‹ PetropolisChapitre 7 sur 7 · QUATRIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE

Deux ans passèrent, Henri reprit ses pinceaux. Parfois, la vie de bureau l'absorbait, d'autres fois, l'existence mondaine. Et il paraissait ne plus songer à la peinture. Mais une image le frappait, prenait corps, aimantait les idées accessoires qui se groupaient alentour. Peu à peu, il vivait son œuvre, et il finissait par lui en coûter d'élaguer les moindres détails, tant ils s'imposaient à sa mémoire. La lueur hésitante du début grandissait... grandissait comme une flamme d'incendie. Ce qu'il voyait dans cette clarté lui paraissait réalisable et merveilleux. Il se mettait au travail, tout s'éteignait. Il lui fallait souffler sur des tisons presque éteints, pour rallumer une lumière débile. Suivant sa propre expression, il concevait dans la joie, et enfantait dans la tristesse. Il exécutait vingt études pour trouver une forme meilleure, s'avisait qu'une légère retouche rendait parfait le dessin primitif. D'abord, l'inspiration le fuyait pendant des mois. Il l'attendait, lassé, sans énergie pour lui courir sus. Il se désespérait : « Je suis vidé ». Une lecture, le moindre événement réveillait son enthousiasme ; puis il retombait dans un marasme de la pensée.

A la longue, il vérifia que le travail à froid, sous l'impulsion d'une énergie dirigeante, est souvent le meilleur. Il saisissait le crayon ou le pinceau, et demeurait inerte devant la toile ou la planche. Pourtant il risquait un trait. Peu à peu, sa touche devenait lucide, nette, vigoureuse ; il trouvait l'effet juste, la teinte chaude, et sortait de son atelier dans la plénitude d'âme que donne l'accomplissement d'une tâche.

Chaque jour, c'était le même recommencement.

A mesure que la toile s'animait, il éprouvait cependant la gratitude de l'effort. 11 devait même se contenir: il s'enfiévrait. Après le dernier coup de brosse, à la joie courte mais intense de la réalisation définitive, succédait le doute de l'œuvre achevée, et l'angoisse de celle à venir. Malgré sa puissance évocatrice et sa maîtrise, le tourment d'une perfection jamais atteinte ne lui laissait guère que des satisfactions de la volonté. Il se consolait en pensant que les grands artistes ne vivent pas différemment.

Le travail de bureau, loinde lui nuire, le reposait pendant les périodes de lassitude et d'incubation. Du reste, s'il eût vécu du métier de peintre, il aurait dû s'occuper de questions subsidiaires et commerciales auxquelles nul n'échappe aujourd'hui. Le conflit moderne oblige l'artiste à descendre des sommets solitaires pour se jeter dans la mêlée. Tant mieux ! la vie est la source des inspirations fécondes qui se développent dans le recueillement.

Il lui plaisait de tenter dans l'Amérique tropicale, ce que Benjamin Constant à réalisé pour l'Orient : de révéler la beauté des sites, l'intensité des couleurs, l'originalité des types dn Nouveau-Monde, à l'Europe qui les ignore. Aucun grand peintre étranger ne s'est assez inspiré de l'Amérique méridionale pour prendre l'initiative

de Taméricanisme en peinture. C'est une nouvelle sensation d'art à créer. M. de Palan s'y efforçait. Il s'était assez assimilé au milieu brésilien pour éviter la fantaisie et le chic, mais son émotion et sa critique conservaient sa nationalité. Ses tableaux pouvaientémigrer sans devenir incompréhensibles . Il consacra aux impénétrables bois vierges une série de grandes toiles où il reproduisait leurs divers aspects, sous le soleil, à travers la brume matinale, dans la clarté détrempée de la saison des pluies, aux lisières bordées de céréales, autour des clairières paludéennes, où dorment des nénuphars et frémissent des joncs, dans les randons où s'infiltre une lumière glauque, rafraîchie de sève et de rosée. Ici, des frondaisons s'étageaientsur les collines; là, des ruisseaux dégringolaient entre des capillaires et des scolopendres. Il escalada des troncs rongés par la mousse et sucés parles lianes, pour suivre un sentier furtifde chasseurs. 11 surprit des tinamous dans les broussailles, des alectors dans les futaies, des perroquets gourmands de baies sauvages, et dans le fond d'un fourré, Thallali d'un jaguar cerné par les chiens.

Il fît revivre la légende des hespérides, sur les branches d'un ipé aux grappes d'or.

11 persistait à cacher ses toiles dans son atelier qu'elles encombraient. Dans la plénitude de son talent, il préférait demeurer inconnu que de passer pour simple amateur. Mais il se flattait d'apparaître et de s'imposer sans conteste avec la totalité de son œuvre.

Du reste, il savait qu'un artiste s'impressionne souvent davantage devant des spectacles sur lesquels il ne s'est point blasé depuis l'enfance. Ce furent des Milanais, Solario et Fioravantiqui dégagèrent l'architecture

russe de l'imitation byzantine, en fixèrent les maîtresses lig-nes et édifièrent la Kremlin.

Sylvia obtint avec peine deux tableaux pour leur salon.

« Jl faudrait les signer.

— C'est vrai. »

Il se ravisa :

« Je vais prendre un pseudonyme. »

Sylvia se récria. Il tint bon.

« L'anagramme de mon nom : Palan, Lanap... du grec Lendit.. Palendit : c'est trouvé... Je supprime le t. Les philistins diront tout de suite : « C'est de la peinture italienne. »

Sylvia protesta :

« Tu es absurde ! »

A quelque temps de là, le médecin qui avait soigné Flora remarqua les deux toiles.

« Diable!.. Voilà de belle peinture. Palendi... connais pas. Où avez-vous acheté cela?

Sylvia intervint :

« Ces tableaux sont de mon mari. Mais il s'entête à les signer d'un nom d'emprunt.

— Fichtre !.. ce sont des morceaux de maître» ! s'écria le docteur.

Il revint huit jours plus tard.

« Mon cher, dit-il à M. de Palan, je vous mets à contribution. Vous savez que tous les ans, je fais une tombola au bénéfice de mon dispensaire. Vous ne me refuserez pas un de vos tableaux pour une bonne œuvre. Du reste, signez comme il vous plaira.

— Soit, dit Henri. Je vous enverrai celui que je termine en ce moment. Venez le voir. »

C'était une toile de deux mètres, prête à vernir. Au premier plan, un filet d'eau emplissait une vasque formée

par des rochers auquels aboutissait un sentier tracé parmi les tiges empanachées des mai*. Une jeune fille, à genoux lavait du linge qui s'égouttait ensuite sur la pierre. Quelqu'un venait. Elle levait dans la direction du personnage invisible, une face encadrée de cheveux raides, un visage de la nuance des cèdres dont ses ancêtres indiens édifiaient les huttes où ils s'abritaient. Mais depuis les temps reculés où les femmes de la tribu disparue connurent l'étreinte des hommes blancs, les traits rudes de sa race s'étaient affinés jusqu'à l'éclosion d'une de ces belles métisses avec qui les fils des planteurs essaient leur virilité. Le toit de sa cabane fumait au-dessus des palmes jaunissantes, et les feuilles déjà sèches blondissaient la colline sous les reflets du soleil.

Un dimanche, Henri achavait de déjeuner quand on lui remit une carte de visite.

— Commandeur Frederico de Souza.

« Faites entrer. »

Un homme maigre, petit, brun, très serré dans sa redingote se présenta.

« Monsieur de Palan?..

— C'est moi.

— Vous m'excuserez de vous importuner. Je sais que vous ne vendez pas vos tableaux. Mais j'ai acheté celui qui figurait à la tombola du Dispensaire, et je voudrais posséder un pendant.

— Je suis vraiment désolé, répondit Henri. Si j'accède à votre désir, quel prétexte donnerai-je à mes amis pour refuser de leur céder d'autres toiles? Et pour le moment, je désire ne pas m'en défaire.

— C'est de l'égoïsme; vous privez les gens du plaisir de les admirer.

« En tous cas, si vous changiez d'idée, je vous prierais

de me faire aviser à la banque, chez MM. Aclolpho de Souza et C^^. Nous sommes sans cesse en relations d'affaires car vous êtes associé de votre oncle, n'est-ce pas?

— Ah ! dit Henri, vous êtes fils de M. de Souza.

— Oui, mais j'habite généralement Paris et Lisbonne 011 nous avons des succursales. C'est pourquoi nous ne nous connaissions pas.

— Nous nous sommes cependant déjà rencontrés au moins une fois, dit Henri, ici même, à l'etropolis, chez le ministre de France, M. d'Ormeville. Du reste, on ne nous a pas présentés l'un à l'autre.

— Je me rappelle en effet... vaguement. L'hiver dernier, j'ai rencontré d'Ormeville à Paris, il arrivait du Japon.

— Vous souvenez-vous du concert qui précéda le bal. M™® de Souza a une bien belle voix. Elle chante toujours, je suppose?

— Toujours, dit M. de Souza. Demuin, je repars pour Rio, mais nous projetons de passer l'été ici, nous nous reverrons alors, je l'espère. »

Quand il eut reconduit le visiteur, Henri se rappela cette soirée de M""^ d'Ormeville, l'apparition de la chanteuse, et son passage rapide au matin, dans la sortie de bal. Il ne tenait qu'a lui de la revoir.

« Si je vendais un tableau à Souza!.. »

Cette idée l'occupa. Puis les jours passèrent; il oublia.

Tous les ans, quand venait l'hiver, Henri descendait à Rio avec sa femme, et passait deux ou trois mois chez son oncle.

Ils retrouvaient leur chambre silencieuse, le parc ombreux, les orangers alourdis sous les fruits, et les oiseaux babillards et gourmands.

Ceux qui ont vécu dans les régions tropicales, sous la caresse des alizés, connaissent le charme de la saison fraîche, lorsque les rayons amortis du soleil ont la douceur et la gaité d'un foyer d'hiver. Dans la transparence de l'atmosphère, combien les paysages différaient de ceux de la montagne pendant les journées brumeuses de la saison des pluies. Dès les premières lueurs de l'aube, M. de Palan montait Flâneuse et gagnait la plage pour s'y griser de fortes couleurs. La mer changeante secouait sur la plage blondissante les franges argentées de son manteau mouvant. Et les soirs de pleine lune, une raie de lumière miroitante accompagnait obstinément le promeneur sur l'onde, jusqu'à la lignehumide du rivage,

lo

qui craquait commeune soie rèche sous les pas de l'animal.

11 ordonnait ces visions multiples en compositions audacieuses et fuyantes. Ce dilettantisme éparpillait son énergie, et le confinait dans la paresse. Il se complaisait dans la solitude de ses pensées, s'y promenait comme en un beau parc dont lui seul aurait eu la clef. Naguère, il y avait convié Sylvia. Mais elle y tournait sans plaisir comme en un labyrinthe. Son intelligence, étrangère aux symboles, ne dépassait pas les limites des vérités contingentes. Il éprouvait pour elle à cet égard une grande indulgence, et un peu de mépris.

Mais elle lui plaisait dans son rôle de jeune mère, tendre et jolie, surtout quand elle se penchait le soir sous la véranda reposante, pour embrasser Flora qui s'endormait. Tante Théodora contait une histoire. Quand elle s'interrompait en pensant que l'enfant sommeillait, Flora ouvrait les yeux et disait : « encore ». Sylvia lançait à son mari un regard souriant. Il en était agréablement surpris ; ses effusions de père étaient espacées et discrètes. Le sentiment de la paternité se maintenait paisible chez cet égoïste amoureux.

« Qu'avez-vous fait aujourd'hui? » demandait-il après le départ de la petite dans les bras de la bonne. %

Un peu de couture, le nettoyage méticuleux de ses bibelots, une promenade avec sa fille suffisaient à l'activité de Sylvia. Cette année-là, elle se transformait en garde-malade, auprès de la vieille tante qui s'affaiblissait visiblement. L'oncle se désespérait ; les médecins hochaient la tète, parlaient d'une lésion de l'aorte, qui évoluait. La malade pouvait vivre quelques années encore, ou bien mourir tout à coup.

L'oncle Lendit se tordait les mains en silence, et M. de Palan s'apitoyait en voyant sa figure énergique baignée de larmes.

Les contrastes de cette physionomie avaient depuis longtemps attiré son attention. Elle lui apparaissait sous deux aspects : dans la tension des affaires, et le laisser aller de la vie familiale. Cette dualité l'inspira. 11 se disait souvent que le portrait serait à l'âge de la pleine expérience de la vie, une des formes de son activité artistique. Il y était préparé par l'acuité de sa vision, rhabitude prise, avecle goût des voluptés, de surprendre sur les visages féminins la muette éloquence des sentiments, et aussi par le contact des hommes d'affaires et la recherche ironique de la ride où coule, comme en une rigole, l'ignominie des basses convoitises. Seuls, quelques grands peintres prédestinés ont su faire le portrait. C'est un don indépendant des tendances d'école. Qu'ils soient violents comme Rembrandt, populaires comme Goya, aristocratiques comme Van Dyck ou Gainsborough, concis comme Antonello de Messine ou exubérant comme Velasquez et Bonnat, ce qui caractérise les vrais portraitistes, c'est une curiosité instinctive de psychologues. Quand Velasquez fut écœuré de la décadence somptueuse et des tares physiques de la cour d'Espagne, il alla vers le peuple, contempler des âmes neuves à travers des visages sains. Jamais peintre ne poussa plus loin que Raphaël cette curiosité du moi humain. Dès qu'il s'agit d'un portrait, il rejette ce qu'il met de conventionnel et de voulu dans ses autres compositions. Son Jules 11, sourcilleux et cave, aux lèvres serties, son Léon X, replet et vermillonné de bonnes victuailles, l'un politique violent, l'autre viveur aimable et dilettante, montrent la transposition de l'être invisible, consciemment faite par l'artiste sur les traits du visage qu'il peint : transposition hasardeuse, mais forte; surprise des tendances dominantes ou d'un simple moment de l'âme; vie subjective d'un être dans la

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conscience et Timagination d'un autre être ; création surgie du conflit de la réalité et de Thypothèse, dans le labyrinthe de nos inductions.

11 peignit Toncle à son bureau, dans le fouillis de ses paperasses, en train d'écouter un client qui lui proposait une affaire. On n'apercevait qu'un profil perdu de cet interlocuteur. Mais les traits tendus de l'oncle, ses lèvres bridées, son front sillonné, son regard fixe comme celui des bêtes à l'affût, exprimaient cette plénitude de la pensée et cette maîtrise de la volonté qui mettent sur n'importe quel visage un reflet de force et de beauté.

En pendant, Henri le représenta, le matin, sur la pelouse, coiffé d'un panama, appuyé sur sa grosse canne, souriant à Flora qui lui tendait des fleurs.

L'énergie que le vieil oncle mettait dans tous ses actes, qu'il s'agît de ses affaires, de ses affections ou de ses plaisirs, formait le. trait d'union des deux tableaux. La confiance en soi, la tranquillité d'une conscience honnête mais non pas timorée, la satisfaction d'être tel quel, de se sentir fort et redoutable, lui donnaient un air de bonhommie, à la fois bourgeoise et hautaine, comme on l'observe sur les portraits des négociants patriciens de l'ancienne Venise.

M. de Palan était content de son œuvre. L'oncle s'y reconnaissait.

« Il est temps de te produire, dit-il à son neveu. Va en France, pour quelque temps. Cela ne t'empêche pas de rester associé de la maison. »

Il ajouta en souriant :

« Ta présence n'est pas indispensable. »

Sous l'ironie de cette observation, perçait l'affection du vieil oncle, la crainte d'une désertion.

(( Si le succès te grise!... si tu allais ne plus revenir... »

(( Bon oncle. ! » Henri, un peu agité, sortit après le dîner et se promena sur les quais en face du golfe. La baie s'apaisait dans la mélancolie du soir. Lèvent apportait Todeur du large, acre et voluptueuse comme celle d'une femme en sueur. Le Pain de Sucre se dressait dans une hallucination de cauchemar; la cloche du couvent de Botafogo tinta.

M. de Palan savoura la minute suave, l'instant doux et triste du crépuscule alangui: doux, parce que la journée finissante a été une conquête nouvelle sur le temps ; triste par le mystère du lendemain et la conscience d'avoir si peu... si peu profité des heures fragiles.

Lassitude du labeur quotidien, fatigue de la création, incertitude du résultat, inconstance de l'inspiration, tou* cela plongeait le promeneur dans cette tristesse déprimante dont il était coutumier.

« Oh ! l'effort de vivre ! »

Le distique du poète lui revint à la mémoire :

Borné dans sa puissance, infini dans ses vœux, L'homme est un dieu déchu qui se souvient des cieux.

Ils renferment toute la destinée de.l'artiste : son âpre acharnement à modeler la forme rebelle, à créer des situations et des images, à ensoleiller la couleur.

Elargir... élargir les bornes, doubler l'intensité de la vie, puisqu'on ne peut en prolonger la durée; multiplier les sensations; sortir du cercle étroit des relations et des conventions actuelles; vivre dans Ihistoire et dans le rêve, dans la réalité de toutes les époques, dans la fantaisie de tous les âges... être créateur!... être dieu !...

N'est-ce pas cette nécessité du dédoublement, cette

profusion du désir, qui, de tout temps, fît des grands artistes de grands amoureux.

Ah ! s'il avait en ce moment tenu dans ses bras une femme semblable à ces amantes qui déversèrent sur Fâmedes adeptes, l'océan des voluptés et des tendresses.

Mais la femme comprend-elle le génie?..

Il se rappela Laure, indiiïérente aux sonnets de Pétrarque, et le courroux enfantin» de Béatrix dans la Vita Nuova.

De pauvres petites femmes orgueilleuses de leurs corps et transies de préjugés, le lyrisme des créateurs fait des types immortels de l'abnégation et de l'amour.

« Tu ne t'abusais pas, ô Dante. Ta Béatrix fuyante qui s'élève de cercle en cercle pour se perdre dans l'empyrée, combien elle est décevante et lointaine. — Que n'as-tu rencontré la Françoise immobilisée dans la passion, nouée dans une attitude unique, et qui pourtant ne lasse pas son amant. »

« Mais celle-là surtout est irréelle, ô poète !.. »

Ainsi songeait Henri dans la nuit.

Quelques jours plus tard, comme il assistait â une représentation au théâtre Lyrique, il aperçut M. et M""^ de Souza dans la loge qui faisait face à la sienne.

A l'entr'acte, elle se leva pour recevoir une amie, et M. de Palan observa, à travers la jumelle, son charme de souplesse, sa grâce simple, sa personnelle élégance.

« Que faut-il penser d'elle? » se demanda-t-il en cherchant à la deviner, à travers l'expression de son visage

et les ondulations de ses gestes. 11 la trouvait déconcertante et désirable.

« J'aurais dû vendre un tableau à Souza, pensa-t-il. Maintenant, il est trop tard. »

Puis ce serait sans doute une conquête ditTicile... ou banale.

L'acteur, sur la scène, chantait l'air de Lohengrin au dernier acte. Henri ferma les veux pour écouter le poème de la curiosité douloureuse et châtiée.

Le lendemain, au tournant d'une rue, il rencontra Darnet, miséreux, minable et vieilli.

« Alors, ça ne va pas, les affaires ? »

Darnet jura :

« Sale pays ! »

Au-dessus de la rue étroite, dans l'intervalle des maisons, le ciel apparaissait dans la splendide aprèsmidi de mai.

« Ne dites donc pas de choses faibles, Darnet. En cette saison, Rio est paradisiaque. »

Dans un entrepôt voisin, un patron rabrouait et talochait un commis.

« Vous voyez ce gosse, dit Darnet. je parie qu'il sera millionnaire comme le goujat qui le calotte en ce moment.

— C'est une forte école que la sienne, dit ^L de Palan. On y apprend le mépris de soi-même, puis, par une réaction salutaire, celui des autres, le jour où l'on peut à son tour continuer la tradition des épithètes grasses et des coups de pieds bien placés. Surtout, on y

acquiert un procédé simple et méthodique d'obtenir les moyens de s'enrichir. »

Darnet répéta :

« Sale pays ! quand je pense qu'un homme intelligent et actif comme moi est menacé d'y crever de faim.

— L'intelligence est si peu de chose en matière d'argent, répondit Henri. Comme dit mon oncle, et comme disait avant lui Richelieu, il faut l'esprit de suite. Vous vous agitez, mon bon ami, vous vous efforcez en pure perte, vous faites du donquichotisme dans les affaires. Regardez autour de vous : les gens tenaces vont de l'avant. Malheureusement, vous représentez toute une classe de nos compatriotes qui s'imaginent que l'Amérique est encore un pays d'aventures. La bonne farce !.. Si, au lieu de rêver d'affaires colossales, vous vous étiez tenu en arrivant ici à quelque commerce bien terre à terre ou si vous aviez suivi la filière, vous auriez réussi tout aussi bien qu'un autre. Vos idées préconçues se sont modifiées mais restent fausses. On croirait à votre bagout que vous connaissez le pays. Pratiquement, que savez-vous faire ? Pas même l'ouvrage du plus infime commis.

— Vous me la bâillez belle, s'écria Darnet. Je voudrais vous voir à ma place, vous dont l'unique préoccupation est de vous laisser vivre. Vous avez eu de la chance, voilà tout.

— Qui vous dit le contraire? Ne raisonnez pas avec une exception. D'ailleurs, qu'est-ce que la chance? la plupart du temps, une disposition naturelle à se servir des événements et des hommes. Je suis un médiocre négociant. J'ai conscience de cette médiocrité; elle m'eût sans doute éloigné des affaires.* Je suis venu au Brésil dans des conditions toutes spéciales et non à l'aventure. Mais vous, mon bon Darnet, vos prétentions vous

abusent et vous perdent. Et ces prétentions sont communes à tous ce^ix de nos compatriotes qui s'exilent dans vos conditions. Le F'rançais qui arrive ici, en connaissant un métier ou une profession, applique à l'étranger des qualités très françaises de bon sens et d'économie. S'il ne s'enrichit pas, au moins il fait son aiïaire. Mais le bachelier ou le primaire, le demi-savant qui se croit un intellectuel parce qu'il a parcouru la table des matières de toutes les sciences, l'aventureux par imagination et non par volonté n'apportent que leurs défauts, aussi très français : la suffisance et l'amour de la noce. D'aventureux, ils deviennentvite aventuriers. Je ne dis pas cela pour vous. Darnet. Mais enfin, il faut vivre. Voulezvous recommencer !... petitement. Je pourrais demander pour vous une place à mon oncle : une place modeste; si vous êtes doué, il vous distinguera vite, allez ! Non, çà vous humilierait. Allons! tant pis, je vous vois venir! Tenez, je porterai en compte avec le reste. »

Cette même nuit, Henri s'entendit appeler. On battait à sa porte. Sylvia se leva en sursaut, et ils se précipitèrent vers la chambre de Tante Théodora. La petite vieille haletait. Dans l'après-midi, en montant l'escalier, elle avaiteuune première crise. Elle suffoquait, livide et glacée. Après l'accès, elle s'endormit. Dans la matinée, elle se sentit mieux et descendit au jardin. Elle racontait une histoire à Flora, quand elle renversa la tête et passa. Le lendemain, on l'enterra dans un cercueil qui disparaissait sous les fleurs.

L'habitude du travail était si forte chez l'oncle Lendit qu'il ne cessa pas d'aller tous les jours au bureau. Il répondait d'un ton rogue aux condoléances, et demeurait hébété sur ses papiers. Après le dîner, il montait dans sa chambre, et on ne le voyait plus. iNlais une semaine après la catastrophe, Henri entendit, un soir, derrière lui, le pas lourd du vieillard dans une allée du jardin. L'oncle le rejoignit, s'appuya sur son bras ; ils marchèrent un moment en silence. Parfois une plainte faible sortait des lèvres de l'abandonné. Il parla, par phrases courtes, incertaines, disant la grande solitude de sa douleur. Puis il s'épancha, revécut les jours de jeunesse, la première entrevue si lointaine :

« Elle portait une robe blanche, une grande écharpe, et mon âme fut tout de suite à ses pieds, sous la lourde caresse de ses yeux. Je me sentais heureux de la voir, petite et gracile; sa beauté m'apparaissait ainsi plus accessible et moins rebelle. Mon arrogance de beau gars accoutumé aux conquêtes faciles s'elîondra. Mais elle m'encourageait de son franc sourire, de ce sourire qui n'était qu'à elle et la transfigurait. Elle ne souriait pas comme nous tous, dans un plissement des lèvres, c'était sa face tout entière qui s'ensoleillait. Je repris près d'elle la naïveté d'un enfant.

Plus tard, quand elle fut ma femme, je mis des mois à m'accoutumer à ce bonheur. Il me semblait qu'elle allait disparaître, se dissiper comme un rêve.

