musée recueilli comme une chapelle,oùlavision des maîtres, fixée sur la toile ou dans le marbre, éternise leur pensée, et convie les néophytes au culte religieux de la beauté.

De là, dataient les premières aspirations conscientes de sa vie. Avec quel enthousiasme il entrait à l'école, après la lutte soutenue contre sa famille, au sortir du collège, pour obtenir l'autorisation de suivre ce qu'il croyait être sa vocation. Oh ! les instants de solitude

dans ramphitliéâtre, en face de V « Hémicycle », où rimpeccable dessin de Paul Delaroche a ressuscité les Génies de tous les âges, et rappelé leurs fantômes à la lumière et à la couleur! — Toute l'école française s'avançait pompeusement à droite du tableau, se détachait de la toile pour revivre à l'immortalité. Une voix montait des profondeurs de l'âme du disciple, et répétait les mots prononcés par le coryphée du clair obscur en face d'une œuvre de Raphaël : <( Ed'anch'ïo son pittore ^k Dans une époque lointaine, il figurerait peut-être aussi parmi le cortège des grands artistes du passé. La possibilité de cette gloire posthume emplissait sa jeunesse de cet enthousiasme chimérique, qui sied à cet âge où l'idée de la mort est imprécise et reculée. Mais surtout, les quatre femmes qui allégorisent l'esthétique de la Grèce, l'inspiration gothique, l'art roman et celui de la Renaissance, lui offraient le gage de ces voluptés superbes que Titien connut avec Laura de Dianti, Raphaël avec Fornarina, Michel-Ange avec Vittoria Colonna, de ces triomphes de l'amour qui sont la récompense immédiate du talent, et confondent les sonorités de la gloire avec le délice humide des baisers.

Le soir, après les heures patientes en face de la planche, il se mêlait à la multitude grouillante de Paris qu'il voulait conquérir. Et, perdu dans la solitude tumultueuse de la foule, il créait en songe des chefs-d'œuvre, qui s'ébauchaient et se déformaient dans son imagination hâtive, comme les figures fantastiques formées par des nuages à l'horizon.

Rome à son tour le fascina. Elle évoque une civilisalion progressive éprise de la religion de la Beauté. Un môme amour de l'harmonie du verbe et de la splendeur des formes anime les Césats omnipotents et le fils de Laurent le Magnifique ; le chêne dont les rameaux cou-

Tonnèrent le front du Tasse y pousse dans la terre foulée sous les sandales d'Horace et de Lucrèce. Il rêva de vivre quelques années dans la villa Médicis, en face des collines glorieuses où la Louve de bronze allaite éternellement les gémeaux pendus à ses mamelles, comme pour montrer que la source d'énergie ne tarit pas au flanc de l'animal symbolique. Nul lieu au monde n'est plus propre à la conception d'une œuvre immortelle que cette campagne sabine uniforme , endeuillée par les ruines funéraires qui côtoient la voie silencieuse où, parmi la rumeur des chars et les vivats des eohortes, passait le cortège impérial : Césars impassibles, impératrices frivoles, blanches vestales dans les plis de leurs robes immaculées comme leur chair.

« Salomon » :

Le sujet à traiter pour le prix de Rome, fît surgir, devant le candidat, la vision à reproduire pendant les heures à passer en loge. Elle s'imposa d'une façon si forte à sa mémoire qu'il ne doutait point d'avoir vu le fils de David rêver en face de la cité biblique, à l'heure où le soleil l'illuminait de ses derniers rayons. Les scènes poncives: le jugement, le songe, la visite de la reine amoureuse ne se présentèrent pas à son esprit; mais il crut entendre tomber les paroles douloureuses des lèvres désenchantées de TEcclésiaste.

Sous le portique de cèdre construit par Hiram,le monarque lui apparut dans une pose de lassitude etd'ennui. A ses pieds, s'étendait le parc du Liban rafraîchi par des ondes vives, et plus loin, à travers le reflet des sables, la ville aux maisons blanches, aux terrasses uniformes, entourant le temple soutenu par ses colonnes d'airain, et dont les parois dorées, les portes dorées, les chérubins d'or incrustés dans la muraille, avivaient les nuances d'hvacinthe du couchant.

Le souverain n'était pas encore parvenu à l'âge où une déchéance progressive et déjà longue atténue les regrets et immobilise i'âme dans une définitive résignation ; mais sous les rides qui couvraient son visage, le souvenir des voluptés encore proches, des illusions perdues, des séductions désormais impossibles, étendait une grande ombre de tristesse consciente de l'inutilité du

désir.

Et deux scribes, assis à l'écart, au milieu de rouleaux de papyrus, en face de la splendeur des jardins et de la ville, énuméraient les cités conquises, les trésors amassés, les délices savourées, les femmes étreintes: vanités passagères de la domination et de l'amour.

Mais une exécution hâtive ne permit pas à l'évocateur d'atteindre à la perfection qu'il exigeait de lui-même. 11 éprouva des scrupules historiques, l'obsession des détails. Il interrogea les « Chroniques » et le « Livre de Rois », et à force de contempler la figure de Salomon à la lueur des Ecritures, il finit parla trouver si complexe qu'elle lui échappa. On préféra à son œuvre, incomplète mais forte, une composition médiocre, faite de réminiscences et de lieux communs. 11 fut plus sensible aux critiques de son propre jugement qu'à l'injustice du jury.

11 se consola en pensant qu'après tout, il ne pouvait donner sa mesure dans cette production fiévreuse. Tout effort de ce genre, excessif et maladroit, aboutit à une réalisation imparfaite. Il lui restait à se relever de cet échec, d'ailleurs honorable, par quelque haute composition, longuement étudiée, sans préoccupations et sans hâte. Il chercha un sujet très simple, connu de tout le monde, et dont le mérite consisterait dans la manière d'exprimer les sentiments tragiques et l'intensité des passions. 11 choisit, dans la scène du Cid où le vainqueur des Mores s'offre en victime propitiatoire aux

mânes du comte, Tinstant précis où Chimène s'écrie :

Tu t'es, en m'offensant, montré digne de moi, Je me dois, par ta mort, montrer digne de toi.

Comme décor, une salle du palais. Le cours sinueux du Guadalquivir disparaît aux confins de la campagne andalouseoù débouchent les rues aux miradors masqués de jalousies bariolées. Chimène, enveloppée de longs vêtements de deuil, étend le bras dans une attitude cornélienne, repoussant del'autre main, Tépée présentéepar Rodrigue. Une très forte impression d'héroïsme surhumain, de sacrifice à l'honneur et au devoir allait jaillir de ce conflit et de ces poses.

11 ébaucha les figures d'enthousiasme, puis les étudia séparément en s'inspirant d'un modèle rencontré à propos : une Espagnole un peu mûre, mais dont le visage conservait la pureté des lignes. Il rajeunit ses traits, fit passer sur la toile le reflet de ses yeux noirs où s'allumaient encore des flambées de soleil couchant, et, pendant cinq mois, se consacra uniquement au travail, dans la réconfortante élaboration de son œuvre. Quand il signa son nom au bas du tableau, il atteignit, dans un de ces élans de fierté quisont la récompense de l'efTort, ces hauts sommets d'où l'artiste entrevoit, pendant un instant fugitif, le mirage trompeur ou la vision réelle de la survie.

Mais le jour du vernissage, son tableau placé trop bas, sous un jour peu favorable, le surprit comme s'il l'eût vu pour la première fois. Chimène lui parut déclamatoire, Rodrigue veule et pleurard. Des gens se reculaient pour mieux juger la scène développée dans ce cadre de trois mètres de largeur. Le sentiment général était plutôt favorable; les rapins, parlant l'argot des

ateliers disaient : « C'est amusant ». Des messieurs hochaient la tête avec un mot flatteur, en lorgnant à travers un monocle formé par Tindex et le pouce, pour se donner Tair de connaisseurs. Mais personne ne s'arrêtait brusquement dans une attitude d'extase, dans cette immobilité de chien à l'arrêt ou de bête fascinée, qu'exercent seules les œuvres hors pair sur l'intelligence et les sens des moins entendus.

Déçu dans ses aspirations par les éloges interprétés comme autant de blâmes, il se démoralisait d'être demeuré au-dessous de son idéal et de sa tâche. Car il n'avait voulu réaliser ni une composition agréable, ni un ouvrage d'une esthétique raffinée, mais une de ces fortes images de la réalité qui subjuguent.

11 revint souvent. — Un jour qu'il épiait les passants comme à l'ordinaire, un jeune couple s'arrêta près de lui. Le monsieur consulta le catalogue et dit : « Chimène et Rodrigue »,

« Que pensez-vous de cela? »

Elle dodelinait doucement, préparant la sentence.

« Ce n'est pas mal, mais quelle sera cette actrice? »

Les yeux de l'artiste se dessillèrent. 11 rentra chez lui, relut l'admirable tirade ; et son interprétation lui parut fausse et manquée. Ses personnages déclamaient; c'était visible. Comment n'avait-il pas compris que leurs sentiments réels, à ce moment, devaient être ceux d'une tendresse indicible, unie à un immense renoncement, et que la beauté morale de Chimène vient justement du démenti que ses gestes et ses actes donnent à tout propos à ses paroles.

Le découragement s'empara de lui; il se jugea médiocre et cessa de peindre. Après avoir, durant ses années studieuses, vécu parcimonieusement du revenu de l'héritage maternel, il changea d'habitudes, mena une

existence de dépenses et de plaisirs, et mangea en partie sa fortune. Il se souvint alors de cet oncle lointain, entrevu pendant ses rares séjours en France, et qui, tous les ans, lui envoyait le jour de sa fête, une lettre courte et tendre et un billet de mille francs. — De grandes affaires, une existence large et facile au milieu d'une nature superbe, dans un pays où les femmes doivent avoir Tattrait des fleurs rares, écloses en hiver dans les serres chaudes^ voilà ce qui l'avait décidé à passer la mer.

« Prends cette feuille, mon petit, et tâche de comprendre. — Ça t'apprendra la langue. »

Henri ouvrit le journal, et s'appliqua studieusement à déchiffrer d'abord les télégrammes d'Europe, puis les nouvelles locales, écrites en caractères serrés dans les immenses colonnes. A la quatrième page, dans une section libre et payante, des inconnus racontaient leurs petites affaires, en termes larmoyants ou comminatoires. Non sans peine, en s'aidant de son rudiment de latin classique, il traduisait les diatribes. Elles pouvaient motiver dix duels. Mais il savait que les combats singuliers ne sont pas d'usage au Brésil. Les gens incriminés répondaient sans doute sur le même ton. « Drôle! tout de même ». — Déjà dans les rues, il avait éprouvé cette même surprise, à propos de menus faits, de gens qui se donnaient de larges accolades, de corbillards qui passaient à toute vitesse, suivis de fiacres, dans la poussière des rues. — C'était si loin des saints cérémonieux, des froides poignées de mains, et des lentes processions funèbres, guidées par un maître de cérémonie

compassé. Enfin, comme disait l'oncle Lendit, en dix ans d'Amérique, il se ferait sans doute à tout cela. Quand il se retrouva dans la rue, après la fermeture de la caisse et l'expédition du. dernier courtier, il s'intéressa aux nouveautés suggestives, à la physionomie de la voie américaine, intime et bourdonnante, étroite et ombreuse, où les gens causent par groupes, au milieu des exclamations, des grands saints, des coups d'œil indiscrets au passage des femmes. L'oncle dut s'arrêter pour répondre à l'un et à l'autre. A tous, il présentait son neveu. — Nouvelles poignées de mains, accompagnées de compliments aiïables dans un français passable. Ces gens aimaient évidemment la France. Henri en était attendri. Depuis qu'il avait pris pied sur la terre étrangère, il sentait avec surprise un grain de chauvinisme lever dans un recoin de son cœur. D'aucuns s'autorisaient d'une amitié de vingt ans avec l'oncle pour donner au neveu une solide accolade. Il se prêtait à ces effusions de bonne grâce, mais l'enthousiasme lui manquait. L'oncle lui dit en riant : « Tu viens du pays des frimas. »

Ils mirent ainsi une demi-heure à faire le court trajet de la rue Direita au Largo de Sào Francisco. Là, ils tombèrent sur deux individus, l'un maigre et étique, l'autre gros, lipu, aux yeux cernés de boudins pâles. Tous deux parlaient en même temps. L'oncle obliqua, mais ils l'assaillirent.

Il présenta le gros :

« M. Alves, le plus mordant de nos polémistes. »

Et le maigre :

« Le professeur Mendes. »

Comme ils s'exprimaient en portugais, Henri ne pouvait comprendre la conversation, mais il s'ébahissait à la faconde des interlocuteurs. Le gros, emphatique, parla dix minutes sans s'interrompre. Alors le maigre, déses-

péré de ne pouvoir placer une parole, saisit Henri par un bouton de sa jaquette, et s'adressant à lui, en portugais d'abord, en français ensuite, clignant d'un œil et fixant l'autre sur Tespace, il entama un éloge pompeux de la Frauce depuis le dix-septième siècle jusqu'à nos jours. Devant tant d'érudition, Henri demeurait bouche bée. L'oncle avait beau dire : « Mes chers amis, laisseznous partir, on nous attend », ils continuaient, impitoyables, l'un dune voix de stentor, l'autre sur un ton doucereux et égal comme un ronronnement de chat, sans lâcher un instant la jaquette de son prisonnier.

« Ah! ces Brésiliens, disait l'oncle en riant, tandis que la Victoria filait devant la statue de Pierre I®', et tournait dans la rue de Lavradio, ces Brésiliens, que parle-t-on de la Provence pour la manie de bavarder l Privez un Brésilien déboire, de manger, de dormir, ne le privez pas de causer. C'est le soleil qui veut ça : le soleil de Rio, plus chaud que celui d'Aix et de Marseille. C'est contagieux. Je bavarde moi-même à temps perdu. Regarde-moi ça, petit, est-ce beau ? »

La voiture tournait au quai de la^Lapa. Le golfe semblait un large bassin d'un émail très rare, rempli d'une chaude liqueur rosée. Les petites vagues clapotantes bouillaient sous la pourpre du soleil couchant. A l'entrée, l'ombre envahissante s'étendait depuis l'Europe assoupie.

« Ces babillards nous ont retardés ; ta tante doit s'étonner déjà ». Tante Théodora : Henri mourait d'envie de la revoir. 11 l'avait aperçue une seule fois, tout petit. Depuis, chaque fois qu'elle venait en Europe, elle restait prudemment à Lisbonne ou à Nice, par peur du froid. Il se rappelait vaguement ses yeux larges et doux et son visage pâle. Il savait que l'oncle l'avait épousée dans un élan de passion. Cette légende et ce nom de

Tliéodora la grandissaient dans son imagination. Elle lui apparaissait toujours, impériale et rigide dans une auréole d'icône.

Lorsque la voiture tourna dans Tallée semée de gravier, pour se ranger devant le perron, une petite vieille s'avança, prit Henri dans ses bras, lui mit un baiser sur chaque joue, puis tendit son front à l'oncle, délicatement, avec des minauderies d'enfant timide. Le colosse, penché sur elle, la caressait en souriant.

« Tante Théodora ! c'est la tante Théodora ! « Patatras! l'image triomphale de l'impératrice d'Orient, sous laquelle Henri évoquait la femme de l'oncle s'effondre, et il ne reste plus qu'une petite vieille, à la démarche encore jeunette, aux yeux de gazelle dans un visage ratatiné.

« C'est tout de même bon de se retrouver en famille après dix-huit jours de table d'hôte à bord d'un transatlantique », déclare Henri en savourant son cigare au sortir de table.

L'oncle Lendit fait les cent pas sur la terrasse par hygiène. Tante Théodora rapproche son fauteuil de celui de son neveu, et par d'habiles transitions, l'amène à parler de ce fils unique, mort de la fièvre jaune, deux ans auparavant. Henri a peu connu son cousin, plus âgé que lui, et qui achevait le cours de l'École Centrale, tandis que lui-même entrait aux Beaux-Arts. Néanmoins, il fait l'éloge du mort. Des larmes coulent le long du visage de la petite vieille. 11 éprouve un soulagementà fuir ces réminiscences quand l'oncle vientprendre sa place. De loin, il observe le couple; l'oncle sèche les

pleurs de sa femme avec des gestes paternels, en la grondant doucement.

Henri se souvient qu'au temps de son enfance, sa mère appelait sa belle-sœur la « radieuse Théodora ». Il répète cette épithète; elle lui semble un peu comique, à considérer la petite vieille, sèche, momifiée, insignifiante et douce sous les paroles réconfortantes de son mari.

Il a une drôle de façon de parler français, l'oncle Lendit. Le portugais a fortement déteint sur son vocabulaire et sa syntaxe ; il baragouine dans une sorte de jargon bilingue, commun d'ailleurs à presque tous les Français qu'Henri a rencontrés pendant la journée. H ne dit pas le coin de rue, mais « Tesquine », parle de gens qui se sont « embarqués dans le train », confond frac et jaquette, ordonne de « lacrer ses lettres » et déclare gravement à un courtier français qui l'obsède, que « cette affaire ne lui sert pas ».

Depuis un moment, Henri éprouve une lourdeur de tête et des vertiges. « De la fatigue », pense-t-il. Maispeu à peu, il défaille.

« Oncle Louis, je ne me sens pas bien. »

L'oncle et la tante l'entraînent, l'étendent sur un divan. Théodora crie « Vite I vite ! un médecin ! » L'oncle Lendit, à genoux, baigne d'eau de Cologne les tempes de son neveu.

Un moment après, le docteur arrive, perplexe d'abord, vite rassuré. Henri est sans fièvre, la lumière ne Tincommode point; il ne ressent aucune courbature. « Allons ! une fausse alerte...

— Seulement, il convient d'être prudent.

— Dès demain, s'écrie l'oncle, il partira pour Petropolis. »

Henri observe ce petit salon, nouveau pour lui. L'image de son cousin pend au mur. L'oncle et la tante suivent

la direction de son regard, et murmurent en même temps : « Demain, demain même, il partira. »

Ranimé par un cordial, il se lève, et soudain s'extasie devant une toile signée L. Donnât, où sourit un délicat, un merveilleux et rayonnant visage de femme. Sa mère lui a naguère parlé de ce tableau. Voici donc la petite vieille, telle qu'elle était trente ans auparavant. Henri la regarde, blottie près de l'oncle Louis, et il ne les trouve plus si comiques, dans leur tendresse surannée.

« Un bon lit, pour commencer, dit le docteur, et puis envoyez-moi ce garçon sur les hauteurs, pour s'acclimater. »

Seul dans sa chambre, Henri s'approche de la fenêtre, pour jouir un moment de la douceur de la nuit. Les collines en amphithéâtre, illuminées de leur base jusqu'à la ligne sombre des bois, l'onde et le reflet miroitant des étoiles, leur nombre troublant, dans le ciel où elles brillent sous la royauté de la Vénus païenne et de la Croix du Sud, les îles dans une brusque transition d'ombre et de clarté lunaire, la masse des monts lointains, l'aspect tragique des écueils et des pics solitaires, les phosphorescences subites des eaux, tout cela, parmi les senteurs de terre, mariées aux brises salines, dans l'apaisement de la nuit tropicale, tiède, molle et voluptueuse, constitue un spectacle indicible, d'où monte un hymne de gloire à la nature perverse, qui cache au sein de cette région fortunée, les miasmes producteurs de fièvre.

Petropolis, le 29 Octobre 1891.

« Je t'écris, ma bonne Flonflon, de ma petite chambre d'hôtel, où je traîne un interminable dimanche. Quand je pense qu"il y a un mois tout juste, nous passions si gentiment ensemble la journée d'adieu, dans ta bonbonnière, les pieds aux chenets, tandis que les feuilles jaunies volaient dans la brise ; nous étions un peu tristes, pas vrai ?... quoique tu ne sois guère mélancolique, ô la plus rieuse, la plus folle, la plus divertissante des gigolettes. 11 me semble entendre ton rire en ritournelles, en gammes, en arpèges, et ton babillage d'oiseau. C'est si gentil, une Parisienne qui babille, qui frétille^ montre ses dents, se promène dans la rue et trousse sa robe au-dessus de ses petons; toujours élégante, qu'elle s'habille cliez Paquin, ou confectionne elle-même une toilette de quatre sous, toujours charmante, qu'elle ait des lignes académiques ou un minois chiffonné de grisette.

« Ici, l'attrait des femmes est réel, mais différent. Leur démarche est lente, rien ne les presse, elles arriveront toujours assez tôt. La langue, d'abord âpre aux oreilles inaccoutumées, prend dans leur bouche la douceur d'un chant. Elles ont un charme de tendresse et de résignation.

« Vovez — ont-elles l'air de dire, — comme le soleil nous épanouit vite, en chauffant nos âmes et en brunissant nos traits ! Nous avons la saveur des beaux fruits de nos climats, l'éclat des fleurs de nos forêts, mais nous sommes fragiles et passagères comme elles. » — Les hommes sont quelconques : en général, ils n'ont rien de l'aspect caricatural sous lequel on les représente dans nos revues de fin d'année. Je me suis laissé dire qu'autrefois, ils étaient plus aimables et plusaccueillants. 11 leur est venu, depuis peu, une défiance de l'étranger, un souci du qu'en-dira-t-on, qui les fait trépigner pour le moindre entrefilet publié, sur leur compte, par une gazette européenne à court de nouvelles, pour la charge la plus inoffensive où ils sont pris à partie. A cet état d'esprit, on commence à donner le nom de « jacobinisme », guère rassurant, si l'on songe à la façon dont les exaltés de 93 entendaient le patriotisme. Il faut heureusement en rabattre ; il y a même dans leur cas quelque ingénuité, car ils ne se privent pas de faire des critiques sur leur propre compte, et toute bonne parole, venue d'au delà les mers, les plonge dans l'extase. Ce sont, à tout prendre, des sensitifs latins, ni plus ni moins badauds que nous-mêmes. Combien nous différons des Allemands, dont le sens pratique est incarné dans ce grand, maigre et blond baron von Teiitel que j'ai connu à bord. Sa Majesté l'a envoyé comme ministre plénipotentiaire, pour veiller de haut à la vente des canons Krupp, des cotonnades de Mulhouse, des conserves de

Francfort, et à la colonisation du Paranà, qui ouvrira d'ici quelques années un vaste marché à Texportation des « Sahichen gebraien ». — Fort aimable, du reste, le baron : il m'a initié d'avance aux mystères du petit monde diplomatique, qui a choisi comme résidence cette potioière de verdure. Il vous crayonne les gens à larges hachures, sans grande finesse, mais non sans malice. Le trait est juste, parfois brutal. J'ai reconnu du premier coup d'œil les originaux de quelques-unes de ses eaux-fortes : la petite comtesse H.., avec son « teint de pétales de lys et de roses, et son cœur de feuilles d'artichaut » ; flirteuse, même un peu « gasgadeuse », dit le baron ; et M. Salvani, le bel attaché, si satisfait de lui-même et de ses succès ; on dirait que le roi d'Italie a demandé au pape « l'Abollon du Belfétère », pour l'envoyer en habit chamarré et en petit tricorne, torturer les cœurs dans une légation ; et cet inénarrable Almabuena, dont les gestes menus et les réticences sont ici proverbiales. Si on lui pose une question de cette force : « Croyez-vous qu'il pleuve aujourd'hui ? » il fait un haut-le-corps et pâlit. La nécessité d'une réponse immédiate, la gravité du cas, les responsabilités possibles l'immobilisent ; il s'en tire par un faux-fuyant. Son élégance est impersonnelle et terne, sa conversation plus encore. On la trouverait tout au long dans un guide de causerie en deux langues. Du reste, il préfère le silence ; un silence correct, mesuré, voulu, sacerdotal, couvrant le mystère des questions internationales, enveloppant, comme d'un voile sacré, la terreur des secrets d'état.

