DEUXIÈME PARTIE
Sur le boulevard des Italiens, Sylvia, frileuse, fleur du soleil exposée aux frimas, se serrait, tout emmitouflée dans ses fourrures, contre son mari. La neige tombait, silencieuse et molle. Une buée couvrait les vitres des cafés; les étalages flamboyaient dans la nuit; les voitures se croisaient, rapides, sur la chaussée, dans le grand mouvement de six heures ; et Ton pressentait, en contraste avec la tristesse de la rue, une vie intense et joyeuse, chaude et lumineuse, offerte partout en lettres de feu à ces passants de hasard errant dans la froidure et Tobscurité.
Henri se retrempait à l'âpre bise. Il faisait à sa femme les honneurs de Paris, trouvant délicieux de flâner ainsi sous la neige, pour mieux jouir ensuite de la tiédeur intime du dîner.
La tentation des belles choses en vitrines attirait Sylvia. Henri s'amusait de ses exclamations naïves, enchanté d'initier cette petite créole à ces raffinements.
« Ça te plaît? n
Elle se récriait, le voyant déjà prêta un nouvel achat. Depuis un mois, les paquets s'accumulaient àThôtel.
Mais sans l'écouter, il tournait la poignée de la porte.
Des demoiselles compassées ou souriantes, s'enquéraient de ce que « Madame désirait».
Les mots portugais faisaient renchérir le prix de la marchandise.
Le mannequin paradait devant elle, Tair ennuyé, la toisant des pieds à la tête, d'un regard lourd. Elle sentait qu'elle n'était pas du tout dans le mouvement, et qu'elle subissait la mode nouvelle sans en avoir l'instinct. Elle s'en effrayait, craignant de baisser dans l'estime d'Henri.
Lui, au contraire, la trouvait charmante, et riait de ses hésitations.
Le coup de fouet de l'hiver donnait du rehaut à la beauté de la jeune femme. Sa grâce très personnelle la révélait étrangère, et attirait les regards. Le froid peignait son teint mat à la gouache. Des gens bien informés, l'entendant prononcer les paroles un peu zézéyantes et nasales de la langue portugaise, disaient avec conviction : « C'est une Espagnole. »
Chez Marguery où il la conduisit ce soir-là, un maître d'hôtel corpulent s'effaça devant eux. Ils entrèrent dans le cabinet dont la tiédeur réconforta Sylvia.
Dégagée de sa pelisse, toute gracieuse dans son costume aux gros carreaux écossais, elle souriait à Henri, qui lisait gravement la carte, et la consultait du regard.
Pas gourmande, elle faisait la moue.
Voulant l'émoustiller, il déclara :
« Nous dînerons au Champagne. »
Le maître d'hôtel énumérait les potages.
« Consommé aux pointes d'asperges, dit Henri. Vous nous donnerez ensuite une sole à la Marguery, et comme rôti, un caneton au sang. »
Quand le maître solennel se fut retiré, Henri expliqua à Sylvia qu'il serait aussi monstrueux de conduire chez
Marguery une petite Américaine fraîchement débarquée sans lui faire goûter la sole de l'établissement, que d'emmener quelqu'un à Naples sans lui montrer le Vésuve. Après Richelieu qui rapporta la mayonnaise de Port-Mahon, et Béchamel qu'immortalise une sauce blanche, Marguery vivra dans les annales gastronomiques, et sa mémoire sera bénie par la phalange séculaire des gourmets.
Et tandis que Sylvia dégustait le poisson imbibé du coulis crémeux, Henri proféra :
« Ça vaut mieux que ta feijoada, tout de même. »
Elle rit, tout en défendant le plat national.
Debout devant un dressoir, et flanqué de deux garçons en guise d'acolytes, le maître d'hôtel officiait. Après avoir, d'un geste pontifiant et rituel, passé ie couteau à découper sur l'affiloir, il commença de tirer du dos en nef du caneton minuscule, une telle quantité de tranches effilées, que cela tenait de la prestidigitation ou du prodige. Il aligna les lèches une à une sur le plat, et ne s'arrêta qu'après en avoir couvert tout le tour, comme s'il eût été capable de renouveler avec un modeste volatile, le miracle de multiplication qui suivit le sermon sur la montagne. Alors un des assesseurs versa la carcasse delà bête dans une mignonne presse nickelée dont l'autre serra la vis. Le jus vermeil coula comme d'une fontaine au centre du plateau.