Un (ils naquit. Notre tendresse, sans s'affaiblir, devint plus paisible et plus confiante. Une seule fois, elle manifesta quelque jalousie, et j'en souffris, tant il me semblait impossible de la trahir, et tant je trouvai ses soupçons injustes. Elle demeurait immuable à mes yeux , telle qu'elle m'apparut lors de notre première rencontre. Chaque soir, lorsque je la revoyais, elle déversait su r

moi la douceur d'un enchantement. Je n'avais besoin que de sa seule présence; la parole même était superflue. Pendant des années, toute la vie, nous avons savouré la charme de cette communauté souvent silencieuse. Et, bien qu'elle ne comprît pas toujours les complications de certaines affaires, les motifs de mes craintes et de mes ennuis, la délicate solidarité de son amitié compatissante suffisait à me consoler. Que de douces heures passées ici-même, dans ce jardin ! Comme ce soir, les fleurs embaumaient, les étoiles diapraient le ciel, les lucioles allumaient dans la nuit des étincelles aériennes. Un mot de moi faisait naître sur ses lèvres la réponse désirée. Elle était l'écho fidèle de mes pensées. Pas une fois je ne ressentis Tingrale lassitude de son affection. A mesure que nous vieillissions, les souvenirs s'accumulaient, grossissaient le trésor de notre tendresse. Sur son cher visao-e, plus tard ravagé par les larmes, dans ses regards où se reflétait constamment l'image de notre pauvre mort, je retrouvais les expressions anciennes, identiques mais endeuillées. Elle était Thistoire vivante de ma vie, ou plutôt une part de moi-même; et je sens comme une grande plaie béante par oîi coulent mes larmes et mon sang. »

L'oncle lâcha le bras d'Henri. Rapetissé, voûté, il regagna la maison à pas lents, dans la nuit amoureuse et parfumée, indifférente aux douleurs. Une valse jouée sur un piano du voisinage bruissait avec lèvent dans les bamhous. M. de Palan rentra. Dans le salon, sous les lumières, l'image de la radieuse Thèodora s'animait. 11 demeura longtemps à contempler le portrait. Une amertume monta des profondeurs de son àme jusqu'à ses lèvres inassouvies de baisers. Lui aussi aurait pu, aux heures des premières illusions, façonner 1 àme de sa femme comme une glaise molle, lallumer de son souffle.

et vivre ainsi dans le repos et la simplicité magnifique d'un unique amour. Il s'était inutilement lassé dans sa recherche de sensations, en quête d'un idéal qu'il croyait sans cesse atteindre, et que la réalité de la possession détruisait en un moment. 11 était trop tard pour s'en dédire. Le spectre du mensonge et des trahisons se dresserait toujours entre Sylvia et lui. Et il portait sur sa chair la tunique des curiosités et des concupiscences, plus acres et plus dévorantes que le venin de l'hydre et le sang corrompu du centaure.

« J'espère que vous ne me donnerez plus de sujets de jalousie et de tristesse, » disait Sylvia, en doublant les pages teintées de bleu de la lettre qui annonçait le retour de Lina. Du reste, elle ne revient que pour quelques mois. Quel charme lui trouves-tu ? Je suis plus jolie qu'elle : beaucoup plus jolie, même, quoique les soucis de mon amour pour toi se soient déjà gravés sur mon front. »

Henri, sans répondre, se rapprocha de la chaise où Sylvia se tenait assise devant sa table d'ouvrage, et d'un geste lent et distrait, mania les cheveux souples où se jouait un rayon.

« Ah ! elle revient Lina. . . » Bon Dieu ! combien cela lui importait peu. Il passait par une crise dont il se relevait tout meurtri. 11 avait cru trouver enfin le repos de son cœur et de ses sens : — une femme plus toute jeune, la trentaine; point belle, mais toute gracieuse; oh! combien elle l'avait séduit! Il l'avait connue pendant son dernier séjour à Rio, et l'avait aimée tout de suite, d'une façon impulsive, et qui aurait pu être définitive. Mais il s'était

heurté à une honnêteté irréductible, à des préjugés d'éducation et de conscience, contre lesquels tout son charme n'avait pu prévaloir. L'aimait-elle? Il pouvait le croire; du moins, il était certain de lui plaire. Mais il comprenait que jamais elle ne transigerait avec son orgueil ou son honneur, que jamais elle ne céderait à l'amour. M. de Palan n'était pas homme à se contenter des misérables miettes d'une amitié pitoyable. Il s'efforçait d'oublier.

Le retour de Lina lit diversion. Ils seserrèrent la main en bons camarades, sans une allusion au passé. Il lui montra ses dernières toiles et se glorifia de son admiration.

Sans une imprudence de sa femme, il se serait sans doute contenté de cette satisfaction d'amour-propre. Mais Sylvia s'effraya de leur intimité recommençante et en montra de la jalousie.

Était-elle motivée ?

Dès les premiers mots qui les ramenait vers le passé. Lina conpa court. « Pourquoi parler de cela? C'est loin... et c'est fini, du reste. »

Il ne s'attendait pas à cette rebuffade.

Eh quoi! il n'existait plus dans l'âme de Lina une petite chap( lie douloureuse où elle se macérait dans le jeûne, en face de son image !

D'ordinaire, quand il cessait d'aimer, il ne s'occupait plus de ses victimes. Il leur gardait seulement un peu de rancune de la désillusion qu'elles lui causaient. Bon prince, il leur pardonnait vite, et leur conservait ensuite le culte pieux qu'on a pour les morts. La réalité de leur vie présente ne l'intéressait plus.

Mais il s'était Miié que la passion de Lina pour lui serait éternelle et gémissante. Ce n'était pas cruauté de sa part; tout au plus égoïsme esthétique. 11 jugeait cette douleur seyante, nécessaire, impérative.

Il voulut reconquérir Lina, ou tout au moins la replonger dans cette anxiété permanente, dont il était naïvement stupéfait qu'elle eût pu sortir.

Point n'otait besoin de grands efforts. Mais lui-même se pi(jua au jeu.

Une fois encore, il désira Lina, ou plutôt le fantôme que reflétait son imagination comme un miroir déformant et embellissant. Sa première expérience se perdait dansun souvenir confus; peut-être serait-il plus heureux dans une seconde.

Sous cette impression, il adressa les vers suivants à Lina; car il rimait assez joliment à ses heures :

A toi ma révoltée, àme rebelle et mienne, Et qui, bien que parfois ton orgueil n'en convienne, M'appartient par un don si puissant, si fatal. Que lorsque ta prunelle est sur mes yeux fixée, Je puis à tout instant deviner ta pensée, Comme on peut lire un hvre à travers un cristal;

A toi qu'un mot irrite et qu'un sourire apaise. Toi que meurtrit la vie, et sur qui toujours pèse L'inellable désir d'un ineffable amour; Cœur où les voluptés se mêlent aux tendresses, Robuste volonté qui toujours te redresses Ainsi que le Titan sous l'ongle du vautour.

A toi va mon désir, ma chaude convoitise, Flamme de passion que ta présence attise, Quand, promenant sur toi mes regards indiscrets, Tu m'apparaîs soudain troublante et singulière, Et que je crois sentir, enlaçant comme un lierre, L'imbrisable réseau de tes charmes secrets.

A toi, Muse songeuse, à toi vont mes pensées, Quand ton âme s'épand en phrases cadencées, Quand nous cherchons tous deux Fidéal éternel ; Carton esprit viril, d'allures décidées.

Est fait pour contempler le monde des idées, Gomme ton corps est fait pour le plaisir charnel.

C'est ainsi que jadis la reine de Navarre,

Entre des noms fameux rayonnait comme un phare.

Par de brillants écrits illustrait son loisir;

Mais elle distillait de sa bouche éloquente

Les humides baisers, telle que la bacchante

Qui meurt de volupté sur l'autel du plaisir.

Lina reçut les vers; elle s'attendrit et céda, par curiosité, caprice, besoin d'une revanche sur le passé.

Cette fois, M. de Palan ne sentit ni désillusion ni surprise, mais une satiété sans tendresse. L'épreuve lui parut évidente et décisive. Il ne s'attardait guère aux remords; tout de même, pour si peu, ce n'était pas la peine de commettre à l'égard de Sylvia l'impardonnable forfait. Le nom de sa femme lui vint aux lèvres; il prenait bien son temps ; Lina le lui fît observer. De nouveau, il n'éprouvci plus que le désir d'éviter la rechute; mais il y mit des formes, et les circonstances le servirent. Lina demeurait à l'hôtel ; il prétexta la crainte de la compromettre.

Leur attitude devint compassée en présence de Sylvia. Elle s'épeurait de la trahison invisible, comme les oiseaux de mer de la tempête pressentie. Elle souffrait depuis quelque temps de palpitations et de vertiges. Le médecin lui conseillait d'aller aux eaux. Dans les premiers jours de l'arrivée de Lina, elle l'avait invitée à

raccompagner. Lina avait accepté. Elle se repentait, mais trop tard. Elle ne pouvait se dédire sans éveiller des soupçons. La saison propice commençait. Quel motif alléguer pour rester. Henri, au contraire ne pouvait s'absenter : depuis la mort de la vieille tante, l'oncle baissait visiblement.

Après le départ des deux femmes, M. de Palan demeura qnelques jours à Rio. Il voulait arracher l'oncle aux lieux évocateurs et l'emmener àPetropolis. Mais le vieil homme se cramponnait à ses habitudes et à ses souvenirs. Henri, abattu par les rigueurs du climat, eut une menace du foie. Il lui fallut remonter chaque soir dans la cité alpine. Il partait de bonne heure et revenait tard. Mais un matin, en se mettant à sa fenêtre, il aperçut dans la villa de droite, contiguë à l'Krmitage, M™^ de Souza qui cueillait des fleurs dans lejardin.

La maison voisine était inhabitée depuis des mois. Quant à Souza, M. de Palan le rencontrait quelquefois par hasard. Ils échangeaient des politesses banales, et jamais n'avaient reparlé peinture. Souza, toujours à la veille de partir, avait laissé passer plus de la moitié de la bonne saison de Petropolis sans y monter. Puis tout à coup, sa femme en blanc peignoir apparaissait cueillant des fleurs sous l'ombrage, et semblable à la prétresse d'un bois sacré.

« Je rencontrerai Souza sur le bateau », pensa M. de Palan.

Il le chercha en vain à l'aller puis au retour. Le lendemain, il aperçut encore la jeune femme, parcourut de nouveau le bateau en tous sens, et dépité, se rendit à la

banque sous prétexte d'affaires. M. de Souza était parti pour Sâo Paulo, et ne reviendrait que le samedi.

Les jours suivants, Henri ne vit plus sa voisine. Il la guetta, la maison demeura close. Seulement, le soir, il entendait les sons du piano. La lumière diffusait à travers les stores jaunes du salon. L'instrument s'arrêtait de vibrer; une ombre humaine courait sur la soie, et il demeurait dans la nuit humide à écouter un nouveau prélude. La joueuse invisible déroulait avec la fileuse de Raff un écheveau de fils multicolores; au rythme d'une valse lente, les branches agiles, les plantes flexibles comme des corps de femmes ondulaient.

Elle plaquait quelques accords et chantait. Henri revoyait alors le salon de M"^ d'Ormeville, l'agitation dubal,la fête vénitienne, les parterres illuminés et fleuris, et M""^ de Souza sortant au bras de son mari. C'était si loin, déjà. Les lumières s'éteignaient; il demeurait encore à méditer et à se souvenir en face des ténèbres.

Le samedi soir, il rencontra enfin M. de Souza sur le vapeur.

« 11 paraît que nous sommes voisins.

Souza tendit sa main sèche. Il était comme toujours serré dans sa redingote noire, sous le chapeau haut de forme qui allongeait sa petite taille. Sa face impassible de joueur était coupée de deux rides qui le balafraient comme des coups de sabre, de la commissure des lèvres à l'aile du nez.

« Oui, dit-il. Après avoir décidé de passer l'été à Petrop, j'avais changé d'avis. Mais me voilà forcé de retarder de trois mois mon voyage pour l'Europe. La maison voisine de la vôtre se trouvait libre et me plaît. Je l'habiterai jusqu'à mon départ.

— Resterez-vous longtemps absent?

— C'est probable : un an, deux ans... Je crois vous voir dit que j'habite plus souvent Paris et le Portugal ue le Brésil. Mon père, qui est de la même génération t de la même trempe que votre oncle, n'aime pas à quit- Bv son poste. Ces vieilles gens se sont faits à ce lilieu et à leurs routines. Si l'on substituait à son anique secrétaire d'acajou un autre bureau neuf, ou si seuîment on le changeait de place, mon père en aurait la 1 unisse.

Oti entassait dans l'entrepont des caisses et des bouriches portant en gros caractères : Legaçào Argentina.

(( Irez-vous demain à la réception du ministre? de- [landa M. de Souza.

— Peut-être, et vous?

— Cela dépendra de ma femme, mais c'est probable, 'ai promis aujourd'hui au ministre de n'y pas manquer.

— J'irai donc, dit Henri; car nous aurons sans doute B plaisir d'eutendre M™° de Souza. »

Le lendemain de bonne heure, il monta Flâneuse, fit me longue course, et revint en ville juste à temps pour 'encontrer les Souza qui revenaient de la messe dans eur Victoria. Il les salua. Souza se pencha vers sa femme st lui dit quelques mots. M de Palan, qui trottait i la hauteur de la voiture, vit qu'elle fixait sur lui ses •égards. Il ralentit son cheval, l'attelage le devança. llie se balançait au roulis du véhicule, et le vent du main soufflait dans les frisons de sa nuque.

« Avec M™*^ de Souza, rien à faire. C'est une femme limable, mais sans tempérament. »

Il avait entendu cette phrase Tavant-veille, car, depuis une huitaine, il se documentait. Du reste, on citait les Souza comme un ménage irréprochable. Ils vivaient en bons termes, sans querelles et sans enthousiasme.

Les enfants, deux fils, étudiaient à Paris chez les pères. M*"^ de Souza recevait, allait dans le monde, impeccable. M. de Souza abusait du cercle, et dissimulait ses fredaines.

Henri pensait à ces choses, en rassemblant élégamment sa jument sur le mors pour franchir le portail de l'Ermitage. M""^ de Souza, debout sur le perron, regarda l'animal docile à la pression du frein.

Elle est souple, élégante et harmonieuse, pensait M. de Palan, qui se préparait à enfiler son habit. Elle n'a pas cette beauté insolentequi éloigne et humilie. Les désenchantements des âmes compatissantes et le travail de la pensée mettent sur un jeune visage le charme d'une ride incertaine. M'''^ de Souza est jolie, mais elle n'est pas que jolie ; et Ton sent qu'elle pourrait l'être davantage. Des roses meurent sans s'épanouir tout à fait. Il leur a manqué dans leur massif opulent un peu de rosée ou un rayon de soleil. Ce serait délicieux d'être pour elle ce rayon vivifiant.

Il examinait des cravates, une à une, avec un souci d'élégance.

« Elle est, pensa-t-il encore, du petit nombre des femmes à qui je puis aspirer à plaire. Pourquoi?... sait-É on! un instinct vous avertit et vous pousse. Le reste est question d'occasion, de patience, de tact. »

Devant sa glace, il attachait à sa chemise les boutons

de perles liés par une chaînette d'or. A trentre-trois ans, il restait svelte. Il se sentait dans la plénitude de la jeunesse etdelasanté, plus que jamais capable de séduire.

« Je lui serai présenté. Nous échangerons des idées. Physiquement, à la regarder, intellectuellement, à l'écouter, elle me semblera, qui sait... toute autre que je me la figure. Demain, je ferai peut-être une croix sur ce paragraphe de ma vie amoureuse. Ou bien... ou bien... il arrive tant de choses. Elle partira dans quelques mois. Je pourrais profiter de son séjour à Paris pour y aller moi-même... c'est bien compliqué, tout cela; il faudrait nous en tenir à un caprice court et charmant. Et si elle vaut mieux qu'un caprice?... ce seront les déchirements de la séparation, ce passage du désespoir à l'oubli pendant lequel on s'accroche au souvenir qui torture et qui fuit, cepassage agité, lourd et cruel comme le délire, où jettent les premières vapeurs du chloroforme. — Je ferais peut-être mieux de ne pas aller à cette fête.

Il s'approcha de la fenêtre. Au bas du perron. M™* de Souza, enveloppée d'une mantille, montait dans la voiture qui l'emportait à la Légation.

M. de Palan s'inclina devant la femme du ministre, et serra la main de celui-ci. C'était un bel homme, grand, brun, découplé, rebelle à la nuance, trop aimable ou irritant de morgue, suivant l'occasion. On se demandait pourquoi sa femme, à la fois insignifiante et superbe, plâtrait son visage dont le teint devait être naturellement éclatant. Elle souriait à tout propos, inutilement. Sa voix était grêle, affectée, nasale. Elle débordait de la va-

nité d'être belle; et cette vanité lui tenait lieu d'intelligence et de sentiments.

Les réceptions du ministre étaient brillantes et insipides entre toutes. La maison reluisait d'un luxe criard et sans style. Les fêtes se ressentaient d'une recherche maladroite et désordonnée de l'effet.

La première personne que M. de Palan aperçut dans le salon fut le polémiste Alves, revenu d'Europe depuis quelque temps. On l'y avait envoyé en mission pour le récompenser de son zèle pendant la révolte. Son chauvinisme s'était évaporé. 11 ne parlait plus que du confort des grandes villes européennes, du luxe de Paris et de ses boulevards.

« Un Néron ! un Néron ! vous dis-je, pour brûler tous ces vieux quartiers, tout le transtévère de Rio, purifier par le feu toutes ces ruelles infectes ; sans quoi l'on n'aura jamais le courage d'y mettre la pioche du démolisseur. Ah! s'il nous naissait un Haussmann! »

Il affectait de ne plus parler que le français ; ses bajoues tombaient sur sa figure vicieuse.

« Quelle noce il a dû faire ! » pensa Henri.

Il chercha du regard M"® de Souza, et l'aperçut au bout du salon. Où était son mari? Il jouait déjà sans doute.

Très entouré, le ministre des Affaires étrangères, grand, chauve et corpulent, écoutait une histoire avec bonhomie. Auprès de lui, le nonce caressait sa croix pastorale, en allongeant sur le camail ses doigts longs et soignés comme des doigts de femme. Le chargé d'affaires de Russie, impassible et gourmé, frisait sa barbe d'ambre d'un air ennuyé. Plus loin, le ministre du Japon s'exprimait lentementdans un anglais guttural, et chaque fois qu'il ouvrait la bouche on apercevait ses canines acérées comme des dents de chien. Il ressemblait alors à un bouledogue paisible, avec ses membres mastocs et

son corps trapu. Sa femme se tenait dans un fauteuil comme une petite fiJle bien sage, et promenait sur l'assistance ses regards curieux sous les paupières fendues au rasoir. Ses pieds ne touchaient pas le sol ; elle était bizarre et menue, sans poitrine, sans hanches, mousmée drôlichonne au sautillement d'oiseau, et que Ton cherchait à se figurer sous le kimono éclatant, les sourcils passés au kohl, et la chevelure haute piquée de longues épingles.

Il ne restait plus personne du corps diplomatique qu'Henri avait connu sept ans auparavant. Gens de passage, ces diplomates, bohémiens sans roulotte, en continuelles tournées, comparses des comédies internationales, jongleurs de mots aimables et creux.

Une jeune fille passa au bras du ministre, tira ses gants, arrangea sa robe, s'assit, et tout d'un trait, sans expression, sans pédale, joua un long morceau avec hâte d'en finir.

Puis ce fut le tour d'un attaché, qui risquait des chansonnettes dans ce grave milieu.

Quand M™^ de Souza se leva pour chanter à son tour, M. de Palan sentit son cœur battre comme s'il eut été en cause,

u Suis-je bète! »

11 s'efforça de la regarder comme une proie, de la même manière qu'un aigle guette l'oiseau sur lequel il va fondre. Depuis quelque temps, sa sensibilité s'émoussait et s'exacerbait par accès. A certains moments de férocité lucide, la conquête de la femme ne lui apparaissait plus que comme un sport. 11 se dit :

« Si je m'emballe après celle-ci, ce sera comme avec tant d'autres qui m'ont déçu. Pourquoi si peu de femmes sont-elles capables d'un caprice sincère et immédiat? On se donne un mal inouï pour leur plaire; le temps

employé, les difficultés vaincues font seulement ressortir rinsignifîance et l'identité du résultat. L'échange du désir subit serait sans doute la forme la plus délicieuse de l'amour, puisqu'elle laisserait la durée de la liaison à la discrétion des amants. Au lieu que la femme met à se donner tant de difficultés et d'atermoiements que, de part et d'autre, on se croit obligé de prolonger une expérience souvent désastreuse, à cause des sacrifices que l'on a faits. Il en est comme d'un mauvais vin que l'on boit jusqu'à la dernière goutte parce qu'il a coûté cher. D'ailleurs, les motifs de résistance chez la femme qui s'expose, et, en fin de compte, succombera, sont en général égoïstes et mesquins. Ce n'est point par respect d'elle-même, mais par crainte des conséquences et de l'opinion qu'elle se défend. Elle cède toujours au moment 011 on s'y attend le moins, où l'on est près de renoncer à elle, de sorte qu'elle perd par inopportunité le bénéfice de sa résistance. Quelle est celle capable de dire : « Méritez-moi. » Elles s'indignent, s'affolent, se refusent une fois pour toutes, puis un beau jour se donnent avec la plus prodigieuse des inconséquences; un homme de sang-froid peut marquer d'avance les péripéties du drame. Tout dépend d'une circonstance propice, d'un moment de solitude où les scrupules et les attitudes disparaîtront avec la présomption du secret. Comme elles prendraient mieux possession de notre âme par un beau geste d'abandon, de confiance et de franchise. »

Les notes vibrèrent sur le clavier; il écouta.

« Pourquoi désiré-je cette femme ! pensa-t-il, juste-j ment celle-ci qui est en dehors de ma vie, qui partira bientôt, qui est sotte peut-être, ou prétentieuse, ou qui se moquera de moi. Que chante-t-elle ? Samson et Dalila : éternelle histoire de l'homme imbécile et de la femme

traîtresse. Je pourrais fuir, rentrer tout simplement chez moi, et je reste ici à attendre le destin, heureux si demain j'en finis avec cette aventure dans un éclat de rire. Du reste, rendons-lui cette justice : elle chante bien, elle s'habille à ravir, elle plaît. »

De nouveau, elle passa près de lui pour retourner à sa place. Les conversations reprirent. Puis tout à coup, au milieu des chut, le ministre annonça qu'un des attachés japonais allait avoir la gentillesse de réciter une poésie épique de son pays.

Ce furent des « A.h ! », des « Oh ! ». Le cercle des auditeurs se rétrécit. L'aède clignait des yeux avec un sourire, et il dépeignit la scène où se mouvaient les personnages : « là-bas, le camp des ennemis; de l'autre côté, celui des Japonais ; la sentinelle monte la garde au bord d'un fleuve, et la lune se lève à l'horizon ».

Les spectateurs hochaient la tète, curieux de ce qui allait se passer.

Le jeune Nippon leva un bras, puis l'autre, et se mit à ronronner une mélopée bizarre, en oscillant de temps à autre comme un homme saoul,

Les dames étouffèrent leurs rires derrière leurs éventails; le nonce approuvait avec condescendance, les invités non diplomates regardaient ahuris. Quelqu'un pouffa. L'attaché s'arrêta sans se fâcher, rit lui-même : tout le monde mis à l'aise se désopila; et le narrateur continua, gesticulant, se contorsionnant, se baissant, se levant, tournant sur lui-même. Dans la salle, la petite mousmée drôlichonne avançait la tête, bouche bée, les mains sur les genoux, dans une attitude d'extase.

« Je vous cherchais, mon cher, dit M. de Souza à Henri, tandis que des applaudissements hilares saluaient la

retraite de Tattaché japonais. Venez : que j'aie le plaisir de vous présenter à ma femme. )^

Elle accueillit M. de Palan avec un sourire. Une place était vide auprès d'elle, il s'y assit,

« Croyez-vous que ces gens-là sont loin de nous.

— J'ai failli mourir de rire, répondit-elle; et c'est ridicule à y bien penser. Car les Japonais sont de grands poètes et de grands artistes. Ils perpétuent d'admirables égendes, et ce que ce monsieur nous racontait était sans doute fort pathétique. Mais je ne pouvais me contenir devant sa mimique. Vous savez que les Japonais sont les gens les plus polis du monde. Que doit penser de nous celui-ci? que doit penser cette toute mignonne Japonaise dans son coin? que nous sommes des barbares, sans doute.