« Ce spectacleest drôle, mais insuffisant ; je m'ennuie. Pour me distraire, je fais des griiîonnages d'album. Je rencontre d'étranges tètes d'étude : vieillards au teint d'ocre, aux cheveux plaqués, aux rides profondes, et

qui semblent fouillées dans de l'acajou ; filles de colons^ saines et rustiques, conservant des couleurs de pomme d'api ; Brésiliennes au ieint ambré.

« Je croque tout cela ; et je ne sais s'il tient au voyage, au climat tiède, au spectacle de la nature voluptueuse et profuse, j'entends à mes oreilles un murmure de promesses chimériques et délicieuses ; mon cœur regorge de désirs, et je me délecte à ces rêves.

« Pendant cetemps, amie volage, que fais-tu sous le ciel terne de Paris? quand tu recevras cette lettre, il neigera peut-être; on regarde par la fenêtre, au dehors, la carcasse noircie des arbres, les passants qui pataugent, et le tournoiement paisible et monotone des flocons. Et l'on est si bien dans une chambre chaude, à deux. A deux!... Mon Dieu ! je sais bien qu'il serait exorbitant d'espérer qu'après deux mois de séparation, tu ne sois pas encore consolée de l'absent. Tout de même, je sens là, un pincement désagréable. « Pauvre garçon ! dirastu, en recevant ces mots, et en regardant la date, comme il est loin! Sa lettre et lui, c'est de l'histoire ancienne. Illui a plu d'aller aux antipodes ; je ne puis pas pourtant en mourir de chagrin. C'était un joyeux compagnon!... Que l'iVmérique lui soit propice ! » Puis comme tu es une bonne fille, tu répondras quatre lignes, qui m'apporteront, d'ici sept ou huit semaines, la quintessence de ta gaîté,et le parfum de ta personne.-— Adieu Flonflon, je t'embrasse. »

P. S. « J'étais injuste: on me remetta lettre à Tinstant. Quelle tristesse ! il fallait ce grand voyage pour me découvrir le bon petit cœur de ma Flonflette. A moi, maintenant, de te prêcher la résignation. Ton idée de me rejoindre n'a pas le sens commun. Tout le monde se connaît ici. Que dirait-on à la Légation? que dirait M. Almabuena ! »

Il cacheta la lettre, et s'approcha de la fenêtre. Des nuages passaient au niveau des cimes prochaines, les enveloppaient, s'y déchiquetaient, se fondaient en une averse ; puis le soleil reparaissait. Au long du Piabanha, l'avenue silencieuse s'alanguissait aux émanations des petites fleurs citrines qui panachaient les arbustes, et répandaient une odeur de pèche et de fleur d'oranger.

« Que vais-je faire jusqu'au dîner? »

Il descendit et demanda une voiture.

« A la cascade. »

La voiture glissa sur l'allée sablée, le long de la rivière, qui n"a encore à cette hauteur que la largeur d'un ruisseau. Les villas se succédaient, au milieu des parcs à l'anglaise, ou sous un fouillis de verdure. Parfois une bouffée d'air apportait la même odeur délicate et complexe de la « Flor do Imperador ». Des arbustes aux feuilles multicolores, enluminées comme à la gouache, ou de la couleur sanglante des anémones, se balançaient au-dessus de chrysanthèmes et d'hortensias. Partout, le regard se heurtait aux collines superposées, d'aspect changeant. Les brumes, en flottant à des hauteurs différentes, variaient à chaque instant avec Tintensité de la lumière, la coloration des plantes, les ombres des creux et des reliefs. Puis, au sortir de la ville, les habitations s'espacèrent, des chaumières apparurent au versant des coteaux, près des sources, dans des recoins agrestes, tantôt baignées de soleil, tantôt nimbées de brouillard.

Henri, étendu dans le fond de la voiture, accompagnait distrait, les déformations monstrueuses des nuées.

A un tournant, une autre voiture croisa la sienne, emportant une femme maigre, au teint pâle, dans un costume de drap sombre.

En la rencontrant pour la première fois, il l'avait trouvée étrange, pas jolie, mais fascinante et rare. Depuis, ils se croisaient ainsi chaque jour, sans qu'elle l'honorât d'un coup d'œil. Elle passait d'un air las, les paupières battues, avec une expression un peu dure de passion concentrée, sur ses traits forts et ses lèvres charnues.

Il murmurait :

« C'est dommage qu'elle ne soit point belle. »

Et il en demeurait consterné.

Cette fois, il se pencha, d'un mouvement nerveux, l'appelant du regard.

Elle tressaillit, se retourna; ils se regardèrent. Mais déjà ils ne se voyaient plus. Et fermant les yeux, secoué d'un frisson de désir, il cherchait à conserver l'image présente à sa mémoire.

Sur le bord de la route, la rivière s'élargissait, se creusait en torrent. Des roches affleuraient; d'autres disparaissaient sous des remous. Puis la cascade apparut, et Henri mit pied à terre pour mieux contempler la nappe pâle, dont le centre s'immobilisait, dans la chute uniforme des eaux.

Les nuages, dans leur chevauchée incessante, avaient découvert le ciel. Une avalanche de rayons rebondissait avec les gouttes lumineuses, qui formaient, à l'angle de l'autre rive, un arc-en-ciel coupé par une gerbe moirée. Une usine, assise au-dessus du torrent, animait encore le paysage. Sous ses murs en briques, dans un tunnel d'ombres, l'onde rugissait, asservie, non domptée.

Une voiture roula. Henri sursauta au souvenir de l'inconnue.

Au lieu de la jeune femme, il aperçut Salvani, er feutre gris, une rose à la boutonnière, une cravate à pois

clairs autour du cou. On les avait présentés l'un à l'autre; ils s'abordèrent.

« Vous ici, monsieur de Palan. Joli spectacle; n'est-il pas vrai ? »

Il parlait français presque sans accent, avec la voix vibrante des iMilanais. Il était de haute taille, bien découplé, d'une éléganceaisée, avec un teint mat et clair et des yeux de jais.

Il détailla le paysage, le comparant avec ceux del'Engadine et de la Foret-Noire. Mais on n'apercevait ni les glaciers des iVlpes, ni les sapinières des sources du Danube. Ils convinrent de l'originalité du spectacle qui conserve l'exubérance des sites tropicaux sous une lumière plus douce.

« Etes-vous descendu à Rio ces jours derniers ?

— Non.

— On y étouffe. Aussi, quel délice, quand on en sort, quand on s'élève vers ces sommets où l'on s'enivre d'oxygène à pleins poumons ! Et quelle merveille, cette montée ! »

Salvani dessina dans l'air l'encaissement del'Estrella, de la montagne couverte de fatales, creusée d'abîmes, diaprée de fleurs, avec ses sinuosités, ses lézardes, ses rochers, ses cascatelles et ses gaves, et, tout en bas, dans une grande échancrure, la baie merveilleuse, émaillée d'îles plus vertes que les flots, plus jaunes que l'or du couchant.

« On voudrait dire; on voudrait décrire ; on voudrait peindre ; on ne peut pas... c'est trop beau! ah! la baie de Rio!.. »

Et il secouait sa canne comme pour produire des empâtements sur une toile imaginaire.

M La préférez-vous à celle de Naples? »

Salvani hésita.

« Naples... Rio... La rade de Naples est bien somptueuse, bien imposante ; tout de même, celle-ci la surpasse par les dimensions, l'intensité des couleurs et la variété des points de vue. »

Puis liumilié dans sa vanité de péninsulaire, il s'écria :

« Mais Naples est plus poétique, plus intime. Si vous aviez savouré les nuits de mai ! à la Villa Keale, ou sur les versants duPausilippe, ou sur la mer de Sorrenteque vos poètes ont chantés : vos poètes et nos Lazzaroni. » Il fredonna :

(( 0 dolce Napoli, o suol beaio... »

Sa voix de baryton, ronde et timbrée, empiétait sur le reg^istre du ténor. Conciliant, il conclut :

« Soyons éclectiques. »

Un nouveau roulement de voiture leur fit tourner la tête. Salvani salua Tinconnue; elle se retourna ; ses regards et ceux d'Henri se croisèrent encore ; un instant après, elle repassa dans la direction de la ville.

« Renvoyez votre cocher, dit Salvani, nous rentrerons ensemble, en causant. » La voiture de la jeune femme précédait la leur ; on apercevait sa silhouette aux détours du chemin. Henri demanda :

« Vous connaissez cette dame V

— M"''' Silva. (3ui. C'est une femme très aimable, très spirituelle, très artiste. Du reste, elle est sculpteur: élève de Carrier-Belleuse.

— Mariée ?

— Veuve.

— Femme du monde ?

— Très. Elle est fort recherchée, courtisée même, ce qui me semble une aberration, car elle est laide.

— Ou pire que jolie ?

— Bah! les phrases sont des phrases. Regardez-la de profil ; voyez cette gorge maigre, cette poitrine

d'éphèbe, ce teint pauvre, ces traits sans harmonie. Je vous acccorde qu'elle a un agréable sourire et de belles dents, et que ses cheveux blond cendré ondulent agréablement. C'est peu. Vivent les belles Romaines aux lignes de madones, au port de déesse, aux formes délicates mais riches, aux baisers parfumés. Ah ! »

Il rejeta la tête en arrière, les yeux mi-clos.

« Vous n'avez pas trouvé beaucoup de rebelles, dit Henri en souriant. »

Salvani fit d'abord le geste instinctif, modeste et vague, de tout homme flatté dans sa vanité de triomphateur. Puis, en veine de francl^ise. il haussa les épaules et répondit :

« Partout, depuis que j'ai Tàge d"homme, on m'appelle le Beau Salvani. D'abord, cela amuse; à la longue, c'est irritant. Vrai ! je vaux mieux que mon surnom. J'aime les arts, la chasse, les exercices violents, le mouvement, la vie. Je m'habille sans excès de recherche, en homme qui se tient. Eh bien.' pour les trois quarts des gens qui me connaissent, je ne passerai jamais que pour un bellâtre, qui tue le temps chez ses maîtresses, à sa toilette ou chez son tailleur. J'ai eu beaucoup de bonnes fortunes, mais extrêmement passagères. Je suis la victime des curieuses d'amour. On me feuillette, on ne me lit pas. Pourtant j'ai inspiré quelques grandes passions ; mais les malheureuses m'assommaient de leur jalousie. L'homme vraiment heureux en amour doit être celui qui, ni trop laid, ni trop beau, ni affecté, ni négligé, doit se donner le travail de plaire et s'efforcer d'attirer

sur lui les regards. On ne le remarque pas ; il séduit et s'impose. Avec lui, pas de déceptions, au contraire. Et puis, je vous Tai dit: j'.aime les femmes très belles. Comme on ne saurait posséder tous les dons à la fois, elles ne sont généralement ni très intelligentes ni très bonnes. Et puis on les gâte ; et puis il y a entre elles peu de choix. Mais c'est plus fort que moi, le moindre défaut de lignes me désespère et me glace. Voilà sans doute pourquoi, en amour, je suis moins heureux qu on ne le pense. »

Comme ils arrivaient en ville, Salvani ajouta, en re«-ardant disparaître la voiture de ]a jeune femme :

« Etes-vous désireux de connaître M""^ Silva? Venez ce soir au concer des Diarios. Elle y sera; je vous présenterai. Maintenant, je vous dépose à votre hôtel, et je rentre chez moi. »

Devant l'hôtel Bragance ils trouvèrent le ministre d'Allemagne, en compagnie de deux jeunes gens.

« Tiens! des compagnons de voyage, dit Henri. »

11 serra la main de Salvani.

« A tantôt, n'est-ce pas ?

— A tantôt, et merci. »

« Vous arrivez à propos, dit le ministre, monsieur Darnet, votre compatriote, avec qui nous avons eu le plaisir d'effectuer la traversée, est en train de faire un dithyrambe sur le Brésil. »

Darnet, alerte et déluré, continua sa harangue avec des exclamations.

(( La nature, merveilleuse I Les femmes, exquises! Les hommes, charmants! Les affaires, prodigieuses! oh! prodigieuses! Qui parle de baisse du change, de crise? J'ai obtenu déjà trois promesses de concessions. J'en ai référé à mon groupe, j'attends la réponse.

« Mon Dieu! je sais bien que Paris est Paris. Mais

pour deux, trois ans, Rio est supportable, avec la proximité des montagnes, qui permet d'échapper quand on veut, et journellement, à la chaleur. Passé ce temps, je réaliserai mes affaires; je serai riche, très riche, et en route pour la France! la belle France!

— Allons! tant mieux! dit Henri, amusé. Et vous, monsieur Goldenberg, êtes-vous aussi optimiste? »

Goldenberg, dont les yeux pâles languissaient derrière les lunettes d'or calées sur son nez sémite, écoutait nonchalamment. Il répondit :

« Oh! moi... mes affaires sont si petites, si modestes! On ne s'enrichit guère, à vendre des diamants. On vivote, on végète. La fortune, c'est bon pour monsieur Darnet, qui a la bosse des affaires, des grandes affaires. »

Parlait-il sérieusement, se moquait-il? On ne pouvait savoir. Sa voix était mielleuse. Déjà Darnet reprenait la série de ses exclamations, quand le ministre s'écria :

« Comment allez-vous, monsieur Almabuena? »

L'attaché péruvien, s'inclina d'un imperceptible geste, le cou en avant, les omoplates rejetées en arrière. 11 s'était enrhumé la veille :

« Sans doute, ce ne sera rien.

• — Espérons-le. Vous verra-t-on ce soir aux Diarios avec M™'' Almabuena? »

Il répondit de façon circonspecte, que c'était probable, non pas certain.

Et il prit congé après une autre courbette.

Henri fumait, en attendant que Salvani eût achevé sa partie. La voix des artistes et le bruit de l'orchestre montaient de la salle de spectacle.

Autour des tables de pocker et d'écarté, les joueurs mêlaient les cartes, comptaient les fiches, prononçaient les phrases courtes et rituelles : « J'en donne... je passe... couleur... »

A la table de baccara, le croupier, d'un mouvement sec de la pelle, laissait tomber les cartes sur les tableaux. Salvani filait son jeu en mâchonnant son cigare. Sa troisième taille lui coûtait cher, il tiquait aux mauvais points. Henri, las d'attendre, acheta des fiches et ponta. Ses disques se fondirent dans la masse du banquier. 11 laissa Salvani à sa veine renaissante et descendit.

Le concert continuait, une triple file d'hommes en habit noir faisait tapisserie et murait la salle.

Henri chercha des yeux M™'' Silva. Il l'aperçut à demi cachée derrière une colonne, manœuvra parmi les fracs, put enfin l'examiner à loisir.

« Elle n'est pas jolie, pensait-ii; décidément elle n'est pas jolie. Elle n'est même pas élégante, mais comme dit Flonflon, elle a « du chien » : expression parfaitement idiote dans la forme, du reste, mais dont je me servirai tout de même ce soir pour mon usage personnel. Après cela, il faudrait être dénué de tout sentiment esthétique pour ne pas convenir que sa voisine est infiniment mieux. Une jeune fille... quelque demoiselle à marier.

L'orchestre attaquait une rapsodie de Liszt. H n'aperçut plus que les échafaudages des coiffures et le jeu monotone des éventails.

Puis dans un brouhaha, les femmes se levèrent; les hommes offrirent le bras; les couples se croisèrent en échangeant des sourires, tandis qu'on déplaçait les chaises pour le bal. Et Henri entendit derrière lui le rire sonore de Salvani qui s'était refait de sa perte.

Ils s'installèrent dans l'embrasure d'une fenêtre, pour aspirer la fraîcheur du dehors et potiner. u Jolie toilette!

— Charmant visage!

— Peuh ! ))

Mais au passage d'un gros homme court, chauve et ventru, qui, en marchant, roulait ainsi qu'une frégate, et dont les moustaches grisonnantes formaient aux pointes d'énormes accroche-cœurs, comme on en voit dans les médaillons funèbres sortis des mains d'artistes capillaires, ils se sourirent.

« Bon type! hein!... avec les gros sous amassés, il a bien pu acheter des hôtels et des équipages, mais non pas du chic. Ce balancement, acquis au temps où il balayait la boutique de son premier patron et portait les paquets chez les pratiques, c'est la tare. »

Et Salvani établit un parallèle entre la société si libre, si mélangée du Nouveau-Monde, et celle des pays d'Europe, où l'aristocratie se maintient dans son séculaire isolement.

— « On a beau dire, monsieur de Palan, vous et moi, nous sommes d'une autre race que ce portefaix endimanché. »

Henri répondit :

« Vous voyez les filles des enrichis de la « Cinquième Avenue » épouser des lords, et se mieux tenir sur le tabouret que les descendantes de la vieille noblesse anglaise.

— Oui, mais les pères demeurent à l'écart.

— Bah! j'ai connu à Paris un prince Potrow, qui, par les manières et le langage, ressemblait parfaitement à un maquignon.

— Je l'ai connu aussi, dit Salvani. Mais avouez que, par quelque côté, on le reconnaisait grand seigneur.

— r Croyez-vous ? un jour qu'il s'était colleté dans une taverne, on le conduisit au poste. Quand il déclina ses noms et titre, le commissaire le prit pour un farceur, et le fit mettre au bloc. »

Leur discussion fut interrompue par la vue de la petite comtesse H. appuyée au bras d'un jeune homme pâle et brun. Son visage rose souriait sous les cheveux vaporeux comme une poudre d'or éparpillée dans un rayon de soleil, et ses yeux bleus tout empreints d'innocence, se coulaient languissamment du côté de son cavalier.

« Elle en tient, dit Salvani ».

Mais lui-même pâlit. Une femme grande, sculpturale, aux paupières bistrées et comme meurtries de baisers, le frôla.

Et tandis qu'il s'inclinait en murmurant une phrase aimable, elle le caressait du regard et du sourire.

Au même instant, M"^* Silva s'arrêta devant eux avec sa voisine du concert.

« Bonsoir, comte, dit-elle. Avez-vous fait une agréable promenade à la cascade ?

— Excellente. J'ai eu la bonne fortune de rencontrer monsieur de Palan qui brûle du désir de vous être présenté ».

Henri prit la main que la jeune femme lui tendait avec la familiarité immédiate qui a cours dans la société américaine.

« Je suis venue, ce soir, pour accompagner Sylvia. Moi, je suis une recluse. »

Elle portait une robe mauve, montante, d'une coupe sévère ; on la devinait indifférente à la coquetterie et à la toilette.

<( Une valse, dit-elle ; profitez-en, comte, vous quj bostonnez si bien. »

I/attaché s'inclina devant Sylvia, et ils s'éloignèrent en tournoyant.

« Joli couple, n'est-il pas vrai? dit M'°^ Silva en les suivant du regard. Et vous, monsieur, ne dansezvous pas ?

— Si vous me faites Thonneur... »

Mais elle l'interrompit d'un geste :

« La danse sied mal aux couleurs tristes que je porte. Je vous l'ai dit, je suis une recluse : je vis seule, déjà désabusée de la vie, qui n'a pas toujours été très douce pour moi. Vous êtes depuis peu, ici.

— Un mois à peine.

— Comme vous devez regretter Paris. Oh! Paris... la ville des tourbillonnements et des vertiges, ou du grand calme de la pensée. On a le choix ; ou s'éparpiller à ses futilités, ou se concentrer dans ce qu'il renferme de sérieux et de profond. Le boulevard, le bois, le théâtre, les surprises et les mondanités de toutes sortes ne vous laisseront pas un instant à vous-même, si cette dissipation vous amuse. Mais s'il vous plaît de vous abstraire, une section d'un de ses musées, un rayon d'une de ses bibliothèques, une spécialité d'une de ses écoles, suffiront à remplir votre vie.

— Vous l'avez habité longtemps?

— Trois ans, pendant lesquels je l'ai parcouru en tous sens, avec une curiosité sans cesse renaissante. J'ai profité de mon séjour pour satisfaire mon goût de la sculpture et du dessin, et pour étudier avec quelques bons maîtres. Quand mon mari mourut, ne me laissant que de très modestes ressources, je revins dans mon pays. Les commandes et quelques élèves me permettent de vivre, indépendante et tranquille.

Les mots évocateurs rappelaient Henri au souvenir de la ville lointaine. 11 se taisait, transporté en pensée

par delà l'océan. Puis il retomba en plein bal, tout à la tristesse de ce brusque retour.

Alors, salle par salle, il promena madame Silva de musée en musée.

Elle s'étonna de cette érudition.

« Je suis élève des Beaux-Arts.

— Etes-vous ici en quête d'exotisme ?

— Pas du tout. »

Elle mit la conversation sur les théories d'art. Etait-il réaliste ou idéaliste? Elle en tenait pour l'idéalisme, par haine des réalités de la vie.

Mais ces distinctions semblaient à Henri tout à fait arbitraires. L'art est en fin de compte idéaliste, puisque le but de l'artiste est justement de traduire dans son œuvre la sensation toute personnelle qu'il prête au spectacle. D'autre part, on tombe forcément dans l'artificiel et dans l'académisme, si l'on ne s'inspire directement de la nature. Ainsi les deux théories se confondent et se pénètrent. Leur distinction pratique se résume à une question de plus ou de moins. Quelle analogie peut-on établir entre l'idéalisme de Michel- Ange et celui d'Andréa del Sarto ou de Raphaël, entre le réalisme de Caravage etcelui de Ténier? Pour vérifier le peu de valeur des mots, il suffit de voir comment les gens qui se réclament du réalisme s'entendent peu sur ce qu'il signifie : réalisme naturalisme, impressionnisme, pleinairisme, qu'est-ce que cela veut dire, sinon qu'une même image, formée sur des rétines différentes, les impressionne de façons diverses, ou impressionne différemment le cerveau qui la perçoit ? Quelle de ces modalités est la vraie?