Le prestige des choses trop vantées naguère devant Sylvia disparaissait en présence de la réalité. D'autres, dont elle n'avait au contraire jamais entendu parler, excitaient son admiration.
Un soir, dans le grand foyer de l'Opéra, pendant l'entracte, elle eut la surprise de n'apercevoir que des étrangers et des étrangères. Anglaises aux dents d'ogresses, Américaines du nord en d'invraisemblables
toilettes, argentins loquaces au plastron resplendissant. L'ensemble de ces gens était plutôt hétéroclite et inélégant. Le grand foyer baissa dans son estime.
Par contre, elle ne se lassait pas de regarder, dans leurs allées et venues, les petites Parisiennes du Paris travailleur, gracieuses toujours, faisant leur élégance d'un rien bien placé, d'un ruban, d'un pompon, d'un nœud singulier, inimitables dans leur façon de marcher, de regarder, de bavarder, de sourire.
Elle était habituée aux façons des servantes de couleur, hâbleuses, lentes et familières. La femme de chambre de l'hôtel avait des allures rapides et discrètes de chatte qui se faufile, des doigts souples, une marche guillerette.
Tout était nouveau pour Sylvia : la façon de vivre, le coudoiement indifférent du Paris rangé et du Paris qui s'amuse, les attitudes des gens d'affaires et des désœuvrés, le mouvement des grandes avenues, lescriailleries des camelots, l'intensité de la réclame, la fièvre de la ville agitée, et aussi le calme et Tordre de la vie bourgeoise, entrevue par hasard dans ces hautes maisons silencieuses, où cinq, dix, quinze familles, de position et de classes différentes, habitent les unes au-dessus des autres, avec un minimum de domesticité, une entente supérieure du ménage, si différentes de la famille brésilienne, à laquelle il faut un confort qui touche à la prodigalité par le train de maison, l'abondance des plats, la cohorte des domestiques, l'absence de toute économie rationnelle.
Les extravagances de Paris, si gâté de civilisation raffinée qu'il a parfois la nostalgie de la boue, étonnaient Sylvia. Un soir, Henri l'amena dans une sorte de souterrain, où ils payèrent fort cher le plaisir d'être agonis de sottises. Ils ne trouvèrent là ni cocottes, ni gens
d'apparence suspecte, mais des femmes bien mises, et des hommes du monde savourant le délice de s'entendre traiter de cocus. Henri, vite écœuré, entraîna Sylvia. Cela passait les bornes. Il trouvait qu'une femme peut aller à peu près partout avec son mari. Mais cette fois, il regrettait de s'être fourvoyé.
« C'est idiot, déclara-t-il en sortant. Ne dis rien de notre escapade à papa. »
Le beau-père de Sylvia devait arriver le lendemain. Elle l'avait connu en passant à Lyon. 11 était imposant et sévère ; l'urbanité voulue de ses paroles, qui avaient même une certaine onction, laissaient une impression âpre, comme une pommade à la rose où l'on a incorporé quelque révulsif.
Dans les salons, Sylvia faisait sensation parle charme de sa beauté exotique. Les femmes même ne la jalousaient pas trop ; elle était meublante et agrémentait une réunion. Les unes trouvaient sa simplicité charmante ; les moins indulgentes, irritées par la cour dont on l'entourait, la déclaraient insignifiante et bébète. Elle était pour tous également accueillante et aimable. Les hommes perdaient vite de vaines espérances, car elle semblait ignorer leurs adulations. Deux ou trois s'aventurèrent jusqu'à une déclaration, et n'eurent même pas l'honneur de sa résistance ; elle les accabla de sa surprise et de son mépris.