— En regardant ces petits hommes rabougris et cette poupée jaune, répondit M. de Palan, on est assez surpris, il est vrai, que ces Japonais aient pu être les héros d'aventures plus fastueuses que celles de nos romans de chevalerie. Braves, courtois, généreux, fidèles, quand l'un d'eux, pour un oui, pour un non, croyait devoir s'ouvrir le veatre, il n'était pas rare qu'une cinquantaine d'amis l'imitassent pour lui tenir compagnie. Ils écrivent des poèmes de dix syllabes, et leur art truculent et maniéré, parfois puissamment réaliste, paraît à la fois grotesque et sublime. Depuis qu'ils ont abandonné l'usage des arcs et des flèches, ils sont devenus aussi habiles que nous à manier des fusils et des canons ; peut-être, un de ces jours, infligeront-ils une raclée à ceux qui leur ont vendu des armes, et ce sera bien fait. Mais, quand je les regarde, je crois voir des bonhommes descendus d'une potiche de cheminée. Je les trouve irréels et chimériques. Comment m'y prendrais-je pour faire par exemple la cour à cette gentille

monsmée, qui, sans doute, comme toutes ses compatriotes, doit avoir horreur du baiser. »

Commencée sur ce ton, la conversation pétilla. Mme de Souza donnait vivement la réplique. M. de Palan effleurait un sujet, insistait ou passait outre, avec le tact et la souplesse d'un violoniste qui essaie un nouvel instrument, et cherche à en connaître les limites de résonance et de sonorité.

« J'aime votre talent de peintre, dit-elle, autant que j'ai pu juger par l'œuvre unique que je connais. Mon mari est un collectionneur éclairé; sa galerie de Paris est renommée. Quand il a vu votre tableau, il s'est enthousiasmé tout de suite. Vous ne sauriez vous figurer combien il a été contrarié de ne pouvoir posséder au moins un pendant. Serais-je indiscrète de vous demander pourquoi vous refusez si obstinément de vendre vos toiles?

— D'abord, dit M. de Palan, j'avais résolu de ne plus peindre qu'en amateur. Cela m'irritait, car je sentais pouvoir aspirer à mieux. Alors, je mettais mes toiles de côté, les unes après les autres ; car, tout au fond de moi, je conservais, avec le remords de ma désertion, l'espoir de redevenir artiste militant. Mon stage à l'étranger me fournissait des sujets nouveaux. 11 m'isolait des coteries où l'on devient l'esclave du convenu. Un jour, je réclamerais ma petite part d'admiration et de louanges. Pour cela, je devais ne pas éparpiller mes toiles, mais les conserver pour apparaître tout à coup dans Tintégrité de mes œuvres. Je n'ai heureusement pas besoin de les vendre pour vivre, et vous savez combien on paie mal ici les productions d'art, surtout aux artistes vivant dans le pays. Des peintres de réel talent végètent : Pedro Americo, Victor Meyrelles, Almeida Junior, Bernardelli, Amoedo, Pareiras, et ce Facchi-

netti qui dessine mal, mais qui, de tous les peintres brésiliens, est peut-être celui qui a le plus vivement senti et le mieux traduit les beautés de la nature brésilienne. Parfois l'un ou l'autre vend pour un bon prix quelqu'une de ses toiles au gouvernement ; le reste du temps, leurs efforts sont bien mal rétribués. Et puis, c'est à Paris que je veux tenter l'épreuve. Intellectuellement, je demeure très français ; ce qui ne m'empêche pas d'aimer beaucoup ce pays, où j'ai passé mes belles années de jeunesse. N'est-ce pas lui rendre hommage que défaire connaître ce qu'il a d'original et de beau ?

— Vous vous êtes imprégné de son essence et de son âme, repartit Mme de Souza. Quand je regarde votre tableau, je crois sentir l'odeur vivifiante de la forêt. Celte hutte enfoncée dans le vallon, ces bois vierges entamés par la hache pour faire place au maïs jaunissant, ces teintes de l'atmosphère alourdie de brumes matinales et cette fille surprise dans sa beauté agreste, forment un spectacle que reconnaîtront tous ceux qui ont parcouru les régions paisibles et fertiles où les indigènes se sont unis aux envahisseurs.

— Nul éloge ne pouvait me satisfaire davantage, répondit-il. Ma volonté créatrice s'est révélée à vous à travers la couleur. Oui, j'aime ces sites montagneux où les nuances et les transitions des pays tempérés adoucissent l'exubérance tropicale ; ces matinées laiteuses où les vapeurs aériennes baignent d'abord les vallées, puis s'envolent et s'effrangent le long des futaies comme un tissu léger que déchireraient les branches. J'aime ces après-midi miraculeuses de clarté qu'aucun nuage ne fait vaciller, et ces soirs attristés par l'ombre énorme M des montagnes. Un jour, je vous montrerai comment j'ai fixé tous ces aspects, et comment aussi j'ai surpris la fatigue et la résignation peintes sur les visages des

créatures de labeur qui habitent ces régions superbes, sans avoir reçu la grâce divine d'en comprendre la splendeur. Penchés sur la terre où germera la graine, sur la terre rouge et comme ensanglantée par les blessures de la pioche, ils ne lèvent jamais la tête pour contempler la magnificence des arbres et du ciel, et vivent dans Tattente attristée de Tépi. Seul, Tartiste entend Tbarmonie silencieuse des plantes qui poussent inutilement pour Thomme, la lutte des êtres qui se mêlent, s'étreignent, s'étouffent pour la conquête de la vie, parce que ces puissances incohérentes qui forment la fertilité du sol sont un aspect de la force universelle qui donne au cerveau le pouvoir de comprendre et d'admirer. »

Des couples enlacés glissèrent en une valse lente autour d'eux ; il reprit :

« Les définitions qu'on m'a données de la beauté ne me satisfont guère. J'ai toujours lié son idée à celle de la force : de la force apaisée ou déchaînée, mais débordante et en partie inutile. C'est l'excès qui se transforme en beauté. La laideur n'est peut-être que l'impression de la débilité des êtres, dans leur inaptitude aux fins pour lesquelles nous les jugeons faits. Des choses laides, la pourriture et la mort mettent en relief la beauté, et peuvent même redevenir belles si nous les considérons comme les origines de forces nouvelles, et un recommencement de la vie. Dans l'art, l'enthousiasme et le sentiment de l'artiste représententl'effort de la création individuelle, magnifient la sèche représentation des choses et donnent à l'œuvre toute sa splendeur. Aussi l'amour est-il un admirable élément de beauté. Il représente un déploiement d'énergies morales, antagonistes et contradictoires, profitables mais bien supérieures à sa fin toute physique. Créateur dans son essence, il est aussi l'ori-

gine de toutes les tendances conservatrices ou destructives. La contemplation de ces contrastes violents procure à Tânie les satisfactions les plus esthétiques. Il a fait de la femme esclave la reine de TUnivers. il fomente la guerre, et sacrifie des milliers d'existences à l'union passagère de deux amants. Il anime tous les arts de sa chaleur et de ses effusions. »

Il parlait d'une voix basse, et qui, dans sa lenteur, suivait tous les méandres de sa pensée. Les regards de son interlocutrice, silencieuse et souriante, réveillaient en lui cette flamme évocatrice dont il allumait les couleurs.

« Tous les arts, dit-il, si distincts quant aux procédés, se confondent dans une émotion contagieuse, de sorte que l'inspiration d'un peintre se communiquera au compositeur, et que le thème d'un musicien fera surgir dans l'imagination d'un peintre des attitudes et des nuances. La description d'une scène sous la plume d'un poète est déjà presque de la peinture. Voyez Baudelaire évoquer don Juan. Attitudes, gestes, draperies, pose du batelier farouche, traînée pantelante des vie- i times, pitoyable constance d'Elvire, geste indigné de | don Louis, silhouette vengeresse du Commandeur, rire moqueur de Sganarelle, impassibilité dédaigneuse du héros, le vers peint tout cela comme à la brosse. Mais le contour indécis d'une phrase musicale peut être aussi riche d'images plastiques. Un certain thème de Beetho- È ven me donne l'impression très nette d'un paysage nocturne 011 passe, dans une chevauchée prodigieuse, toute l'épopée de la Nuit : je vois les amants anxieux de l'heure fugitive, les joueurs trépidants ; le Champagne blondit dans les coupes, des voleurs guettent le passant attardé; ill je vois rouler des voitures, des femmes emmitouflées traversent des rues obscures; j'aperçois dans une avant-

scène des poitrines décolletées où plongent des regards. Tout cela sort de la phrase musicale, comme, sur les anciennes estampes, un spectre sort de la fumée d'un alambic devant un vieil alchimiste. Les sons deviennent des lignes, le rythme, de la couleur. Les plaisirs de l'art et ceuxde Tamour, indépendamment de l'instinct, ne sont peut-être qu'une même affirmation supérieure de notre personnalité créatrice, qui refait l'Univers à sa fantaisie. »

il sut gré à M™^ de Souza de ne proférer aucune réponse banale, et lui offrit le bras pour danser, désireux de la presser un moment contre lui dans la langueur de la valse.

Ils tournèrent lentement. Elle s'appuyait sur la main du danseur, les yeux demi-clos, avec un sourire vague et tombant. Et mentalement il lui disait :

« Si cet attrait fatal des sens et de l'esprit dont je viens de t'entretenir doit lier nos deux chairs et nos deux âmes, je te prie de ne pas troubler, par une résistance mesquine et d'ailleurs inutile, la satisfaction hautaine et le parfait accord de nos désirs. Le sacrifice momentané, fait aux conventions humaines, peut glorifier la maîtresse auprès des amants médiocres qui s'exagèrent alors le mérite de leur victoire et une garantie trompeuse de fidélité. Mais, dans la symphonie de l'amour, un prélude traînant détruit l'agrément de l'ensemble. Je ne t'en estimerai ni plus ni moins de te donner tôt ou tard, si tu te donnes. Tu n'auras fait qu'obéir comme moi à cette attraction primordiale qui, en dépit des lois humaines, préside à l'amour et à la beauté, puisque notre union, condamnée par la rigueur draconienne des lois et des usages, se trouve déjà magnifiée de mille manières, depuis que le monde existe, dans les vers et le marbre, sur la toile et l'émail. Il dépend de toi que

nous savourions cette sensation rare d'un enlacement sans résistance, conforme à Tinstinct et au goût; car, du premier jour où je t'ai vue, j'ai senti cette impulsion qui hérisse le poil des lions sauvages à l'aspect d'une certaine lionne, ce vertige de la conquête, moins brutal mais non moins tyrannique chez le civilisé que je suis que chez le jaune habitant du désert. Depuis que je te parle, et maintenant encore que je t'observe silencieusement, je sens que mon génie se dilatera dans la chaleur de ton enthousiasme et de ta tendresse, si tu es vraiment celle que depuis ma jeunesse j'ai vainement cherchée, et que j'attends. »

Du jardin trempé de l'averse matinale, montait une senteur humide et molle de terre, de feuilles et de fleurs, qui s'épandait dans l'atelier ouvert aux rayons mouillés du soleil.

Après le déjeuner babillard, M. de Souza se recueillait dans la muette volupté du cigare, en contemplant un à un les tableaux qui défilaient devant lui.

« Mettez cette toile ici; plus haut... plus bas... plus à droite. »

Le domestique et le jardinier prenaient les tableaux avec componction, obéissaient maladroitement, n'arrivant pas à les placer dans leur jour.

Henri, agacé, ferma la fenêtre ; la nappe de lumière qui tombait du châssis de la mansarde s'étendit uniformément dans la pièce.

M™® de Souza, sérieuse et lasse, demeurait renversée dans une chaise à bascule et regardait alternativement les peintures et M. de Palan qui les commentait. Parfois leurs regards se rencontraient. Elle en ressentait une langueur de tout son être.

Depuis qu'Henri connaissait M™^ de Souza, et en

prévision de sa visite, il avait fait encadrer un certain nombre de toiles et transformé en salon cette pièce, qui,, jusqu'alors, était demeurée nue, abandonnée ou rouverte suivant les caprices et la tyrannie de Tinspiration.

Au long des murailles, pendaient les œuvres préférées, les mieux venues, celles où Teffort avait triomphé, celles aussi où le hasard, le souffle heureux et inattendu avait créé des beautés plutôt révélées que trouvées.

La Mina, tournée vers la ville embrasée, courbait son bras comme Tanse d'un beau vase de bronze. Et plus loin, se trouvait cette autre toile où M. de Palan avait peint la chevauchée farouche de la forêt vers les sommets.

Sur le chevalet, ou au long du mur, suivant les dimensions des tableaux, les deux domestiques continuaient à exposer successivement les toiles.

Un travailleur, bêche en main, gravissait pas à pas une côte; les touffes d'herbes sarclées roulaient à ses pieds, et formaient derrière lai comme une mer moutonnante et ardoisée. Sur un plan lointain, un ruisseau coulait resserré dans la vallée... L'homme se détachait, persévérant et las, continuant avec le sol sa lutte éternellement recommençante.

« Un autre ! »

Une fine poussière s'envolait au frémissement du châssis.

Dans la fraîcheur matinale, s'étageait une caféièrC; sous la lumière amortie propre aux montagnes tropicales lorsque laclarté du ciel filtre à travers les brumes du matin . C'était comme un pays merveilleux où les arbres produiraient des pierres fines : topazes, émeraudes et rubis. Des femmes court vêtues élevaient les mains vers les branches, dans une attitude d'évocation. Une d'elles, penchée vers de basses branches, montrait, sous la

chemise de toile rude, sa gorge naissante, ferme et duvetée, tandis que la pluie multicolore tombait dans son panier.

« Un autre. »

Un lac, où l'eau dormait sous un tapis flottant de feuilles de lotus et de nénuphars. — De légères poules d'eau s'y promenaient, sans les submerger sous leur poids. Les grands calices, roses ou éburnéens, magnifiaient la solitude troublante de l'onde, qui baignait la lisière d'une forêt. Et des lianes tombaient des hautes brauches, comme de gigantesques boas qui se seraient déroulés pour boire Teau paisible où dormait le parfum des fleurs.

Le défilé continua. Coins de rivières, cascades, vallons, prairies au long* des berges où, dans le calme du soir, les bestiaux alourdis par Therbe grasse reviennent vers retable, pics rocailleux, abîmes angoissants, plages dont le sol aride nourrit cependaini des pitangueù^as aux fruits acides et de maigres cocotiers, étaient tour à tour évoqués.

M*"^ de Souza parlait peu. Son mari la consultait parfois :

« Joli tableau pour mon cabinet de travail; comme cela réchaufferait le regard aux jours d'hiver, quand on a la neige devant soi. Qu'en dites-vous Maria-Leonor? »

Elle s'inclina en signe d'assentiment. M. de Palan admira la cadence de son geste, accompagné d'un regard où elle lui offrait le don de son admiration et de ses pensées. '

Le soleil, délivré des brumes, illumina l'atelier. Les tableaux se succédaient; la sueur ruissela au front des manœuvres.

Des scènes de genre : — Certaines poses, certaines attitudes sont si profondément humaines qu'elles ne

deviennent jamais banales quoique reproduites à l'excès. Telle la rêverie d'une femme devant l'immensité de la mer ou sous la frondaison jaunissante de l'automne : la mer, moins vaste que les désirs inassouvis du cœur^ l'automne, moins triste que la beauté qui s'éteint. Mais le peintre s'était surtout inspiré des aspects locaux : nef d'église, par une après-midi de semaine sainte, à l'heure où le prêtre s'arrête avec une feinte douleur aux stations de la marche vers le Calvaire. La population complexe, fusionnée de races diverses sur la terre d'aventures et de conquêtes, y était représentée par des types crayonnés au hasard des rencontres, et développés jusqu'à la généralisation. D'autres toiles célébraient la richesse des jardins, le culte des fleurs. Sous les lueurs de torches, une population bigarrée dansait dans la nuit au son du tambour, suivant le vieux rite africain.

« Voyons, dit enfin M. de Souza, vous pouvez bien me céder quelques-unes de vos toiles. Votre gloire vous précédera en France où je les emporte. »

M""^ de Souza s'était rapprochée de la fenêtre rouverte. Au dehors, les abeilles butinaient les fleurs. Elles se posaient sur le rebord de la croisée. M™^ de Souza regardait distraitement leurs ailes vernies et dentelées, la poussée de leurs dards, les palpitations de leurs corps jaunes et pantelants. Elle songait aux jours d'hiver loin du Brésil.

« Pourvu qu'il accepte ! » pensa-t-elle.

M. de Palan devina sa pensée. Il montra les tableaux alignés ou pendus au long des murs.

« Choisissez. »

Et pour laisser toute liberté au collectionneur, il prit ses cartons d'étude, s'assit à côté de M™^ de Souza et feuilleta les dessins. Elle acquiesçait d'un hochement de

tête à ses commentaires. Mais devant un fusain qui représentait Sylvia, elle étendit la main, prit l'image, la regarda longuement et la reposa en soupirant.

« Maria-Leonor. »

Elle se leva et vint à l'appel de son mari. M. de Palan accompai^cna la succession de ses mouvements, harmonieux comme le déroulement d'une phrase musicale.

M. de Souza montrait un tableau, un autre ; elle donnait son avis.

« Tout est joli. Pourtant je préfère la profondeur de ce bois, l'ampleur de ce paysage, le parfum de ces fleurs. »

Devant un coin d'étang encombré de lys des vallées, elle s'approcha de la toile comme pour respirer l'odeur des longues corolles. Et Henri tressaillit de fierté à la délicatesse de cet hommage.

« Je vais abuser » dit, M. de Souza.

Il désigna une, deux, trois, dix toiles des plus belles : la Mina, le premier paysage.

« Faites votre prix. »

Henri hésitait; M"^® de Souza se tourna vers lui.

« Demandez cher : ce sont des toiles de maître. »

Il dit au hasard :

« Vingt mille francs.

— Envoyez demain à la banque. Voulez-vous un chèque sur Paris, ou de l'or?

— Gomme il vous plaira. »

Depuis la soirée de la Légation, Henri voyait journellement M°"^ de Souza.

Le banquier venait deux fois par semaine à Petropolis, et demeurait à Rio le reste du temps.

Chaque soir, au retour, M. de Palan apercevait la jeune femme assise à l'entrée du jardin.

Une simple haie de bambous nains séparait les deux propriétés. Par-dessus les tiges grêles, leurs mains s'unissaient. Il gardaitun moment celle de Maria-Leonor dans la sienne.

« Si vous n'avez rien de mieux à faire, venez un instant après le dîner, en voisin. »

D'abord, ils ressentirent cette gêne des gens qui ont entre eux un secret et tremblent de se le révéler, qui s'aiment et n'en sont pas encore à la période des aveux.

Pour y échapper, elle se mit au piano et ouvrit un cahier de Grieg. La musique voluptueuse et complice les enhardit et les rapprocha.

« Qui l'emporte, comme intensité d'expression, demanda-t-elle quand elle eut terminé : de la peinture où l'artiste précise sa pensée par lui-même jusqu'aux plus fines nuances, ou de la musique, qui dépend en partie de l'exécutant? Le peintre, à la vérité, ne peut être trahi; il a fixé d'avance les limites de son œuvre. Mais jamais il n'y aura, entre lui et le spectateur, la communion qui s'établit entre le musicien et son interprète, obligé d'accompagner une à une les pensées du maître. M

— Croyez-vous, répondit Henri, que les disciples des académies de Bologne et de Florence ne s'identifiaient pas avecleurs guides, autant qu'il est possible à une âme de s'identifier avec une autre âme ?Ils vivaient dans une parfaite adaptation d'idées et de vie. Solario, qui couvrit de fresques la chapelle du château de Gaillon, Cesare da Cesto, Marco d'Oggione, et ce Bernardino Luini, auteur de V Hérodiade du Louvre, s'approprièrent si

bien la manière de Léonard, dont ils suivirent les leçons, qu'on a souvent peine à ne pas les confondre.. N'arrivait-il pas à un maître de signer la toile d'un de ses élèves? et ne savons-nous pas que Jaccopo Garruci travailla aux admirables peintures murales de l'Annunziata de Florence à côté d'André del Sarto, sans qu'on puisse distinguer le travail de l'un du travail de l'autre. De touttemps, enfin, lesgrands peintres ne rencontrèrentils pas des copistes et des imitateurs si habiles qu'ils défientl'argutie desexperts? Trouverez-vousune concordance plus complète, quoique peu désirable en vérité.

— Question de facture, peut-être. En musique aussi, l'on peut appliquer les procédés de Beethoven ou ceux de Chopin et simuler leur inspiration. Mais, tandis que par la peinture vous connaissez seulement les formes^ les expressions dont s'est revêtue la pensée, la musique initie à cette pensée même, dépouillée de tout voile.

— Illusion ! erreur 1 dit Monsieur de Palan, qui sentit de nouveau dans son âme la tristesse de l'artiste en perpétuelle lutte avec la forme, le linceul des sons est aussi opaque que celui des couleurs. Les idées positives qui agissent le plus sur l'intelligence sont justement celles qui parlent le moins à l'imagination. Vouloir traduire exactement une émotion, c'est la limiter et l'affaiblir. Il semble au contraire qu'il y ait dans l'harmonie et le nombre des lignes, des notes et des phrases, quelque chose de préexistant, qui agit sur l'humanité tout entière, en vertu d'un rapport inexplicable mais réel avec les mouvements de notre sensibilité. Les œuvres d'art les plus parfaites sont celles qui possèdent à la fois les qualités relatives de clarté qui satisfont l'intelligence et ce nombre mystérieux qui agite le cœur. Telle est la plus forte page du Dominicain, ce « llavissement de Saint-Paul » où l'on vogue

en plein ciel. L'art précis du dessinateur s'efface devant la prodigieuse énig-me de l'extase. Musique, peinture ou poésie vont également du créé à l'incréé, du réel au possible ou à l'irréalisable. C'est au delà du créé que commencent les jouissances esthétiques, comme c'est au delà de la chair que commencent les vraies délices des voluptueux. L'admiration comme la critique sont un recommencement. Si nous aimons les grands peintres, les grands musiciens et les grands poètes, c'est qu'ils nous laissent notre part dans leur œuvre de création. Après tout, il est consolant, pour nous tous qui devons mourir, de penser que nous sommes un moment de l'éternelle intelligence humaine, qui fut, sous des modalités diverses, l'âme d'un Phidias et celle d'un Copernic. »

Comme elle le fixait d'un regard insondable, il se souvint d'avoir développé des idées semblables lors de sa première visite à Lina. Il était curieux de M*"^ de Souza comme il l'avait été de l'autre.

Ils se revirent chaque soir. D'abord, elle variait son répertoire ; puis elle le restreignit à certaine musique où résidait en quelque sorte le rythme de leurs désirs, et où l'émotion se condensait chaque jour davantage.

« Rejouez ce morceau, pas un autre. »

Certaines phrases s'imposaient à leur souvenir jusqu'à en devenir douloureuses et obsédantes.

Il furetait dans les cahiers, trouvait le morceau cherché :

« Chantez, je vous en prie. »

Elle obéissait, se tournant vers lui aux mélodies si-; gnificatives,pour rencontrer son regard.

Indifférents à leur vie passée, le présent seul les occupait. M. de Palan se demandait:

« A-t-elle entendu mon adjuration silencieuse? estce de là que lui vient cet air résigné ? »

il évitait aussi de mêler à leur révèles réalités de leur existence. Ils se parlaient, souvent moins pour se transmettre des idées que pour savourer la douceur de leurs voix. Chaque phrase avait pour eux un sens positif, insignifiant et négligeable, et un autre symbolique et caché, timide aveu de leur amour.

« Bonsoir. »

Ils hésitaient. Touchaient-ils à l'instant décisif? Mais non... il est trop tôt... pas encore... demain peut-être.

Le matin, de bonne heure, il l'apercevait au moment du départ. Elle arrosait, comme par hasard, les fleurs du jardin. Maladroite au mensonge, elle feignait la surprise, rose de plaisir et de fraîcheur matinale.

« Vous partez?... »

Elle écartait les brindilles de bambous. Son grand peignoir flottait autour d'elle, et ses cheveux réunis en torsade fleuraient encore la tiède odeur de la nuit.

« A ce soir !

— A ce soir. »

« Quand nos cœurs seront trop pleins de désirs, pensait Henri, les paroles déborderont aussi de nos lèvres. »

Il venait de dîner ; il descendit au jardin. — Après la pluie de la veille, succédant à quelques journées de sécheresse, les fleurs s'ouvraient de toute part. Certaines, humbles et frêles, dépassaient à peine le gazon. D'autres,

"âO-i PETROPOLIS

orgueilleuses comme des reines, couronnaient les tiges épineuses, ou se perdaient dans le feuillage des arbres. Au-dessus de sa tête, le ciel s'empourprait à travers la résille des menues feuilles des flamboyants.