« Chacun voit le mondesubjectivementetà sa manière: l'artiste en face du modèle, le spectateur en face de l'œuvre, s'élèvent de la figuration à l'idée, qui n'est presque jamais la même pour l'un que pour l'autre.

PETROPOLIS Al

— Une Babel alors?

— La représentation des images, répondit-il, conserve en quelque sorte un peu des forces immanentes de la nature, et l'œuvre vaut par ce qu'elle emmagasine de cette puissance latente, qui agit d'une façon non pas égale, mais analogue sur chacun de nous. A cela près, l'intention précise du peintre est aussi mystérieuse que celle du Créateur, s'il existe.

— C'est désespérant, dit-elle.

— Que voulez-vous. Les êtres nous échappent dans leur réalité ; comment comprendrions-nous leurs intentions à travers des images. Après tout, c'est par cela que l'art est sublime; comme la nature elle-même, il ouvre sur l'infini. »

Sylvia, animée par la danse, revenait au bras de Salvani. Elle souriait, l'air ingénu et doux. Le souffle dilatait sa poitrine chaste; du doigt, elle relevait les mèches de son front. Henri la détaillait en artiste : « Exquise pour un pastel I » Il regarda madame Silva. Son désir s'amollissait. Elle serait une bonne camarade, une amie.

« Eh bien?... dit Salvani, quand ils se retrouvèrent seuls.

— Elle me plaît beaucoup, on aime à causer avec elle; c'est un aimable compagnon.

— Cette fois, vous donnez la note juste, dit l'attaché. » La femme aux paupières meurtries d'amoureuse,

passa. De nouveau, elle se retourna pour laisser tomber sur Salvani, du haut de sa beauté impérieuse et souveraine, la caresse frôleuse de ses regards.

« Superbe ! » dit Henri.

Mais Salvani, au lieu de répondre, s'alanguit dans la même expression extatique où le jetaient le souvenir des belles Romaines et la baie de Rio.

« Monsieur de Palan, je vous présente monsieur Alves : le journaliste le plus spirituel, la plume la plus acérée de Rio. »

Monsieur Alves reposait sur Henri le regard amorti de ses gros yeux ronds, perdus dans la bouffissure des paupières, au-dessus des bajoues pendantes.

« Nous nous connaissons déjà », dit Henri.

« Monsieur de Palan, dit le gros Alves d'une voix morne, vous étudiez, nouveau venu, nos mœurs et nos coutumes. J'attire votre attention sur un phénomène sans doute inconnu de vous. Avez-vous déjà vu dans votre existence une femme tromper son mari?

— 11 n'est pas nécessaire de traverser les mers pour se payer ce spectacle, répondit Henri en souriant.

— Vraiment, monsieur, vous m'étonnez. Mais encore : auriez-vous par hasard ouï dire qu'un homme, victime d'une semblable vicissitude du mariage, pût l'accepter avec une philosophie bénévole, et s'en faire une source de faveurs et de profits?

— Le fait est peut-être plus rare, mais non pas inédit.

— Vous m'en faites accroire. Eh quoi ! il y aurait chez vous des femmes légères, des maris complaisants, des banquiers infidèles et des juges prévaricateurs. Mais alors, monsieur, à quoi vous sert votre civilisation?

« Il y a peu de temps, un de vos compatriotes, de passage sur quelque transatlantique, me demandait, après m'avoir salué poliment dans la rue : « Monsieur, où pourrai-je bien voir des Indiens? — A dix jours de voyage dans l'intérieur des terres. — C'est un comble, s'écria-t-il. Que diable suis-je venu faire en Amérique, si Ton n'y voit pas de sauvages? Est-il rien de plus ridicule que de voyager dix-sept jours d'affilée, pour se trouver nez à nez avec des gens en redingote sous les palmiers, par trente-cinq degrés de chaleur! Moi qui ai

promis d'envoyer en trophées les plumes de la première Peau-Rouge dont je ferais la conquête !..

« Monsieur de Palan, n'éprouvez-vous pas aussi la même désillusion?

— Non, répondit Henri; je n'ai pris heureusement aucun engagement de courir au fond des bois vierges à la recherche d'un Wigwam. C'est là peut-être qu'on rencontre la pureté des mœurs. Mon prétentieux compatriote n'a sans doute pas lu Diderot. Il est vrai que la façon dont l'ami de Grimm entendait la morale ressemble fort à de ]a corruption. Les extrêmes se touchent, monsieur Alves. Nous ne nous scandaliserons pas de vos faiblesses, et nous nous attendions à trouver, ici comme ailleurs, l'adultère et le divorce.

— Illusion! monsieur, prévention téméraire î le divorce, cette plaie sociale n'existe point parmi nous. Chez vous la société l'admet, et la religion le réprouve. 11 en est différemment ici. Cela doit vous donner une haute idée du rigorisme de nos législateurs. Les époux séparés, quand ils veulent se refaire une famille, ont recours au malin pouvoir que le Dieu des protestants a de désunir ce qu'a lié Celui des catholiques et réciproquement. Grâce à ce petit stratagème et à la multiplicité des religions, on se remarie autant de fois que bon vous semble, à condition d'entrer chaque fois dans un nouveau credo. Et cela durera, monsieur de Palan, tant que chez nous, comme chez vous du reste, on aura plus peur des mots que des choses. Perdez, monsieur, perdez le vain espoir de trouver aujourd'hui, sur n'importe quel point de l'Univers civilisé, la moindre apparence d'originalité. Depuis que les modes de Paris et de Londres ont envahi le monde, la même banalité règne partout en maîtresse. Je le regrette pour vous. Mais il n'y a pas à dire, il faut en faire son deuil. On peut s'at-

tacher seulement à considérer comment l'éternelle bêtise et la vanité sont malgré tout demeurées protéiformes, au milieu de cet universel nivellement. Cette constatation attriste les uns et égaie les autres. Pour mon compte, je l'avoue, elle me divertit extrêmement. Car, ajouta-t-il d'une voixprofondémentlugubre je suis d'un naturel on ne peut plus jovial. »

a M"*® Silva est-elle chez elle? »

Une bonne, grassouillette, haute en couleur, sans doute descendante des premiers colons qui peuplèrent cette région du Brésil, conduisit Henri jusqu'à Tatelier silencieux et vaste. Des toiles pendaient aux murs, des maquettes reposaient sur des socles, et dans une salle attenante, sur le sol dallé, une ébauche suintait sous les linges humides. L'artiste, vêtue d'une longue blouse retouchait un pastel devant un chevalet-

« Je vous reçois sans cérémonie, dit-elle en tendant la main. Nous causerons tout à notre aise. Vous voyez, j'achève le portrait de Silvia. Vous l'avez aperçue avant-hier avec moi. Est-ce bien elle? Ne manque-t-il pas je ne sais quelle expression de douceur et d'ingénuité, qui fait tout le charme de ma cousine? C'est un rien. Je n'ai pu le reproduire.

— Le visage, répondit Henri, est un peu sévère. Je vois le défaut, ici, au coin des yeux, et à la commissure des lèvres. J'ai observé votre cousine Tautre soir ; son

visage séduit en effet. Du reste la retouche est insignifiante.

Obéissant au geste d'Henri, la jeune femme, un crayon de couleur à la main, ombrait légèrement le portrait.

« Plus encore, dit Henri. Puis il y a un trait à marquer, ici... Je ne sais comment vous expliquer. Si j'osais...

— Faites », dit-elle en lui tendant le crayon.

Elle se leva. Il prit sa place, souligna légèrement Forbite, estompa une fine couche de couleur, et l'image prit aussitôt une expression nouvelle et exquise.

« Bravo !

— J'ai une assez bonne mémoire.

— Prodigieuse ! car vous n'avez vu Silvia qu'un instant ».

Elle dénoua un carton, et présenta à Henri des esquisses et des études. D'une facture nette et correcte^ elles rappelaient la manière de différents maîtres.

« P'ort joli, disait Henri poliment, en faisant, à part lui, des classifications. »

11 disait mentalement :

« Bonjour, monsieur Henner; comment ça va, mon vieux Bouguereau ? »

Elle épuisa le carton et dit :

« Je fais de la peinture un accessoire ; pour moi, la sculpture est tout. Rien n'égale la jouissance de pétrir la glaise, et d'y laisser l'empreinte de la vie. D'une masse d'argile informe, sort une image humaine ; elle regarde son créateur, plus belle qu'un être réel, presque aussi vivante dans son symbolisme, plus précieuse aussi. L'existence du « Penseroso » et celle du« Moïse » ont certes une autre importance que celle d'un pauvre diable qui mène sa vie de laideur et de misère. La

sculpture est divine ; pour aller plus avant, il faudrait dérober l'étincelle de vie et de pensée dont Prométhée, notre grand ancêtre, anima l'antique limon façonné par lui. »

Elle dévoila rébauche placée au milieu de l'atelier. La statue, presque achevée, apparut.

Un buste de femme. — La tête penchée en arrière, les yeux mi-clos et la bouche vaguement souriante attendaient peut-être le chaud contact d'un baiser. Emaciée, fascinante, douloureuse, elle vivait.

L'artiste, avec Tébauchoir, écrivit dans l'argile :

« Le DÉSIR »

« Le désir encore inassouvi, dit Henri.

— Oui, dit-elle, d'une voix basse et frémissante ; le désir cruel, insatiable, dont on meurt. Comme elle est triste... et elle sourit ! Quelle image de volupté se présente à son âme? Elle ferme les paupières, tout entière à son rêve. Elle se délecte, se macère et se tord dans sa chimère. »

Elle dit encore :

« Elle n'est point belle, au sens propre du terme. Mais celui à qui elle songe toucherait avec elle aux cimes des sensations, aux profondeurs des voluptés, aux limites inconnues du possible. »

Et elle ajouta, comme se parlant à elle-même :

« Peut-être aurait-il peur de sortir du domaine des impressions médiocres. »

Henri, en examinant la statue, s'avisa d'une vague ressemblance entre les traits modelés et ceux de l'artiste. Il la regarda brusquement, repris de désir.

Elle s'immobilisait dans la pose extatique de l'image allégorique. Une ombre ténue pourprait ses paupières abaissées, et un sourire d'amertume et de délices creusait ses lèvres du même pli simulé sur l'ébauche.

Elle ouvrit les veux et le vit. Hors de lui, il allait

étendre les bras, s'emparer d'elle, pour qu'elle le menât jusqu'aux régions surhumaines évoquées tout à l'heure. Elle-même, vaincue par sa propre exaltation, cédant déjà en pensée à cette brutale convoitise qu'elle venait d'allumer, se fût peut-être abandonnée sans résistance, quand un coup de sonnette les glaça.

Et une grosse dame entra, conduisant deux maigres jeunes filles, qui tendirent leurs faces chlorotiques aux lèvres frémissantes de l'artiste.

Le lendemain, quand Henri survint, elle lisait, très calme, étendue sur une chaise longue, dans le jardin confidentiel, où flottaient des senteurs attiédies. Un colibri bourdonnait entre les branches, piquant droit jusqu'aux cimes des arbres, ou fourrageant le calice d'une fleur. Alors, le battement rapide de ses ailes empêchait d'en distinguer les mouvements; il paraissait immobile dans l'espace, sans autre point d'appui qu'une frêle corolle pâlissante, sous l'arc-en-ciel de ses nuances. 11 passait à une autre, courant aux bégonias irisés, s'enivrantde jasmin, violant la pureté des lis, s'attaquant jj aux manacas, qui portent sur une même tige des fleurs 'I violettes et d'autres blanches, comme on voit, dans une même famille, des sœurs brunes et des sœurs blondes aller côte à côte par les chemins.

Elle cessa de lire, et tendit la main à Henri, d'un geste las.

« Etes-vous souffrante? demanda-t-il, en observant ses traits battus, ses lèvres pâles.

— Un peu de migraine. Aussi, vous voyez, je me dorlote aux caresses de cette suave après-midi. Ditesmoi les nouvelles du jour. »

Pendant la soirée de la veille, et durant toute la nuit, le souvenir de la jeune femme l'avait obsédé. Durant les

courts instants de sommeil, il Tavait tenue dans ses bras, couverte de ses caresses et de ses baisers. Avec elle, il avait, suivant les paroles prononcées par elle, touché aux limites du possible; il était allé jusqu'à Fhallucination et au délire. Et l'image de la succube s'était gravée dans sa mémoire sous une forme idéale et magnifiée.

« Quand je la reverrai, nos mains s'uniront d'ellesmêmes, nos lèvres se donneront le sceau du mutuel désir. Nul mot ne pouvant traduire notre ivresse, nous nous tairons. Et je connaîtrai ceparadis de délices, promispar la statue allégorique à qui déchiffrera son énigme. »

Mais en la regardant, il s'en désenchantait de nouveau. Ses bandeaux, ses cheveux collés aux tempes, accentuaient la pauvreté de ses chairs et la rudesse de ses linéaments. Et devant son regard, lumineux d'intelligence et de franchise, l'idée de bonne camaraderie, de confiante et douce amitié renaissait chez Henri, bien qu'il gardât contre elle une rancune de la désillusion éprouvée.

M Comme vous êtes rêveur!... est-ce nostalgie de votre beau pays ? »

Non. Il se plaisait au Brésil. Il en aimait la magnificence des sites, les moites effluves de ses nuits, la végétation reposante et durable.

« Tout cela est très beau, dit-elle. A la longue, je préférerais un peu plus de variété. Jamais je n'oublierai l'impression grave que je ressentis la première fois qu'en ouvrant ma fenêtre, dans le petit appartement que j'habitais avec mon mari au Parc-Monceau, je visl'ouatehumide tournoyer dans la brume du matin. La perspective des arbres allait se perdant à quelques pas dans le frimas. Un tronc isolé tendait sa ramée noircie par le contraste de la neige, comme s'il eût été un moment la proie des flammes. 11 y avait ainsi, à partir des pre-

mières branches deux arbres superposés, l'un, d'une blancheur sans mélange, l'autre noirâtre et comme calciné. Un moineau solitaire et transi éparpillait sur un rameau la pâle poussière, en enflant ses plumes, semblable à une houppe dont on secoue un nuage de poudre de riz. Des passants emmitouflés surgissaient et s'évanouissaient comme des ombres, souillant de leurs empreintes le tapis immaculé. Je me disais : « C'est fini. Jamais plus il n'y aura de soleil ; jamais plus il n'y aura de verdure. Ces arbres sont morts ; ces gens sont des fantômes qui disparaissent dans les nuages. » J'ouvris la croisée. La froidure me pénétra d'une tristesse de tombeau. Mais je recueillis quelques flocons, et curieusement j'observai les cristaux minuscules. Ils fondaient dans ma main en accentuant en moi l'impression de fantasmagorie et de rêve. Je fermai la fenêtre, je m'élançai vers le feu, et demeurai toute blottie et frissonnante dans un fauteuil.

« Mais aussi quelle sensation suprême de renaissance, quand, par une après-midi d'avril, je traversai le parc pour aller en visite. li avait plu la veille; tout à coup, les bourgeons s'ouvraient. Et je sentais aussi, dans mon âme, éclore une floraison nouvelle de désirs, d'illusions, de sentiments délicats et tendres. Je marchais, heureuse de vivre, de croiser de jolies femmes en toilettes de demisaison, d'apercevoir sur d'autres arbres, les feuilles naissantes entr'ouvrant les boutons. En rencontrai-je un en retard, je lui criais : « N'as-tu pas honte ? » et en débouchant aux Champs-Elysées, je m'assis sur un banc, pour contempler plus à l'aise, un marronnier qui devançait tous les autres.

« Soudain, une ondée tomba. Elle cessa au bout de cinq minutes; et de la terre, des arbres, des follicules, s'éleva sous les gouttes fluantes, une buée parfumée, une odeur

de sève et de vie. J'en demeurai pâmée. C'était le tropplein de mon àme, l'exubérance de tout mon être qui s'épandait ainsi sur la nature enchantée. »

Elle désigna du doigt un coin plus touffu du jardin.

« "Voici deux ans, depuis mon retour d'Europe, que j'habite cette maison. Journellement, quand le temps me le permet, je viens ici lire ou rêver. Chaque fois, je reo-arde ce massif, ce fouillis de branches entrelacées jusqu'à ce grand arbre. Tout est immuablement vert et vivant. Et je cherche en vain à faire remonter du fond de ma conscience et de mes souvenirs, cette mélancolique résignation, éprouvée là-bas, à fouler aux pieds, ou à voir voltiger les feuilles mortes dans le vent d'octobre.

«. Les saisons bien distinctes marquent des étapes. De station en station, on s'accoutume au but inévitable. Ici l'on est emporté dans un train express. Jamais vous n'entendez crier un nom nouveau aux portières. Et puis, ne semble-t-il pas injuste de vieillir au milieu de cette nature qui ne vieillit pas? »

Henri sourit.

« Il est encore bien tôt pour vous de songer à la vieillesse. »

Son visage devint grave, elle dit :

« La jeunesse? c'est l'attente et l'espoir de l'imprévu. Rien ne m'arrive.

— Par exemple ! protesta-t-ii, ii faut vouloir, il faut se créer des événements. La vie est un perpétuel devenir. Vivons-la. Tout arrive au contraire ; et tout n'est pas mauvais dans le moins mauvais des mondes.

— J'ai beaucoup souffert. »

L'heure prêtait aux confidences. Il rapprocha sa chaise. Elle dit :

« Mes parents habitaient Rio, et me mirent ici, dans un couvent de religieuses françaises. J'avais quatorze

ans quand mon père mourut. Ma mère ne recevait qu'une modeste pension de retraite. Il me fallut la rejoindre, et je terminai mes études en suivantles cours publics. Je me destinais au professorat, quand un ami de mon père demanda ma main. J'avais dix-sept ans, il touchait à la quarantaine. Cette disproportion d'âge ne me déplut pas. L'aisance d'une vie définitive et facile fut la dernière de mes considérations ; il pouvait être mon père, et je l'aimais comme un jeune homme. Nos premières années de mariage furent heureuses. Sans enfant, je me livrais à mon penchant pour les arts. A mon instigation, il liquida ses affaires, et nous allâmes vivre à Paris. Changement de milieu ou simple coïncidence, je ressentis à cette époque cette plénitude de force et de vie, que tout être, il me semble, doit éprouver au point culminant de sa jeunesse, un épanouissement de mes facultés, une soif de bonheur, un amollissement tendre qui me rapprochaient davantage de mon mari. Cetépanchement aurait dû nous unir d'une façon plus intime ; un malentendu défmitifen naquit. Que se produisit-il en lui ? je l'ignore. Pourquoi me devint-il subitement hostile, lui, jusqu'alors bienveillant et paternel? — Se sentait-il vieillir, ma fougue le vieillissaitelle davantage par contraste ? c'est peu probable. Il était fort bien conservé, et à tout prendre encore jeune. Il se détacha de moi; je lui devins importune; ma présence lui fut une gêne, et mon affection un fardeau. Je le sentais ; nous eûmes des scènes violentes, non de sa part, mais de la mienne. Cette sorte de dédain ou de peur qu'il semblait éprouver en ma présence m'indignait. En peu de temps, sous le même toit, le divorce de nos existences fut complet. Il fréquenta le cercle, fit de grosses pertes, et un soir, on me l'apporta demi-mort, victime d'un accident stupide, le heurt d'une voiture dans la

rue. — Il mourut au bout de trois jours, sans presque reprendre connaissance. »

Son visage pâle s'empourprait ; elle continua :

« Nul ne saura mes transes et mon indignation. 11 est mort, paix à sa cendre! puissé-je Teffacer de ma mémoire. Ma vengeance eût été facile de son vivant. Je suis trop honnête et trop fière. J'ai souffert en silence dans mon affection, puis dans mon orgueil, dans mon attachement méconnu, ma jeunesse sacrifiée, 3t l'inexplicable mystère qui enveloppait ce drame intime. »

Comme elle se taisait, toute palpitante et concentrée, Henri lui dit :

« Vous êtes si jeune. Vous avez peut-être encore devant vous de longues années de bonheur.»

Elle le regarda, reconnaissante, comme si ces simples paroles eussent signifié une promesse ou un aveu. Ses paupières titillèrent. Mais lui demeurait indifférent et gêné.

11 répéta machinalement :

« De lonsrues années de bonheur. »

Elle ferma les yeux, attendant peut-être quelque insinuation tendre.

11 la détaillait de nouveau avec cette lucidité impla- \ y^ cable des intervalles du désir, lorsque le cœur n'est pas l^ véritablement épris. Elle s'était amoindrie en racontant son histoire ; elle avait détruit l'effet de ses 3hrases d'orgueil et de volupté. Il se demandait, sans grande curiosité d'ailleurs :

« Pourquoi son mari s'est-il ainsi fatigué d'elle? »

Peut-être la femme, merveilleusement intuitive, de^ ^ina-t-elle en partie ce qui se passait dans son esprit, ille détourna la conversation en disant :

« Les plus belles pages des maîtres me consolaient,

dans les musées, de cette grande tristesse, de cette solitude d'âme. Je cherchais leur secret, la raison de leur maîtrise, plus encore, combien ils mirent d'euxmêmes, de leurs amours, de leurs ivresses et de leurs désenchantements dans leurs œuvres.

— Gela, on ne lésait jamais, dit Henri. L'homme est si différent de l'artiste. L'homme... quel homme ?... celui qu'on croit être : il n'est pas; qu'on voudrait être? il existe moins encore ; le vrai?... celui-là est si changeant... si mobile ! il n'a guère plus de réalité que les deux autres. L'artiste, de la meilleure foi du monde, dénature encore l'individu dont il est le sosie magnifique. Le fait brutal, l'état d'âme sincère, évoluent et s'amplifient sous l'ébauchoir ouïe pinceau, avant que le spectateur en subisse la répercussion, amoindrie ou accrue, dont il vibre à son tour et à sa façon. Parfois, il fait ainsi une de ces découvertes dont le peintre ou le sculpteur demeurerait surpris. J'entendis une fois, devant le Meurtre de Vîrgùiie^ un bon bourgeois dire à sa compagne : « On voit tout de suite que c'est un mari trompé qui vient de tuer sa femme. Je sens que j'aurais cette tête-là en pareille circonstance. » — Que n'a-t-on pas inventé sur le sourire de Monna Lisa !... le peintre, content les uns, entourait son modèle de divertissements et de musique, pour lui donner cette expression allègre. D'autres y voient le mystère d'une âme de sphinx. Il me plaît de songer que Léonard épia pendant quatre ans, à travers ce sourire, la pensée de cette Joconde, qui peut-être ne pensait à rien. »

Elle minaudaitou sevoilait la face. Elle l'accusa de détruiresesillusionsetdetuersonenthousiasme. Elle ajouta:

« Les maîtres que j'aime sont l'objet de mon admiration dans leur force, de ma pitié, dans leurs peines. — Je voudrais les avoir connus. »

]\Iais Henri, en veine de contradiction, répondit : « Que de déceptions vous auriez éprouvées ! Les plus élégants dans leur facture furent des ours mal léchés; les plus tendres, des viveurs aux formes brutales ou d'indifférents ancillaires ; les plus sensibles, des blasés ; les plus poétiques, des bourgeois cossus; et les plus moraux, des bohèmes. Rappelez-vous comment les peintres de tableaux religieux, de martyrs fervents, maniaient la dague et le poison. Songez à ce farouche Espagnolet, dont VAdoration des Bergers^ d'une si vigoureuse vérité, groupa des pâtres rudes comme repoussoir à la délicate beauté de la Vierge. Abusant de la protection de Philippe IV, il acculait tous les grands peintres de son temps entre Talternative de Tinertie ou du meurtre. Quiconque n'était pas de son clan ne pouvait prétendre aux grandes commandes du Gouvernement, sans s'exposer au fer d'un bravo. Le Guide, Cavalier d'Arpino, Annibal Carrache, le Dominiquin, durent fuir. Bélisario, affilié à Ribera empoisonna un élève dont il était jaloux; Amilla Falcone, maître de Salvator Rosa, ensanglanta Naples avec une bande de ses disciples. Et Cellini !... et tant d'autres !... Connaissez-vous l'histoire de Marie Bashkirtseff?