Pourtant elle aimait la camaraderie franche, les causeries gaies, les réunions brillantes, les toilettes jolies, les bijoux précieux; mais raisonnablement, comme elle faisait toute chose. Une cour délicate avait pour elle son prix, pourvu qu'elle fut exempte de sous-enten Jus. Elle vivait au grand jour, dans lalimpidité d'uneatmosphère purifiée de brouillards et de chimères.
Sylvia, qui manquait de romanesque, avait un senti-
ment médiocre, mais juste de la beauté. Dans les musées, son admiration allait d'instinct aux œuvres sincères et de conception simple. Les tableaux complexes, aux poses conventionnelles et théâtrales, la laissaient hésitante. Par les belles après-midi d'hiver, emportée au trot des chevaux dans la victoria berceuse, pelotonnée sur le coussin, immobile dans le couvre-pieds, pressant le manchon- contre sa poitrine, Sylvia regardait s'allonger devant elle la perspective des grandes avenues qui conduisent au bois. Les arbres tendaient la maigre trame de leurs branches vers le ciel, et la jeune femme, fermant les yeux, revoyait en rêve dans le jardin maternel, les rameaux jamais dépouillés, projetant leur ombre sur la fragile splendeur des orchidées. — Au-dessus de sa tête, dans un ciel languide, le pâle soleil lançait de froids rayons. Et c'était dans la mémoire de Sylvia, Tembrasement de l'astre aux tropiques, dans un rayonnement de fournaise. Là-bas, sur l'Arc, la neige incrustée dans les hauts reliefs, accentuait la teinte sombre du monument. — Et les maisons roses, bleues, blanches, mariant leurs teintes multicolores aux innombrables nuances des régions ensoleillées, passaient, vision chaude, sur l'horizon glacé.
Dans l'avenue des Acacias, les voitures prenaient la file, au pas.
Les taillis dénudés du bois s'enchevêtraient. La neige y donnait un aspect de féerie. Les chevaux piétinaient, les voitures roulaient dans le silence de la nature, sur le sol durci par la gelée. Et les stalactites de la cascade, prise par le froid, dardaient du haut de la grotte, leurs pointes translucides de cristal. Aux oreilles de Sylvia, bourdonnaient de lointaines cigales, accompagnant, dans la forêt profonde, la roulement écumeux d'une chute d'eau.
Voyant sa femme pensive, Henri demandait :
« Qa'as-tu, chérie?»
Souriante, elle répondait, dans la langue maternelle :
t< Nada, raeu querido^ un pouco de saudade^ ».
Saudade :\ai parole jolie enchantait Henri. Il avait maintes fois, sans y parvenir, essayé de la traduire. Elle condensait pour lui la mentalité d'une race affectueuse, prédisposée à la nostalgie et au rêve par l'aspect des sites verdoyants et graves du Tras-os-Montes et de l'Alemtejo. C'est dans un recoin perdu des montagnes lusitaniennes, qu'un pâtre, en songeant à sa promise demeurée au village, a sans doute trouvé le mot magique qui trouble, aux accords de la guitare et aux strophes des fados, l'âme des fiancés et des amoureux. Il dit la tristesse et le regret parfois tempérés d'espérance, toujours empreints de résignation. Le sentiment qu'il exprime, distinct de la mélancolie, est moins artificiel et plus précis, et ne se perd pas dans cette complexité souvent apparente,- qui permet aux petites âmes de magnifier leur mesquinerie.
L'amant séparé de sa maîtresse, le père éloigné de ses fds, le vieillard et l'étranger, exilés de la jeunesse et de la patrie, l'éprouvent tour à tour. « Saudade », disaient au moment de la domination espagnole, les patriotes pleurant sur l'antique liberté. « Saudade », répétaient en plantant le pavillon des Bragances sur une terre nouvelle, les navigateurs portugais, qui faisaient hommage à la métropole de quelque île mariant sa verdure aux flots ardoisés de l'Océan. «Saudade», s'écriaient en se souvenant du sol natal, les premiers colons qui défrichèrent les forêts millénaires, et transmirent de