Le matin, M. de Palan avait été ébloui par cette pâque des fleurs, habillées de robes plus somptueuses ou plus légères, tulle ou batiste, frais linon, brocard, velours pesant, soie d'une seule teinte moirée ou miroitante, parées de pourpre impériale, de violet ardent <îomme une flamme, de beige discret, rouges comme du sang, jaunes comme les topazes, comme Tor récemment poli, comme une chair brune, comme un cercle d'iris, duvetées ou lisses comme de jeunes lèvres fraîches aux baisers. A l'extrémité des broutilles, de grosses gouttes de rosée arrondies luisaient comme des diamants sertis à jour. Des touffes de roses avaient la couleur de rubis opaques. Les feuilles irisées de ^m/^oron^ resplendissaient au soleil couchant comme si un arc-en-ciel se fût joué sur elles. Les chrysanthèmes, marguerites intelligentes et dociles qui, sous la main du jardinier, multiplient à l'infini leurs pétales, moussaient comme Fonde d'une cataracte ou le remous d'une vague parmi des algues. Des violettes semblaient menacées comme une proie par la gueule duvetée des bétoines. Et d'autres fleurs, dont il ignorait le nom, pendaient, clochettes roses ou purpurines comme le corail. Quelques-unes, chastes, attendaient la nuit pour s'ouvrir et pour aimer. Avec le soir, les nuances s'éclipsaient. Seuls, les camélias conservaient la blanche intensité d'une porcelaine fragile. De toute part, montaient et tombaient des odeurs onctueuses et miellées : parfum ténu de la rose, insinuant de la violette, obsédant des lys, imperceptible des bellesde-nuit, virginal des orangers, sucré des boutons d'or, voluptueux et nuptial des jasmins étoiles.

« Oh ! ces fleurs ! » dit Henri, grisé par la variété des couleurs et des formes.

L'harmonie des odeurs, dont il n'avait eu jusqu'alors que l'impression fugitive et incomplète, se révélait à lui comme une nouvelle sensation esthétique, que l'odorat, vite émoussé, ne lui avait point procuré jusqu'alors. Le réseau des arômes formait autour de lui un invisible décor de voluptés. Il percevait une gamme de vibrations odorantes, comme on perçoit la gamme des sons. C'était un chant d'amour, une symphonie silencieuse et pourtant éclatante. Les senteurs des œillets, des jasmins, des tubéreuses, des géraniums, des lys bulbifères, des violettes et des muguets formaient l'orchestre, soutenu par l'effluence nocturne des arbres. Et l'exhalaison d'un magnolia solitaire dominait comme un chant.

« Oh ! ces fleurs ! »

Il descendit du perron, et aperçut M°°^ de Souza, sur le banc, de l'autre côté de la haie.

Il s'empressa de franchir la grille, et s'assit à son côté.

« Nuit divine ! sentez-vous ces fleurs? »

Leur arôme devenait plus intense, pénétrait les sens, vivant et séducteur, comme une haleine, comme une voix, comme un relent d'amour, comme la saveur d'un baiser. C'était, dans la nuit, l'odeur du sexe et de la chair amoureuse des fleurs livrées au plaisir. Le pollen allait de l'une à l'autre, dans le frisson de la jouissance, comme un cri de gratitude jeté dans le frémissement des calices enivrés.

La voix non moins odorante se mêla aux harmonieux dictâmes. La grande attraction des fleurs les affola. Leurs mains se cherchèrent : elle s'inclina vers lui comme un grand lys, et s'offrit à l'amour.

Jardins d'Armide, palais enchanté de Cléomadès, grotte ombreuse de Galatée où les nymphes d'Isoure portèrent le corps de Céladon, délices de TAminta, philtre d'iseult dont les gouttes brûlèrent le cœur de Tristan, mythes éternels où se condensèrent les illusions des poètes, il réalisa vos fantasmagories et vos mirages, et son triomphe fut égal à son rêve.

«... Je suis vraiment étonnée de ton silence ; tes lettres sont courtes, froides, indifférentes, et voici huit jours que tu me laisses sans nouvelles. Flora, dès le matin, s'écrie : « Aujourd'hui, nous aurons une lettre de papa. » Et puis le courrier arrive, il n'y a rien pour nous. Il pleut, il pleut, avec cette persistance que la pluie met à tomber pendant l'été à Minas. Quand je me lève, j'aperçois le ciel qui fait sa provision de brumes pour la journée. Elles montent lourdement au flanc des montagnes, comme elles font àPetropolis, du reste, le long des pics de TEstrella. Alors je pense à toi, à notre jolie chambre de l'Ermitage, si différente de mon peu confortable appartement d'hôtel. Lina et Flora affrontent bravement la boue. Je reste le plus souvent à lire et à rêver.

« Octavio est arrivé ici avant-hier, venant de Sào Paulo. 11 t'envoie ses amitiés.

« Je compte revenir dans le courant de la semaine prochaine... »

Henri froissa la lettre, ouvrit la fenêtre et médita.

C'était la première fois que Sylvia le gênait. Il avait toujours mené ses intrigues parallèlement à sa vie d'intérieur. Mais, cette fois, le mariage et la paternité Tentravaient.

« Libre, comment me comporterais-je à l'égard de Maria-Leonor ? — Si elle était libre elle-même, je l'épouserais ; mais à quoi servent les suppositions ? » Cependant il ne lui paraissait pas dépourvu d'intérêt de s'interroger sur les vrais sentiments qu'il éprouvait à son égard.

« Si elle était ma femme, ne la tromperais-je pas ? suffirait-elle à mon imagination comme à mon cœur ?

— Certes !.. »

Car il aimait vraiment M™® de Souza, comme jamais il n'avait aimé jusqu'alors. Puis un doute importunait son cœur trop expérimenté. Tant d'essais Téclairaient contre sa volonté même. Il savait bien que les sentiments violents s'émoussent tôt ou tard.

« Je ne connais presque rien d'elle : nous vivons dans une extase, évitant de nous interroger et de nous pénétrer, puisque cela est inutile et que nous devons nous quitter. — Peut-être est-ce mieux ainsi : elle aura incarné mon rêve, et restera dans mon souvenir, non pas telle qu'elle est sans doute, mais telle que j'ai voulu qu'elle soit. — Grâce à elle j'aurai vibré des sensations les plus fortes qu'une créature humaine puisse éprouver par l'orgueil de conquérir et les délices de posséder, «ans connaître l'humiliation de rencontrer des limites à ma folle chevauchée dans l'irréalisable ; et nous nous séparerons, emportant l'un de l'autre une image magnifiée par nos désirs inassouvis. — Mais quel déchirement I »

Il regardait la maison voisine; une lumière brillait dans la chambre occupée par l'époux. Jaloux, Henri

ferma la fenêtre et se jeta sur son lit. — Et il sentit peser sur son cœur le limon de tristesse que charrie le grand fleuve des voluptés.

Alors il se rappela la soirée divine, la pâque des fleurscomplicesqui les avaient incités à Famour. Il revit Maria-Léonor défaillante sur le banc, la voix changée, les yeux cerclés du bistre amoureux des paupières, écoutant la voix des fleurs qui lui criaient d'aimer.

« Il faudra, pensa-t-il, que je fixe cela sur la toile; mais comment, par des formes et des couleurs, donner l'impression lascive des parfums ? »

Il eut ridée d'une femme frêle, enlacée dans un massif, prisonnière des fleurs. Les unes immobilisaient ses bras de leurs tiges, d'autres grimpaient au long de son corps, d'autres retournaient leurs corolles, pour verser sur elle le philtre fluidique. Klle ne résistait pas ; elle ne cherchait pas à rompre les nœuds fragiles, et l'on ne savait pas si la langueur de son visage révélait le sommeil de l'extase, ou la défaillance de la mort.

Ainsi les tristesses de son âme se transformaient en sensations d'art.

«J'ai reçu une lettre dama femme «, dit-il le lendemain à M™^ de Souza, par-dessus la haie.

Elle le regarda, silencieuse, car ils évitaient, par un contrat tacite, de parler de Sylvia.

Comme il se taisait lui-même, elle demanda:

« Vous avez de bonnes nouvelles de votre fille ?

— Merci, dit-il ; du reste, je ne tarderai pas à la revoir, car Sylvia m'annonce son prochain retour. »

Elle soupira ; et comme il lui tendait la main : « A ce soir, n'est-ce pas ? dit-elle.

— A ce soir, répondit-il. »

Et dans leur pression de mains, ils mirent toute l'énergie du désir et du volontaire oubli.

Je voudrais savoir... je voudrais savoir ce qui se passe dans ton cœur, disait Lina, en fixant Henri au plus profond du regard.

Ils étaient assis côte à côte sur le bateau ; dans le vaet-vient des gens sur le pont, elle l'avaitentraîné sur l'avant, à la place oii naguère ils avaient ébauché leur roman. Elle répétait :

« Comme je voudrais savoir !.. »

11 se détourna sans répondre, mesurant la baie d'un coup d'œil. Du golfe bleu, montait le bruit sec du ressac. Le vent humide et saumâtre agitait, sur les plages des îles rembrunies sous les nuages, les franges des feuilles de cocotiers. Au loin, une ondée qui tombait à l'entrée de la baie, formait des stries grisâtres comme on en voit sur les estampes.

« Je pars après-demain pourl'Europe, dit-elle. Peut-être n'aurons-nous plus l'occasion de nous retrouver seuls jusqu'à l'instant de mon départ. Ah ! comme je voudrais savoir !... voilà des années que nous nous connaissons. Nous nous sommes aimés. Tu m'as désirée, je t'ai cédé et combien j'ai souffert par toi !.. Puis le temps a passé; nous nous sommes séparés, nous nous sommes revus ; et encore une fois j'ai faibli devant ton désir renaissant. A peine as-tu obtenu de moi l'asservissement de ma volonté et de mon corps, tu deviens à mon égard indifférent on hostile. — Que se passe-t-il dans ton cœur ? »

Elle parlait d'une voix douce et résignée, et Henri la

regardait avec sympathie, comme si elle lui eût fait confidence de tristesses de cœur auxquelles il n'aurait eu aucune part. Elle lui était personnellement indifférente et lointaine, mais il éprouvait près d'elle une grande pitié de lui-même.

11 prit la main de Lina, la caressa doucement.

« Comme je voudrais savoir !.. »

Elle se penchait pour que ses yeux demeurassent en face de ceux d'Henri, Il se retourna de son côté pour satisfaire son désir. Il se laissait observer, flattant toujours la main amollie dans la sienne.

Il dit enfin, compatissant, avec un peu d'ironie qu'elle ne devina pas :

« C'est bien inutile, va ! Lina tu ne verras rien que ta propre image et ta propre pensée. »

Il se montrait fraternel à son égard, depuis le retour de Sylvia. Le hasard leur avait offert des occasions dont il avait manifesté clairement sa volonté de ne pas profiter. Elle devinait que des émotions fortes le détournaient d'elle une fois de plus.

« Comme tu es décevant, dit-elle, énigmatique et fuyant. Que s'est-il passé pendant mon absence et celle de Sylvia? J'ai fait trois suppositions.

— Lesquelles ? demanda-t-il, intrigué.

— Non ! non ! je nete dirai point. L'une t'exalte, l'autre t'avilit, la troisième te laisse à la banalité des mobiles vulgaires. Je préfère ignorer si tu es digne de mon admiration ou de ma haine. »

Il eut envie d'insister ; mais que lui importait après tout? Plus tard, il éprouva, différentes fois, le désir de savoir, sans jamais deviner les conceptions fantaisistes dont Lina avait irrité ou flatté son amour et sa vanité blessés.

Il dit :

« Tu vas repartir, tu te consoleras de nouveau. Plus tard, tu te souviendras de cette heure grave et mélancolique, où nous nous parlons sans amertume, et où je serre amicalement ta main. Pourquoi me justifîerais-je? le doute où tu persistes a son charme, car il finit toujours par revêtir plus ou moins la forme même de nos illusions. »

Elle répondit :

« Tu as mis sur moi ton empreinte ; tu m'as prise pour jamais. J'aurais des motifs de rancune et de haine, et parfois, il me semble vraiment que je t'exècre. Mais c'est encore là une forme de la passion. Et toi, m'as-tu jamais aimée ? comment le don de mon être, à deux reprises différentes, ne t'a-t-il pas conquis?

Elle se leva, s'approcha du bastingage, et demeura un moment penchée sur l'onde. Au loin, des chalets dissimulaient leurs toits rouges, dans une île, sous l'ombre de manguiers.

« Paqueta ! »

Elle désigna des rochers au fond d'une crique, sur une plage pâle.

«Les roches de la Morenmha, dit-elle; connaissezvous la légende?

— Non, dit Henri. »

A son tour, il vint s'accouder à la rampe.

« ELLE habitait, non pas sous ces feuillages, mais sous la grande ombre de la forêt primitive. Alors, cette île, comme toutes celles que nous apercevons, était peu|.>lée d'Indiens pêcheurs , qui allaient au large jeter, de leurs pirogues, leurs filets de lianes et leurs nasses de bambous.

LUI, venait tous les jours à la même heure. 11 pagayait dans son canot, et le retournait sur le sable.

Puis il s'abritait dans la grotte que forment ces roches, et y prenait quelques heures de repos.

De la case paternelle, elle l'apercevait au passage. Il était beau; elle Taima. Mais comment aurait-elle, farouche, révélé un amour que les plus braves sous-entendent devant celui qui en est l'objet?

Seulement, tandis que l'Indien reposait, aux heures chaudes, elle épiait son visage par une fente supérieure des rochers.

Comme elle désespérait de lui plaire, et se lamentait doucement, une larme coula de ses yeux dans l'oreille du dormeur. Il tressaillit, entendit le murmure sans voir la visiteuse, et s'écria : « Quelle voix suave ! » Honteuse, elle s'enfuit. Elle revint pourtant, osa passer son visage entre les pierres ; une seconde larme tomba sur l'œil du dormeur. 11 s'éveilla : « Que tu es belle», s'écria-t-il devant l'apparition soudaine. A ce moment une troisième larme atteignit son cœur, et il s écria : « Je sens que je t'aime! »

— Hélas! comme la sauvage Indienne, mais moins heureuse qu'elle, j'ai pleuré devant toi. Tues demeuré insensibleà mes sanglots et à mes plaintes. Ton amour a été l'aimant qui attire et qui repousse, et tu as conservé à mon égard la dureté de l'acier. »

Le même jour, vers trois heures, Sylvia, assise dans le jardin, faisait réciter sa leçon à Flora. Deux fois distraite par l'apparition de M"' de Souza à la fenêtre de la maison voisine, elle reprenait patiemment la petite qui bredouillait. Henri lui avait dit négligemment comment il avait fait la connaissance des Souza

et leur avait rendu visite. Les deux femmes se saluaient, et Sylvia demeurait frappée du regard enveloppant de Maria Leonor, chaque fois qu'elles s'apercevaient.

« Puis-je entrer? »

Elle se retourna et aperçut Octavio qui ouvrait le portail. Elle lui sourit en lui tendant la main. Aux Eaux, elle lui faisait part de la tristesse que lui causait le silence d'Henri. 11 évitait toute critique, mais il entourait Sylvia de ses prévenances. Une fois seulement, il lui avait dit : « Si tu m'avais choisi pour mari, tu n'aurais pas à me faire de semblables reproches. »

Elle lui avait répondu :

« Tu trouveras une femme meilleure et plus jolie que moi, Octavio.

— Si je me marie. »

Dès lors, elle s'était tue.

« Quel miracle ! toi ici?..

— Rio est insupportable par cette chaleur. J'ai peu à faire en ce moment. Je me repose.

— A quand le voyage?

— Quel voyage?

— Ne devais-tu pas aller diriger la construction d'une ligne de chemin de fer dans le Sud ?

— J'ai rompu les négociations. Je reste. » Il caressait les cheveux de Flora qui avait sauté sur

ses genoux, et regardait obstinément Sylvia.

« Tu avais de si bonnes couleurs, il y a huit jours à j peine; je te trouve pâlie. >■>

Elle haussa les épaules sans répondre.

Elle aussi s'étonnait de l'attitude d'Henri. Deux fois, il avait prétexté des affaires à Rio pour y passer la nuit, revenant pour pénétrer chez Maria-Léonor aux heures obscures. Le hasard d'une rencontre, une indiscrétion maladroite pouvaient éveiller les doutes de

Sylvia. Elle ne sut rien. Devant elle, il saluait M""^ de Souza avec indifîérence.

Ce soir-là, après le dîner, elle prit son ouvrage, et vint s'asseoiràcôté d'Henri plus absorbé que de coutume.

« Qu'as-tu ? dit-elle ; tu me caches quelque chose. Sont-ce des ennuis d'allaires? »

11 secoua la tête :

« Je n'ai rien.

— Qu'as-tu fait, aujourd'hui? Qui as-tu rencontré?

— J'ai trouvé Lina sur le bateau. Nous avons causé.

— De quoi?

— Que sais-je? »

Elle dit :

« Est-ce son départ qui te chagrine ?

— Oh ! mon Dieu non I »

De même que le matin il avait pri la main de Lina dans la sierme, il saisit celle de sa femme, la caressa, désireux d'éviter ses soupçons et une querelle.

« Alors qu'as-tu ?

— Mais rien, te dis-je. »

Il ouvrit un livre et feignit délire. Vers dix heures, Sylvia se leva, s'approcha de lui, mit un baiser surson front. « Viens dormir.

— Je n'ai pas sommeil. Et puis je dois écrire quelques lettres. »

Elle soupira et sortit.

Le surlendemain, Henri accompagna Lina jusqu'au transatlantique. Il la tenait enlacée, à bord de la chaloupe, gêné comme il l'était d'habitude devant les larmes d'une femme. Cette impression toute physique se compliquait en ce moment. Naguère, il renonçait facilement à ses conquêtes, après en avoir savouré les émotions jusqu'àlalie. Pour la première fois, ilsoulTrait

vraiment par Tamour. 11 allait bientôt lui falloir se détacher d'une femme aimée, en pleine illusion, en pleine possession d'àmeetdechair. L'angoissedeLina, de même nature que la sienne, le trouvait égoïstement pitoyable.

Dans la cabine où ils s'enfermèrent, il la tintlongtemps dans ses bras, calmant ses sanglots. Elle confondait en lui l'ami consolateur et Tamant qui la faisait gémir. Il s'attendrissait et s'enorgueillissait de conserver sur elle ce prestige. Plus que jamais, il sentait qu'il n'avait manqué à cette femme, pour qu'il l'aimât éperdûment, que cet attrait tout personnel et animal, qui agit individuellement sur chaque mâle, pour civilisé qu'il puisse être,indépendammentdes qualités supérieures deTintelligence et du cœur, qui)' sontcomplètement étrangères.

« Puissé-je bientôt mourir ! » dit-elle.

Il ne protesta pas, la mort lui paraissant à lui-même chose indifférente en ce moment.

Ils montèrent sur le pont qu'ils arpentèrent longtemps, au bras l'un de l'autre. Chaque fois qu'ils passaient près du bar, ils entendaient le bruit des tasses de Champagne, heurtées par des gens qui se séparaient gaîment. Et ce furent pour eux des instants cruels et doux.

« Toujours, toujours à toi! répétait-elle. »

Et tandis qu'il regagnait le quai de toute la vitesse de la chaloupe, il apercevait encore le mouchoir de Lina, et sa haute silhouette, au-dessus de la ligne des bastingages.

A la même heure, Octavio, assis dans le jardin, près de Sylvia, disait :

« Je veux que tu me traites en ami, Sylvia, que tu me racontes tes tristesses. Je donnerais la moitié de ma Tie pour rendre la tienne heureuse. »

Flora jouait sur ses genoux, et il la couvrait de ibaisers.

Sylvia rompit les chiens. Il la laissa, sans lui répondre, parler de choses banales. Puis elle se tut, et ils écoutèrent leur silence. — Sylvia eut peur.

« Flora ! »

L'enfant échappée, courait dans le jardin.

« Flora! »

Mais elle envoyait des baisers à sa mère, dans un gentil refus d'obéir.

« Laisse-la donc jouer, dit Octavio. L'occasion est si rare de causer ainsi sans témoin. »

Il lui parlait de cette façon un peu rude et autoritaire dont il usait avec elle quand elle était jeune fille.

Il reprit nerveusement :

« Je désirais d'ailleurs justement être un instant seul avec toi, Sylvia. Les amis qui ont constitué le syndicat de chemin de fer dont je t'ai parlé insistent pour que je prenne la direction technique de l'entreprise. J'ai demandé jusqu'à demain pour répondre. — Dois-je partir ?

— Est-ce à moi d'en décider? dit-elle.

— Il me semble que tu n'es guère heureuse. Je pensais que ma présence t'était peut-être agréable, dans la solitude de ta vie. Dernièrement, nous avons repris un peu de notre intimité d'autrefois; combien il m'en coûte de me séparer de toi ! Je t'ai tant aimée, je t'aime tant ! »

Elle répondit :

« C'est d'un bon cousin. Je te sais gré de ton affection, toute fraternelle, j'espère. Mais tu ne peux, pour ce motif, perdre une situation.

— Quel sacrifice ne ferais-je pas si je pensais pouvoir être un jour aimé de toi comme je t'aime ! Voyons, Sylvia, es-tu satisfaite d'avoir épousé ton mari? »

Elle répondit dans un élan de toute son âme :

« Certes !

— Tu l'aimes toujours ?

— En doutes-tu ?

— Malgré Tindifférence qu'il te témoigne?

— Qu'en sais-tu ?

— Malgré... »

Il s'arrêta, sentant que sa jalousie allait lui faire commettre une bassesse.

Sylvia, anxieuse, attendait.

« Malgré?...

— Rien.

— Va donc jusqu'au bout de tes accusations, puisque tu as commencé.

— Comme tu l'aimes ! dit-il en se levant. Je partirai, Sylvia, je n'ai plus rien à faire ici. »

Il la vit debout devant lui, frémissante et indignée. 11 répéta :

« Comme tu l'aimes ! »

Mais elle lui cria :

<( C'est lâche ! sais-tu, d'accuser ainsi à demi-mot, sans preuves; ne vois-tu pas que tu me martyrises ? »

11 eut pitié d'elle et conclut :

« Malgré son incompréhension de ton grand amour. »

Seule, elle pleura. D'insignifiantes choses, inaperçues jusqu'alors, surgissaient du passé, et s'imposaient à son attention. Elle se repentait de ne pas avoir retenu Octavio, pour l'obliger à parler. A qui faisait-il allusion ? à Lina ou à quelque autre. Cependant, l'idée d'une trahison positive d'Henri ne lui venait pas à l'esprit. On est souvent aveugle devant l'évidence, quand la vanité intervient oii elle n'a que faire. Elle se jugeait avec raison jolie et désirable, plus que Lina et qu< beaucoup d'autres. Mais elle avait tort de voir danî

cette supériorité une garantie de ]a fidélité d'Henri.

Dans les mutations de l'amour, on ne sait qu'après, à qui la comparaison est favorable. Henri lui semblait assez vain de ce pouvoir de séduction dont elle-même connaissait la puissance. Il Tétait réellement; mais dans leur vie commune, elle n'avait jamais observé, tant ce que nous connaissons le mieux nous échappe, son goût friand des sensations nouvelles. La pensée d'un flirt, d'une attention, d'une préférence toute platonique d'Henri la préoccupait donc seulement, et jusqu'à la souffrance aigiie, parce qu'en matière de jalousie, on atteint tout de suite aux paroxysmes. La certitude qu'on la jugeait malheureuse et qu'on la plaignait la tourmentait particulièrement; elle en était humiliée comme dune aumône qu'on n'a point demandée, et en était surtout surprise, car, par une heureuse suggestion, commune à presque toutes les femmes, elle vivait persuadée que, malgré ses défauts, Henri était le meilleur des maris.

Mais il ne diminuait pas dans son affection. Elle réservait sa haine à Octavio. Monsieur de Palan grandissait au contraire, dans son cœur, du prestige cruel des hommes qui font souffrir.

Elle se prit à l'observer, d'une façon discrète et têtue^ en femme. Etait-il distrait et rêveur: à qui pensait-il? S'il se montrait au contraire expansif et gai : «de qui^ se disait-elle, lui vient cette joie?» Lui, répondait par pitié à ses caresses, et haussait les épaules à ses colères. Il était las. Seul, il ressentait parfois une impétuosité de bête fauve enfermée dans sa cage. Et il se buttait de toutes parts à l'irréalisable. Par de justes représailles de ce qu'il avait fait souffrir à d'autres, il connut à son tour les affres de l'inassouvi. Use plaignait auparavant d'une satiété trop rapide ; il regretta le facile apaisement des passions brutales. En présence de sa femme, il se sentait maté par l'habitude et le milieu. Elle éprouvait l'angoisse du doute et du péril devant la nappe bleue des regards étendus sur l'âme insondable.

« Qu'as-tu? mais réponds donc; qu'as-tu? »

Il s'étonnait de cette tyrannie subite; elle ne l'y avait point habitué.

« Des ennuis d'affaires.

— Tu mens !

— A quoi bon m'interroger si tu ne me crois pas?...