— Non.

— C'était une jeune Russe d'un talent varié. Quand vous retournerez à Paris, allez an cimetière du Trocadéro. Vous y verrez son tombeau monumental, où sont gravés les titres de toute» ses œuvres. Dans la chapelle qui mène à la crypte, on aperçoit son portrait. Il permet de croire qu'elle était belle, ou tout au moins très séduisante. Elle s'éprit du talent de Maupassant, et lui écrivit des lettres d'une délicate saveur. Mais il se lassa de cette correspondance platonique avec une inconnue. Ce fut, à rebours, l'histoire de Psyché. Il la perdit en

voulant la connaître. Elle lui écrivit : « Ce n'était pas votre être mortel, c'était votre âme et votre talent que j'aimais en vous ». Ils ne se sont jamais parlé. Elle redoutait d'instinctune déception. Elle comprenait qu'il vaut mieux connaître la légende des grands artistes, que leur vie. Créons-la au besoin, cette légende, comme ces bons conteurs de cantilènes, qui se frappaient la poitrine aux miracles de saints et de martyrs inventéspar eux. Ou bien faisons comme un dilettante de mes amis, « En présence d'une toile ou d'une statue, me déclarait cet épicurien avisé, à la lecture d'un poème ou à l'audition d'un opéra, on ne doit pas plus s'occuper du peintre, du sculpteur, du poète ou du musicien, qu'en dégustant un plat friand, on ne pense à la cuisinière qui l'a confectionné. »

Elle s'écria en riant :

« Quelle comparaison! quelle horreur! en agissezvous ainsi ?

— Quelquefois, pas toujours. Mais si je me leurre à plaisir, je n'y mets plus, au moins, aucune naïveté.

— Les élèves des grands maîtres de la Renaissance ne pensaient pas comme vous.

— D'abord, ils estimaient l'artiste et non l'homme. Ils formaient alors, dans chaque atelier, des familles intellectuelles qui développaient un procédé. A force de vivre ensemble sous une même discipline et en partageant les mêmes émotions, ils se comprenaient et s'admiraient da-j vantage, quand ils ne se haïssaient pas. C'était de leur; part une imitation, non pas servile, mais intelligente/ avec l'orgueil de perpétuer une méthode. Aujourd'hui/^ chacuncherche sa voie. Le don de la vision, une façon personnelle d'appliquer des règles dont on a vérifié la valeur, voilà ce qui importe avant tout. Nous exigeons l'individualisme dans l'art, et nous retournons aux jurandes et aux maîtrises; cela fait compensation.

— Y avons-nous gagné ? L'art dépérit autant par l'abus de rindépendancequeparlatyrannie destraditions.

Et elle s'éleva contre la teinte violette dont Manet revêt tout l'Univers.

— Elle ne me choque que par son outrance, répondit Henri, Elle est moins artificielle que le ton rouge brique dont Raphaël, à une certaine époque de sa vie, peignait toutes les chairs. L'art crée non pas des formes, mais des modalités. L'éducation et l'habitude font accepter, comprendre, et aimer à la longue, ce qui répugnait tout d'abord.

— Ne disiez-vous pas l'autre soir que chacun sent à sa manière ? Comment expliquez-vous alors qu'il y ait, de par le Monde, si peu de créateurs et tant d'imitateurs ?

— L'artiste ne saurait créer un procédé nouveau pour chaque sensation nouvelle, pas plus qu'on ne saurait inventer un nouveau mot pour chaque nuance du sentiment. Ainsi les subtilités de nos perceptions se généralisent sous notre pinceau. Or c'est justement par les nuances que nos impressions diffèrent. Une impression entièrement neuve est l'apanage des prédestinés. Celles que nous croyions innées sont la conséquence et le complément d'autres déjà vécues. On nous les suggère, nous les transmettrons avec notre empreinte. — Rien ne finit, tout se prolonge. »

Ils causaient côte à côte, dans la bonne familiarité issue de leur communauté de goûts et de leur amour des belles choses.

« On était si bien, dit-elle. Pourtant il va falloir que je vous quitte. — Une leçon de dessin à donner. Ce que mon mari m'a laissé ne suffit pas à mes besoins, bien modestes pourtant. 11 faut donc que je travaille. »

Dans la rue, Henri rencontra Salvani. L'attaché jubilait. Il prit le bras d'Henri, et ils remontèrent ensemble l'avenue parfumée.

« Quelle après-midi! quelle tiédeur, quelle volupté dans ce recoin paisible de verdure fait pour l'amour ! Mon cher, j'aime une femme merveilleusement belle, et j'en suis aimé. Ne cherchez point. Vous ne la connaissez pas. »

Henri, se souvenant du bal, et des coups d'œil surpris, au passage, souriait de cette ingénuité.

Il répondit :

« Moi, je sors de chez madame Silva. Nous filons une amitié couleur de ce ciel.

— Au fond, dit Salvani, vous en tenez pour elle.

— Je ne sais. 11 est regrettable que son corps se soiti mal modelé sur son âme. Parfois pourtant, je la désire avec violence. Ça va et ça vient. Elle vaut mieux qu'un caprice, et je crains de ne pouvoir lui offrir de durable que mon estime. »

Henri connaissait madame Silva depuis un mois. Presque journellement, il survenait chez elle aux heures où il la savait libre, et la trouvait dans le jardin, à rêvasser ouà lire, ou dans Tatelier, à pétrir, vêtue de sa grande blouse, la glaise qui lui collait aux mains.

11 avait barboté dans le plâtre, pour l'aider à mouler la maquette d\i D^sir, en attendant la reproduction dans le marbre par le ciseau du praticien. Il s'attardait à détailler l'image, y trouvant de l'allure.

Après la contrainte dii premier élan qui eût créé entre eux quelque chose de décisif, ils en venaient aux escarmouches sentimentales.

Elle lui dit, un jour, en désignant la statue :

« Pensez-vous qu'il y ait un peu de moi-même dans cette allégorie ; un peu de ma vie, de mes douleurs, de mes aspirations, sous ces traits façonnés par moi ? Croyez-vous, suivant les belles théories de votre ami le dilettante, qu'il serait sans intérêt de chercher à découvrir dans le statuaire les réalités de ce symbole ? »

11 approuva, sans essayer lui-même. Il s'expliquait

mal ses sentiments complexes à l'égard de madame Silva. Il résistait aux bouffées de désir brutal qu'elle soufflait sur lui par sa présence, et plus souvent encore par son souvenir, car elle agissait davantage sur son imagination que sur ses sens, par ce qu'il découvrait en elle de passionné et d'équivoque. Mais il redoutait une lassitude immédiate, définitive peut-être, quand sa seule illusion physique, limitée à la curiosité, se serait évanouie. Elle lui inspirait une fantaisie dépravée et une amitié chaste. 11 hésitait à sacrifier l'une à l'autre, plutôt par égoïsme intellectuel que par une fraternelle pitié.

« Si je pouvais repétrir sa chair comme elle modèle la terre plastique de ses ébauches !... »

Il voulut faire son portrait : elle s'y prêta de bonne grâce. Pendant plusieurs jours, il mania ses traits dans la couleur, rencontrant toujours ses prunelles, où son âme étincelait

Son indécision s'accrut.

« On voit tous les jours des gens s'unir par simple convenance et être heureux. En estimant trop cette femme pour vouloir faire d'elle une maîtresse de passage, je reconnais en elle des qualités supérieures et durables. La première volupté, d'où je crains de tomber à une lassitude désolée, cimenterait peut-être au contraire notre alliance par un charme inespéré. Les désillusions avec les plus belles sont si fréquentes. Le contraire doit aussi se produire ; ou comment expliquer la domination que des femmes sans beauté exercèrent successivement sur plusieurs hommes ! »

Une après-midi, ils causaient dans l'atelier. Silvia survint. Ses yeux, d'une nuance étrange, verts comme l'Océan aux approches des côtes, en avait aussi la douceur des jours d'accalmie. Elle était mince, gracile,

élancée comme une liane. Ses cheveux, sombres, épais, soyeux, semblaient mouillés des rayons qu'ils reflétaient. Ses dents, petites et unies, brillaient d'un bel orient dans son sourire ; et toute sa personne était baignée de langueur et de grâce.

Elle dit:

« Je t'ai crue souffrante, Lina. Depuis huit jours, tu

n'apparais pas à TErmitage. Alors je suis venue. Tu as

un peu maigri. Tu parais triste.

§■' — Quelle idée ! — J'ai au contraire tous les motifs de

joi^puisquete voici. Tuconnais Monsieur, n'est-cepas? »

Elle dit oui, d'un signe. Dans le mouvement qu'elle fît en inclinantla tète, un rayon de soleil illumina sa chevelure.

« Oh ! s'écria Henri, demeurez un instant dans cette position. Mademoiselle, rien qu'un instant. »

Et s'adressant à Lina :

« Approchez-vous, Madame, pour admirer ce joli effet de lumière. »

Elle s'approcha en effet à pas lents, et grave, après avoir contemplé sa cousine, elle dit :

« Ravissant! Du reste Sylvia est si jolie.... »

Henri continuait de dévisager la jeune fille.

« Je vous en prie. Mademoiselle, permettez-moi de faire votre portrait... comme cela... avec cette clarté sur votre front.

— Je veux bien, dit-elle. Mais il faudra que je pose.

— Une fois seulement, pour les retouches. Je peindrai le reste de mémoire. Que je crayonne seulement quelques lignes. »>

Il ne remarqua pas, tout à son rêve d'artiste, la pâleur jalouse de Lina.

M Causez, je vous en prie, ne vous occupez plus de moi »

Il dessinait par traits brefs et frôleurs. « Ta mère va bien ?

— Oui, répondit Sylvia. Elle t'attend dimanche. Du reste, il faut que tu voies mes orchidées. Elles sont presque toutes en Heurs.

— J'irai. Viendras-tu me prendre?

— Certainement, après la messe, puisque tu ne vas pas à l'église. Tu es une païenne. »

Henri, crayonnant toujours, intervint.

« Le paganisme avait du bon. Ses phases marquent d'une façon attrayante l'évolution des consciences. L'homme qui, dans l'origine, divinisait l'inconnu par terreur, a ensuite divinisé par jeu, par convenance, par vice, par mode, par ironie peut-être, les choses les moins mystérieuses et les plus insignifiantes. Il fit des idoles de plus en plus fragiles pour les briser avec moins de peine.

— Elle n'a même pas cet effort à faire, dit Sylvi Elle ne croit à rien. »

Et Lina, comme un écho, répéta sèchement : « A rien.

— C'est net, dit Henri. »

n ne développa point davantage sa pensée; mais Lina

répartit agressive : û

« Vous autres, hommes, vous ne pouvez comprendre l'indépendance d'esprit chez une femme, ni sou élévavation au-dessus des superstitions surannées. »

Tout en relevant et en abaissant la tête, pour fixer tour à tour le modèle et l'image, Henri répondit :

« Un grain de mysticisme relève les attraits du péché 11 complique sans excès les difficultés de séductions; car sur le chapitre de l'amour, les femmes finissent toujours par trouver des accommodements avec leurs scrupules religieux. Mais ce qui a motivé mon exclamation,

c'est le dogmatisme de votre réponse : « A rien ». Rien, c'est encore une forme de l'absolu. Il y a peut-être plus d'audace à nier sans alternatives, qu'à affirmer avec quelques réserves. »

Il se tourna en souriant dans la direction de la jeune femme. Mais en voyant ses lèvres pincées, et la ride creusée entre ses sourcils, il s'écria :

« Vous ai-je blessée? oh! bien involontairement, croyez-le.

— Non. dit-elle, vous ne m'avez pas blessée. Mais ne ferons-nous pas un tour au jardin? »

Elle se hâtait de l'arracher à sa tâche. « Encore un instant... rien qu'un instant.

— Du reste, dit Sylvia, il va falloir que je m'en aille. »

Ils se turent. Henri acheva l'esquisse. Puis il demeura encore un moment en contemplation devant la jeune fille, à observer son teint mat, ses cheveux flous, ses lèvres courbées comme un arc d'amour, et la courbure de son cou au-dessus du corsage de soie rose, qui bouffait aux manches.

« Merci, j'ai fini. »

Quand ils se retrouvèrent seuls, Lina s'approcha de lui, la respiration courte, mais s'efforçant d'être calme. Elle dit :

« Ma cousine est très belle, n'est-ce pas ? — Elle vous plaît? »

Distrait, il regardait le croquis. Il répondit :

« Très belle... Très belle... non. Mais comme vous le dites, elle me plaît. C'est un bon modèle. »

Il ne remarqua pas plus la détente des traits de Lina qu'il n'avait prêté attention à son attitude précédente. Elle souriait, penchée, sur le dessin. Elle frôla Henri de ses cheveux. Il se retourna sous cette caresse, et luisourit.

« Lina... Vous vous appelez Lina... joli nom !

— Il doit l'être, dit-elle toute joyeuse, puisqu'il vous agrée. Vous n'allez pas, j'espère, emporter cette esquisse. Ici, vous serez tout à l'aise pour peindre, et je vous tiendrai compagnie. »

Il mit cinq jours à peine pour achever à peu près le portrait. Lina l'encourageait. Elle écrivit elle-même à Sylvia de venir poser pour les retouches. Mais quand elle les vit de nouveau en présence, la même jalousie subite et aiguë la ravagea.

Cette fois, Henri, lucide, comprit le sentiment de son amie.

A la voir ainsi pâle et froncée, il eut pitié.

« Un mot, pensait-il... il suffirait d'un mot. »

Sylvia partie, il se contint.

« Si je lui demande : « Etes-vous jalouse? » elle répondra : « Oui ». — A cet aveu, nous ne résisterons ni l'un ni l'autre. Elle m'appartiendra, ici même, dans une minute; et ce sera d'une irrémédiable piétrerie. Je lui parlerai demain, dans le jardin. Je veux qu'elle se donne sans surprise. »

Et il se contenta de lui demander :

« Vous êtes triste, Lina? »

Elle hocha la tête, sans répondre.

« Il ne faut pas être triste. Vous avez peut-être encore devant vous de longues années de bonheur. »

C'était la phrase murmurée une première fois comme une consolation banale. Elle revenait sur ses lèvres presque comme une promesse.

Il répéta doucement :

« De longues années de bonheur. »

Yl

« Arrivée Cordillère. Pension Marguerite. Attends demain.

« Flon: »

Henri tortillait le télégramme entre ses doigts, en murmurant :

« Kn voilà une aventure!... Que diable vais-je faire d'elle? Aurait-on jamais cru cette petite folle capable dépasser la mer pour me courir après? Si je faisais le mort?... Elle me relancerait. Puisqu'elle a tant fait de traverser l'Océan, elle saurait bien prendre le train pour venir jusqu'ici. Ce serait du propre ! Que dirait M. Aimabuena? »

Cette dernière idée le fit rire.

« Allons ! j'irai. Elle est tout de même gentille, Flonflon. Décidément, me voici passé homme à bonnes fortunes. Lina d'une part... Et Flon qui saute à pieds joints l'xVtlantique pour se jeter dans mes bras !... »

Son miroir lai renvoya par hasard son image. Il se vit de taille moyenne, bien pris, avec des cheveux châ-

tains, le teint clair, des lèvres un peu charnues, mais d'un joli dessin sous les moustaches soyeuses, une physionomie ouverte et un air de santé. Quand il parlait aux femmes, il leur faisait baisser les yeux sous la douce et audacieuse insistance de ses prunelles bleues.

« Mon Dieu! dit-il, après s'être détaillé avec quelque complaisance, tout le monde ne peut avoir le galbe de Salvani; mais on produit tout de même son petit effet.»

Le lendemain, en arrivant à terre, il héla un fiacre.

« Pension Marguerite ! »

Il connaissait de vue rhospitalière matrone, légendaire à Rio dans le monde des viveurs. A défaut de beauté, elle avait possédé cette verve, cet entrain dont s'irritent les désirs des ingénus et ceux des blasés. Ellemême s'était cotée à haut prix; sa roublardise gasconne et son esprit de méthode l'avaient enrichie. Elle avait su, quand l'âge de la galanterie passait pour elle, organiser sa vie d'autre manière, et dirigeait un établissement interlope, tenant de la pension, du club et de la maison de joie. On y trouvait des filles aimables, une roulette, et une table où Ton faisait bonne chère.

Couchée dans un hamac, sous la véranda, elle se rafraîchissait dans la brise. Assise à côté d'elle, une femme maigre, d'âge incertain, blonde, ni laide ni belle, lui tenait compagnie. Elles ne se séparaient jamais; car Marguerite unissait au mépris de Thomme le culte Jascif de l'antique Mitylène. Toutes deux, le teint pâle et les cheveux passés au henné, dévisageaient Henri avec ce regard froid de la courtisane, qui va au fond des cœurs et au fond des bourses.

« Vous désirez ? ^

— M""^ Demanilles.

— Vous êtes monsieur de Palan.

^ Oui.

— On va vous conduire ».

Le cœur battait un peu à Henri, en frappant à la porte.

« Entrez ».

Elle attendait dans un déshabillé de dentelles, d'où sa frimousse rose émergeait sous Tor dépoli de sa chevelure. A la sentir sur sa poitrine, toute moite du bain matinal, toute imprégnée des parfums favoris, une griserie envahissait M. de Palan. Elle avait un visage poupon, un petit nez dans le vent, une peau fine comme des pétales d'aubépine, des quenottes nacrées à fleur de bouche, et le buste d'une Amazone.

(( Une tète de Grévin sur un corps de Vénus, disait Henri. »

Il avait préparé une phrase pour préciser tout de suite la situation, car il prétendait rester libre, et ne pas s'embarrasser d'une maîtresse.

Mais il était vraiment trop enchanté de la revoir.

« Et puis, tu sais, dit-elle. Aujourd'hui et demain sont tout à nous. Jeté garde. »

Il demeurait surpris, ne comprenant pas le sous-entendu de ses paroles.

Il demanda :

« Enfin, comment es-tu venue ?

— C'est bien simple. Depuis que je te savais ici, je m'intéressais à ce pays. Justement, Ton me présenta un négociant portugais, établi à Rio. Il s'éprit de moi et voulut à toute force m'emmener. Je suis venue. Me voici. Tu ne vas pas être jaloux! »

Henri mordait ses moustaches. L'idée que Flonflon avait traversé la mer dans un élan de passion l'avait quelque peu infatué. Il fallait en rabattre. Mais comme il se voyait ainsi débarrassé de tout souci, il prit allègrement son parti.

A travers les rideaux de la fenêtre, il apercevait la baie, et par la cassure des rochers, Thorizon net dans l'atmosphère limpide. La côte se détachait avec une précision parfaite de ses contours et de ses reliefs. L'air était tiède, il faisait bon de vivre, bon d'aimer.

Et comme Flonflon, étonnée de son brusque changement d'attitude le regardait, émoustillante, dans ce falbalas de dentelles et de linon, il s'approcha d'elle et l'emporta dans ses bras...

« Si tu veux, disait Flonflon quelques heures plus tard, nous dînerons, et nous irons ensuite au théâtre. J'ai ma loge. Nous nous retrouverons à la sortie. Car ici, nous sommes dans une grande province ; tout le monde se connaît. »

A table d'hôte, Marguerite présidait au dîner. La chaleur du jour donnait prétexte aux toilettes légères, aux peignoirs à larges manches, faisant valoir la rondeur des attaches et le galbe des bras. Le Champagne gelait dans les seaux en christofle ; des vieux, éméchés par la victuaille et le voisinage des femmes, se penchaient pour dire des gaudrioles. Elles répondaient par ce rire voulu, où la gaîté a l'outrance et Tamertume du sarcasme.

Henri se fit servir à part sous la véranda. Depuis son arrivée, il vivait dans un milieu cosmopolite, un peu nouveau pour lui. Mais le spectacle qu'il avait sous les yeux ne différait guère de celui auquel il avait maintes fois assisté à Paris, chez quelque demi-mondaine passée de modes, et réduite au rôle d'entremetteuse.

Flonflon lui faisait vis-à-vis, le visage tourné vers la baie. Elle dit:

« Tout de même, on est loin de la France... »

Pendant la journée, Henri l'avait trouvée plus sérieuse que de coutume.

Il en fit la remarque.

« C'est que, tu comprends, mon petit, quand on vient en Amérique, ce n'est pas pour des prunes. M""® Marguerite le dit bien. Elle a su s'arranger, celle-là. Elle possède ici je ne sais combien d'immeubles, et un château près de Bordeaux. Oui ; un château. Elle est dame patronnesse de sa paroisse, et les marguilliers, en passant près d'elle, la saluent avant de s'asseoir au banc d'œuvre... Tous les deux ans elle vovage. Personne ne lui demande d'où elle vient, ce qu'elle fait, ni comment elle est devenue riche. Vois-tu, ces choses-là donnent à penser. »

Henri souriait.

« Tu es ambitieuse, Flonflon. Tu veux devenir dame patronnesse. »

Elle battit du pied sous la table.

« Pourquoi pas ! quand on est jeune, les hommes vous aiment. Après, mon cher, nous devenons une vieille guenille, bonne à jeter. Mais l'argent rend toujours considérable et considéré. Au fond... l'argent... il n'y a que ça.

— Si c'est pour m'apprendre cette grande nouvelle, que tu m'as appelé par télégramme... »

Elle le regarda, câline :

«Te fâche pas, chéri. Tu sais bien... j'ai le béguin pour toi. Mais ça n'empêche pas de réfléchir. Et puis, tu aurais tort de protester ; car tu es comme les autres, va ! Si par exemple, je te proposais de m'installer avec toi à Petropolis... Quelle tête tu fais déjà, rien qu'à cette idée ! Tu vois bien que, de mon côté, j'ai raison de vouloir être sérieuse. »

Au fond d'une ruelle étroite, une rampe de gaz indiquait le théâtre : « Eldorado ». Point de salle; mais un

grand hall, protégeant de la pluie, ouvert à la fraîcheur. Un parterre grouillait autour de tables rondes où Ton servait des boissons glacées. Au-dessus, les loges s'ouvraient sur une galerie circulaire.

Dans Tune d'elles, trônait Flonflon, en robe de peau de soie rose pâle, décorée d'une application de pavots en dentelles noires pailletées d'or. Un amour de petit chapeau fleuri, posé sur la torsade de ses cheveux d'ambre, avait la grâce d'une gerbe de fleurs des blés parmi des épis mûrs.

Henri, dans une autre loge, en face de la sienne, s'amusait du manège des gens qui, pour la voir de près, passaient et repassaient dans la galerie, deux à deux, se poussant du coude, riant fort pour attirer son attention. Impassible, elle s'éventait doucement.

« Vous permettez?»

Darnet apparut, souriant, un gros cigare aux lèvres, et secouant un jonc à pomme d'or.

Henri, satisfait de trouver quelqu'un avec qui échanger des idées, lui offrit un siège.

Tout de suite, il s'épancha.

« Bonne journée !... j'ai vu le ministre des travaux publics : un homme charmant. Puis j'ai passé un télégramme à mon syndicat. Je me suis dit qu'il faudrait que ça marche... et ça marchera. »

Il gonfla ses joues, puis en chassa l'air, petit à petit, comme un homme qui souffle après avoir gravi une forte côte. Il déclara :

« A cette heure, je me délasse. Ce n'est pas qu'il soit bien drôle, ce beuglant. Mais quelques femmes y tirent l'œil ; celle-là, par exemple. »

Il désigna Flonflon.

La toile se leva, une grande fille dégingandée arriva par larges enjambées, en se contorsionnant des hanches

et des épaules, les bras en arc, les doigs écartés, les os en saillie, dans un décolletage qui montrait de pauvres choses. Tout de suite, elle hurla une chanson bête qui avait couru tous les cafés concerts de France, et où revenait sans cesse le même refrain :

u J\ii liché du malaga Ah ! ah ! ah !

Du porto.

Oh! oh! oh!

Du muscat, Ah! ah! ah!

« Voilà pourtant Tarticle que nous exportons sur une plus vaste échelle, dit Darnet. En a-t-elle un petit essieu dans la gorge ! ça grince. Sans compter que c'est un vrai musée d'ostéologie. Elle devrait s'exhiber à Técole de médecine. Non!... laissez-moi me rincer l'œil en regardant la voisine. Gentille... hein! elle me va. Si j'allais lui demander où elle perche. »

Henri, impatienté, ne répondait pas. Une seconde chanteuse avait succédé à la première. Belle femme, affectant la distinction, elle articulait lentement, sans gestes, et en détachant les phrases, une chansonnette aux sous-entendus grivois.

On l'applaudit : « Bravo, Madama ! o

« Mais elle me regarde !... positivement elle me regarde!... s'écria Darnet. »

Effectivement, Flonflon tournait ses regards vers la loge d'Henri en lui souriant.

« Oh! oh!... ça mord, ricana Darnet. Elle me fait risette à présent.

Parbleu ! je saurai bien où elle habite. »

Au même instant, Marguerite, sanglée dans une toi-

lette claire, et flanquée de son anémique compagne, entra dans la loge de Flonflon.

« Je suis fixé, dit Darnet. Hein ! une maîtresse femme, cette Marsfuerite. Elle a su accumuler des sous. Elle se moque de la toilette, elle se moque des hommes, elle se moque de tout. A-t-elle l'air cossu, dans sa jaquette à taille, avec son éternel canotier sur la tête, et sa bonne amie qu'elle ne lâche pas d'une semelle! Je me demande seulement pourquoi à son âge, elle se flanque encore de la teinture blonde sur le chignon. Dites, vous connaissez l'histoire du collier ?

— Non.

— Gomment!... Vous ne connaissez pas l'histoire du J collier !... mais elle est désopilante. Ecoutez, plutôt : Marguerite avait un amant... »

Flonflon venait de se lever.

« Excusez-moi, dit Henri. J'ai difi'érentes lettres à écrire, je rentre. Ne vous dérangez pas. La loge est à vous. »

« Quel est ce Monsieur? demanda Flonflon.

— Un compagnon de voyage, un commis-voyageur quelconque... un bavard. »

Elle prit le bras d'Henri.

c( Rentrons à pied, veux-tu ? la nuit est si belle, si claire, si parfumée ! C'est drôle : tout à l'heure, dans la loge, j'ai ressenti une grande tristesse qui m'a fait froid. Alors j'ai eu envie de me blottir contre toi, comme ça. Il me semble être plus près du pays. Tout de même, c'est quelque chose, la patrie. Ça vous tient là. »

— Bonne Flonflon!... »

Lui aussi connaissait la nostalgie, qui endeuille l'âme,

pendant les premiers mois d'exil.

Pour changer le cours de leur pensée, il demanda : « Quelle est cette histoire du collier de Marguerite ?

— Une vieille histoire du temps de sa jeunesse. Elle vit une rivière en diamant, et demanda à un de ses amis de lui en faire présent. La rivière valait dix contos\ l'ami de Marguerite ne voulait en dépenser que sept.

Elle essaya vainement de l'amadouer ; il tenait à ce chiffre. »

« — Choisis autre chose. » Mais elle aussi tenait au collier. Femme de ressources, elle s'en alla trouver le bijoutier et lui dit : « Mon ami veut me faire cadeau d'un bijou qui ne dépasse pas sept contos. J'ai envie de cette rivière. Je vais vous donner trois contos pour compléter les dix que vous en demandez. Vous laisserez marchander, et en fin de compte, vous accepterez l'offre . »

Flonflon s'arrêta pour souffler.

« C'est ici, mon chéri, que tu vas juger de la rosserie des hommes.

« Comme l'amant de Mars^uerite sortait de chez l'orfèvre, il rencontra un de ses amis intimes, et l'invita à déjeuner.

(c Chemin faisant il ne put lui cacher son emplette.

« Car vous avez beau dire, vous êtes aussi bavards que nous.

« — Combien crois-tu que j'ai payé ce collier? »

« L'ami connaisseur, répondit :

« — Dix con^05, au bas mot.

« — C'était le prix. Mais en insistant, je Lai eu pour sept. Et c'est encore cher, pour un cadeau à Marguerite. »

« Là-dessus, l'ami (je te demande s'il avait besoin de se mêler de cette afl'aire !) l'ami pousse des cris de paon.

« — A Marguerite !... quand tu as une femme dix fois plus jolie qu'elle ! et plus distinguée ! et plus chic! et patati! et patata!... »

« L'autre, redoutant une scène, reluctait.

« — Que veux-tu... j'ai promis. »

« On arrive, on se met à table, et tout aussitôt, l'invité dit à la maîtresse de la maison :

« — Quel charmant marivous avez, Madame ! et quel superbe cadeau il a acheté à votre intention! Il désirait vous l'offrir en tête à tête; mais je ne puis résister au désir de jouir de votre surprise. »

« Le mari pâlit, rougit, et enfin s'exécute. »

— C'est exquis, dit Henri. De sorte que Marguerite avait payé le bijoutier pour que la femme de son amant eût la rivière.

— Et tu trouves ça drôle, toi ! On s'expliqua naturellement. L'amant remboursa les trois co^^^o^, et Marguerite le tança d'importance. Mais elle n'eut pas le collier.

— Le dénouement gâte un peu l'aventure, dit Henri. Au point de vue de la morale et du pittoresque, il eût été beau que Marguerite payât le tiers de la rivière.

— Quand je le dis, que vous vous valez tous!... aussi, mon petit, je vais les faire marcher, mes amants! »

Ils arrivaient sur la terrasse de la Lapa, et s'arrêtèrent un moment pour contempler le spectacle. Les vagues moussaient à leurs pieds dans une écume phosphorescente. Des étoiles filantes éclataient dans l'air en fusées silencieuses.

Flonflon poursuivant sa pensée, reprit :

« Ah ! je les ferai marcher!... seulement, pour toi, j'ai le béguin. Tu n'es pas très bel homme ; tu ne vaux pas mieux que les autres, mais tu me plais. Et puis, ce soir, la nuit est si douce, les fleurs embaument ; les cigales font une musique irritante ; une fois encore, je veux être la Flonflon insoucieuse des jours passés. »

Le lendemain, en montant sur le bateau qui fait la traversée de la baie, Henri rencontra Salvani sur le pont. Ils allèrent s'asseoir à la proue, tandis qu'on larguait les amarres. Le steamer quitta le quai puant de la Saude, en évoluant parmi les voiliers et les vapeurs à l'ancrage, et les palettes des grandes roues ronflèrent de chaque côté du navire, sur le golfe que le soleil semblait transformer en un vaste lac de mercure. Des nuances d'un rose atténué, d'un azur défaillant, fusaient et s'éteignaient sur cette onde métallisée. Du côté du levant, le ciel brillait avec l'intensité d'une sphère de cristal colorée au cobalt, puis la teinte se dégradait en tons de plus en plus suaves, jusqu'au cercle encore éblouissant du soleil, qui flamboyait au-dessus des montagnes.

« Bonito ! » dit un gros homme, en s'arrêtant dans sa promenade de la poupe à la proue, pour contempler le spectacle.

11 prononça: n Boumtou )^^ k la portugaise. Deux jeunes gens se regardèrent et sourirent.

« Avez-vous remarqué, dit Salvani, l'antipathie qui existe parmi les Brésiliens, la jeunesse surtout, contre tout ce qui vient de l'ancienne métropole? »

Le ministre d'Allemagne survenait à ce moment. Il répondit :

« Le mot d'antipathie est trop fort et trop faible. 11 faudrait en créer un nouveau pour exprimer ce mélange d'amitié et de haine, de gratitude et de rancune que l'on observe dans une même famille, des fils trop con-

traints aux parents trop exigeants. Les enfants n'oublient ni leur origine, ni ce qu'elle leur a coûté. Ils auraient accepté l'empreinte d'une volonté douce, ils réagissent contre la violence. Ce sol, qui fut longtemps un coin de la patrie portugaise, finit par être un territoire opprimé.

— J'ai parcouru ces temps-ci l'histoire du Brésil, dit Henri ; il est curieux d'observer comment l'idée de patrie se forme peu à peu dans les consciences. Cette conception primordiale, instinctive comme l'association des fourmis, faite d'intérêts et de sacrifices, d'orgueil et d'abnégation, évolue d'une manière toujours identique, qui prouve combien elle est humaine, et combien il serait fou de la vouloir enrayer. Un fleuve, une montagne, une ligne imaginaire, suffisent pour séparer l'homme de l'homme. L'égoïsme, qui est, au fond, le lien de tous nos actes, unit des agglomérations éparses, de même langue, de même religion, ou qui ont tout simplement des intérêts communs d'échange et de commerce. Un homme paraît ; il résume en lui les aspirations de ces groupes, leur orgueil de nationalité naissante. Survienne une guerre, et la patrie est constituée. Les vertus civiques naîtront de l'égoïsme, de l'amhition, de la férocité et de la haine, comme les fleurs précieuses du fumier.

— Oui, répondit le ministre, c'est l'histoire de toutes les colonies américaines. Peuplées d'aventuriers à l'origine, elles restent dévouées à la mère-patrie, tant qu'il faut combattre les naturels, et tant que l'abondance des richesses natives ne rend pas l'impôt trop onéreux. L'Indien recule; on fonde des villes; le climat, l'ambiance exercent sur les populations nouvelles leur lente action. Les premiers conquérants deviennent de paisibles laboureurs, des pasteurs contemplatifs. Une par-

tie des indigènes, possesseurs du sol, s'adaptent à la civilisation et se marient avec les nouveaux-venus. Des hommes naissent, qui sont déjà d'une race neuve, par le sang et par la pensée. La langue elle-même s'altère; l'accent se modifie; on crée des mots, des expressions du terroir ; elles correspondent à des nécessités comme à des sentiments originaux. La fertilité du sol diminue, par la continuité, la brutalité des cultures. Un vice-roi s'en va les mains pleines, un autre, pauvre, lui succède. Il traîne avec lui des préjugés et des ambitions d'outremer, le désir de retourner le plus vite possible jouir grassement à la cour. Un fossé qui devient un abîme, se creuse entre la colonie qu'il gouverne et la métropole qu'il représente. Et le cataclysme final se produit.

— Il n'y eut que l'ancienne Rome, dit Salvani, pour inspirer au Monde dont elle fît la conquête, l'amour et la terreur de son nom.

— L'Allemagne n'étant pas encore un grand empire colonial, dit le ministre, je me garderai de protester. Gallus et Trogue Pompée furent sans doute de votre avis, mais non pas Vercingétorixou Clovis. N'est-il pas vrai? monsieur de Palan. Question d'époque ; l'Indien lui-même, en quelques occasions, dut aimer son vainqueur, qui lui donnait des mousquets et des pagnes, comme récompense de la soumission et du baptême.

Du reste, Thistoire du Brésil ne diffère pas sensiblement de celle de tous les autres peuples de l'Amérique du Sud : la domination de la métropole s'affirma lentement. Le Portugal ne comprit pas tout d'abord l'importance de sa conquête. Le règne transitoire des capitaineries, en introduisant le système féodal au Brésil, alors qu'il était en pleine décadence dans l'Europe occidentale, permit d'abord de coloniser tout le littoral ; mais quand Lisbonne, revenue de ses illusions sur les Indes,

comprit enfin Timportance de son empire américain, elle appliqua vite à sa colonie un nouveau régime de centralisation et d'extorsion.

— Pour quiconque est doué d'une imagination un peu poétique, dit Salvani, il s'exhale de l'histoire de ce pays magnifique, plein de fantasmagories et de mystère, un charme profond. On regrette de ne pas le voir traduit dans la pierre, car les monuments des époques lointaines y sont rares, sans caractère original et bien net. Au moins, la légende des temps héroïques de la colonisation y a-t-elle conservé une saveur très différente de celle de nos cycles héroïques, mais non moins poétique.

— Ce qui frappe le plus le penseur, répartit le baron, c'est la réaction des forces contraires mises en présence: d'une part, l'ambition effrénée des aventuriers, qui s'émousse et se transforme à la longue, quand d'explorateurs ils deviennent colons ; d'autre part, la résistance des races autochtones, le malentendu primordial entre le blanc et l'Indien, d'autant plus déplorable qu'on pouvait l'éviter. C'est encore la colonisation parallèle des Jésuites, obéissant à une admirable tactique, menant de front la catéchèse et la culture des terres, dominant l'Indien sans l'asservir, tandis que les colons séculiers l'asservissaient sans le dominer. C'est la lutte des premiers occupants contre les pirates de tous les pays, contre les corsaires hollandais et français, lutte dont Rio de Janeiro, Bahia et Pernambouc furent le théâtre.

— Monsieur le ministre, dit Henri, vos paroles évoquent le nom de ce Nicolas Durand de Villegagnon, conquérant et doctrinaire, qui prit Rio et s'établit dans cette citadelle, au-dessus de ces rochers, vrai repaire de flibustiers, où il me plaît assez d'évoquer son image dans l'auréole du soleil couchant. C'est justice que

cette île minuscule et redoutable porte son nom. Le compagnon d'arme de Colignytenaittête aux Portugais, tout en controversant sur la grâce et les sacrements. Figure austère et altière, il s'imposa même à l'admiration de ceux qui détruisirent son œuvre. Sans les dissensions religieuses, qui enlevèrent toute unité à sa petite colonie, peut-être se fût-il maintenu sur le riche territoire dont il rêva la conquête. Il est à coup sûr un des représentants les plus typiques de cette génération de penseurs militants du xvi^ siècle, politiques et guerriers, mélange singulier des qualités positives de l'homme d'état, et du mysticisme du sectaire. Agrippa d'Aubigné fit passer dans ses « Tragiques » le soufile de leur héroïsme et de leur intransigeance. Quand Yillegagnon fut réveillé de son rêve impérial, il reprit la croix de Malte, et représenta Tordre auprès delà cour de France. Ce fut un esprit supérieur que les circonstances ont trahi.

N'est-il pas troublant, tout de même, de se demander ce que serait devenu cet immense pays, sous la domination d'un autre peuple, quand on songe à quoi cette éventualité a tenu?

— Soyons justes, dit le ministre. La colonisation des Portugais n'a pas été aussi mauvaise que beaucoup le pensent ou le disent. Ils ont le sens de l'association et de la solidarité. Vous vous en convaincrez, monsieur de Palan, en visitant les hôpitaux et les sociétés de bienfaisance mutuelle fondés par eux, et surtout en observant comment ils s'entendent et se soutiennent. Ce fut une qualité précieuse aux premiers jours de l'immigration. Déplorons leur esprit de routine : c'est le revers de leur persévérance. Ils visèrent plutôt à faire des choses durables que belles dans ce pays. Voyez celui-ci qui passe et repasse devant nous : solide, râblé, têtu, il

vint sans doute tout jeune du fond de ses montagnes, portant sa fortune dans un mouchoir au bout d'un bâton. Songez à la continuité de TefTort dénloyé par lui pour arriver à la fortune. Cette énorme chaîne de montre étalée sur sa poitrine, et dont le poids est aggravé par celui de diamants mirobolants, c'est le symbole m doré de ses vingt ou trente années de servitude, derrière un comptoir. Il voulait être riche, il Test devenu. »

Le train fumait dans le fond de la baie, sur la jetée en bois, supportée par de robustes pilotis incrustés d'écaillés d'huîtres. Une plaine basse, noyée de marais, coupée de pertuis filtrant entre les hautes herbes flexueuses et les mangliers rabougris, s'allongeait jusqu'au pied de la montagne, où fumait le funiculaire, prêt à gravir la rampe ardue parmi les méandres de la forêt, dominée par les rochers des cimes égratignés par les ronces.

La fraîcheur reposait les membres alanguis. Les voyageurs s'élevaient au-dessus des vallons et des abîmes, dominant la baie qu'on ne contemple jamais deux fois sous le même aspect, tant elle est changeante dans les nuances triomphales où se drape sa magnificence.

Devant la station de Petropolis, des groupes féminins attendaient les pères, les maris, les fiancés, venus se retremper dans les délices du haut plateau, après la journée tropicale. Le grand air des montagnes étendait comme une couche délicate de fard, une teinte rosée sur la matité des visages de femmes aux regards languides. Les politiques au pouvoir, ministres, suivis du secrétaire portant le portefeuille, échappaient avec peine à l'importunité des adulateurs et des empressés. Des enrichis de hasard, à la faveur de spéculations hasardeuses et de

pots-de-vin, gardaient sur leurs traits la marque des tares natives ou acquises : dans le regard, Tàpreté du joueur ou Tinsolence de Timbécile servi par la chance; au coin des lèvres, le pli creusé alternativement par les moues dédaigneuses et l'obséquiosité des sourires. Et tous, éreintés par le voyage du matin et celui du retour, la ténacité des affaires, la chaleur débilitante et humide, visqueux et souillés, le visage vernis d'une patine inégalement répartie parla sueur, cheveux embroussaillés, vêtements poussiéreux, col amolli, se précipitaient vers les voitures, où ils paraissaient plus maculés etplus hirsutes par le contraste des robes fraîches et des visages poudrés. Seuls, les diplomates conservaient encore, dans le tohu-bohu de l'arrivée, leur gravité^ sacramentelle et protocolaire. M. Almabuena, hermétiquement calfeutré, pendant tout le voyage, dans un cache-poussière de soie écrue, en sortait, cravaté de clair, pimpant et neuf comme un papillon échappé de sa coque. Il traversait la foule à pas menus, conscient de faire rejaillir sur la patrie des Incas le prestige de son complet feuille-morte et le lustre de ses bottines.

Le beau Salvani faisait moins de façons. Le Quirinal était à mille lieues de sa pensée. Il cherchait du regard la brune tentatrice, et dans un salut chevaleresque, lui fit hommage de sa vie et de ses pensées, comme s'il lui eût dit adieu avant de partir pour la croisade. Elle répondit d'une inclination de tète sobre, mais ses lèvres tremblaient de désir.

« Sont-ils amusants !» pensait Henri, calme, ironique, rassis par la petite partie de la veille.

11 avisa M™'' Silva, au bras de sa cousine.

Elle Tétonna ; il la regardait et ne la reconnaissait pas. Il la voyait sous un nouvel aspect. Elle lui sembla plus maigre ; il lui opposa les rondeurs de Flonflon.

« Tout de même, si elle savait. »

Car il connaissait la jalousie de Lina. Tout en serrant la main aux deux femmes, il sentait au fond de lui-même cette joie maligne de Thomme qui a commis une petite trahison.

« Au fait, elle ne m'est rien. »

Et tout en répondant aux banalités par d'autres, il regardait de préférence Sylvia, décidément en beauté.

« Monsieur, dit-elle, maman trouve mon portrait charmant. Elle désire vous remercier, et vous prie de venir déjeuner dimanche avec nous, à l'Ermitage. Et moi, je vous montrerai mes orchidées. »

C'était dit gentiment, il accepta.

« Lina sera naturellement des nôtres. »

Ce « naturellement » signifiait que M"** Sylvia s'était aperçue de l'intimité de Lina et d'Henri. Cette constatation lui déplut ; M""^ Silva devenait envahissante.

Il lui semblait fort naturel d'avoir « inspiré le béguin » à Flonflon, et, à Lina, un sentiment qui ressemblait fort à de l'amour. Par contre, il jugeait extraordinaire et humiliant, que IVr^^ Sylvia prît si facilement son parti d'être traitée par lui avec une aimable indifférence.

Yll

Mardi, veille de courrier, M. d'Ormeville achevait sa correspondance, en compagnie de son secrétaire.

Après s'être étendu longuement sur le relèvement du tarif de douanes, monsieur le ministre constatait en peu de lignes que ce relèvement, frappant depréférence les objets fins, faisait uniquement le jeu de l'Allemagne. Optimiste par tempérament, il ajoutait que le commerce français au Brésil prospérait et pouvait résister à Tépreuve.