— Tu aimes une autre femme; je le sens... pourquoi m'avoir épousée, si tu ne m'aimais pas? »

Mais sa colère battait contre lui comme sur un rocher. « Tu me trompes, cela date de loin; on le sait; on me Ta donné à entendre.

— Qui ça ? « on » :...

— Peu importe, on s'est même autorisé de ta froideur pour me faire la cour. »

Il s'irrita; elle crut l'avoir reconquis.

Mais il la connaissait trop bien pour douter d'elle.

M. de Souza, deux ou trois soirs de suite, emmena Henri au cercle. Il joua, par besoin d'une sensation forte.

Puis il profita des soirs où le banquier restait à Rio pour pénétrer chez Maria Leonor, au retour du Club. De son propre jardin, il sautait par-dessus la haie de bambous et poussait la porte entr'ouverte, derrière laquelle sa maîtresse l'attendait. La proximité de Sylvia, la préoccupation de l'heure, la nécessité d'abréger une entrevuetrop courte, empoisonnaient leur plaisir. Quand il parlait de partir, elle s'assombrissait, le repoussait, jalouse, pensant à l'autre.

« Veux-tu que je reste encore?... mais c'est de la folie!... Sylvia peut s'étonner de mon retard, se mettre à la fenêtre et me surprendre.

— C'est vrai. »

Elle gardait une rancune.

Deux fois, ce fut elle qui franchit la barrière et le rejoignit dans l'atelier.

« Si ta femme arrivait !... »

Il lui montra un cabinet contigu, où il lui serait facile de se réfugier, le cas échéant. Près de lui, en peignoir, dans ce lieu de méditation et de travail, elle savoura la courte impression d'une vie commune.

« Ah! s'il était possible !... »

Mais, raisonnable, elle évitait de former des projets chimériques. Il ne leur vint pas à Tesprit de rompre avec le monde, de tout quitter, de fuir, de courir le risque de la désillusion prochaine, dans une de ces aventures où Tamour ne résiste guère à la réalité, peut-être aussi aux remords. Ils s'estimèrent mutuellement d'accepter l'inévitable.

Ce fut un soir, chez une amie commune, que Sylvia et Maria Leonor furent présentées l'une à l'autre. Tout de suite, M"^^ de Palan éprouva la répulsion instinctive et le frisson avertisseur. Voisines, les deux femmes s'apercevaient à peine. Maria Leonor se montrait peu, et ne donnait pas à Sylvia de motifs de soupçons. Mais il suffit à celle-ci d'étudier l'attitude contrainte des amants, pour avoir jusqu'à l'évidence, la révélation de leur amour. Ce fut immédiat et décisif. Bien qu'Henri et sa maîtresse se parlassent à peine, leurs regards les trahissaient. Sylvia dissimula pour obtenir une certitude. Mais elle ne put se contenir au point de ne pas éveiller les craintes de M. de Palan. Ce fut à son tour de s'enquérir.

« Tu boudes? »

Elle haussa les épaules.

c< Tu me crois trop sotte. »

Il joua l'étonnement, se justifia d'abord, puis dédaigna de nier, et se tut.

Les soirs où Henri sortait avec M. de Souza, Maria Leonor se tenait à la porte du jardin. Ils s'arrêtaient pour causer avec elle; Sylvia épiait de la véranda. Elle descendait et s'approchait de la haie. Maria Leonor venait à sa rencontre; elles échangeaient des mots aimables où ne transparaissait par leur haine. Mais au retour d'Henri, quelles scènes avec Sylvia! Elle se révol-

tait contre toute caresse. « Je ne veux pas que tu parles à cette femme; elle te plaît, je devine qu'elle t'aime. Heureusement que je veille ! »

« Sainte ingénuité ! » pensait Henri.

On venait de dîner, M. de Palan offrit le bras à Maria Leonor pour passer au salon.

Sylvia avait accepté cette invitation pour dissiper ses doutes.

« Je me trompe, peut-être; je n'ai que des présomptions vagues. Mais si je les vois quelques heures ensemble, je lirai sur leurs visages, ils ne pourront me tromper.

Dès leur arrivée, le regard de M™^ de Souza s'était posé comme une caresse sur M. de Palan. Elle touchait à son départ ; la veille, ils avaient passé quelques heures ensemble. Leurs mains jointes s'attardèrent dans une molle pression. Sylvia se contint pour ne pas crier. Pendant le repas, elle regarda M. de Souza. « Il est donc aveugle! » Mais non, les autres invités ne paraissaient pas plus clairvoyants que lui. Et cependant, pour elle, le moindre geste, le moindre regard, le moindre frôlement de Maria Leonor était aussi révélateur que si elle eût confessé son amour. Quelles heures ! elle éprouvait dans son cœur cette constriction que devaient ressentir sur leurs fronts les suppliciés de Byzance, sous la corde mouillée ou le nerf de bœuf qu'on y tordait. Comme il faut que les conventions mondaines soient puissantes sur les civilisés que nous sommes, pour qu'on se contienne à de semblables instants ! Elle

ne se trahissait que par sa respiration haletante, et de rares éclairs de ses yeux. M. de Palan se rapprochait d'elle; mais alors, c'était au tour de Maria Leonor de s'assombrir. Jamais ils n'avaient eu moins besoin de la parole pour se comprendre. Sylvia pensait : « Je vais lui dire de me quitter, de la suivre ; je me refuse au partage. » Cependant le professeur Mendes, le même que M. de Palan avait rencontré le jour de son débarquement s'était assis à côté de Sylvia. Elle l'avait eu i comme voisin de table, et l'avait laissé pérorer tout à loisir.

« L'ovale du visage de M™*" de Souza, dit-il, me rappelle un très joli portrait de la marquise de Santos, cette gracieuse Domitilla, qu'on baptisa du nom de Nymphe de Maracana, et pour qui l'empereur Pedro P"^ conçut une si vive passion. »

« Que peuvent-ils bien se dire?... » pensait Sylvia en voyant son mari causer avec Maria Leonor dans l'embrasure d'une croisée.

« On raconte cet épisode de leurs amours , conti-ij nuait le professeur; Elle avait donné rendez-vous à l'empereur, et ne venait pas »

« Nous nous verrons demain soir, disait en ce moment M""' de Souza, puis samedi, pour nos adieux. »•

«... Lassé d'attendre, l'empereur...»

On les interrompit; le professeur, découragé de l'inat-j tention de Sylvia, se leva, puis revint. 11 tenait à placer] son histoire, et à réciter le madrigal que Dom Pedn écrivit sur le mur.

« N'est-ce pas charmant?

— Tout à fait, dit Sylvia, rageuse ; et l'impératrice que pensa-t-elle de tout cela ?

— Peut-être l'ignora-t-elle ; peut-être non. L'Empereur, qui prononça les paroles célèbres: « L'Indépendance

OU la mort », ne devait guère se soumettre à la tutelle de sa femme. Elle feignit de ne rien savoir, sans doute; n'importe quelle autre eût agi de même, à sa place. — En êtes-vous bien sûr ? » dit Sylvia.

Quant elle se retrouva dans sa chambre, seule avec M. de Palan, elle se délaça à la hâte, et se jeta sur le lit dans un long sanglot. Henri se promena d'abord de long en large, puis s'approcha d'elle, en cherchant à lui prendre la main. Elle se dégagea, et relevant ses cheveux plaqués par les larmes, elle lui dit :

« Il est donc vrai que tu aimes cette femme, puisque tu n'as pas un mot de justification et de réconfort. Laissemoi... pars ! Je vivrai seule avec ma fille. Qu'ai-je donc fait, mon Dieu !.. pour mériter un tel sort? »

Il haussait doucement les épaules, avec le geste navré des gens innocents qui dédaignent l'excuse, et des gens coupables qui ne peuvent y recourir. Il se disait mentalement :

« Comme il faut que je l'aime, en effet, pour rester impassible devant cette scène. Pauvre Sylvia!... »

« Mais nie donc, au moins, s'écria-t-elle ; ou bien avoue... et que tout soit fini entre nous!... »

11 dit :

« Tu es trop agitée, trop nerveuse pour que je discute avec toi en ce moment. Quel fait précis peux-tu alléguer, sinon de vaines apparences que ton imagination interprête à tort et à travers? Ne suis-je pas aimable avec toutes les femmes?

— Oui. Mais avec celle-là, tu l'es trop ou pas assez.

— Bah!... des bêtises! couche-toi, et fais dodo tout de suite. »

Lui-même la déboutonna, la dégrafa, la dorlota comme une petite fille.

Elle se rappela le récit du professeur, et pensa :

« Il a raison, nous sommes lâches. »

Elle saisit son mari, le serrant contre elle avec effusion.

« Jure-moi que tu ne l'aimes pas; que je metrompel... »

11 jura, mais lui en voulut de son propre mensonge.

Une fois de plus, pour la dernière entrevue, il s'exposa aux risques d'une rencontre et d'une indiscrétion. Il envoya de Rio un télégramme à Sylvia pour qu'elle ne l'attendît pas, et vers onze heures, se glissa chez Maria Leonor !

Elle s'était vêtue comme le soir inoubliable de la Pâque des fleurs. Elle avait tordu ses cheveux de la même manière; elle s'était imprégnée des mêmes parfums, pour que leurs amours expirantes eussent la saveur i du premier soir.

Longtemps... longtemps, ils demeurèrent aux bras l'un de l'autre, à respirer leurs désirs et leurs regrets. La fenêtre demeurait entr'ouverte, l'odeur enivrante montait du jardin. Les rideaux tamisaient la même clarté des astres ; rien n'était changé depuis la nuit première.

Elle dit :

<c Ce sont nos dernières étreintes; après quoi, tout sera fini... »

Il protesta :

« Fini!... pourquoi?... Ne m'aimes-tu plus?

— Si... si... mais c'est fini tout de même ; je le sais... je le sens. Nous nous sommes trop aimés ; l'excès de notre passion nous interdit la possibilité d une affection calme, à distance. Chez des amants comme nous, la résignation est déjà l'agonie de l'amour. Il nous faudrait fuir ensemble, et nous n'en avons ni la volonté ni le droit. Nous conserverons la mémoire des jours trop courts : mais le souvenir n'est que la survie des morts.

— . Ne parle pas de ces choses, dit-il ; aimons-nous. »

Il lui savait gré de ses paroles, préférant cette séparation déchirante à la déchéance progressive de leurs sentiments. Leur amour, comme un jeune héros, s'éteignait dans sa gloire.

« Une chose me console, reprit-elle, c'est de penser que jamais plus tu n'aimeras comme tu m'as aimée. Moi-même, je suis à l'abri des curiosités futures : nous avons connu l'ineffable. Tu as dépensé trop de joyeuse et de virile énergie pour me conduire à un sommet dont on ne peut plus que descendre : tu n'atteindras plus d'autres cimes. »

Dans l'après-midi, Maria Leonor vint faire à Sylvia sa visite d'adieu. Elle devait partir pour Rio le soir même, et s'embarquer le surlendemain. C'était un dimancfie; M. de Palan, avisé par elle, l'attendait.

Il avait achevé le tableau dont il avait conçu l'idée allégorique, un soir qu'il rêvait à sa maîtresse dans l'atelier silencieux. Et il allait l'offrir à M. de Souza,

pour que Maria Leonor, se reconnaissant dans la femme passionnée des fleurs et des parfums, conservât toujours présente rimage de la douce servitude d'amour. Maria Leonor, moulée dans sa robe de voyage, semblait une Diane chasseresse habillée d'un moderne vêtement. Son petit homme de mari, sec et bistré, serré dans sa redingote, baisa la main de Sylvia, qui, du coin de Tœil, surveillait M. de Palan.

« Voulez-vous passer un instant dans mon atelier?dit Henri à M. de Souza; je désire vous montrer quelque chose. »

Les deux femmes demeurèrent en présence ; Sylvia prit une rose dans un vase, et en respira distraitement l'odeur.

— Vous devez être bien heureuse de revoir d'ici peu vos enfants. Quel âge a l'aîné ?

— Treize ans. Cela me vieillit, n'est-ce pas?

— Non, dit Sylvia. Et puis qu'importe 1 N'est-il pas doux de penser que notre âge mûr et notre vieillesse sont faits de l'enfance et de la jeunesse de nos enfants?

— Jolie formule! dit Maria l^eonor.

— Vous devez emporter d'ici bien peu de regrets.

— Mais si. J'y ai des parents, des amis; vous-même, chère madanie, et votre aimable mari, si plein d'attentions pour nous. »

Elle dit cela crânement, et pour bien préciser la situation, Sylvia, moins rompue aux escarmouches de la conversation, sentit un instant son infériorité.

« Comme vous devez être fière, continua Maria Leonor, d'avoir épousé cet homme de talent?

— Je suis surtout heureuse de son amour, dit Sylvia: nul homme ne pourrait être plus attentionné ni se montrer plus fidèle ami. »

Maria Leonor, souriante, approuva d'un geste.

« Maintes fois, des femmes, trompées par son amabilité, ont pu se croire aimées de lui. Une d'elles, que vous connaissez sans doute et que je ne vous nommerai pas, a atteint, ces derniers temps, au comble du ridicule. Je m'en suis aperçue ; j'ai souri. Si vous saviez comme Henri, d'ailleurs plein de prévenances à son égard, fait des gorges chaudes en parlant d'elle!... »

Cette fois, Maria Leonor pâlit; Sylvia l'observait, souriante et cruelle.

Au même moment, les deux hommes entrèrent.

« Ah! chère amie, s'écria M. de Souza, en parlant à sa femme, quel agréable souvenir vient de m'ofTrir M. de Palan ; un tableau qui est un régal de couleurs. Oans un massif, des fleurs innombrables, qui grimpent, se haussent pour enlacer une femme prisonnière de leurs parfums. C'est fantaisiste et charmant. Et pour comble de gentillesse, il a donné à l'image votre ressemblance. » •

Sylvia, vaincue, se détourna pour cacher les larmes qui montaient à ses paupières. Elle offrait le thé, la tasse trembla dans ses doigts.

(( Quel observateur vous faîtes, continua M. de Souza, comment sans pose, et voyant si peu ma femme, avezvous surpris cette expression de rêve et d'extase qu'elle a depuis quelque temps, et que vous avez si bien reproduite ?

— Imbécile! » murmura Sylvia, assez fort pour que Maria Leonor put entendre ou lire le mot sur ses lèvres.

Elles se mesurèrent du regard. Maria Leonor se leva en disant :

« Il est temps de partir, mon ami; nous avons à faire d'autres visites. »

Les deux femmes s'embrassèrent de leurs bouches haineuses, qui connaissaient, l'une etrautre,legoùt d'un

autre baiser. Puis Maria Leonor, tendant la main à M. de Palan, lui dit simplement :

« Deux fois merci. »

Quand la voiture eût disparu, et que les amants eurent échangé le dernier regard, Sylvia dit :

« Allons voir ton tableau. »

Elle l'examina, et demanda :

« Que signifie ?... »

Henri répondit :

« C'est un portrait fantaisiste, comme dit M. de Souza. Il m'a acheté pour vingt mille francs de tableaux; j'ai voulu faire ce cadeau à sa femme : simple bouquet d'adieux.

— En ce cas, dit Sylvia, tu peux l'envoyer, j'y ai mis quelques épines. »

Au commencement de 1901, Tétat de santé de l'oncle Lendit empira. Il déclinait depuis la mort de sa femme, mais demeurait vaillant à l'ouvrage. A cette époque, son initiative habituelle se ralentit. Il dit, un jour, à Henri :

« Tu es assez riche; quand je serai mort, liquide, mon bonhomme; tu n'as pas l'étoffe d'un banquier. Je ferais peut-être mieux, dans ton intérêt, de liquider moimême ; mais je n'en ai pas le courage. C'est dur, tout de même, de penser que rien ne subsistera de moi, pas même mon nom dans une raison sociale. Tu retourneras en France. Avec du talent tout sec, on a peine à se faire connaître ; avec du talent et de la fortune, on s'impose. Tu rattraperas vite le temps perdu. Mais tu reviendras de temps à autre dans ce Brésil ami, où reposera ma dépouille.

— Taisez-vous, mon oncle, vous êtes encore solide, Dieu merci 1

— Non... non... ! j'ai du plomb dans l'aile. Et puis la vie ne m'intéresse plus. Je m'y raccroche encore par

affection pour toi, pour Sylvia et ma petite nièce. Mais comme j'ai fait pour vous tout ce que je pouvais faire, je mourrai sans regrets. »

Cependant, lors de cette saute de change qu'on qualifia plus tard de folie Thompson, et qui bouleversa pendant quelques jours les conditions du marché de Rio par un inutile coup d'audace d'un banquier anglais, l'oncle retrouva tout à coup son activité, sa sûreté de coup d'œil des anciens jours. Il prit franchement position, et, du matin au soir, se tint sur la brèche, accompagnant la bataille.

De nouveau, la rue d'Alfandega s'agita comme au beau temps de l'agiotage. Les courtiers marrons reparurent et reprirent leur mine et leur ton arrogant. Les banques achetaient les promesses de traites, de n'importe qui, sans compter, avec les plus minces couvertures. Un immigrant italien, marchand des halles, vendit son fond, et pendant huit jours, regarda sa fortune monter proportionnellement à la cote du change jusqu'au demi-million. Darnet, que M. de Palan n'apercevait pas depuis longtemps, reparut, remis à neuf, plus bruyant et plus hâbleur que jamais. 11 entrait dans la banque, en ressortait, rapide, affairé, en complet clair, rasé de près, moustache au vent.

« Hein ! Palan, vous le disaii^-je que j'aurais mon tour? Huit jours encore de ce train là, et je me retire. Ce que je vais prendre mon billet, et plus vite que ça! Savezvous combien je gagne ?... deux cent cinquante mille balles, mon bon !..,

— Ça ne vous suffit pas?

— Je veux le double. »

Le même jour, M. de Palan reçut un billet de Flonflon et se rendit chez elle, pour la première fois» depuissaliaisonavecMaria Leonor. Elle le reçut, sérieuse*

« Causons, pas de bêtises. Ton oncle est-il encore vendeur ?

— Toujours.

— Écoute : tu vas être gentil pour ta petite amie. Dès que ton oncle changera sa position, tu enverras ou tu porteras toi-même cet ordre de liquidation à mon agent de change. — C'est promis ?

— C'est promis. Vois-tu, cette fois, c'est trop compliqué ou trop simple, trop naturel ou trop fou. Je n'y vois plus clair; j'ai la berlue. »

Le lendemain, le change monta, l'oncle vendit encore, Rio donnant sur Londres le certain sur l'incertain. Puis le marché faiblit vers le soir. Henri était d'avis de liquider. L'oncle haussa les épaules : « Pourquoi faire ? pour précipiterla baisse, moi qui suis un des spéculateurs les plus engagés ? Ça va reprendre, va... ça n'est pas fini. »

Pourtant Henri tremblait, et fut sur le point d'envoyer à destination Tordre de Flonflon.

Cette nuit-là Toncle dormit sur un découvert, en promesses de traites, de cinq cent mille livres sterling.

Mais le lendemain le marché reprit de plus belle, et en pleine hausse, contre toute expectative, en trois achats successifs, l'oncle liquida.

Cette fois, M. de Palan n'hésita plus. 11 alla porter lui-même l'ordre de Flonflon à l'agent de change qui maugréa :

— Je n'obéis pas; c'est trop bête.

— Alors, c'est moi qui vais prendre les couvertures, dit Henri.

Il ne se retira qu'après liquidation faite, et télégraphia à Flonflon.

« Elle gagne assez, que diable! il est clair que tout cela aura une fin. »

Il rencontra Darnet et le prit à part : M Un avis...

— Voyons.

— Mon oncle a liquidé.

— En voilà une sottise! ne voyez-vous pas que nous montons ferme et que le taux actuel est acquis? Hier, les baissiers ont dû céder tout de suite. Moi, vous savez, je ne compte déjà plus en reis ; je gagne quatre cent cinquante mille francs; à cinq cent mille, je m'arrête, j

— Bonne chance », dit M. de Palan.

Il partait, mais Darnet le retint pour lui montrer l'ancien marchand de la halle, qui parlait tout seul, planté devant la pancarte des cotes.

« Croyez-vous... ce marchand d'oignons!... ce que c'est que la veine!. Que fera-t-il de ses trois ou quatre cent mille lires. Il ne sait plus s'il dort ou s'il veille : voyez ! il est hypnotisé. »

Le lendemain, la banque réafficha les taux de fermeture, baissa d'un quart, d'un demi, d'un penny et retira l'écriteau. Elle accepta quelques transactions par différences, puis exigea la livraison des traites, et le marché s'effondra.

Au fort de la panique, dans le va-et-vient des joueurs ruinés, M. de Palan aperçut l'ancien vendeur des halle?, debout sur les marches de la banque. Il arrêtait des inconnus pour leur conter ses déboires. Son cas devenait légendaire ; des reporters et des curieux lui adressaient des consolations ironiques. Abasourdi, exécuté d'office, il ne comprenait pas comment son gain et son capital avaient pu s'évanouir comme un des sous qui roulaient naguère dans les fentes de son comptoir. Darnet, à découvert d'une grosse différence avait disparu.

Quatre jours après, l'oncle s'alita. Sylvia et Flora,

appelées par télégramme, accoururent en hâte. Le mal de Brio^ht se déclara. Pendant les trois mois de sa maladie, l'oncle prodigua ses avis à Henri, lui conseillant de liquider posément, sans secousses, et surtout de ne pas négliger les négociations entamées avec le Gouvernement, à propos d'un certain contrat de colonisation et de bourgs agricoles, dont la résiliation devait être le motif d'une très forte indemnisation.

L'oncle fit mettre dans sa chambre, en face de son lit, le portrait de sa femme. Quand il mourut, ses yeux vitreux semblaient encore contempler l'image.

Dès que les écritures de succession furent à jour, Pianotier vint trouver M. de Palan, pour le prier de liquider son compte.

« Vous me quittez?

— Oui, monsieur, je vo)is quitte.

— Par exemple, moi qui comptais sur vous pour m'aider, me conseiller au besoin.

— Non, monsieur, je n'ai servi qu'un maître, je n'en servirai pas deux.

— Qui vous parle de cela ? vous êtes indépendant, riche de plus de trois cents contos de reis. C'est à l'ami que je parle; vous dirigeriez avec moi le maison.

— Je ne sais pas diriger, monsieur, je ne sais qu'obéir. Votre oncle m'inspirait la foi qu'on a en Dieu. Vous êtes son neveu, je vous aime beaucoup; mais je n'ai pas confiance en vous comme homme d'affaires.

— C'est parler net, et vous avez peut-être raison. Veuillez donc balancer votre compte, monsieur Pianotier. »

Henri dut donc, contre son gré, prendre tout seul la direction de la maison. Lui, si personnel en matière d'art, tergiversait dès qu'il s'agissait de commerce. 11 se jugeait plus sévèrement qu'il ne méritait peut-être, ou plutôt, le dégoût qu'il ressentait pour tout trafic affaiblissait son énergie et ses moyens. Les derniers conseils de l'oncle Louis étaient bons, mais d'une exécution difficile. Une liquidation est comme une retraite : même victorieux, on court des risques, et l'ennemi vous harcèle. Outre les opérations courantes de tirages et d'escomptes, la maison se trouvait engagée dans différentes entreprises de commandite. Après la débâcle et la dégringolade du change, le moment paraissait mal choisi pour vendre le portefeuille à quelque syndicat. Administrées sans enthousiasme, avec la volonté d'en finir, diverses sections périclitèrent. M. de Palan faisait la part du feu, et thésaurisait dans les banques l'argent provenant de ses règlements.

La prédiction de Maria-[.eonor s'accomplissait; après avoir touché au point culminant de sa vie amoureuse, et comme lassé d'une ascension si haute, il aspirait au repos. Sylvia, revenue de sa jalousie, désormais sans motifs apparents, s'occupait de sa fille, et se berçait dans une affection paisible à l'égard de son mari. De temps à autre, quand le travail se prolongeait au bureau, | celui-ci, obligé de passer la nuit en ville, retournait à Flonflon. C'était une longue habitude, où les sens prenaient peu de part. Elle avait déjà fait deux voyages en Europe, et réalisé son rêve ambitieux d'être châtelaine, en achetant le domaine historique d'une des plus aristocratiques familles de France, dont les femmes ne se prostituèrent jamais qu'à des princes ou à des rois. Mais, comme l'oncle Louis, elle aimait les affaires. Elle faisait concurrence à Marguerite, et tenait à son tour un

casino mixte, où les blasés d'amour recouraient au jeu, tout en restant dans l'ambiance des filles. Elle-même, écœurée des hommes^ versait dans le vice cher à la doyenne des hétaïres de Rio. Ayant ainsi inauguré son bazar, elle n'admettait pas que ses anciens clients cessassent d'achalander sa boutique, surtout ceux à qui elle daignait encore vendre personnellement du plaisir. M. de Palan demeurait-il quelque temps sans y fréquenter, il recevait, à titre de sommation péremptoire, quelque note à payer. Au commencement du mois de septembre de 1900, il avait déjà accumulé des sommes considérables, sans que les responsabilités et les dépenses de la maison parussent diminuer. Le 9, ayant en portefeuille un certain nombre de traites, il les fit présenter à la banque de la République; mais elle en refusa l'escompte.