Issu d'une vieille famille orléaniste, M. d'Ormeville pensait avoir les droits à la reconnaissance de la République. Elle l'avait fait ministre à trente-cinq ans ; faible compensation du sacrifice de son ralliement. Car il était aussi convaincu de faire rejaillir sur le régime auquel il avait adhéré, le prestige de son nom, que M. Almabuena de projeter sur son pays le reflet de sa correction et de son élégance. Il se pavanait de même devant sa femme, fille d'un grand industriel, promue par lui à la dignité de marquise, privilège insigne, auprès duquel ne pouvait compter le million apporté en dot, pour redorer et peinturer à nouveau

de sinople et de gueule le blason défraîchi. Il n'était pas moins convaincu de ses titres à la gratitude de son secrétaire, auquel il dictait de si belles périodes, et à celle de la Colonie, à qui, une foi par an, le jour de la fête nationale, il daignait se montrer avec la parcimonie d'exhibition d'un Fils du Ciel, quittant pour un instant la cité jaune.

En général, la Colonie savait quelque gré à monsieur le ministre d'être décoratif et d'avoir une belle femme, figurant avec élégance dans une avant-scène, tandis qu'une actrice de passage s'agenouillait pour chanter le dernier couplet de la Marseillaise^ ens'enveloppant des plis du drapeau tricolore ; mais c'était tout. La Colonie conservait à l'égard des actes administratifs de M. d'Ormeville le scepticisme auquel l'avait habitué e, depuis quinze lustres, le passage de ministres successifs sous les orangers de Petropolis.

En dépit de cette ingratitude, M. d'Ormeville adressait périodiquement ses rapports à la Chancellerie. La faillite d'une des plus fortes maisons françaises de la place, survenue quinze jours auparavant, n'altérait ni son optimisme, ni sa sérénité.

Le domestique entra et lui tendit une carte de visite.

« Monsieur de Palan : faites entrer. «

Tout en parcourant ses notes, il cherchait pour finir une phrase à effet. Il s'était concerté la veille avec le ministre des affaires étrangères. Malgré certaines velléités du parti réactionnaire, c'en était fait au Brésil des pronunciamientos.

Henri entendit cette phrase et pensa : « Elle est bien bonne ». Car depuis trois semaines, on n'entendait plus parler que de révoltes probables, et de régiments consignés dans les casernes.

« Je vous ai fait prier de venir jusqu'ici, mon cher

PETROPOLIS 9t

monsieur de Palan. Nous avons une remise du ministère à négocier. Voudriez-vous me la porter en compte chez votre oncle. Et puis la marquise ? a quelque chose à vous demander. »

Henri se fit annoncer. C'était le iour de M""^ d'Ormeville. La petite comtesse H. se trouvait seule avec elle au salon ; et elle se mit tout de suite à lutiner Henri, car il manquait à sa collection.

La marquise, blonde opulente, aux traits un peu forts mais d'un beau dessin, ressemblait assez aux statues de la République, moins le bonnet phrygien; elle se désolait, ce g-enre de beauté se combinant mal avec son titre.

Successivement entrèrent : le ministre d'Allemagne, dont les yeux clairs paraissaient volés à quelque poupée de Nuremberg; le chargé d'aiïaires d'Autriche, dont l'unique et évidente préoccupation était de ressembler le plus possible à l'empereur François-Joseph; monsieur le comte de Souza, représentant de Sa Majesté Catholique, et monsieur Mina-Moto, envoyé du Mikado, aux yeux d'ophidiens, à l'éternel sourire, sanglé dans une redingote sans uu pli. Il ne comprenait pas le français, mais riait de confiance à tout ce que l'on disait. De temps à autre, la marquise lui adressait la parole en anglais; et il répondait par des paroles rauques et gutturales arrachées des profondeurs de sa gorge.

Le salon de la marquise était du genre grave et tempéré. Elle aimait les phrases fleuries etexécrait les sousentendus. Chez elle, on s'ennuyait ferme, mais avec élégance et bon ton. Comme il était interdit d'y mal parler du prochain, on n'entendait que des exclamations flatteuses : « Délicieux ! charmant ! combien aimable I ». Cela écœurait à la longue, comme un repas où l'on ne mangerait que des fondants et des tartes à la crème.

La petite comtesse H. aimait les conversations pimentées. On se dédommageait chez elle. C'était la boîte à potins des légations.

M. Almabnena entra, pimpant, luisant, net et vernis. Il baisa la main de la marquise, salua les ministres avec componction, Tattaché avec déférence et Henri avec morgue, pour bien affirmer la distance qui sépare un attaché de légation d'un monsieur qui n'est pas de la carrière.

« Toi, tu vas me payer ça, pensa Henri. »

Il profita d'un silence pour prendre la parole.

« Monsieur Almabuena, j ai recours à vos lumières. On use beaucoup à Rio de ces chapeaux appelés panamas en Europe, et chapeaux du Chili au Brésil. Mais les Péruviens affirment qu'ils sont le produit de l'industrie des Indiens Quichoa des environs d'Arequipa, et les Equatoriaux qu'on les fabrique à Guayaquil. Athènes, Smyrne, Chios, et d'autres villes revendiquaient ainsi l'honneur d'avoir donné le jour à Homère. H y a bien quelque gloire à produire un objet, qui, assez vulgaire d'apparence, vaut, quand il est léger, deux ou trois fois son poids d'or. Monsieur Almabuena, cette gloire appartient-elle au Pérou ? J'ai interrogé vos collègues du Chili, de l'Equateur et de la Colombie. Je les ai trouvés impénétrables. »

M. Almabuena hésitait. Devait-il affirmer hautement la suprématie péruvienne en ce qui concerne Ja production des chapeaux si improprement dénommés panamas ? Devait-il s'exposera un démenti de la part de ses collègues cités par M. de Palan? ou bien imiter leur discrétion supposée, tout en remettant l'indiscret à sa place. Il prit ce dernier parti.

« Monsieur de Palan, répondit-il, cette question ne relève pas de la Légation. Mais, puisqu'elle vous inté-

resse, vous pourrez consulter à notre consulat de Rio, les statistiques de notre exportation. Elles satisferont votre curiosité. »

Quand Henri se trouva seul avec la marquise : « Je compte sur vous, lui dit-elle, pour conduire le cotillon, le soir de mon bal. »

Le cotillon était la spécialité du bel attaché italien.

« Me voici en rivalité avec Salvani, qui, depuis deux ans, paraît-il, monopolise les cotillons », pensait Henri.

n accepta néanmoins, et se rendit chezM™^Silva. Depuis sa promenade à Rio, il le prenait avec elle sur le ton d'une aimable plaisanterie. Elle se piquait au jeu, un peu déroutée, sans s'effrayer outre mesure, car ce ton resserrait leur intimité.

(( Voulez-vous mener un cotillon avec moi ? lui demanda-t-il en riant.

— C'est bon pour Sylvia, répondit-elle étourdiment. »

« Tiens ! c'est une idée, » pensa-t-il. Il se promit d'y songer. Sylvia l'intéressait décidément.

H rentra à l'hôtel. A la table voisine, dînait le polémiste Alves, mangeant gros, buvant sec, toujours prêt à contredire, se contredisant lui-même, quand il ne trouvait personne pour lui donner la réplique.

Successivement, il déclara qu'un régime commencé par une révolution à l'eau de rose ne pouvait aller de l'avant. Mais il alTirma immédiatement après, que la république était définitivement établie au Brésil, et qu'il fallait en finir avec les monarchistes, les fédéralistes, et autres perturbateurs de la tranquillité publique. 11 en vint à parler du défunt empereur, le sacra grand homme, puis énuméra successivement tous ses ridicules,

i)4 PETROPOLIS

sa manie d'érudition, son attachement à Tliabit à queue de morue, que le monarque revêtait aussitôt après le bain matinal, pour aller faire sa promenade hygiénique sous les manguiers du parc de la Boa-Vista. Les paroles sortaient de la bouche torte du polémiste, comme l'eau d'une fontaine des lèvres grimaçantes d'un faune. 11 mêlait sans effort à ses phrases des tropes et des images hardies, des citations historiques, des noms de héros antiques, et tout cela formait un mélange éloquent, pittoresque et ahurissant.

« En a-t-il une parlote ! »

Henri, comprenant à peu près, en oubliait de manger. Il s'amusait de cet esprit latin, universel et futile, toujours en équilibre instable entre le sublime et la gouaillerie, l'attendrissement et l'ironie, le pathétique et la blague.

« Tête d'album! je te croquerai, pas plus tard que ce soir. ))

Le garçon présentait quelques lettres sur un plateau. Henri reconnut l'écriture de son père. 11 revit tout à coup la figure du conseiller, sévère et grave sous l'hermine, Lyon paisible et provinciale, la montée de la gare, la cour bruyante du lycée.

A quatre ans, de là dataient ses premiers souvenirs. Il se roulait sur le tapis du salon, où la jolie madame de Palan vocalisait au piano. Elle était toute gracieuse et fine, riant en sourdine, près de son prestigieux mari. Henri craignait son père, et considérait sa mère comme la plus tendre et la plus afîectueuse des amies. Il avait hérité d'elle l'instinct de la beauté, et il prit à son contact ces manières délicates, presque féminines dans les relations avec les femmes, caractéristiques de certains hommes voués à l'amour.

A neuf ans, on le mettait au collège, pensionnaire. -

Oh ! le cœur gros !... les larmes répandues dans la couchette, au milieu du vaste dor-toir!... Ses beaux cheveux ondulés tombaient sous les ciseaux ; la redingote d'uniforme, aux plis trop longs, lui donnaient un faux air de clown. Il s'initiait aux arcanes d'inutiles sciences, aux lettres confuses, aux lignes raides, aux X mystérieux, et prenait en égale horreur les discours de Calchas et les aventures du pieux Enée. Il grandissait avec l'impression d'être une petite bète de somme qu'on obligerait à charrier de la science.

Seize ans. — Après avoir parcouru, avec Jules Verne, les cinq parties du Monde et l'espace intersidéral, il lisait une poésie d'Hugo, et sentait comme des écailles tomber de ses yeux et les dessiller. Le goût du beau, atrophié pendant les années d'âge ingrat, l'envahissait tout à coup, comme un rayon de soleil, tombant par l'interstice de nuages, réchauffe et vivifie un paysage tout entier. Jusqu'alors, il était « fort en dessin » sans éprouver autre chose qu'une facilité plus grande à reproduire des traits et des ombres. Brusquement, le souffle créateur fit de lui un artiste.

Mais de tous temps, son père le destinait à la diplomatie ou à la magistrature. Et on l'envoya finir ses études à Paris, dans un collège de Jésuites, revenus d'exil sous un nom d'emprunt.

Issu d'une famille « bien pensante », il avait fréquenté l'église avec modération. Il eut alors sa petite crise de mysticisme, dont il sortit doutant de tout, amoindri dans son autonomie morale, sans jamais plus pouvoir secouer entièrement la hantise de l'au-delà.

Dix-sept ans. — Sa mère, pâle, crachant ses poumons, toujours jolie pourtant sous ses blonds cheveux, vaporeux et cendrés, se promenait près de lui, en contemplant, du regard avide des malades qui s'en vont, la

plage de Cannes et l'Estérel. Sa mort initiait monsieur de Palan à la douleur et Tanéantissait tout d'abord. Peu à peu la réaction se faisait dans une renaissance d'un charme un peu morbide, qui le conduisait à Tamour.

La curiosité du sexe, assouvie brutalement un an avant cette époque, lui avait laissé une nausée qui paralysa momentanément sa sensualité. Il connut alors les intrigues insignifiantes et fragiles, prit les ruptures au tragique, puis s'en consola par de nouvelles passions. 11 fut chérubin. Les femmes aimaient son esprit volontiers ironique, qui s'émouvait dans la griserie amoureuse. Il charmait et se prenait à son propre piège. Puis il se fit un idéal de Camors, et rencontra partout madame de Tècle ou Charlotte, tant il s'exagéra l'importance de ses conquêtes.

Entre vingt-deux et vingt-quatre ans, il traversa une période de lassitude. Il cultiva l'amour avant la lettre, Pamour inpartibus^ le flirt. Quant à la nourriture substantielle, la moindre Flonflon lui suffît. Aucun de ses flirts n'ayant positivement abouti, il se crut devenu très fort, bien que cela Tirritât parfois.

Quand il abandonna la peinture, l'Amérique lointaine lui parut riche d'imprévu. 11 rêva d'amours prodigieuses, et se trouva, en y arrivant, d'autant plus exigeant d'abord , désillusionné ensuite.

« Venir en Amérique pour y retrouver Flonflon!... »

Du moins lui avait-elle servi d'antidote.

Mais était-il guéri de Madame Silva?

Ce qu'il ressentait pour elle se présentait à son esprit comme une forme nouvelle de luxure, une curiosité toute matérielle, l'idée fixe d'une sensation forte et passagère. L'amitié et le dé sir que lui inspiraient Lina étaient aussi distincts que s'ils se fussent adressés à deux femmes diff'érentes. S'il eût pu lui dire : « Passons-nous

celte fantaisie et restons amis », tout aurait été pour le mieux. Mais il la devinait enlaçante, non pas curieuse d'amour ou simplement gourmande de plaisirs, mais égoïste et définitive dans le don ou la possession : et c'est tout un. Mieux valait donc n'y plus penser. Il lui prenait des velléités de mariage. La chaleur débilitante de Rio ne conviait guère aux noces fatigantes. Toutes ces filles d'exportation, qui perdaient, en arrivant, le dernier vestige de désintéressement et de spontanéité l'écœuraient. Quant aux intrigues, de passage ou durables, elles devenaient tout de suite scandaleuses à Petropolis où tout le monde se connaît.

Et puis que faire, pendant les longues soirées ennuyeuses ?

« Comme celle-ci. »

Ilsepromenaitaulongdel'avenue, menacé d'une ondée.

« Où pourrais-je bien aller? »

11 songea aux personnes à qui on l'avait présenté : tous des négociants couchés comme les poules, pour prendre le lendemain le premier train.

Les salons diplomatiques...

Il gardait sur le cœur les fadeurs deTaprès-midi.

« Allons au cercle. »

Il joua et perdit.

Dans un salon du club, il rencontra le ministre d'Allemagne avec une sorte d'athlète barbu,

« Monsieur de Palan, je vous présente le professeur Eintel, le célèbre explorateur du Thibet et de la région des Herreros. Il va pousser une reconnaissance depuis le Parana jusqu'à l'Amazone. »

On causa.

Le professeur conta ses aventures et ses chasses. C'était un mâle énorme, d'une superbe poussée de sève et de chair.

« Vous ne vous ennuyez jamais dans ces pays lointains demanda Henri, qui, en présence de cette anatomie, avai envie de poser une autre question.

— M'ennuyer... pourquoi?

— Que sais-je?... Tabsence de relations.

— Je m'en passe. Je mange, je bois, j'accumule dei observations et des notes. Et puis, ajouta le professeui avec un large sourire, au Thibet, j'ai pris une Mongole en Afrique, une Mandingue, comme je prendrai ici un( Peau-Rouge. Je les soumets à une rigoureuse inspec tion... en voyage... vous comprenez. Et elles prennen soin tout à la fois de mon service et de mon hygiène. >

« Son hygiène..., comme c'est simple, tout de même la vie sentimentale ! pensait Henri amusé, tout en ren trant à l'hôtel. »

Un dimanche matin à Petropolis. — Matinée frileuse et ensoleillée. L'organisme, débilité par la chaleur humide de Rio, ressent vivement le moindre abaissement de température. La fraîcheur pénètre jusqu'à l'âme amollie dans la morne et sempiternelle moiteur, et donne une impression nouvelle de vie et de santé. Le ciel est d'une teinte amortie; sur les collines d'alentour, s'étend une grande nappe de verdure. Certaines parties sont glauques comme les crêtes transparentes des vagues ; d'autres, sur les sommets où courent des feuillages, ont le reflet métallique de la smaragdite.

Dans la rue, des jeunes filles, revenant de la messe ou y allant, s'arrêtent, causent et sourient avec cet air un peu las des femmes de tous les pays chauds. Leur démarche a une grâce lente et penchée. Leur peau très pâle, parfois olivâtre, plus bistrée aux paupières, trouble les sens, sous cette langueur et ces nuances qui soulignent le regard.

En contraste, de grosses filles rougeaudes, aux membres robustes, aux formes amples de femelles fé-

condes, conservent dans leurs traits, leurs yeux de faïence, leurs cheveux d'un blond sans reflets, le type inaltéré des femmes solides de l'Helvétie.

Des voitures de louage circulent, au pas des chevaux. Les bambins, bien sages, font risette sur le strapontin. De bons bourgeois de Rio, lassés du travail de la semaine, se reposent, la face béate, en contemplant leur progéniture.

Des voitures de maître passent au trot de petites mules nerveuses, emportant de prestigieuses matrones, des gens qui regardent et saluent de très haut.

Dans cette Amérique, où Targent a, comme dans tous les pays neufs, une valeur plus décisive que dans la vieille Europe, une ville de luxe et de confort comme Petropolis doit être en proie aux parvenus.

On en rencontre de naïfs : ils exhibent leur luxe comme des cretonnes à l'étalage : « Il y en a tant de mètres, et ça vaut tant ».

D'autres y mettent plus de pose et d'ostentation, fleurs de rastaquouérisme, qui vont s'épanouir de l'autre côté de l'Atlantique, etjettent sur les pays qui les virent éclore un assez fâcheux renom.

11 en est de tragique, dont la fortune est souillée de larmes et de boue. Il en est de veinards, qui doivent leur chance à une heureuse et naturelle platitude de caractère, et qui, une fois riches, ont parfois de soudains et amusants éveils de dignité.

Il en est de tous les caractères, et de tous les aspects ; de tous les âges, et de tous les pays ; insupportables à des degrés différents, plus qu'ailleurs, tout de même, parce qu'ici, le ridicule les frappe moins. Le dimanche matin, la bonne fraîcheur exalte leur superbe, comme la rosée développe le parfum des magnolias et des tubéreuses.

Henri, au sortir de l'hôtel, rencontra Salvani. Ils se promenèrent au long de l'avenue, en regardant le défilé. Un grand jeune homme passa; Salvani le salua de la main :

« Bonjour Carlos. »

Et à Henri :

« Vous connaissez ?

— Non.

— Le comte da Luz : noblesse d'empire ; gentil garçon. Nous sommes liés, depuis qu'il accompagnait son père, ministre accrédité auprès du Quirinal. »

Puis ils croisèrent un gros homme bedonnant, dont la chair molle tremblait aux cahots de la voiture, comme un énorme entremets de gélatine.

« Le baron Coelho, dit Salvani ; noblesse de ferraille. Je ne sais ce que faisait son père, à celui-là ; lui, vend des clous.

— A Rio, comme dans Tancienne Venise, dit Henri, le commerce anoblit. Que voulez-vous, mon cher, après la chute de l'empire, un noble, au Brésil, ne peut être qu'un monsieur qui a gagné, en vendant de la viande boucanée, de la cassonade ou n'importe quelle autre denrée, assez d'argent pour acheter un titre au pape ou au roi de Portugal.

— Dans les pays de vieille aristocratie, dit Salvani, la noblesse pour celui qui l'achète ou se l'octroie, représente une parcelle des traditions du passé. Mais que peut -elle bien signifier pour ce lourdaud, à qui une chancellerie étrangère a vendu parcimonieusement un titre, pour une ou deux générations ?

— Mais... l'orgueil de son triomphe. Remarquez qu'elle ne signifiait pas autre chose pour l'aventurier qui obligeait naguère un souverain à lui constituer un fief. Et soyez certam que le nouveau feudataire n'était ni plus instruit ni moins rude que le baron Coelho. Seu-

lement, comme il établissait sa puissance sur la richesse et la servitude territoriales, il constituait une dynastie. Aujourd'hui, avec Finstabilité de la fortune mobilière, celle du baron Coelho durera peut-être moins encore que son titre.

— Voyons, mon cher, dit Salvani, vous ne voudriez pas comparer la noblesse de ce monsieur à la mienne, qui date du temps où Guittone de Salvani sut plaire à la reine Constance et à Fréd'éric II !

— La noblesse était alors investie de la puissance féodale, répliqua Henri. Elle s'est réduite plus tard à la vanité luxueuse d'un préjugé. A ce titre, elle est devenue négociable, et d'autant plus haut cotée qu'elle est plus vieille, comme les valenciennes et le point d'Alençon. Ne parlons pas de sélection de race ; c'est une mystification. Un M. Coelho, qui achète la noblesse avec les bénéfices de son fonds de commerce, a une valeur sociale au moins égale à celle du prince X. ou du duc Z. dont l'unique affaire est de percevoir des jetons de présence dans un conseil d'administration, pour alimenter ensuite la partie du Jockey. Aussi la noblesse authentique, le peu qui en existe du moins, ferme les yeux^ dans son propre intérêt, quand il plait à des gens riches ou en vue de mettre leurs noms au génitif. « Ah ! vous avez du talent ou de la fortune, ou une haute position dans l'industrie et la finance, et vous ambitionnez un titre... Le mien en est rehaussé d'autant. Vous avez fait fortune à force de ruses, de bassesses, de coups douteux, de manœuvres louches, et vous offrez un million à mon fils, pour qu'il donne à votre fille son nom sonore et purificateur... donc ce nom possède une valeur réelle et vénale : ah! combien.. !

— Dites donc. Palan I vous êtes bien bon pour nous, je vous jure. Eh bien ! et votre particule!

PETROPOLIS iO^

— Mon père, magistrat intègre et homme d'ordre, répondit Henri, conserve précieusement les archives de notre famille. Son arrière-grand-père, M. Tisseux^ était dans la ferme. Quelque peu snob (le mot ne circulait pas encore, mais le ridicule existait déjà), M. Tisseux trouva que son nom sonnait mal, quand on l'annonçait dans un salon après celui des Graffigny et des Ligniville, qu'il avait connus chez son illustre collègue le fermier général Helvétius. Mon aïeul ne voulait pas humilier de sa roture les gens bien nés qui l'honoraient de leur amitié et daignaient recourir à sa bourse. M. Loménie de Brienne, contrôleur des finances, faisait alors feu de tout bois. M. Tisseux lui acheta des lettres patentes, et devint Tisseux de Palan. Cette déférence à ses relations mondaines lui fit faire plus tard une assez triste connaissance : celle de Sanson le bourreau, qui lui coupa le cou le même jour où il guillotina le duc d'Orléans. Les deux têtes se rencontrèrent sans doute dans le même panier. Jamais M. Tisseux n'avait rêvé un tel honneur, qu'il n'eût du reste probablement pas souhaité. Vous voyez donc, mon cher Salvani, que je suis tenu à l'indulgence envers M. Coelho, qui procède exactement comme fit assez inopportunément mon ancêtre, deux ans avant les Etats Généraux.

L'Ermitage, chalet confortable et champêtre situé aux confins de la ville, sommeille sous les clématites et la vigne du Japon qui escaladent la terrasse et grimpent au long des murs. Des flamboyants y projettent l'ombre de leurs feuilles frangées et de leurs grosses gousses

ligneuses. Déjà les fleurs de braise s'allument de rouges rayons. M""* d'Avila cause. Dans Fencadrement de ses cheveux blancs, son visage conserve une hivernale beauté. A côté d'elle, Sylvia reproduit ses traits rajeunis. Lina rêve dans une chaise à bascule, les regards perdus dans la résille du feuillage.

En dehors de la maison de l'oncle Lendit, c'est la première fois, depuis son arrivée d'Europe, qu'Henri retrouve ainsi l'impression paisible d'un foyer. Les heures ont coulé, douces, depuis le matin. Il a parlé de son enfance, de sa famille, de sa mère, évoqué de chers et lointains souvenirs, tout naturellement, parce que cette évocation lui était suggérée par le milieu intime. Sylvia, fraternelle, l'écoute.

Près de la vieille dame, dont le sourire est si accueillant, entre Sylvia ingénue et Lina rassérénée, il savoure délicieusement la suavité île l'après-midi bleue. La conversation finit par tomber. La voix de la brise, disant de vagues choses, suffît à leur attention.

« Et mes orchidées, que j'ai promis de vous montrer !... »

Dans un coin d'ombre fraîche et mouillée, les plantes bizarres, en ligne dansleurs caisses de bambous remplies de moassc, s'alimentent des particules impalpables de l'air : plantes mystérieuses, poussées au hasard dans les forêts profondes, sur l'écorce des arbres géants. Des fleurs déconcertantes, aux formes d'insectes, rampantes ou ailées, s'agitent au vent. 11 s'en exhale parfois un parfum suave, parfois un acre relent. Les unes, jaunes etpointillées de sanguine, palpitent, à la brise, semblables à des papillons épingles, qui cherchent à voler dans un dernier effort. D'autres pendent en forme de sandale, comme une mignonne pantoufle de Lilliput. Une autre grimace, inquiétante, avec des taches et des ombres

profondes, qui lui donnent l'aspect d'une tête de mort. On en voit de tisonnées, de gaufrées, de grivelées et de tigrées. Partout, les longs pétales des cataléias aux tons de gouache, onctueuses et fragiles, de neige sur les bords, pourprées au centre, et duveteuses comme du velours, triomphent sur la teinte sombre des feuilles rustiques.

« Qu'elles sont jolies, dit Sylvia !

— Qu'elles sont étranges! répète Lina. » Au milieu des Heurs de songe, les visages des deux femmes sourient aux parfums et aux couleurs. Les doigts légers de Sylvia courent parmi les calices. Parfois, elle relève ses cheveux lourds et indociles. Sur sa peau lisse et soyeuse, une fée tutélaire a fixé le rayon doré d'une topaze. Elle choisit une fleur pour l'offrir au jeune homme ; et dans son geste, son attitude exempte de coquetterie et de recherche, se révèle une âme de douceur et d'abandon.

Trois jours plus tard, Henri se rendit au rendez-vous marqué par la petite comtesse H***. Elle lui avait fait si gentiment entendre qu'elle était curieuse de lui, qu'il n'avait pas cru devoir se refuser à un désir d'ailleurs réciproque. Et il la trouva d'une part si joyeuse et si mignonne, d'autre part, si absolument insensible, qu'il en fut tout à la fois désorienté et charmé. C'était donc tout simplement par manie de collectionneuse qu'elle se montrait ainsi prodigue du rose de ses joues et du miel de ses lèvres ! Elle avait l'air d'une petite fille, quand elle dénouait ses cheveux, si lins qu'ils s'envolaient au

moindre souffle comme des fils de la Vierge. Malicieuse et bonne, elle aimait à rire et à jouer. Elle donnait tout de suite à entendre qu'avec elle, rien ne tirait à conséquence. C'était une enfant gâtée. On finissait même par trouver naturel qu'elle prodiguât ses faveurs à tous les attachés de toutes les légations. On riait de ses incartades ; on s'attendrissait à l'innocence de ses regards. Son mari même, d'allures respectables, ne paraissait point ridicule auprès d'elle. M™** d'Ormeville, très collet monté, disait d'elle : « On la calomnie. » Elle s'offrait aux fantaisies avec naïveté. Ses sensations n'étant ni complètes, ni profondes'; elle se livrait à l'amour, comme un enfant à un jeu défendu. Elle en ignorait la violence et le péril. Elle devait se dire après chaque expérience : « Mon Dieu ! que peut-on bien trouver de si passionnant dans tout cela? C'est amusant; ça fait passer une heure; c'est toujours ça! »

Un matin, en arrivant à la station, Henri trouva sur la place une agglomération.

<( Grande nouvelle : la forteresse de Santa-Cruz s'est rebellée. Le canon gronde dans ia baie. »

Des hommes d'affaires à panses cossues se consultaient.

« Descendez-vous tout de même ?

— 11 le faut bien. »

Salvani déclara :

<( Voici la quatrième révolution à laquelle j'assiste en différents pays. C'est une fatalité. Si cela continue, les gouvernements finiront par croire que j'ai le mauvais œil. 11 y a deux ans, à Buenos-Aires, un millier d'individus se sont fait écharper dans une effroyable bagarre.

PETROPOLTS 107

Les révolutionnaires triomphants firent une feinte soumission pour permettre au président de se démettre librement, en apparence. Il fallait bien sauvegarder le principe d'autorité, puisque les révolutionnaires du jour allaient devenir la légalité du lendemain. Quand il eut démissionné, on brûla son effigie à tous les carrefours. Puis les choses reprirent leur traintrain habituel ; il n'y eut qu'un président de plus, et quelques pauvres diables en moins.

— Je sens, dit M. Almabuena, que je ferai mieux de rester. Oh ! ce n'est point que j'aie peur. Mais si une balle m'atteignait par hasard, cela pourrait causer des complications regrettables entre mon gouvernement et celui de ce pays. Voilà ce qu'il convient d'éviter. »

Le train sifflait. Les voyageurs y prirent place. Mais sur le bateau des groupes se formèrent, et dans l'un d'eux, le polémiste Alves, la figure ravagée, les bajoues tombantes, le regard morne, déblatéra :

« La voilà qui commence, l'ère des pronunciamientos. De révolte en révolte, nous allons nous ravaler au niveau des petites républiques du Centre Amérique. »

Ses exclamations, la brusquerie de son geste, attirèrent l'attention de deux messieurs qui se promenaient de long en large, en parlant français. Ils s'arrêtèrent stupéfaits.

L'un d'eux, court et rondelet, avec de petites moustaches brunes et tombantes, écarquilla les yeux. L'autre, grand, beau garçon, aux yeux bleus, à la barbe flamboyante en éventail, essuya son lorgnon, pour mieux voir.

« Parfaitement, messieurs, parfaitement... dit Alves en les prenant à partie. Ce que j'ai dit est dit. N'empêche que nous autres Brésiliens, nous avons passé

de la monarchie à la république sans effusion de sang. Nous avons envoyé le souverain démis dans le Vieux Monde, et non dans l'autre monde. Nous ne lui avons pas coupé la tête. Nous l'avons poliment embarqué sur un bon navire, avec tout le confort désirable. Nous ne conservons sur la conscience ni la guillotine, ni les noyades de la Loire, ni...

— Ce sont des souvenirs un peu lointains, interrompit poliment le grand blond. Et puis, ils ne nous touchent pas; nous sommes Pelges. »

Et il reprit sa promenade avec son compagnon.

En arrivant au bureau, Henri rencontra Darnet.

« Quel événement lamentable ! s'écria celui-ci. Je devais décider aujourd'hui une de mes grandes affaires avec le ministre. Vous pensez s'il a la tête à ça, avec ce remue-ménage. Mais dans les entreprises colossales comme les miennes, il faut compter avec les atermoiements, les retards: choses passagères.

— Tu aurais mieux fait de rester là-haut, dit loncle en apercevant Henri. Pour le travail qu'il y a !... tout est paralysé. Allons déjeuner. »

Des patrouilles encombraient les rues. Des officiers, chamarrés d'or, passaient, échangeant des ordres. Des soldats aux pommettes saillantes, croisés de l'abori gène et du noir, attendaient, l'arme au pied.

A part ce déploiement de forces, la ville avait sa physionomie accoutumée. On s'habituait aux révolutions. L'empire était tombé sans une mort à lamenter. Le premier dictateur s'était retiré sur une simple mise en demeure de la marine insurgée. Une petite révolte, de temps à autre, fouettait la curiosité, dissipait le marasme, créait un sujet de causerie. Dans la rue d'Ouvidor, à l'angle des rues, sur le pas des portes, on gesticulait en pérorant. Flonflon même donna son avis. Elle

était alors couverte de bagues, de bracelets, de bijoux chers et voyants. Sa conversation devenait précise comme celle d'un comptable. Elle consulta Henri sur un placement de fonds.

Etendu sur une dormeuse de rotin, il s'étirait en bâillant.

« Les fonds brésiliens, c'est sérieux?

— On le dit.

— Ils vont baisser avec ce chambard; ça va être le moment d'en acquérir.

— Sans doute.

— Mais ne ferais-je pas mieux d'acheter une maison?

— Peut-être.

— Voyons! que ferais-tu à ma place?

— Je tâcherais d'employer d'une façon plus agréable et plus frivole les instants que tu me consacrerais, si j'étais toi, et si tu étais moi. »

Elle rit :

« T'es bête ! »

Et elle s'obstinait en face de la table, à mordiller un crayon d'or avec lequel elle alignait des chiffres. Elle reprit :

« Je suis venue trop tard. J'aurais dû arriver ici il y a deux ans, au moment du grand agiotage. Les jolies femmes faisaient fortune en un instant. 11 y a, paraît-il, près de la propriété de Marguerite dans le Médoc, un petit château à vendre. Si tu savais, j'en rêve. »

Elle soupira :

« Ce sera pour plus tard.

— D'ici là, il sera peut-être acheté, observa Henri; mais il y en a d'autres.

— J'ai fait le compte que d'ici une dizaine d'années, je puis être riche, si je sais m'y prendre ; alors, qu'est-ce que je ferai ?

— Je me le demande; des bêtises, sans doute.

— Je me marierai... qui sait?

— Que te disais-je !

— Pourquoi pas ? je pourrais par exemple épouser un comte... ruiné.

— Comtesse, c'est insuffisant. Duchesse sonne mieux.

— Ah ! dit-elle avec quelque impatience, tu vas me faire croire que les belles dames chez qui tu fréquentes n'ont pas d'amants.

— Quelques-unes doivent en avoir, sans doute.

— Eh bien, je fais avant le mariag-e ce qu'elles font pendant. En quoi suis-je plus immorale?

— Voici un argument spécieux, dit Henri; car il y a un moyen terme, qui est de n'avoir d'amant, ni avant, ni après.

— Au fait, interrompit Flonflon, ton ami me fait la cour.

— Quel ami ?

— Celui qui était avec toi dans la loge, tu sais...

— Darnet!.. d'abord il n'est pas mon ami. Et puis,^ si c'est sur lui que tu comptes pour acheter des châteaux ! . . . »

Il se leva, agacé, avec l'envie de partir. Peu lui importait qu'elle appartînt à celui-ci plutôt qu'à celui-là. Il se moquait d'elle considérablement. Mais elle prenait, pour parler de Darnet, cet accent naturel aux femmes quand elles veulent vous piquer au jeu. C'est d'un effet immanquable, elles le savent.

Flonflon, satisfaite de son succès, se fit cajoleuse :

« Alors, s'il n'a rien, zut! c'est pour toi que j'ai le béguin. »

il demeurait maussade, humilié de sa défaite. Il répondit :

« Tu sais, ma petite amie, si le cœur t'en dit... »

PETROPOLIS 11 f

Sur la baie, une flottille cernait la roche abrupte de la forteresse. On entendait le crépitement sec de la fusillade, et, parfois, le bruit mat des pièces de tir rapide.

Le soir, Henri se rendit à la Légation pour donner des nouvelles. Il exagéra la situation, parla de blessés et de morts.

« Ah î mon Dieu l les pauvres gens ! s'écria la marquise. Mais le plus clair dans tout cela, c'est que je vais être obliofée de retarder mon bal. »

Trois jours plus tard, la révolte était réprimée.

Le bal eut lieu et lut brillant. L'ondée coutuniière tomba le matin. A l'après-midi un peu chaude, succéda une soirée tiède et gemmée d'étoiles. Au-dessus des pelouses trempées de lumière humide, la lune rouge pendait comme un grand fanal, dominant les lanternes vénitiennes attachées, dans le jardin, aux branches flexibles des ingas et des manacas. Les cœurs pâles des magnolias se dilataient, et de leurs pétales coulait un parfum crémeux. Les fleurs des hibiscus mutahilis appelées « Amour des Hommes » à cause de leurs nuances instables, balançaient leurs calices campanulaires, blancs le matin au moment de leur éclosion et rougis maintenant par les rayons du soleil. Au dessous, de grands nénuphars penchaient dans la vasque leurs têtes couronnées et méditatives.

Des amateurs bien intentionnés prirent part au concert. On les salua d'applaudissements discrets. La voix chaude de Salvani mérita les honneurs du bis. Puis une jeune femme s'avança, élancée, souriante. Sa robe gaufrée déteignait sur sa peau brune les tons du tissu vieux rose. Ses yeux noirs brillaient des mêmes reflets que les paillettes de son corsage. Un ruban de velours, enroulé à son cou, servait de repoussoir à une rivière étincelante

sur la chair désirable. Ses paupières s'attardaient à cacher ses regards intelligents et beaux. Elle chanta :

Si bercé d'un rêve inefTable, De toi mon cœur se détourna...

« Belle voix, dit Salvani. Qui est cette dame, Palan?

— Connais pas. Je ne Fai jamais vue aux réceptions de la marquise, et son nom n'est pas au programme. »

Des chut les firent taire. Après la prière de Tanhaiiser, l'inconnue chanta le grand air de Idi Reine de Saha. Sa voix développa la mélodie large et triomphale jusqu'aux notes aiguës, qui vibrèrent dans la salle comme sur des parois de bronze ou de cristal.

Par trois fois, les applaudissements éclatèrent, enthousiastes et spontanés.

Au milieu du désordre qui suivit la fin du concert, Henri rencontra la marquise :

« Que dites-vous de mon numéro inédit?

— Tout le monde me demande le nom de la chanteuse.

— C'est M"'^ de Souza, la belle-fille du banquier. Elle vient d'Europe. Nous nous connaissons de Paris. »

Henri aperçut Lina et Sylvia, Il alla les saluer.

« Vous devenez bien rare, lui dit M""^ Silva. »

11 fut froissé de son ton accentué de reproche, et murmura une vague excuse, tout en écrivant son nom sur le carnet de danse de Sylvia. Et comme un danseur inscrit pour la première valse offrait son bras à la jeune fille, il la quitta pour aller lui-même quérir sa danseuse.

Un moment après, il aperçut Salvani causant avec M""' de Souza, et Fenveloppant de sa grâce imprégnante. Dans la salle voisine, tout en causant distraitement avec le ministre d'Autriche, la femme à la beauté

impérieuse et magnifique, regardait Tattaché d'un œil jaloux.

« Monsieur de Palan, on vous demande ; monsieur de Palan, on vous cherche. »

La marquise se reposait sur lui pour aider à faire les honneurs delà fête, et il se prêtait de bonne grâce à ce rôle, qui Tamusait médiocrement. Entre une polka et un quadrille, il rencontrait le regard de Lina devisant avec l'un et avec Fautre, et dont les yeux ne le quittaient pas. Deux ou trois fois, il s'approcha d'elle pour lui dire une parole aimable. Elle lui répondait sèchement.

« Bah! laissons-la bouder. »

Quand il offrit son bras à Sylvia, ils sentirent tous deux que la glace était rompue entre eux. Ils étaient définitivement bons amis.

« Votre maman va bien ?

— Merci. Ce soir encore, elle parlait de vous. Venez nous voir. L'Ermitage est hospitalier. Pour s'y complaire, il faut y entrer avec le cœur simple, et laisser les cérémonies à la porte. Alors on y trouve une amitié sincère.

— Et comment s'y prend-on, à votre avis, pour avoir le cœur simple?

— 11 faut aimer ses amis pour eux-mêmes, sans arrièrepensée sur leur pauvreté ou leur richesse ; prendre plaisir aux jolies choses, aux oiseaux, aux fleurs, sans se demander s'il est de bon ton d'admirer ceci ou cela ; dire ce qu'on pense, ou se taire; mettre son plaisir à être vraiment aimable, au lieu de masquer sans cesse l'ironie sous le couvert des apparences; enfin, faire exactement le contraire de ce que nous voyons autour de nous.

— Avez-vous le cœur simple, mademoiselle Sylvia?

— Je crois que oui.

— Cela ne vous empêche pas d'être satirique à l'occasion.

— Je ne suis pas aveugle, voilà tout.

— Alors, vous n'aimez pas le monde, les fêtes?

— Mais si, à petite dose; pour le mouvement et la vie, pour le plaisir des yeux.

— Un peu aussi pour le flirt, peut-être. » Elle secoua gracieusement la tête.

« Le flirt, non; les Brésiliennes n'aiment pas le flirt; ou plutôt, elles ne le connaissent pas. Elles l'apprennent parfois en Europe, il est vrai. Nous avons un autre mot, nous autres, « namorar »; et qui signifie une autre chose.

— M'expliquerez-vous la difîérence?

— Que sais-je ! . . . l'amour, pour nous est rarement un jeu. Il s'accompagne toujours d'une arrière-pensée sérieuse. Tandis que le flirt est un passe-temps délicat et futile.

— S'il est délicat, pourquoi le condamner?

— Je ne le condamne pas. Je constate simplement •que mes compatriotes y sont généralement inhabiles.

— Ce peut être un essai, le premier chapitre d'un roman d'amour.

— Si vous l'entendez de la sorte... Mais à mon avis, ce n'est plus alors le flirt. Regardez, par exemple, cette dame anglaise qui cause là, avec ce monsieur blond. Ils flirtent évidemment, d'une façon peut-être spirituelle, inofTensive à coup sûr.

Voyez maintenant cette dame brune, qui fait pourtant beaucoup moins de mimique, en causant avec votre ami, le beau Salvani. Entre ces deux groupes, il y a la différence du flirt au « namoro ». Aussi, chez nous, la femme mariée, si elle se laisse courtiser, est jugée sévèrement, •et tout de suite compromise.

PETROPOLIS il»

— C'est bourgeois et injuste.

— C'est comme ça. D'ailleurs, on nous laisse libre dans notre choix. Chez vous, parait-il, on demande d'abord la main d'une jeune fille à sa famille. Ici, nous faisons le don de notre personne au fiancé de notre élection. Nous n'y entendons pas malice ; nous aimons tout à fait ou pas du tout. Ces subtilités et cet esprit superficiel des femmes d'Europe nous charment, mais surtout nous étonnent. Nous avons vite l'impression que tout cela est outré, et qu'elles se trouvent dans un continuel péril par suite de leur légèreté.

— C'est que le milieu est autre, mademoiselle. Chez vous, la femme s'occupe exclusivement de sa maison. Elle se désintéresse des affaires du dehors. C'est au clief de la famille d'y pourvoir ; chacun son rôle. Tant mieux si les relations familiales peuvent lui servir pour obtenir une place ou mener à bien une entreprise. On en profite ; on ne les fait pas naître intentionnellement. Ces relations, chez nous, la femme les crée. Elle aide son mari par le charme répandu autour d'elle, par la domination de son esprit et de sa beauté, sa façon de recevoir et son train de maison. C'est une attitude qui peut avoir ses dangers, mais qui ne manque pas de grandeur. Elle implique la conscience de la solidarité, delà force, et la sûreté de soi. Ne jugez pas la Française sur les types d'exception peints par les romanciers. Ma mère était jolie, séduisante, expansive, mondaine. Vous lui auriez trouvé cette apparence de futilité qui vous choque. Mais elle passait les nuits à mon chevet et servait de secrétaire à mon père. Bien que très personnel et très autoritaire, il ne dédaignait pas de la consulter parfois. Jamais rien d'impur ne souilla cette àme gracieuse et suave, dont la vertu intelligente pratiquait utilement et aimablement le devoir, sans ridicule pru-

derie. Je la cite de préférence; des millions d'autres lui ressemblent.

— Nous devons donc les admirer, sans prétendre à leur initiative; elle n'est pas dans notre sang. Un foyer agréable, un bon mari, de beaux bébés à qui nous nous donnerons tout entières, voilà notre idéal, à de rares exceptions près.

— C'est le vôtre ?

— C'est le mien, quand viendra l'heure, car je ne suis nullement pressée de me marier.

— D'autant plus qu'il n'est pas toujours aisé de trouver le mari qui mérite ce dévouement et s'y complaise.

— Je laisserai parler mon cœur. S'il me trompe, tant pis! »

Comme elle était délicatement jolie, en prononçant ces paroles ! Henri se sentit ému de tendresse et de pitié.

— Les cœurs rares et bons comme le vôtre sont les plus exposés à souffrir.

— J'ai confiance dans la vie, répondit-elle. Et cependant, je ne suis guère portée à la résignation, qui est aussi l'apanage de mes compatriotes. J'espère n'être pas inutilement jalouse. Mais je ne pardonnerais pas une trahison.

Le bal s'animait peu à peu. Les physionomies se détendaient. Les poses devenaient plus naturelles. La petite comtesse H***, toute rose, toute mignonne et rieuse, toute pudique et nimbée de sa chevelure de rêve, heureuse et palpitante de la dernière valse, cherchait un papillon pour sa collection. Salvani s'immobilisait dans son attitude d'Apollon séducteur. Les regards clairs du ministre d'Allemagne inspectaient folichonnement les poitrines décolletées. M. Mina-Moto, avec ses cheveux ras, ses yeux bridés, son teint de jaunisse, ses

gestesmenus et son éternel sourire, ressemblaità quelque automate du musée Tussaud. La figure falote de M. Almabuena passait et repassait avec un air de détresse. Très impersonnellement élégant, dans son habit de la meilleure coupe, il surveillait de loin sa femme, dont la toilette faisait sensation. Deux minces rubans, frêles, si frêles... soutenaient le corsage aux épaules, prêts à céder au moindre effort. On attendait involontairement l'instant de leur chute, et l'apparition de choses fort réjouissantes, dont on avait du reste Tavant-goût, car Téchancrure du dos se prolongeait jusqu'à la taille, à seulefin d'y faire valoir un signe velouté. Les hasards de la destinée unissaient le snobisme pontifiant de M. Almabuena aux grandes désinvoltures de sa femme. Elle l'étonnait et le terrifiait. Il passait son temps à prévoir le moment où sa dignité de diplomate sombrerait dans une incartade de sa fantasque et dépensière moitié. Il l'épiait et la suivait avec la constante stupéfaction d'une poule qui a couvé des œufs de cane, et voit sa progéniture faire le plongeon dans les mares.