« Elle est forte ! celle-là, s'écria-t-il en recevant la réponse de la bouche du courtier ; des traites de trois signatures!... Jamais semblable chose ne nous est arrivée... l'oncle ne Taurait pas tolérée. »

Le fait était d'autant plus inexplicable que la maison avait un dépôt considérable à la banque.

M. de Palan fit appeler le comptable, et s'enquit du solde.

a Cinq cent quarante-quatre contos de reis, monsieur. »

Henri, qui répartissait sagement ses fonds entre différents établissements de crédit, transféra, pendant les deux jours suivants, de la banque de la République à la banque Rurale et Hypotliécaire, tout l'argent consigné dans la première. Le surlendemain, en arrivant de Petropolis, il fut surpris de l'attitude morne des groupes qui stationnaient rue d'Alfandega.

« Que se passe-t-il?

— Le bruit court que la Banque de la République n'ouvrira pas aujourd'hui ses guichets.

— Et pourquoi?

— La débâcle !...

— Pas possible!... dit Henri : une quasi-banque d'Etat... Quel est le ministre qui la laisserait ainsi crouler, sans chercher à Tétayer. Combien de fois, déjà at-elle passé par des crises? Et puis, peu m'importe : je n'y ai pas un centime.

— Ni dans d'autres ?... croyez-vous qu'elles résistent, si celle-ci croule ? »

M. de Palan frissonna. A dix heures, la nouvelle se confirma.

Il signa des chèques; une seule banque paya. Les autres visèrent simplement les eO'ets. Le Gouvernement prit des mesures pour sauvegarder, en partie, et à une échéance lointaine, les intérêts des créanciers de la banque officielle, et se désintéressa des autres, qui s'écroulèrent comme un édifice fragile de dominos ou de cartes.

Une des premières à sombrer fut la banque Souza, malgré la résistance acharnée de son fondateur. Pendant une semaine, Henri vit le vieillard, qui d'ordinaire, ne sortait jamais aux heures de travail, aller de porte en porte, de banque en banque, d'un pas lent et menu, l'œil fixe, la lèvre mince et nue, au-dessus de la barbe taillée en fer à cheval, à la portugaise. Une syncope miséricordieuse l'anéantit à son poste de combat, la veille du jour où, à bout de ressources et d'expédients, il allait déposer son bilan. Et au milieu de ses angoisses, M. de Palan éprouva un surcroît de tristesse, en pensant au sort de Maria-Leonor, pour qui cette débâcle était la ruine.

Quand M. de Palan fit la balance de ses comptes, il

ne vit d'abord d'autres ressources que la faillite. Comment se relever de ses pertes ou obtenir du crédit? La maison lentement élevée par l'oncle, allait être emportée dans un de ces cyclones qui se déchaînent périodiquement sur toules les places commerciales du monde. Les plus hauts éditices sont souvent alors les plus facilement rasés. Il n'y avait pas de sa faute. Pour éviter le désastre, il fallait la prévision des oiseaux fuyant devant la tempête, et qui semble aussi, chez certaines gens d'affaires, une iorme de l'instinct ou du génie.

Cependant, lui, l'homme des compromissions faciles et des ironies accommodantes, indifférent à tout ce qui n'était pas de la jouissance ou de la beauté, sentit alors, pour la première fois de sa vie peut-être, la tyrannie d'un devoir. 11 n'avait pas le droit de laisser tomber à l'ignominie d'une banqueroute, l'œuvre et le nom de son bienfaiteur. Il devait se montrer aussi trempé, aussi habile que l'oncle Lendit lui-même. Et comme il fouettait son énergie et son orgueil, on lui présenta une enveloppe parfumée qu'il rompit distraitement.

« De Flonflon... »

Elle le remerciait d'un bijou envoyé la veille, et l'invitait à dîner pour le soir.

« Elle prend bien son temps! »

Machinalement, il voulut ouvrir la partie du secrétaire où gisaient ses souvenirs amoureux. Mais le tiroir était fermé; et par l'entaille, plus large à un angle, il glissa le billet et continua ses calculs.

Il vendit sa propriété de Rio, il hypothéqua TErmitage ; Sylvia donna ses bijoux, spontanément, d'un geste simple, entre deux baisers; et ce fut leur premier rapprochement dans le malheur. Il put parer aux responsabilités immédiates. Il ne tarda pas, du reste, à comprendre que personne n'avait intérêt à augmenter le désarroi de la place en se montrant trop exigeant. Il aurait même pu s'arranger à l'amiable, et obtenir des réductions. Mais il s'était fait un point d'honneur de tout payer intégralement, et aussi de n'être dupe de personne. La nécessité de la lutte lui donna presque du goût pour les affaires, en même temps que l'initiative et le coup d'œil qui lui manquaient. Vers le milieu de l'année 1901, sa situation était nette. Il se trouvait ruiné, mais ne devait rien. Le nom de Lendit sortait sauf du désastre.

Restait l'Ermitage, mais grevé d'hypothèques, et une mine de cuivre longtemps disputée, après l'achat du terrain, à des héritiers surgis de partout. La terre sans valeur était d'abord demeurée indivise. Nul ne s'en préoccupait. Puis, après la découverte des filons, les

ayants droit étaient devenus légion. L'oncle avait payé les uns et plaidé contre les autres. Le litige ayant été résolu peu de temps avant sa mort, il s'agissait de négocier la vente avec quelque syndicat européen.

M. de Palan s'intéressait surtout à cette concession périmée de bourgs agricoles que lui avait recommandée le défunt. C'était une de ces affaires troubles, qui montrent la distance de la probité commerciale à la probité tout court. L'unique visée de l'oncle avait été d'obtenir une grosse indemnité, après l'annulation du contrat, rendue fatale par l'impossibilité où le Gouvernement devait se trouver d'exécuter une des clauses. Dans ces sortes de tripotages, on ne sait jamais qui est responsable, ni si, dans les hautesrégions administratives, on doit s'en prendre à la bêtise ou à la concussion. Le ministre était sans doute de bonne foi, car ilrefusad'entrer en accord, bien que l'issue du conflit n'offrît aucun doute. Le procès durait depuis cinq ans. L'oncle avait gagné en première instance ; ce n'était plus qu'une question de temps. Mais M. de Palan vivait alors chichement, d'une modeste pension que lui faisait son père, en attendant des jours meilleurs, et il ne possédait pas l'argent nécessaire aux frais duprocès. Son avocat consentit heureusement à se charger de toutes les dépenses, moyennant une part importante dans l'indemnisation future. M de Palan, pour cette unique affaire, jugea inutile de supporter plus longtemps des frais d'employés et de bureau. Il licencia le reste de son personnel, et fit transporter à Petropolis les documents et la comptabilité. On les entassa au-dessus de l'atelier transformé en archives. Il vendit les vieux meubles, témoins de la naissance, de la grandeur et de la chute de la maison, et ne réserva que son secrétaire, exécuté en très beau palissandre, sur un dessin de lui.

Ce fut par une après-midi mélancolique etpluvieuse qu'il tria et brûla tous les papiers compromettants du tiroir atx secrets. Toute sa vie d'homme à bonne fortune s'y éparpillait en désordre, et il s'en exhalait cette odeur particulière, faite du mélange de tous les parfums, odeur triste comme l'arôme dune chambre mortuaire encombréedefleurs. Des lettresrappelaientune vagueaventure, une curiosité vite satisfaite ; parfois même ayant oublié jusqu'aunom, il s'efforçait pour se souvenir. « Ah! oui! ».., Il souriait, froissait le vélin et le jetait au panier. Les missives de Flonflon formaientunevastecorrespondance, insignifiante et bébête : invitations, simagrées de jalousie, demandes d'argent. Et il s'en accumulait d'autres^ incolores, aimables et correctes, insignifiants billets de femmes du monde à peine désirées, et entre les lignes desquels il avait cherché à lire la possibilité d'une intrigue. Puis quelques pages de Lina, de la bonne cousine au bon cousin, sans une allusion amoureuse. [1 ouvrit en tremblant deux enveloppes, où penchait l'anglaise élégante et les longues liaisons de Maria Leonor. L'une, envoyée avant de perdre de vue la côte américaine, portait le timbre de Pernambouc ; et la seconde, datée de Paris, renfermait le définitif adieu: « Je ne t'écrirai plus : à quoi bon !... et cependant, je ne t'ai jamais aimé davantage... Que tristeza, nieu Deus... Que dôrl... » L'encre violette s'était estompée sous les larmes. 11 pencha son front dans sa main, se rappela, les heures de tendresse, la nuit de volupté, le parfum des fleurs tentatrices. Ses yeux se mouillèrent. Fini !.. c'était fini!... quand même ils se retrouveraient, quand même ils se donneraient encore l'un à l'autre, jamais plus ils n'éprouveraient des sensations trop fortes pour se répéter. Leurs âmes s'étaient émoussées, la sienne, du moins. Il prit les lettres, les respira, défaillit à la grisante efiluence,

puis, pour ne pas les jeter à la fosse commune, il les brûla. « Drôle î... tout demènie: mes passions les plus profondes sont représentées par une demi-douzaine de pages. Encore l'écriture de Flonflon !... — Au fait, je n'ai pas retrouvé son dernier billet auquel je n'ai jamais répondu. » ]1 remua le reste des inutiles paperasses, et ne trouva rien.

« Je Taurai déchiré sans m'en apercevoir. »

Dans la pièce voisine, les camionneurs entassaient les objets dans les mannes. Quand le dernier meuble fut attaché sur la voiture de déménagement, M. de Palan» devant les murailles nues, éprouva un serrement de cœur : « Pauvre oncle !... s'il voyait cela !... » Il alla de salle en salle. Dans la dernière, qui servait aux déliarras et faisait suite à celle des échantillons, il aperçut une araignée qui filait paisiblement sa toile. On balavait rarement cette pièce. M. de Palan s'avisa que la liquidation de la maison l^endit allait causer la mort de cette b-îstiole, comme le cataclysme de la banrpie de la République avait entraîné sa ruine à lui. Ses amis n'avaient guère été plus préoccupés de son désastre qu'il ne l'était du sort de l'insecte fileur sur lequel allait passer le plumeau.

Dans la rue, un individu titubant se raidit en l'apercevant : c'était Darnet.

« Enchanté !... bonne rencontre !... »

L'ivroi^ne souriait béatement, tout en s'appliquant à son équilibre et à la dignité de ses gestes. 11 puait le mâle et l'alcool. Ses vêtements l'humiliaient de cette incompréhensible déchéance qui est le reflet visible de notre misère cachée. Dans ses regards, passaient les lueurs d'orgueil et de mélancolie de l'ivresse. 11 frôlait M. de Palan, faisait le geste qui attire, en le voyant se reculer sous l'écœurante boufiee d'un hoquet.

« On dit que vous liquidez le magot de l'oncle. Vous êtes assez riche. Le veinard!... prête-moi cinq milreis... pas ! ... Je l'ai toujours dit que tu es un frère !... quand je pense que j'ai eu quatre cent cinquante mille balles de bénef kla banque !... que je n'avais qu'à tendre la main au guichet pour palper, et que j'ai été assez sot... Tonnerre!... »

Le mauvais regard de la bête en folie passa dans ses yeux troubles. « Allons!... adieu », dit M. de Palan.

L'anniversaire de Sylvia approchait, Henri consulta ses maigres ressources :

« Pauvre Sylvia !... je ne pourrai pas lui faire un beau cadeau. »

Il éprouva un attendrissement humilié, une résignation mélancolique :

« Elle sera contente de l'intention ; elle se récriera même un peu, la mignonne ».

Il se rendit chez Goldenberg. Le juif bedonnait ; ses paupières formaient deux petits goitres; ses cheveux s'effilochaient aux tempes; il tendait une lippe comme une trompe de tapir, vers les bijoux qu'il examinait à la loupe.

« Il est tout en lard », pensa Henri avec dégoût.

« La santé ?... monsieur de Palan. Je sais que vous venez chercher un bijou pour Madame. Que lui offrironsnous ?... cet épi de saphirs et de brillants : deux contos c'est donné. Non... alors cette bague en mosaïques d'émeraudes et de saphirs : quatre cent cinquante milreis, une bagatelle. »

Goldenberg n'était plus humble, comme par le passé, mais très satisfait de lui-même et très digne. M. de Palan maniait une parure de forme byzantine, suspendue à une chaînette, dans un entrelacement de filigranes soutenant de frêles clochetons, des pierres de

teintes défaillantes, des pierres à peine vertes ou rosées, miroitant comme des «gouttes d'aig-iiail à travers lesquelles on aperçoit un pétale d'églantine, ou une feuille pâle de verveine.

u Ce sont de vulgaires tourmalines, mais la monture en est exquise.

— Très joli, en effet. ..combien?

— Trois cents milreis, pour vous.

— Oh ! des tourmalines... monsieur Goldenberg.

— Et le travail d'orfèvrerie ?...

Henri, ne sachant que choisir, s'abandonnait de nouveau à son humiliation attristée.

« Que suis-je venu faire ici? » pensa-t-il.

« Vous n'avez rien dans mes prix, monsieur Goldenberg.

— Oh ! par exemple, monsieur de Palan. »

Et devinant la situation, il alla jusqu'à un tiroir, et en rapporta des objets plus modestes.

« Madame a de si beaux bijoux; cette année, il lui faut quelque chose d'imprévu. Le prix de l'objet, ce n'est rien, n'est-ce pas, monsieur de Palan? Ce qui en fait le charme, c'est le goût, c'est le chic. Tenez, puisque les tourmalines en breloques vous ont plu, regardez-moi cela. Est-ce fin ? un rê^e, un souffle, de l'air condensé !... Monsieur de Palan, c'est cent milreis ; tenez ! quatrevingt-dix pour vous. »

C'était encore beaucoup. 11 se décida tout de même, un peu par amour-propre.

« Un écrin, Otto 1... Quand vous reviendrez l'année prochaine vous trouverez mon neveu, qui va me substituer. Otto, rappelez-vous les traits de M. de Palan pour le bien servir. C'est une vieille connaissance. — Vous souvenez-vous de notre arrivée ?

— Si je m'en souviens... Vous partez donc, monsieur Goldenberg ? Fortune faite, j'espère.

— Oh ! fortune faite l... quelques milliers de marcs ; de quoi acheter une villa à Manheim, avec un enclos de vignes qui donnent un petit vin !... »

11 fit claquer la langue.

« Monsieur de Palan, merci. Voici la monnaie : quatrevingt-dix et dix... Otto, cette note est déchirée ; donnezen une autre plus neuve. »

Quand Henri offrit le présent à sa femme, elle le gronda doucement. « Quelle folie !... »

11 la prit dans ses bras, et la contempla longuement. Quelques rides diapraient le front de Sylvia. Sa peau de brune, naguère si fine, s'épaississait un peu, mais elle conservait le charme divin du regard.

« Te souviens-tu de ce premier anniversaire, quand nous habitions Paineiras? »

Elle fit signe que oui, et se suspendit à son cou.

« M'aimes-tu autant qu'alors ? »

Il répondit dans la sincérité de son cœur :

« Je t'aime mieux, maintenant.

— Sera-ce définitif, cette fois?

— Crois-tu donc vraiment que je t'aie trompée, Sylvia? »

11 l'épiait; elle répondit :

« Je ne sais pas. En dépit des apparences, j'espère que non. Si j'étais certaine du contraire, tout serait fini entre nous.

— Ne dis pas cela : tu me pardonnerais.

— Non, je te jure !

— Des choses passées.

— Elles redeviendraient présentes. Si j'ai tant souffert de ce qui n'était, je le veux croire, que légèreté de ta part, que serait-ce, si j'avais la certitude d'une traîtrise» si je devais contempler en moi-même l'horrible vision :

PDTROPOLIS 33T

te retrouver, en pensée, dans les bras d'une autre, alors que je me mourais de jalousie et d'amour pour toi. »

Pour faire diversion, il appela Flora ; elle vint s'asseoir sur ses genoux. Elle ressemblait à sa mère, comme un bouton ressemble à une rose épanouie sur un même rosier ; et il la regardait avec mélancolie, en pensant à ce qu'elle-même souffrirait peut-être plus tard par l'amour.

Alors commença pour eux une vie nouvelle. Il trouvait, dans la beauté défaillante de Sylvia, le charme d'un adorable crépuscule de fin d'été. Une amitié tendre s'éleva sur ce qui restait d'une passion meurtrie par la jalousie. Les amis de naguère se tenaient à l'écart, depuis qu'il avait perdu sa fortune. Il vivait retiré du monde. Souvent il appelait Sylvia dans l'atelier, pour prendre d'elle une esquisse. 11 la magnifiait dans l'auguste splendeur de sa maturité, ou la rajeunissait sous son pinceau. C'est ainsi qu'il la peignit de mémoire, telle qu'il l'avait admirée naguère, dans le bocage silencieux des orchidées énigmatiques. Comme Romney, qui laissa une centaine de portraits de la même femme, il multiplia les images de Sylvia. Elle n'avait certes rien de commun avec cette émouvante et dramatique lady Hamilton, qui vécut dans une continuelle pantomime; mais elle diversifiait pourtant aux yeux d'Henri les aspects de la femme, parce que l'imagination toujours créatrice du peintre réunissait alors ces modalités dans une eurythmique synthèse, et ornait, de toutes les splendeurs de sa palette, celle qu'il avait tant de fois dédaignée.

Il trouvait enfin le calme et le repos du cœur. L'amour ne lui apparaissait plus comme une cathédrale pleine de mystère et perdue dans les nuées, mais comme un beau tem[)le grec, de proportions bien définies, s. tus un ciel limpide. Les souvenirs épures de ses anciennes aven-

tures, devenus, pour ainsi dire, de la matière d'art, se dépouillaient de leurs scories, or et gemmes précieuses ensevelis dans une grotte profonde, où le torrent de sa vie avait passé.

Il se disait :

« Au temps de ma première jeunesse, Flonflon a représenté pour moi le sexe innombrable, Tattrait de la chair, et la variété de ses plaisirs. En elle, se réunissent les souvenirs de toutes les femmes que j'ai désirées et possédées un moment, pour le plaisir du contraste et la nouveauté des caresses. Lina, au contraire, remémore ma curiosité de leurs âmes diverses, le goût de leurs pensées et de leurs secrets. Si je l'ai tant fait souffrir, si j'ai tant souffert moi-même par elle, c'est que je n'ai pu réussir à isoler mon inclination du farouche désir du mâle. Grâce à Maria Leonor, j'ai réalisé un instant l'harmonie parfaite des désirs charnels et des voluptés de l'esprit. Je me suis baigné en elle comme dans une onde tiède, et j'y ai fondu mes désirs enfin assouvis. Chacune d'elles marque un moment de mon être, dans la suite rapide de ma vie.

Mais aujourd'hui, Sylvia rassemble mon existence virile tout entière, les joies communes, les tristesses partagées, les faiblesses pardonnées, les espérances réalisées ou déçues. Elle est vraiment ma femme : je l'ai épanouie à l'amour. Elle a été le moule où j'ai créé la vie. Elle m'appartient par la confiance et la jalousie, la tristesse et le plaisir, le rire et les larmes, par les morts que nous pleurons ensemble, par l'enfant qui nous survivra. En elle, j'ai connu l'attrait de la virginité, l'orgueil de l'initiation, les grâces de la maturité, et la pitié tendre devant la chair qui vieillit. »

La vie de M. de Palan était une vie d'attente ; chaque fois qu'il croyait toucher au but, des difficultés sur-

ft . . .

gissaient. Il avait gagné son procès en dernière instance, mais le paiement dépendait encore d'ouvertures de crédits, et du bon vouloir du ministre, qui, par une singulière compréhension de Thonnêteté administrative ne voulait céder que moyennant rabais. Quant à la mine de cuivre, les capitalistes étrangers hésitaient à placer des fonds au Brésil, redoutant l'instabilité du change, et reculaient devant les frais d'étude, dont M. de Palan ne pouvait supporter la charge.

Il dut recourir à ses anciennes relations, faire antichambre dans les ministères. Une omission dans la correspondance, une phrase incomprise, causaient de longs retards.

Son atelier devenait un musée.

« Vends quelques tableaux », lui disait Sylvia.

Mais il se révoltait à l'idée de les céder pour une bagatelle.

Il ressentait à cette époque, Tanxiété du passé. Vainement, il cherchait autour de lui des monuments d'oii s'exhalât le parfum troublant d'une autre époque. Il éprouvait la nostalgie d'une terre historique où la pensée et l'inspiration se subliment dans la communion mélancolique des morts.

« Après avoir traduit mon émotion devant des spectacles naguère nouveaux pour moi, se disait-il, je veux maintenant rafraîchir ma palette aux couleurs et aux visions du pays de mes pères. »

Aux heures de paresse et de doute, il se demandait devant son œuvre :

^ « Que deviendra tout cela? »

^ Et il se rappelait l'aphorisme résigné de l'obscur Tarentianus Maurus : « Habent sua fata libelli ». Les tableaux aussi ont leur destin. Ils sortent des mansardes et des vieux cloîtres pour reparaître à la gloire; ilss'obs-

curcissent sous la patine du temps comme un beau paysage dans le crépuscule du soir; et la pensée qui les conçut s'évanouit avec eux comme un mirage. Des artistes travaillent pour l'immortalité et s'aveulissent dans l'art pompier. Une toile passe d'âge en âge, parce qu'elle traduit un sentiment éternel, sans que cela ait dépendu de la volonté ni de la conscience de l'artiste.

il rêva de toiles symboliques, oii la peinture serait serve de l'idée, et fit un tryptique de la vie de don Juan, peut-être en songeant à la sienne. Le premier des trois panneaux évoquait le héros dans l'inconscience et la curiosité cruelle de la jeunesse, tenant à la fin d'un souper, devant les coupes blondissantes, sa dague, rouge du sang d'un rival gisant sur le tapis. Des femmes entouraient le séducteur; l'une se suspendait à ses lèvres; d'autres, éperdues, se roulaient de douleur à ses pieds. Puis, en pleine maturité, caressant une de ses victimes devant un miroir, il regardait, avec quelle lamentable tristesse, ses rides commençantes, le sillon de ses tempes, sa bouche détendue, au-dessus de la chair jeûner et des baisers déjà plus parcimonieux. Enfin, dans la silencieuse solitude de sa vieillesse sans amour, il errait, décharné, au milieu d'un paysage d'hiver, où ricanait la statue du Commandeur.

M. de Palan commençait à sentir le poids de la vie; ses cheveux grisaillaient par places. Le matin il se promenait longuement avec Flora. Ce petit être lui semblait un dédoublement harmonieux de lui-même et de Sylvia. Klle était aussi le bourgeon frêle près du frui^ savoureux, le frais matin à côté de l'après-midi tiède ' mai donnant la main à l'automne.

Quand il était au collège, pendant son année de rhétorique, le chef de la première division, jésuite au beau et fouillant regard derrière les lunettes de myope, aux

lèvres volontaires parmi les poils de la barbe mal faite pointant avec Texubérance d'une herbe fraîchement fauchée, venait parfois présider la classe, pour la méditation du matin. De tous ses discours, rien n'était demeuré dansla mémoire deM.de Palan, sinon quelques paroles, qui se présentaient, si nettes, à son souvenir.

« Vous voici des jeunes gens, et vous devez être surpris et glorieux, car l'enfance semble interminable aux enfants. Nous avançons dans la vie par gradations insensibles; un mot, une circonstance fortuite, nous avertissent que nous franchissons une étape. Encore un peu, et les responsabilités s'imposeront à vous. Vous les accepterez vaillamment, persuadés d'être jeunes, pour longtemps, pour toujours. Et cela durera jusqu'à ce qu'un camarade d'enfance, plus tôt désillusionné, s'écrie : « Te souviens-tu de cette aventure, de cette folie? Étionsnous jeunes ! comme c'est loin! » — De futiles paroles, celles-là ou d'autres, vous aviseront du déclin de votre jeunesse et de votre entrée dans Tàge mûr. Puis un jour, quelqu'un d'ironique ou de trop bienveillant dira d'une manière aimable : « Mais vous êtes jeune, encore! » — Et cet « Encore » sera l'annonce de l'automne. Vous vous accrocherez à cette vaine illusion d'un prolongement indéfini de jeunesse, comme à un arbre chargé de rameaux cassants, malgré les signes de décadence, les cheveux blancs, les rides et la fatigue d'un cœur défaillant. Mais vous aurez beau vous raidir, vous n'empêcherez pas ceux qui vous environnent de vous faire enfin comprendre, par leur excès de respect ou le dédain dissimulé sous les formes, que vous êtes devenu un vieillard . Et cela aura duré soixante ans?... non!... une semaine^ un jour. »

— Hélas!.. .

Et comme M. de Palan se trouvait sur la terrasse de l'Ermitage, dans la pose d'un homme absorbé, il se rappela son premier tableau: Salomon rêvant sous le portique, « conscient de l'inutile désir. »

Quelques jours plus tard, M. de Palan se trouva dans de sérieuses difficultés, ne sachant comment payer, cette année-là, les intérêts et l'amortissement de riiypolhèque donnée sur l'Ermitage.

En serait-il réduit à vendre le chalet ?... c'était le derniercoup.

Etendu sur une chaise longue, il lisait un matin le journal, tout en caressant les cheveux de Flora, quand il appela soudain :

« Sylvia.

— Qu'y a-t-il ?

— Salvani nous revient.

— Vraiment !...

— Ministre plénipotentiaire. Il a fait son chemin ».

A la gare, où il était allé l'attendre. M. de Palan fut surpris on apercevant le diplomate.

« Fichtre !... 11 se déplume. »

Salvani, dans son élégance terne, n'avait plus son beau nonchaloir de naguère. Il ramenait. Ses cheveux, qui s'élevaient d'une raie basse, formaient une fine

résille, plaquée au cosmétique, sur le crâne poli. Son nez s'allongeait, suivant cette courbe caractéristique d'un certain type italien, qu'on retrouve dans les portraits de cardinaux et de condottieri, et qui prend un si puissant relief sur la figure équestre du Colleone.

Onctueux comme un nonce, et prodigue d'eau bénite de cour, il poussa pourtant une exclamation sincère en apercevant Henri.

« Che!... Palan!... toujours ici... Comme on se retrouve. »

Pendant longtemps, ils s'étaient écrit une ou deux fois l'an ; puis ils avaient échangé de simples cartes, et enfin plus rien.

« Longe délie occhi...

— Mais non... Palan, je vous assure... Je pensais toujours à vous. C'est une preuve d'amitié encore, et pas des moindres, de préférer le silence aux banalités» lorsque l'on est trop loin et séparé depuis trop longtemps pour avoir des pensées communes. »

Derrière Salvani, une jeune femme mince attendait, sérieuse, pincée dans son vêtement de voyage, une valise à la main. Sa petite tète romaine, où les cheveux, séparés au milieu, serpentaient comme sur le front des bustes d'Agrippine, avait un galbe de statue.

« Au moins, il a su faire une fin digne de lui », pensa Henri.

« Monsieur de Palan, ma chère, une vieille connaissance de Petrop. — Comment va M""^ de Palan?

— Bien, merci.

— Charmante relation pour vous, dit Salvani en se tournant vers sa femme. Du reste, il y a ici... »

n cita quelques noms de diplomates rencontrés, l'un à Yokohama, l'autre à Madrid, l'autre à Paris.

« Au bout de quinze ans de carrière, on retrouve^

dans n'importe quel pays du monde, des gens de connaissance. Et vous demeurez toujours dans ce joli chalet? Comment, déjà... Retraite... Thébaïde...

— Ermitage.

— C'est cela : l'Ermitage?... Eh bien ! nous sommes de revue... »

Le surlendemain, de bon matin, Henri rencontra le ministre, qui humait les senteurs alpestres.

Ils se promenèrent le long de l'avenue.

« Rien n'est changé ici, dit Salvani, excepté nous et les personnes que nous rencontrons. Ça ne vous est pas désagréable de voir les gens vieillir?... désagréable, non pas pour eux, mais pour vous ?

— Il est certain qu'il y a de leur part quelque désobligeance à nous faire ainsi comprendre que nous vieillissons nous-mêmes. 11 faut en prendre son parti, ou laisser les autres vieillir tout seuls, comme fait cette dame qui vient à nous, et que vous allez saluer, j'espère.

La femme, toujours impérieusement belle, répondit au salut d'Henri.

« Elle ne m'a pas reconnu. Voilà qui est cruel, Palan. Tout de même, je lui sais gré d'être restée superbe; comme les statues divines, elle brave le temps. »

Celte rencontre les fit penser aux connaissances d'autrefois.

« Vous avez revu d'Ormeville?

— Oui, à bord d'un transatlantique . Il allait à New-York.

— Sa femme ?...

— Conserve le rigorisme et la splendeur de M™^ de Maintenon sur le retour. On s'ennuie toujours élégamment dans son cercle.

— Et von Teutel ?

— Il a pris sa retraite. Au fait, Palan, vous rappelezvous la petite comtesse?

— Oui, Salvani, nous nous rappelons...

— Nous, et d'autres. Figurez-vous qu'elle est devenue veuve, et un grand-duc Ta épousée. Vous n'avez pas eu connaissance des tiraillements et des intrigues de cour qui se produisirent à ce sujet ?

— Non. De petite comtesse, elle est devenue grandeduchesse, ô Gerolstein!... est-elle toujours flirteuse, même un peu c gasgadeuse », comme disait le baron ?

— On la dit assagie. Quand nous nous sommes revus, elle m'a regardé avec son air innocent, son air d'après... Vous vous rappelez. Palan, son air de vierge, à qui le Saint-Esprit vient de faire annoncer sa présence. Qu'est-ce que c'est que ça? »

Un gros homme, absolument obèse, passa dans une Victoria. Il s'étalait, s'avachissait sur les coussins. Ses paupières péniblement soulevées retombaient sous le poids de la graisse. Ses doigts ne pouvaient se recourber sur ses mains.

« Le baron Coelho... Vous n'avez pas oublié, Salvani... Un cochon de concours agricole, qui a remporté un prix, et qu'on promène avant de l'abattre. Nous nous sommes rencontrés en affaires. Il m'appelait monsieur le vicomte à cause de ma particule; je lui servais du monsieur le baron, devant sa table de travail toute chargée d'échantillons de fer en œuvre. Voyez-le ; il est énorme et symbolique. Jamais je n'ai mieux vu représenter le néant des grandeurs et la puissance des mots.

— Vous souvenez-vous du gros Alves, le polémiste?

— Si je me souviens !...

— Vous savez peut-être qu'il est correspondant, en France, d'un grand journal de Rio. C'est une ruine ! mais quelle faconde... Pendant tout le temps que j'étais secrétaire à Paris, j'ai eu l'occasion de le rencontrer. 11 s'est amouraché d'une petite femme, jolie comme les

premières fleurs d'avril. Je ne vous affirmerai pas qu'elle lui soit fidèle; mais il Ta hypnotisée par son verbiage. Mon cher, virulent ou dithyrambique, il est admirable. A la fin d'un souper que nous fîmes ensemble avant mon mariage, il se mit à célébrer les beautés de sa maîtresse...

— Silène chantant les nymphes.

— Je vous affirme que cette puissance d'expression, même extravagante et sans contrôle, domine et confond.

— Ce peuple, dit Henri, a l'exubérance de ses bois touffus et jamais émondés. On y trouve des papillons éblouissants, des fleurs rares et beaucoup de lianes et de feuillage. 11 y fait un peu obscur. Mais quand le vent souffle en tempête, il produit vraiment une harmonie étrange dans la forêt des mots. »

Une voiture passait, il demanda :

« Avez-vous revu la cascade ?

— Non.

Allons... Voulez-vous ? »

Ils causèrent de leur première rencontre.

« Ce jour-là, dit M. de Palan, je m'ennuyais ferme à l'hôtel. Aujourd'hui je paierais cher pour revivre cette après-midi lointaine. Il est singulier que nous trouvions au passé un charme que n'avait pas le présent. »

Salvani répartit :

« Nous passons notre temps à regretter ou à désirer.

— Tout ici-bas, continua M. de Palan, est inconsistant et chimérique : l'insaisissable présent où nous croyons vivre, devance un avenir qui n'est pas et prolonge un passé qui n'est plus. Aux heures de jeunesse, nous tablons sur le lendemain. Puis dans l'âsTe mûr et la vieillesse, nous essayons de substituer à notre personnalité décadente, une autre qui était naguère riche de force, d'espérance^ et de volonté. Nous vivons ainsi

dans rirréel. Consolons-nous de mourir, en pensant que nous ne perdons, après tout, que des réminiscences, des aspirations et des possibilités douteuses. »

Ils passèrent sous de grands palmiers, dont les feuilles trop hautes ne projetaient pas d'ombre. Des centaines de mouches volaient dans la lumière, auprès du tronc lisse et cendré. M. de Palan se souvint d'avoir jadis observé ce même aspect.

Salvani lui demanda :

« Avez-vous des nouvelles de M™'' Silva?

— M""® Mulborn, voulez-vous dire. Vous la trouviez laide, Salvani; mais elle a su plaire à un autre ; elle est veuve une seconde fois.

— Nous n'aimons plus la beauté physique pour ellemême, dit le ministre, mais comme signe de l'âme que nous supposons en harmonie avec elle. Aussi l'esthétique des modernes diffère-t-il de celui des anciens.

— Il y a de la beauté sur tous les visages, Salvani; mais il faut dégager la ligne éternelle des traits d'occasion. Les amoureux ont passagèrement ce don. Comme les artistes, ils sont des créateurs, et c'est sans doute le suprême orgueil pour une femme de se sentir ainsi magnifiée dans l'imagination et les énergies du mâle. Si les hommes d'un certain âge ne sont plus heureux en amour, c'est beaucoup parce qu'ils ne savent plus vouloir jusqu'à l'obsession, et désirer jusqu'à la souffrance.

— Croyez-vous?... on voit cependant des vieillards malchanceux et ridicules parce qu'ils se survivent à eux-mêmes. Heureux l'homme en qui les passions meurent jeunes.

— On finit, tôt ou tard, par s'apercevoir que, partout et toujours, d'identiques étreintes produisent le même spasme, court et décevant, répondit Henri ; mais le séducteur n'en arrive à cette constatation banale, que

lorsque les forces combatives se sont détendues en lui. Il renonce à la lutte ou se restreint à une affection unique comme un conquérant qui, après avoir fondé un empire, se lasse soudain de la guerre, et ne s'occupe plus que d'embellir, quelquefois, la moindre de ses provinces. L'attrait de la conquête, de la domination, de la gloire, c'est le partage des grands séducteurs comme celui des potentats. Le point de vue seul diffère ; ils gravissent un nouvel amour, comme un triomphateur montait au Capitole. Car enfin, mon cher, si tant d'hommes de pensée, tant d'artistes supérieurs déploient leurs énergies dans les variétés de leurs amours, ce n'est pas simplement pour le plaisir d'un rapprochement, à tout prendre, assez peu esthétique, et commun à toute l'espèce. Une femme, la femme moderne surtout, est le résumé prodigieux d'une civilisation tout entière, de toutes ses aspirations de luxe, de tous ses préjugés, de toutes les difficultés opposées à nos instincts. Triompher d'elle, c'est avoir le monde à ses pieds. Ce n'est évidemment là qu'une des faces de la question, mais elle domine toutes les autres. Plus la femme s'affinera, plus elle aura conscience de sa force, et plus la victoire sera difficile et brillante.

— Et quand on aime sans vanité, Palan?...

— Alors, mon cher, on ne complique pas inutilement sa vie. On s'amuse au petit bonheur, ou l'on prolifîe chez soi, suivant qu'on est marié ou garçon. Mais tout amour sincère a passé par l'orgueil. La femme que nous aimons doit avoir été notre conquête. »

« Salvani veut te présenter ses hommages, dit M. de

Palan, en entrant dans la chambre de Sylvia au retour de la promenade.

— Va le retrouver, répondit-elle, je vous rejoindrai tout à rheure. »

Il trouva le diplomate en extase devant une des toiles du salon.

« Vous avez des Palendi !. . . Moi qui meurs d'envie de posséder une des œuvres de ce peintre mystérieux. Vous l'avez connu ?

— Si jeTai connu !... fît M. de Palan, ahuri.

— Vous ne sauriez vous imaginer, reprit Salvani, l'impression que j'éprouvai devant l'admirable collection de tableaux que Souza possédait de lai. Et dire que je suis arrivé trop tard pour en acheter un seul. Ah ! si je possédais seulement l'une de ces deux toiles.

— Laquelle ?

— Oh ! l'une ou l'autre.

— Je vous la céderais volontiers, dit Henri. « Combien en voulez-vous ? »

M. de Palan se rappela son échéance.

« Quatre contos », dit-il.

Salvani hésita.

« J'accepte», dit-il enfin, à titre d'ami; car je ne veux pas vous tromper. Palan. La Mina^ je ne sais si vous connaissez cette toile, a été vendue quinze mille francs, et un paysage, une envolée de bois vers la nue, trentedeux mille. 11 est encore temps de vous dédire.

— Non. Ce qui est fait est fait. Mais je vous en prie, Salvani, racontez-moi ce que Souza vous disait de Palendi. Cela m'intéresse au plus haut point.

— Mon Dieu ! il m'a appris que Palendi, malgré son nom italien, était un artiste d'origine russe, mort très jeune, au cours d'un voyage au Brésil. 11 nous affirmait avoir acheté toute la collection de ses tableaux brési-

liens, et c'est pourquoi je m'étonnais tout à l'heure, de trouver ces deux-ci chez vous. J'ai écrit à Pélersbourg, sans pouvoir obtenir de renseignements. Pour comble de malheur, je voyageais en Italie, au moment où, après sa ruine, Souza vendit sa galerie en hâte, avant qu'elle ne devint la proie de ses créanciers. A mon retour, les tableaux achetés en bloc par Sargé, avaient tous été repassés par ce formidable brocanteur, avec un bénéfice usuraire.

— Fort bien, dit Henri. Et M"^ de Souza, que disaitelle, pendant que son mari racontait cette histoire ?

— Vous m'en demandez trop Palan, Je crois cependant me souvenir que le jour où je visitai la collection de Souza, et tandis qu'il me donnait ces détails, sa femme n'était pas présente.

— N'y avait-il pas un portrait d'elle dans cette collection ?

— Oui, la dernière œuvre du peintre... Je crois que Souza l'a gardée quand il a vendu la galerie. »

Henri respira.

« Mais, au fait, dit Salvani, vous n'avez pas répondu à ma question. Avez-vous connu Palendi ? »

— Parbleu!... comme un autre moi-même. H y a quelque cruauté de la part de Souza, à tuer ainsi mon sosie, car nous nous ressemblons au point qu'en voyant l'un, vous voyez l'autre.

— Comment !... il vit ?

— Il se porte comme vous et moi. Désirez-vous faire sa connaissance? »

Dans l'atelier de M. de Palan, le dernier des trois panneaux du tryptique de Don Juan séchait sur le chevalet. Toute l'œuvre du peintre, dans sa magnificence et dans sa variété accueillait le visiteur. Comme aucune toile n'avait été peinte dans un but mercantile, chacune était nouvelle et représentait une inspiration diverse. Mais

toutes conservaient Tadmirable unité de dessin et de style, la touche maîtresse et sereine, le faste des groupements, la puissance et la douceur des tons. Sur les plus vieilles, mûries déjà par le temps, s'étendait avec la patine, la majesté des choses éternelles.

«Vous!... c'était vous!... s'écria Salvani. Au fait, Palendi, c'est votre nom à peine altéré. Mais alors, mon ami, que faites-vous ici? Retournez en France, demain vous serez célèbre. Et vous avez perdu, loin de votre patrie, lesjoursdejeunesse où Ton a le bénéfice de sa gloire.

— En revanche, dit M. de Palan, j'ai développé ma personnalité artistique en dehors de toute influence pernicieuse du dehors. Personne n'en a troublé l'évolution harmonieuse. Et quant à la gloire, je l'ai goûtée chaque fois que pendant un temps trop court, j'ai eu conscience d'une réalisation parfaite de ma pensée. Maintenant que j'ai épuisé les sensations que j'étais capable d'éprouver en face de la nature tropicale, je me renouvelle ; et je sens déborder en moi, comme d'un lac plein d'une eau fertilisante, toutes les émotions de ma vie, qui vont devenir de la couleur. Il y a peut-être à cette heure, dans des recoins ignorés du Monde, ici-même, qui sait!... des artistes de race, écrivains, poètes, musiciens inconnus et qui mourront inconnus, quoiqu'ils soient grands entre les plus grands. Ne les plaignez pas, Salvani. L'artiste qui s'affranchit de l'opinion et la dédaigne, celui qui travaille pour lui-même, ne le fait que parce qu'il éprouve les vrais jouissances des créateurs.

— Tout de même, vous devez en vouloir à Souza, hein ! Palan.

— Oh! répondit Henri, nous sommes en comptes. » Le lendemain, Salvani fit tenir à M. de Palan le prix

du tableau, juste l'argent nécessaire au paiement de l'hypothèque.

Brusquement, en quelques mois, les affaires de M de Palan prirent une autre tournure. Un nouveau ministre, moins ou plus scrupuleux que son prédécesseur (question de point de vue), donna Tordre d'exécuter la sentence, et la somme que reçut Henri, tous frais payés, lui constitua déjà une fortune, il put traiter de haut avec les syndicats miniers, car rien n'impose davantage aux hommes d'argent que la fortune d'autrui. Sur ces entrelaites, son père mourut; il hérita.

Il reçut dans le même temps une lettre de Sargé, le marchand de tableaux, à qui il avait écrit sur le conseil de Salvani. Sargé donnait à entendre à M. de Palan que sa résurrection abaisserait sensiblement Ja valeur de ses toiles, et qu'il eût été plus habile de faire le mort. 11 ne lui cachait pas que les collectionneurs qui avaient acheté ses tableaux considéraient sa présence sur cette terre comme un attentat à leurs droits. Mais, comme il avait tout vendu, il se félicitait, quant à lui, d'entrer en relations avec le peintre, et lui conseillait de lui consigner une quinzaine de toiles sur lesquelles il était prêt

à faire une avance de cinquante mille francs. Ainsi, après les jours d'amertume, le bonheur rentrait dans la vie de M. de Palan.

Une chose cependant l'inquiétait : l'état de santé de Sylvia. Elle éprouvait des malaises, des oppressions, des vertiges ; elle se réveillait la nuit, en sursauts, sans soulfle,avec delà terreur dans ses yeux d'émeraude. 11 se flattait que leur prochain voyage en Europe la guérirait. Et lise hâtait de liquider ses interminables affaires.

Quand il descendait et débarquait sur le quai de la Saude, il apercevait devant lui des décombres. On ouvrait de larges avenues ; une partie de la vieille ville coloniale tombait sous la pioche. Une poussière fine comme les cendres d'un volcan s'élevait sous le choc des pans de murs, dans les quartiers dévastés comme par l'horreur d'un tremblement de terre.

Avec les travaux d'assainissements, d'anciennes maladies endémiques disparaissaient. La fièvre jaune ne se manifestait plus que sporadiquement. En même temps, la vie devenait plus intense, la concurrence plus âpre, l'hospitalité moins large. Les caractères se bronzaient. Rio ressemblait chaque jour davantage à n'importe quelle ville affairée du vieux monde.

Ce fut à cette époque qu'un conseiller municipal de la ville de Paris redécouvrit le Brésil. Il y aborda non au sortir d'une caravelle, mais d'un confortable transatlantique. 11 ne croira pas dans le randon de la forêt vierge des Indiens court-vêtus, mais parcourut en automobile des rues encombrées de gens en vestons et en redingotes. On ne lui en paya pas moins cher son voyage, et le gros volume qu'il rédigea sur des notes hâtives, et l'article sensationnel où il annonça sa découverte comme Vasco de Gama fît jadis part de la sienne au grand Conseil.

L'exemple porta ses fruits : le Brésil redevint un coin de la terre de promission où la cupidité des anciens « conquistadores » répandit la terreur et le sang. Les explorateurs affluèrent non plus en quête de provinces, mais de concessions faciles et de grasses subventions.

« De qui cette intéressante missive ?... dit un soir, au retour, M. de Palan à Sylvia qui souriait en tournant les pages d'une lettre.

— De Lina: crois-tu qu'elle songe une fois de plus au mariage !

— M"^^ Barbe-Bleue, dit Henri.

— Il est venu une lettre pour toi. Je Tai glissée dans ton tiroir, parce que Flora, farfouilleuse... »

M. de Palan tendit ses clefs à Sylvia, tout en lisant Fépître de Lina.

— C'est drôle, dit Sylvia, la lettre a disparu. Elle se pencha.

« Ah ! la voici, dans l'angle du tiroir... Bon! elle est tombée contre la cloison. »

M. de Palan continuait sa lecture, quand soudain, il s'arrêta et pâlit. 11 se souvint que lui aussi avait glissé naguère une lettre de Flonflon dans ce même tiroir, et qu'il ne l'avait pas retrouvée. Elle était là. Sylvia allait la découvrir et la lire. La fatalité antique, qui tôt ou tard châtiait la faute et déroulait successivement ses catastrophes comme les anneaux d'une hydre, pesa sur lui. Il éprouva l'angoisse de l'irréparable.

Sylvia tournait et retournait une carte de visite aux caractères inélégants :

Madame SALOiNlQUE Voyante

« Qu'est-ce que c'est que ça ? »

Elle regarda Henri et fut frappée de sa pâleur.

« Qu'as-tu ? »

— Mais rien. )>

Elle vit le geste de M. de Palan, qui allait se précipiter sur le secrétaire pour s'emparer d'un billet teinté de bleu. Elle le devança, ses regards tombèrent sur la première Hj^ne : *

« Mon chéri...

— Ne lis pas, arrête ! s'écria M. de Palan. Je t'expliquerai... »

Mais elle se détourna violemment, en continuant de lire :

« Tu devais venir dîner hier. Tu m'as fais faux bond, c'est mufle! Je t'attends ce soir, et pas d'excuses. Merci pour le joli colifichet. En remuant tout à l'heure de vieux papiers, j'ai retrouvé la lettre que tu m'écrivis de Petropolis, il y a près de quatorze ans. Ce n'est pas d'hier qu'on se connaît. Dame! une vieille liaison comme la nôtre, ça tient à cœur... pas...? — Un becquot.

Flonflon. »

Sylvia toute droite, livide, glacée, dut s'appuyer au secrétaire pour ne pas tomber. Ses regards errèrent un moment dans le monstrueux passé. De grosses larmes roulèrent de ses paupières.

M. (le Palan s'approcha d'elle.

« Je te parais bien coupable, Sylvia, dit-il. Si tu

savais pourtant le peu d'importance que cette femme a eue dans ma vie... Je Tai connue à Paris quand j'élais jeune homme. C'a été une maîtresse de passage. Elle est venue au Brésil... — oh! pas à mes frais, je te jure!... — et je l'ai revue. Puis je t'ai épousée ; je ne pensais plus à elle. Le hasard d'une rencontre m'a ramené chez elle, en ami.

— En ami!... c'est pour cela qu'elle écrit: « Une vieille liaison comme la nôtre. »

— Oh ! mon Dieu! si une fois ou l'autre j'ai cédé, cela peut-il entrer en parallèle avec notre bonne, noire longue tendresse, Sylvia ?

— « Septembre 1898! dit Sylvia en regardant la date du billet; la semaine du krach. Au moment où je te consolais, où je me montrais forte pour te donner du courage, où je t'ufTrais m-^s bijoux pour les vendre, tu pensais à Elle, et tu lui envoyais des cadeaux.

— Mais non, Sylvia, j'ai jeté cette lettre dans ce tiroir, sans y répondre, et depuis je n'ai plus revu cette femme.

— Comme tu te défends mal, dit Sylvia. Je préférerais t'entendre confesser cyniquement ta traliison. Ah! Henri, mes yeux se dessillent. Tu sais ce que je t'ai dit naguère... tout est fini entre nous. J'accepte de continuer à vivre avec toi d'une vie commune, en apparence du moins, nous avons une fille. Mais tu es mort à mon affection. »

Il la regarda bien en face pour lire la vérité dans son regard, tandis qu'elle-même plongeait vertigineusement à travers le sien. Et à la voir à la fois, tellement irritée, sanglotante et pitoyable, il tendit vers elle ses mains jointes, éperdu.

« Ne dis pas cela, Sylvia. . Après treize ans d'affection «t de vie commune...

— Treize ans de daperie et de mensonges I Je te vois tel que tu es vraiment, et tu me fais horreur.

— Ne prononce pas de paroles irréparables. Est-ce qu'une ou deux faiblesses méritent une si dure réprobation ?...

— Une ou deux!... mais Tune a duré des années, et dure encore, peut-être ; et les autres... ah ! elles m'apparaissent maintenant : Lina, M°°^de Souza!...

— Mais tu es folle ! . . . »

Il cherchait à s'emparer d'elle pour l'amollir sous ses baisers.

Violemment elle le repoussa.