Dans un angle de la salle, le polémiste Alves avait saisi par un bouton de son habit le représentant de Sa Gracieuse Majesté, et depuis vingt minutes laissait tomber la cascade de ses paroles sur ce froid rocher britannique.

M, d'Ormeville se carrait dans sa belle prestance, ou prêtait une inattention souriante à la dame qu'il avait à son bras. Tout en ramenant une mèche rebelle, chargée de masquer discrètement l'exagération d'une calvitie d'ailleurs bien portée dans la carrière, il songeait à la gratitude immense que lui devaient tous ces gens d'avoir sacrifié son loyalisme aux princes, pour venir représenter la France au Brésil, et y donner une fête aussi parfaitement réussie.

Pendant le souper par petites tables, Henri se rapprocha de Sylvia et de sa cousine.

La jeune fille, plus sémillante que de coutume, mouillait ses quenottes dans le cliampagne. Son rire augmentait l'irritation de Lina. Sylvia, pour une fois coquette, prenait plaisir à la cour que lui faisait Henri. Bien qu'elle aimât sa cousine, elle savourait le plaisir orgueilleux et cruel de lui disputer des hommages auxquels, jusqu'alors, elle ne songeait pas.

Pendant le cotillon, qu'elle tînt le chandelier au-dessus des têtes ou effaçât des images sur un miroir, Henri, pourtant occupé à diriger la danse, ne la perdit pas de vue dans la multiplicité des figures. Puis, pour échapper à la moiteur, aux relents, à la dissipation exténuante de la fête, il lui offrit le bras, et l'emmena dans le jardin, où déjà les dernières lanternes s'éteignaient ou s'éclipsaient aux clartés naissantes du jour.

Enveloppées dans leurs sorties de bal, les femmes se retiraient, la démarche lasse, le teint frippé par la nuit blanche. Les toilettes et les pierreries s'étiolaient aux lueurs crépusculaires. Successivement, passèrent la petite comtesse H '*, dont le museau de chatte rose défiait les fatigues, de quelque ordre qu'elles pussent être, et la belle brune que Salvani salua au passage, se trouvant là comme par hasard.

Henri et Sylvia sourirent en voyant leur manège, et se serrèrent un peu l'un contre l'autre, comme si la vue de l'amour les eût enhardis.

Soudain, M™^ de Souza parut au bras de son mari, petit, maigre, très brun, droit comme une pointe de paratonnerre, et se haussant pour grimper après sa taille. Elle glissait dans une démarche souple, le regard distrait, les lèvres naturellement souriantes, l'air grave et doux. Elle dominait son cavalier, comme une statue de

déesse domine celle d'un faune barbu ; et sa chair de brune avait le grain et le lissage d'un beau marbre vu à travers un ambre très clair.

« Charmante ! » murmura Henri d'une voix basse.

Il demeurait béant. Sylvia se recula, quitta son bras, comme si ces simples paroles les eusssent tout à coup séparés.

Tous deux suivirent du regard la chanteuse jusqu'au moment où elle disparut dans sa voiture.

« Voulez-vous me ramener à Lina? dit alors Sylvia. Je me sens lasse. Il est temps de partir. »

Mais Henri, échappé à la fascination, protesta. <( Qu'elle restât encore un instant : la matinée était si fraîche ! si superbe l'éveil des plantes resplendissantes dans leur bain de rosée. »

Et parmi d'autres couples, ilsfirent quelques pas dans le jardin, en silence, redevenus l'un et l'autre intimes et confiants.

Tout s'agitait. Un sabia moqueur sifflait dans la feuillée. Les sahiras multicolores se croisaient en fusées dans les branches. Les poissons rouges faisaient la chasse aux mouches dans le bassin. Lin gros papillon bleu s'effaroucha du passage rapide d'un colibri. Les arecs secouaient leurs touffes de palmes effilées au-dessus de la dracaena, de la couleur d'un camail d'évéque. Sur les fleurs sanglantes d une euphorbiacée, un coléoptère irisé semblait une pierre précieuse enchâssée dans du corail. Et les fleurs de Carême mariaient leurs teintes pénitentes à celles des cloches flamboyantes duMimo de Vénus aux pistils d'or.

Plus fraîche et plus épanouie, plus parfumée et plus suave, semblait au jeune homme la fleur de jeunesse qui frémissait à son côté.

Ils marchaient en silence; mais en levant les yeux, ils

aperçurent Lina qui les contemplait. En voyant son visage révulsé, sonmasque tragique qui la rendaitsoudain presque belle, Henri se souvint de la statue du Désir, et Sylvia se serra de nouveau contre lui, comme pour s'abriter d'un péril.

« Feliz a brisa que teus labios roça, Feliz a llor que no teu collo expira:

E mais feliz quem num sorrir-te Sorve sofrego beijo^ ».

Sylvia jouait une de ces chansons sautillantes appelées « modinhas » au Brésil, et composées par des ménestrels inconnus. Dans tous les pays du monde, l'âme populaire se manifeste ainsi de façon anonyme et familière.

Henri aimait ces chants, d'un rythme nouveau pour lui. Des phrases d'amour ou de tristesse, d'espérance et de regrets, insignifiantes le plus souvent, parfois ingénieuses, le vocabulaire éternel et universel des aspirations simples du moi humain, s'enguirlandait de ces frondaisons mélodiques particulières au terroir. L'arauna, le sabia, tous les oiseaux multiteintés des forêts géantes y

Heureuse la brise qui caresse tes lèvres; Heureuse la fleur qui meurt sur ton sein; Et plus heureux celui qui, en te souriant, Savoure un avide baiser.

vuletaient tour à tour. L'alicrim, le palmier, la rose, les plantes toujours vertes, les calices sans cesse renaissants y embaumaient le massif des sons. Parfois, l'ironie du peuple y éclatait d'un gros rire. Mais toujours la spontanéité de la musique et des paroles, donnait à l'évocation des choses locales beaucoup d'originalité.

Sylvia chantait ces mélodies sans trop les nuancer, sans chercher à leur faire dire plus qu'elles ne signifient. D'ailleurs, sa voix petite et fraîche vibrait comme le cristal d'un harmonica.

Il venait presque journellement. Dans toute FAmérique, il est entendu qu'une cour discrète ne compromet jamais une jeune fille, si elle-même demeure dans les limites de la bienséance. Pour choisir son mari, elle doit se décider en connaissance de cause.

Réception familiale : M"^^ d'Avila levait les yeux en laissant son ouvrage retomber sur ses genoux. Sous la lumière de la lampe, son beau visage encadré d'argent souriait au nouveau venu.

Sylvia, rougissante, mettait sa main dans celle du jeune homme. Quand la conversation languissait, elle s'asseyait au piano. Leurs doigts se rencontraient aux «oins des pages.

Il faisait durer ces préliminaires exquis. Pendant les après-midi des dimanches, il s'isolait avec Sylvia sous l'ombre où les plantes rares développaient leurs corolles insolites. Là, surtout, il aimait à lavoir, mariant son exotique beauté aux surprises des fleurs ignorées, quand sa mignonne silhouette se détachait sur les dentelures des fougères ou les branches irascibles des îiliacées épineuses. Les grands éventails d'un palmier protégeaient le banc où elle s'asseyait. Sur ce fond de verdure, dans la pénombre des hauts flamboyants, son •doux visage, sous la torsade des nattes sombres tordues

et relevées en casque depuis la nuque, se détachait plus chaud de teintes, et son regard d'onde dormante reflétait la nuance des arbres, comme une eau claire sous les bois.

Depuis la matinée du bal, Henri n'avait pas revu Lina. Par politesse, il s'était présenté trois fois chez elle, trois fois il avait trouvé porte close.

Il s'en félicita, cela lui épargnait des explications.

Mais ce soir-là, il tordait sa moustache, maussade, en regardant les spirales de fumée de son cigare monter dans les airs.

On venait de lui présenter le cousin Octavio, Pami, presque le fils de la maison, le compagnon d'enfance de Sylvia. Beau garçon, brun, aux moustaches soyeuses, à la peau mate et lisse, il traitait sa cousine avec une familiarité dominatrice, comme s'il eût eu des droits sur elle. Il demeurait provisoirement chez sa tante; il venait d'Europe où il avait complété ses études d'ingénieur. Il était instruit mais suffisant : « Joue ceci, joue cela. » Ses invitations étaient plutôt des ordres que des prières. Sylvia, sérieuse, obéissait. Henri proférait un bravo. Octavio disait : « Chantes-en une autre. » Et les ritournelles des modinhas tombaient dans le silence glacé.

Au moment du départ, Sylvia accompagnait Henri, quand son cousin la rappela. Impatientée, elle répondit :

« Attends ».

Elle observait le visiteur en lui tendant la main :

« Vous êtes triste ce soir. »

Il répondit :

« On le serait à moins. »

Ils ne trouvèrent rien d'autre à se dire.

« A bientôt », prononça-t-elle enfin.

Henri, rageur, revenait à pied dans la nuit. Les événe-

ments se précisaient. « Vous êtes triste, ce soir. » Il entendait la voix chantante et consolatrice. Mais il se rappelait aussi comment Sylvia obéissait passivement à Octavio. Qu'était-elle pourlui? cousine tout simplement, fiancée, peut-être, par une promesse échangée naguère entre eux.

Il se rappela tout à coup que le jour où il avait rencontré Sylvia chez Lina, elles avaient parlé d'Octavio.

Agacé, il murmura :

« Que m'importe ! »

Mais tout son être se rebella.

« Je m'expliquerai avec elle Le cousin ne bouge pas

de là. — Si je recourais à Lina.. Non, tout de même ce serait trop de toupet ! »

Le lendemain, sur le bateau, la première personne qu'il aperçut, fut l'ingénieur. Ils se saluèrent de loin, froidement.

Henri s'ennuya au bureau.

« Irai-je chez Flonflon? »

Sa conscience protestait.

« Quel mal fais-je, après tout? »

Il trouva ces dames dans la salle à manger. Marguerite » avachie dans un fauteuil, gasconnait une histoire. La bonne amie, de plus en plus maigre, s'étiolait dans un coin. Trois autres femmes et Flonflon assistaient gravement aux passes magiques d'une tireuse de cartes, en train de leur dire la bonne aventure.

Généralement, il ne s'éternisait pas avec cette engeance. Mais Flonflon curieuse, le retint.

« Un moment, veux-tu ? »

Il s'assit, examinant la sibylle penchée sur ses tarots. « Bon type ! » Elle vêtait une toilette surannée. On lui faisait cadeau de nippes usées, plus élégantes, mais encore luxueuses. Elle n'était point jeune, point

vieille, pas belle, pas laide non plus ; défraîchie, seulement, comme ses vêtements. Avec cela, des yeux scrutateurs dans un visage implacable.

« Un monsieur d'un certain âge, riche défiez-vous

d'une femme blonde. — Vous recevrez une lettre... courte contrariété... une visite. Vous perdrez un objet, mais il vous sera rendu. Tiens! un cadeau. »

Henri, sceptique, riait des ces redites. Quand la tournée fut finie, la cartomancienne s'adressa à lui.

« Voulez-vous connaître votre avenir?... c'est cinq mille reis les cartes simples; dix mille reis le grand jeu.

— Il veut bien », dit Flonflon, répondant pour lui. Résigné, il attendit, le sourire aux lèvres, dévisageant

la bonne femme qui préludait à ses incantations.

Elle étala au hasard les rois, les reines, les valets fidèles : Gharlemagne barbu, Pallas endeuillée, Lancelot imberbe.

Elle compta, recompta : cinq, six, sept : jalousie, trois, quatre, cinq : prudence.

« Vous attendez une lettre. Vous recevrez la visite d'une femme.

— Je perdrai un objet, interrompit-il, mais je le retrouverai. »

Elle le dévisagea, humiliée dans sa dignité prophétique. Un peu plus, elle brouillait les cartes. Mais elle tenait aux dix mille reis; elle se contint.

« Une grosse affaire pour vous. »

Chaque fois qu'elle prononçait une phrase, elle le dévisageait.

« Une grosse affaire. »

Il ne sourcilla pas.

« Un voyage... »

11 demeura impassible.

« Un mariage avec une jeune fille brune, et il se présente des difficultés. »

Cette fois, il tiqua.

« Un de ses parents lui fait la cour... valet, as, reine; il y a d'anciennes promesses... trèfle, carreau... »

Henri, surpris de la coïncidence, demeurait en suspens.

« ... Valet, cœur... vous remportez... »

11 respira.

La faiseuse d'oracles, habile à lire sur les visages les impressions fugitives, se carra dans son triomphe. Elle prit les tarots, aligna les figures hétéroclites.

Elle reprit :

« Défiez-vous d'une femme maigre, qui vous aime, et que vous n'aimez pas. »

Lentement, elle retournait les longues cartes avec respect, comme frappée de religieuse terreur devant les arrêts de l'inflexible destin.

« Vous aimerez plus tard cette femme, et puis une autre; et celle que vous aimez aujourd'hui en mourra de douleur. »

Elle prit la main du jeune homme, qui tambourinait machinalement sur la table, la palpa, considéra les influences astrales, observa les protubérances des monts fatidiques. « Bonne ligne de vie! » — Celle de fortune s'étendait, uniforme. « Pourtant, remarquez cette hachure : grosse perte d'argent! le déboire sera passager.

« D'ailleurs, l'intluence de Vénus domine votre vie. »

Alors, comme pour se venger du doute injurieux, elle tint Henri sous le feu de ses regards, lisant au fond de son âme, pénétrant jusqu'aux arcanes de ses émotions et de ses désirs.

« Vous aimez trop l'amour : par curiosité, par orgueil et par sensualité. 11 vous exalte, il vous obsède; il

constitue pour vous la sensation suprême et la vanité supérieure, le paiement magnifique de tous les efforts, de toutes les supériorités, de tous les triomphes. Aussi toutes celles qui éprouveront pour vous autre chose qu'un caprice, connaîtront lagonie des grandes passions douloureuses, car vous serez pour elles incompréhensible et décevant. Elles vous sentiront sans cesse à la merci d'une séduction nouvelle, flatteuse pour votre amour-propre ou votre imagination. Leur vengeance est écrite dans cette ligne de cœur, qui coupe singulièrement celle de vie. Car vous les aimerez toutes, chacune d'une façon différente, pour l'attrait spécial de leur enchantement, sans avoir le courage de renoncer à aucune. »

Sur la main tendue, les visages curieux se penchaient. La tignasse rousse de Marguerite flambait sous les flammes légères des cheveux de Flonflon.

« Les hommes : tous les mêmes ! » rumina la vieille proxénète.

« Ce qu'ils sont rosses ! » conclut Flonflon.

Pourtant elle considérait Henri avec tendresse, aguichée par cet aspect d'homme fatal sous lequel on venait de le peindre.

« Dîne avec moi, veux-tu? Personne ne viendra nous troubler. »

11 refusa, par pudeur, pensant à Sylvia.

Puis au contact de la main de Flonflon, de toute sa personne qui semblait naturellement imprégnée de voluptés et de parfums, il hésita.

Mais il lui sembla voir le regard de la chiromancienne tout empreint d'ironie.

« Impossible, Flonflon.

— Bêle ! dit-elle en l'embrassant de force, tu ne sais pas ce que tu perds. »

En montant sur le bateau, il pensait :

« Pourvu que je ne rencontre pas cet imbécile d'ingénieur! »

Il s'absorba dans la lecture des journaux du soir, contre son habitude, car il aimait à savourer le spectacle jamais lassant de la baie.

« Un petit tour de promenade, monsieur de Palan. »

Le ministre d'Allemagne Tinvitait d'un air avenant.

Henri goûtait ses observations un peu lourdes, comme on savoure parfois les pâtes indigestes, pour changer des pâtisseries fines. Tout en se levant, il pensait:

« Je vais être forcé de saluer le cousin. »

« A cette même place où nous sommes en ce moment, dit le ministre, j'ai vu, il y a deux ans, des individus jouer à pile ou face, des billets de cinq cent mille reis, et des bank-notes de cent livres sterling. Ils faisaient ainsi des différences de cent mille francs et plus, sous les détonations du Champagne qu'on sablait dans le bar. Ce bateau présentait alors un aspect bien pittoresque : une tour de Babel flottante, si j'ose dire, monsieur de Palan. De tous les pays du monde, les aventuriers accouraient pour sejeter surles grasses émissions de papier monnaie que le gouvernement provisoire leur donnait en pâture. Vous avez pu voir un reflet de ce spectacle, il y a trois mois, au moment des fameux reports de la Compagnie Générale des Chemins de fer Brésiliens. Ce fut le bouquet. A l'époque dont je vous parle, Petropolis ressemblait à une ville de Californie

au bon temps des placers. Ce fut une courte débauche : les vautours ont repris leur vol; il ne reste plus que des os. »

Ils se promenèrent, sans rencontrer Octavio.

« Jamais comme alors, reprit le ministre, je n'avais senti la puissance et Tignominie de l'or. De petits employés, des ouvriers, des manœuvres risquaient leurs infimes ressources, se lançaient dans le courtage marron, et s'enrichissaient parfois tout à coup. Tout s'humiliait alors devant ces rustres. On me présenta, un jour, un individu, qui, trois mois auparavant, me servait à table dans un restaurant. Il roulait carrosse, et entretenait une prim*a-dona. Il me tendit la main, comme si nous eussions lavé la vaisselle ensemble, et s'écria : « Nous sommes de vieilles connaissances ! — De restaurant, lui dis-je. )> Il me tourna le dos sans répondre. Aujourd'hui, il atout reperdu, et a repris la serviette. »

« S'il était resté à Rio, » pensait Henri.

« Combien peu, reprit le ministre, surent en effet liquider avant la débâcle. Regardez autour de vous, voyez ceux qui ont déjà tout reperdu, et ceux qui s'obstinent à maintenir encore un luxe déjà bien au-dessus de leurs ressources. Ou'attendent-ils ? tout est fini, allez ! bien fini. Les châteaux de cartes se sont effondrés. Au jeu, il y a les timorés et les emballés. Les uns ne gagnent pas, les autres reperdent tout leur gain. Quand ils seront tous retournés à leurs métiers primitifs, ces enrichis d'un jour, quelle impression garderontils de cette courte aurore de richesse et de félicité? Embellira-t-elle leur vie ou conserveront-ils le remords de leur imprévoyance ? Cette fortune qui leur permit un moment d'humilier les autres, les avilira-t-elle à leur tour par contraste, à leurs propres yeux? ou bien se souviendront-ils d'eux-mêmes comme d'un ancêtre

illustre, dont la gloire rejaillit sur la médiocrité de ses descendants ? »

Quand Henri eut quitté le ministre, il fouilla les recoins du navire, sans rencontrer Fingénieur.

« C'est ce soir, ou jamais, pensa-t-il, que je dois m'expliquer avec Sylvia. »

11 la trouva pensive, à démêler des pelotes de laine multicolores pour une tapisserie.

Leurs regards se fouillèrent. M™^ d'Avila s'enquit des dernières nouvelles de Rio. Puis la conversation tomba. Sylvia demanda :

« Voulez-vous faire un peu de musique ? »

Ils passèrent au salon, elle se mit au piano.

« Feliz a brisa que teus labios roça, Feliz a flor que no teu coUo expira; E mais feliz quem num sorrir-te Serve sobrego beijo. »

De nouveau, ils se regardèrent.

« Avez-vous vu Octavio sur le bateau? » demandât-elle.

« Oui », répondit-il en fronçant le sourcil, piqué de la voir en ce moment penser au rival.

« Comment le trouvez-vous, mon cousin ?

— Je le connais à peine. Pourquoi cette question ? Vous ne m'avez pas attendu sans doute, pour vous former une opinion à son égard.

— Qui sait?... Vous n'avez guère de sympathie pour lui, c'est visible. Tant pis ! je vous consulte, et trouve en vous un juge prévenu.

— 11 vous a demandée en mariage !... » dit Henri, frémissant et hostile.

« Il m'aime depuis longtemps. Avant de partir pour l'Europe, il se déclara. Je le priai d'attendre. J'étais en deuil de mon père ; et puis, je ne me sentais pas mûre pour le mariage. Enfin, je remis ma réponse à son retour. Il est revenu, et je n'ai plus de prétexte pour différer. Je dois donc me décider.

— C'est-à-dire qu'en principe, vous l'accepteriez pour mari?

— C'est un excellent garçon, dit-elle, intelligent, sérieux et d'avenir. Ce mariage plairait à ma mère. La seule objection, c'est que je ne sens pour lui plus d'amitié que d'amour. Mais ramitén'olTre-t-elle pas déjà des garanties sérieuses de bonheur? Donnez-moi votre avis.

— Le suivrez-vous?

— Je le suivrai.

— Alors, Sylvia, ne l'épousez pas. »

Magique puissance des intonations et des nuances : sans échanger de paroles plus précises, ils s'étaient dit tout ce que leur âme gardait secret jusqu'alors. Henri, désormais compatissant, murmura. « Pauvre garçon! » Et il effleura des lèvres la main de la jeune fille.

Les pas de M™^ d'Avila résonnèrent dans la salle voisine. Ils se levèrent ; mais Henri ne lâcha pas la main mignonne de Sylvia, en sorte que la vieille dame au visage toujours souriant, les trouva l'un près de l'autre, dans une attitude où il y avait plus d'abandon que de solennité. Sylvia, rougissante, fixait le parquet, Henri regardait tour à tour la mère surprise, la fille dont la petite main frémissait dans la sienne, et dont la. mine était plus éloquente que toutes les paroles qu'ils eussent pu prononcer.

« Sylvia, accompagnez votre fiancé. »

Le jardin, plein d'ombre, s'illuminait du rayonnement intermittent des mouches lumineuses. Suspendue au bras d'Henri, Sylvia écoutait le murmure de ses tendres paroles. L'un etl'autre avaient cette curiosité des amants de savoir depuis quand ils s'aimaient.

Tout à coup, elle demanda, sérieuse :

« Je puis aviser Lina, n'est-ce pas?

Dans un éclair, Henri revit dans l'atelier de l'artiste, la statue du Désir figée dans sa pose extatique et douloureuse. Ce fut une vision furtive et perverse; il n'eut même pas besoin delà chasser.

« Certainement, ma chérie, répondit-il; vous devez même la prévenir; n'est-elle pas votre amie? »

A son tour, elle murmura :

« Pauvre Lina! »

Comme ils approchaient de la grille, une énorme chauve-souris des tropiques frôla Sylvia. Craintive, elle se réfugia contre l'épaule de son compagnon, d'un geste confiant qui était déjà un don de tout son être. Lui, dans le rôle de défenseur qui lui appartenait désormais, la reçut dans ses bras, chassant d'une main le monstre hybride qui s'entêtait à sa poursuite. Et ce fut dans cette lutte enfantine et cette attitude symbolique qu'ils échangèrent leur premier baiser.

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