« Jamais!... jamais !... entends-tu!... Porte à d'autres des caresses dont je ne veux plus. Mais quelle idée te fais-tu donc de moi, pour supposer que je puisse encore t'appartenir, t'aimer ou feindre de t'aimer d'amour, me résigner, enfin? Ah! quel dégoût !... quelle honte !... »

Il s'assit sur une chaise, pensant à l'ironie de sa destinée. C'était à l'heure tardive où il aimait vraiment sa femme d'une haute et grave tendresse, qu'une lettre de celle de ses maîtresses qui comptait le muins dans sa vie ressuscitait tout à coup son passé, aux regards indignés de Sylvia. Un certain jour, ayant oublié ses clefs, il avait introduit une lettre dans l'échancrure d'un tiroir. Au lieu d'y tomber, elle s'était fourvoyée contre la cloison. Il avait fallu qu'une autre lettre, lancée par la main de Sylvia, glissât de m.ême, pour que ce passé mort revécut comme un fantôme. Les pires fatalités de la vie proviennent, le plus souvent, d'insignifiantes causes. La leltre de Flonflon traînait sur la table. Il la prit, la déchira, en éparpilla les morceaux. Sylvia demeura immobile ; elle conservait le texte gravé dans sa mémoire et dans son cœur.

Elle pleurait, accoudée à la table, avec un regard

distant. Parfois un rire court, un hoquet d'amertume montait de son âme avec la rancune dupasse.

M. de Palan regardait autour de lui les objets familiers, qui semblaient tout à coup lui être devenus étrangers. 11 se sentit abandonné, seul. Il contempla Sylvia, voulut de nouveau s'approcher d'elle. Mais elle s'enfuit dans sa chambre et s'y enferma.

Etendue sur son lit, relevant de temps à autre ses cheveux mouillés de larmes, qui collaient à ses tempes bourdonnantes et endolories, elle pleura de rage pour la longue injure, de tristesse pour l'illusion et le bonheur perdus. Elle répétait: « Pourquoi?., pourquoi, mon Dieu !... j'étais jolie, douce, tendre, qu'ai-je donc fait pour mériter qu'il se conduise ainsi. » Le souvenir, cette survie du passé était chez elle empoisonné et flétri. Elle ne poui rait plus rien se rappeler de ses treize années de mariage, aucun de ces menus faits sans plus d'importance apparente que les autres, et qui pourtant marquent davantage et sont comme des bornes kilométriques au détour de la vie, sans penser : « A cette même heure il me trompait ; le jour où il prononça telle douce parole, il mentait; cet autre, où il me pressa sans raison dans ses bras, il était poussé par le remords ou la pitié. Ce bijou que je porte est un cadeau de lui ; une autre en possède peut-être un semblable dont il lui aura fait présent. Partout et toujours, la duplicité, le men-

songe. »

Quebjues heures plus tard, elle fît appeler M. de Palan et lui dit : « J'ai fait préparer une autre chambre pour vous. J'espère que vous n'userez pas de violence, que vous ne m'infligerez pas le supplice et le dégoût de votre contact. D'ailleurs, Flora dormira dorénavant près de moi. — Vous consentez, n'est-ce pas ? »

Il s'inclina douloureusement, espérant, qu'à la longue,

elle céderait à sa tendresse, à la vie commune et recommençante, à l'oubli, à la résignation... au temps.

Elle ne céda pas; mais sa santé, déjà précaire empira. Elle manifesta tant de répulsion à Tidée de quitter le Brésil, que M. de Palan, bien contre son gré, retarda indéfiniment son voyage. « Partez seul, lui disait Sylvia. Demeurez loin de nous le temps qu'il sera nécessaire; moi, je resterai ici avec F'iora. »

Il ne voulait pas se séparer d'elles. Ses toiles se vendaient en France à des prix raisonnables, mais il avait de sérieux motifs pour croire que Sargé abusait de la situation. Il continuait d'ailleurs à peindre... sans élan. Il se sentait vieillir. Quelques sillons profonds se creusaient autour de ses paupières ; son sourire avait des rides. Où étaient-ils les jours d'espérance et de conquête, où dans la force et la beauté de sa jeunesse, il ressemblait à son génie.

Avec un entêtement inexplicable, Sylvia refusa tout d'abord de se soigner. Puis tout à coup elle eut peur, et manda le médecin de la famille, le même qui avait soigné Flora, et auquel M. de Palan avait donné un tableau pour une tombola. Il examina la malade avec ce sourire aimable et trompeur du praticien.

Mais elle voulait savoir. Quand le docteur et Henri se furent enfermés dans le bureau de celui-ci, elle se faufila dans le corridor et se cacha dans la bibliothèque, isolée par une simple portière de la salle où se tenaient les deux hommes.

Anxieuse, elle écouta.

« Mon cher ami, disait le médecin, contre une lésion confirmée d'une artère profonde, la science est sans ressource, ou à peu près. Votre femme a un anévrisme très développé de Faorte abdominale, et de plus, son état général est mauvais. Le rein filtre mal: symptôme alarmant. Enfin elle peut vivre encore quelque temps, comme elle peut aussi mourir tout à coup. »

Sylvia se sentit d'abord défaillir ; puis elle éprouva une résignation anesthésiée, celle de la gazelle renversée sous la grifl'e du lion, et qui ne fait plus un seul mouvement pour fuir. Elle passa la main sur son front. Elle regarda Henri par Tentre-bâillement du rideau. Il avait écouté Tarrêt, comme jadis l'oncle Lendit une sentence identique prononcée contre tante Théodora. Il tenait sa tête dans ses mains, et quand il les écarta, sa figure était baignée de larmes.

Sylvia se retira doucement, s'enferma dans sa chambre et le soir, s'y fit servir le repas. Depuis la scène de la rupture, jamais M. de Palan n'entrait chez sa femme. Il dîna seul avec Flora. Celle-ci s'était aperçue de la froideur du ménage ; mais elle ne faisait en elle-même aucun commentaire ; elle pratiquait encore l'indifîérence des enfants. Elle se montrait surtout affectueuse envers son père, qui la gâtait, tandis que Sylvia vivait dans un silence habituel.

Après le dîner, M. de Palan se retira dans son atelier, et y demeura très tard. Sylvia, après avoir pleuré pendant tout le jour, éprouva soudain une horreur de la solitude, une terreur violente de la mort. Elle regretta sa curiosité. Désormais, il lui faudrait vivre comme un condamné qui a signé un recours en grâce, pour prolonger son existence de quelques jours, mais sans espoir de pardon. Elle se rappela l'émotion, la douleur évidente de son mari. Elle éprouva le besoin de son étreinte

protectrice, de ses baisers consolateurs. Elle descendit au jardin, et sous la buée des parfums nocturnes, alla jusqu'à l'atelier, monta doucement les marches et épia. M. de Palan était assis dans un fauteuil, les mains jointes, les yeux rougis. Il regardait un portrait de Sylvia, révocation de sa jeune beauté de femme, parmi les fleurs d'énigme et de mystère.

Alors sur sa rancune apaisée, sur son orgueil amorti par l'approche de l'heure du grand crépuscule, une tendresse, à la fois miséricordieuse et reconnaissante, passa comme un zéphir rafraîchissant. Elle se souvint qu'Henri avait été bon pour elle, qu'il l'avait aimée, pas uniquement, hélas !... mais quelle femme peut se vanter d'avoir inspiré, pendant des années de vie commune, un exclusif amour? L'égoïsme à deux dans les intérêts du ménage, la commune affection pour leur fille, l'épreuve des mauvais jours, et plus encore, la douceur des anciennes caresses, la chaude lassitude des nuits, tout cela les avait liés d'un lien plus fort que son indignation et sa juste colère. Elle sentait bien, depuis qu'elle ne l'avait plus auprès d'elle, qu'il lui manquait une partie d'elle-même, et qu'ils avaient fini par se fondre, au long enlacement créateur de leur chair.

M. de Palan se retourna, poussa un cri. Leurs regards entrèrent jusqu'au fond de leurs âmes meurtries. Il ouvrit les bras; elle s'y élança, et dans un baiser où elle mit toute son angoisse, tout son désir de se raccrocher à la vie fuyante, elle pardonna.

Dans sa chcinibre de Ihôtel des Étrangers, M. de Palan venait d'achever sa toilette, et, accoudé à la fenêtre il cherchait à l'ancrage le navire des Messageries qui devait le rapatrier. 11 regarda sa montre : ses minutes étaient comptées. 11 attendait la voiture qui devait le conduire au cimetière, où il allait faire une dernière visite à la tombe de Sylvia.

Il sonna. Le domestique entra.

« L'automobile est-elle arrivée ?

— A l'instant, monsieur. »

Et il lui remit quelques lettres. r

M. de Palan parcourut sa correspondance. 11 déchira en dernier lieu une enveloppe de faire part, timbrée de France, et qui lui revenait de Petropolis.

M. et U"^' de Palan.

Il ouvrit la lettre :

« Monsieur et Madame du Breuil de la Châtaigneraie ont Thonneur de vous faire part du mariage de leur fils. Monsieur Enguerand du Breuil de la Châtaigneraie, avec Madame Célina Mulborn.

Qui a été célébré... »

Il haussa les épaules : « M""^ Barbe-Bleue, décidément !.. »

11 se rappela les vaines protestations d'amour, leurs adieux à bord, leur liaison sèche et cruelle.

« Elle aime la vie !... »

Il ne ressentait ni jalousie ni tristesse. Son amour paradoxal pour cette femme lui demeurait incompréhensible à lui-même.

Et il alla frapper à la porte de Flora pour descendre avec elle.

Dans la ville blanche, les tombes s'alignent, tout en marbre blanc, polies, éblouissantes dans la superbe matinée fraîche et ensoleillée. Sur des fosses nouvellement ouvertes, des couronnes et des fleurs. Ils s'arrêtent devant une simple tombe, surmontée d'une croix.

SYLVIA D'AVILA DE PALAN 1870-1907 Eterna Saudade.

A pleines brassées, Henri jette les fleurs qu'il tient, et celles qu'un employé du cimetière porte derrière lui. Dévotement, Flora se signe et prie. Son jeune regard cherche dans l'espace la place où l'ombre chère se trouve peut-être et l'entend. M. de Palan, les mains jointes, contemple le sépulcre, douloureusement. Ses dernières croyances religieuses se sont dissipées. Il se dit que l'âme douce de Sylvia s'est dissociée, et ne vit plus que dans son souvenir. Il ferme les yeux, il contemple la chère image, silencieuse et souriante dans les profon-

deurs de sa mémoire. Pauvre Sylvia!... Pauvre jolie petite Sylvia î . . . Oh 1 ... les deux dernières années de tendresse émue, pitoyable, expiatoire de sa part à lui, si vivante et si chaude de sa part à elle, comme si elle eût voulu le conquérir enfin tout entier ! Et sa fin, si calme, un soir, dans la tiédeur embaumée de la ville alpestre, sans un cri, sans une angoisse, dans l'assoupissement rapide de ^ la syncope. Elle souriait en l'écoutant raconter une histoire, et doucement, elle était retombée en arrière sur le divan... toute pâle et si sereinement belle dans la mort...

« Sylvia!... Sylvia!... à quoi bon?... elle ne m'entend plus... Elle va rester seule, plus seule encore désormais, puisque ma pensée ne flottera plus sur cette tombe. Elle n'a plus de proche parent, et ma vie continuera si loin d'elle. »

Il se tourna vers le garde, renouvela des ordres, énumérant les dates où il faudrait apporter des fleurs. »

« Pour l'argent, adressez-vous à mon fondé de pouvoirs. »

Flora, ayant achevé sa prière, lisait sur d'autres tombes, le nom des funèbres voisins.

Ils s'en retournèrent jusqu'à la porle du cimetière et remontèrent dans la voilure. De la plage grasse du Caju, l'émanation nauséeuse de la vase empuantissait l'air d'une odeur de décomposition et de mort; mais au loin, le paysage delà baie, les ondes immobiles où sifflaient des bateaux, la ville où tintaient des cloches, les hautes montagnes où flottait une buée comme une gaze de pourpre, vivaient et s'animaient dans la magnificence du matin.

M. de Palan se rappela que naguère, quand il avait perdu sa mère, il avait eu une crise de larmes, un matin , dans la solitude des allées de cyprès du cimetière, où

s'était épanchée sa douleur. Mais quelques heures plus tard, c'était, il s'en souvenait, une journée azurée de mai, le charme du renouveau agissant sur son âme, il avait éprouvé, avec une incompréhensible consolation, la joie de se sentir jeune et riche d'espérances et d'avenir. Beaux jours de jeunesse où les désespoirs sont bruyants et passagers ! L'identité des matinées sereines rendait plus vif le contraste des deux périodes de sa vie. C'était vers le passé qu'il se retournait invinciblement, vers le passé, rempli de souvenirs et de tombes, et l'avenir n'agitait plus devant lui que la perspective de tristesses grandissantes et d'insondable ennui.

La petite main de Flora se posa sur la sienne. Elle était jolie, Flora : elle avait les traits et la grâce de sa mère, et la douceur de son regard. A quinze ans, ses formes se dessinaient, ses façons autrefois garçonnières s'affinaient. Depuis trois mois que sa mère était morte, elle entourait M. de Palan de son affection prévenante et discrète. 11 l'avait toujours gâtée ; il l'aimait en père et en artiste. Elle était aussi une œuvre de beauté sortie de lui.

Elle dit :

« Tu as les clefs des malles de cabine ? »

Il les chercha dans sa poche, et les lui remit.

Elle dit encore :

« 11 faudra passer rue d'Ouvidor, pour payer la facture de fleurs.

— Vous nous arrêterez au coin de la rue Gonçalves Dias, dit M. de Palan au chauffeur. »

Quand ils furent descendus de voilure, Flora prit le bras de son père, et ils suivirent la rue dans la direction des quais. Que de souvenirs !

« C'est ici, pensait Henri que, le jour de mon arrivée, le polémiste Alves et le professeur Mendes nous

retinrent, mon oncle et moi. Tous trois sont morts. Sylvia achetait ses toilettes chez ce couturier. L'oncle Lendit venait tous les jours prendre sa tasse dans ce café. Et voici Ihôtel où nous déjeunâmes ensemble si souvent. »

Arrivés à la hauteur de la nouvelle avenue, ils s'arrêtèrent un instant pour regarder une dernière fois la perspective. Les maisons, blanches ou peintes, de tous les styles, reluisantes et neuves, y donnaient Tair d'une rue d'exposition, construite à la hâte, et sans souci de l'unité. Elle était agréable pourtant et pittoresque et gaie, sous le flamboyant soleil des tropiques, et l'intensité du ciel bleu. Rio évoluait, perdant, peu à peu, ses dernières traditions de ville coloniale, conservées si longtemps. Mais par un contraste singulier, sur la pente abrupte de la colline du Castel, quidominel'Avenue, des maisons centenaires, petites et enluminées en arc-enciel, perchées comme des nids d'aigles dans les anfractuosités de la roche, rappelaient une époque à jamais révolue.

Une automobile ronfla le long du trottoir, puis, dans une voiture dont les Mecklembourgeois stoppaient en cadence, M. de Palan reconnut Flonflon. Elle regardait de l'autre côté; il vit seulement son profil poupin. Elle était riche... solidement. Deux ans auparavant, elle avait achevé de réaliser son rêve, en épousant, en France, un vieux noble ruiné et à demi gâteux, qu'elle s'était empressée de tuer sous ses caresses. Et depuis, elle allait et venait, fière de sa personne et de son titre, descendant orgueilleusement de sa voiture, dont les portières portaient un écusson vénérable et une couronne de comtesse.

« Tu connais cette dame, papa », dit Flora.

Il secoua la tête en signe de dénégation, et ils

continuèrent leur chemin jusque chez le fleuriste.

M. de Palan paya la note, et comme il franchissait le seuil de la boutique, il se trouva en face d'une femme vêtue de noir, et qui donnait le bras à un jeune homme également en deuil.

« Monsieur de Palan !

— Dona Maria Leonor !... »

Ils se contemplèrent un instant ; puis M"« de Souza regardant Flora s'écria :

« C'est votre fille !... comme elle a grandi ! »

Henri demanda :

« Tu reconnais madame ?

— Non, dit Flora en se laissant embrasser sur la

joue. ))

« Que je vous présente mon fils, dit Maria Leonor. Son frère est resté à Paris. Voyez-vous ce grand garçon. Je suis une vieille femme, monsieur de Palan. »

Dans sa toilette noire qui la moulait, le visage encadré du liseré blanc, elle demeurait séduisante et belle ; pourtant quelque chose d'inexprimable, un pli de tristesse aux coins des lèvres, une lassitude du regard, la marque indélébile des jours vécus, la rendaient différente d'elle-même.

« Vous êtes en deuil ? dit M. de Palan.

— Je suis veuve, ne le saviez-vous pas ? » Il secoua négativement la tête.

« Mais vous-même », dit-elle en regardant ses vêtements noirs.

« Moi aussi, je suis veuf. »

Ils se regardèrent au fond de l'âme, et leurs yeux se mouillèrent.

« Que je vous plains ! » dit-elle.

Il fit un geste vague, elle reprit :

« Il est une heure, dans notre existence, où nous com-

prenons ce qu'elle aurait pu être, ce qu'elle aurait dû être, et nous conservons à jamais la tristesse du rêve déçu. Mais nous ne désespérons pas pour cela. Nous continuons de vivre la vie des réalités journalières, sans enthousiasme, mais en nous y accrochant tout de même, petit à petit, à notre insu. Et quand elle est tout à coup bouleversée par la mort, nous pleurons le bonheur médiocre que nous venons de perdre. »

Il agita tristement la tête. Dans ce mouvement, les fils argentés de ses tempes brillèrent au soleil, et tous les deux se regardèrent encore, surpris en contemplant leurs visages, dont l'image était autre dans leurs souvenirs.

« Y a-t-il longtemps que vous êtes revenue?

— Depuis hier. Et vous, vous habitez Rio, maintenant ?

— Je m'embarque aujourd'hui pour l'Europe. »

Elle baissa les paupières en soupirant. La destinée, qui aurait pu les réunir, les séparait au contraire.

« Je demeurerai au moins un an ici », dit-elle. « Vous savez sans doute que mon mari avait perdu sa fortune. Nous avons dû vendre notre hôtel. De toute la galerie de tableaux, il ne me reste que deux ou trois toiles, et mon portrait, signé de vous. Je viens de faire un héritage, mais il faudra plaider, et pendant ce temps, je resterai à Rio. »

M. de Palan pensait :

« Comment a-t-elle pu se prêter à cette supercherie, dont m'a parlé Salvani? »

Il demanda :

« Pourriez-vous me dire si mes tableaux ont été achetés par un seul acquéreur ? Le comte Salvani qui était absent de Paris au moment de la vente, n'a pu me renseigner à cet égard.

Elle rougit.

« Non, dit-elle. Mon mari ne me parlait jamais de ses affaires. Et puis, quand il s'agissait de ses tableaux, il avait parfois des bizarreries... »

Henri eut pitié de sa gêne et n'insista pas. Ils comprirent soudain qu'ils n'avaient plus rien à se dire. Elle tendit la main à M. de Palan.

« Bon... Bon voyage !... et soyez heureux. Si vous désirez me voir à mon retour, le Consulat du Brésil vous avisera, et vous donnera mon adresse. »

Il sentit une douce pression sur ses doigts, et répondit à cette effusion muette.

« Adieu, monsieur de Palan, adieu, mignonne Flora, un baiser sur vos joues, ma jolie brunette. »

« Dona Maria Leonor est une bien belle personne », dit l'enfant quand ils se retrouvèrent seuls.

M. de Palan acquiesça d'un geste.

« Etait-elle amie de maman ?

— Elles se connaissaient si peu !...

— J'aurais cru...

— Pourquoi ?

— Vous avez l'air si intimes.

— J'étais lié avec son mari. Lorsque je fis connaissance avec elle, ta mère était allée prendre les eaux, tu te rappelles, avec toi et avec Lina. A propos, » ajoutat-il pour changer de conversation «, Lina s'est remariée de nouveau.

— Encore I... Ça fait combien de fois ? » M. de Palan répartit en souriant :

« On ne sait plus. »

A ce moment, ils tournaient dans la rue Direita, qu'Henri avait suivie, seize ans auparavant, pour se rendre au bureau deson oncle. Devant un de ces kiosques communs à Rio, où l'on vend des tasses de café aux

gens du peuple, il aperçut un individu, vêtu de guenilles, et portant sous son bras, pour se donner une contenance, un livre ou une planche dans un journal. C'était Darnet, titubant déjà, malgré Theure matinale. M. de Palan avait assisté à sa déchéance. Après le coup de bourse de 1900, il était tombé dans la crapule et ne dégrisait plus. De quoi vivait-il ? d'immondices ramassées dans la boîte à ordures, et d'alcool acheté du produit d'une aumône : — un vaincu, celui-là !... « En avait-il, pourtant, de folles espérances en débarquant ! L'Amérique lui a été cruelle, comme à tant d'autres. »

Ainsi pensait Henri.

Et comme Darnet lui adressait un salut obséquieux, il prit dans sa poche la monnaie brésilienne qui s'y trouvait encore, et la laissa tomber dans le chapeau du misérable.

Penché sur le bastingage, M. de Palan regardait la ville qui se profilait en un panorama mouvant.

1890!.., il y avait dix-sept ans qu'en montant sur le pont d'un navire, au sortir de sa couchette aérienne, il avait aperçu pour la premièrefois la rade, dans sa splendeur matinale. Telle il l'avait vue naguère, telle elle lui apparaissait à cette heure, dans l'apothéose du soleil couchant. Les années glissaient sur elle comme les rides sur ses flots, sans laisser de traces. M. de Palan éprouvait, en cet instant, la tristesse commune de sentir la disparition de la propre individualité, du moi changeant, en face de certains aspects de la nature à peu près définitifs.

« Il y a dix-sept ans, j'étais cela: un être qui pen-

sait d'une certaine manière, qui s'impressionnait d'une certaine façon. Cet être est aussi mort que si mon corps reposait déjà dans la terre. Une seconde âme s'est substituée à la première ; elle pense et sent différemment. Et l'enveloppe charnelle n'est plus la même ; molécule par molécule, sa substance d'alors s'est dissoute dans les réactions quotidiennes, en des produits sans nom, — dans l'air, dans le sol, dans l'eau. Elle revit dans les plantes, elle appartient à d'autres corps d'hommes et d'animaux ; et la substance nouvelle moins exubérante dans la cellule appauvrie, laisse des sillons sur le sourire et sur la pensée.

« Elle, la baie gracieuse et magnifique, demeure immuable, comme le granit de ses récifs. »

Les événements de sa vie d'Amérique passèrent dans sa mémoire : son arrivée, son mariage, ses aventures; et il se retrouvait comme un voyageur qui, ayant gravi une montagne, au milieu d'une bourrasque, atteint à des hauteurs paisibles, et regarde l'orage se déchaîner à ses pieds.

Du passé, il n'éprouvait ni regrets, ni joie, ni remords. Un déterminisme irrésistible avait dirigé sa vie. Ce qui était arrivé devait se produire, sous une forme ou sous une autre.

Il éprouvait seulement une immense pitié pour la douce Sylvia, qui reposait à jamais des tristesses et des déceptions de la vie.

Quant à lui, c'était fini... La prédiction de sa dernière maîtresse s'était réalisée: « Tu n'atteindrasplus d'autres cimes. » Il avait compris, le matin, qu'elle-même serait désormais incapable de le transporter à de semblables hauteurs.

Et il se comparait à Moïse, qui mourut après avoir entrevu Chanaan.

PEÏROPOLIS 373

Cependant une vie aussi chaude, aussi intense s'agitait en lui : de l'homme de passion et de plaisir, l'artiste se dégageait superbement. L'énergie conquérante du don Juan passait intégralement dans l'imagination du créateur. Son art devait être désormais la synthèse de sa vie. Il allait revoir des terres de lumière apaisée, et le contraste des demi-teintes avecTembrasement des ciels tropicaux feraient naître en lui de nouvelles sensations de beauté. A la pâleur brune, aux prunelles de jais, à la démarche molle des filles des pays chauds, à leurs ambitions tendres et paisibles, allait s'opposer les teintes fraîches, les regards de turquoises, les cheveux dorés ou cuivrés des femmes modelées par un atavisme séculaire, et dont les attaches sont plus fines, les gestes plus nerveux, la vivacité plus chercheuse, et les désirs plus insatiables. Il quittait un pays jeune pour retourner sur le continent des traditions lointaines, où s'ouvriraient pour lui de nouveaux horizons.

Sous ses pieds, l'hélice ronronnait sourdement, et la carène craquait aux mouvements paisibles des vagues ; et comme naguère, dans le matin bleuâtre, la ville lui avait paru descendre à sa rencontre des hautes collines, telle une théorie antique vêtue de couleurs polychromes, il lui semblait, en ce moment, que tout s'allumait dans la plaine et sur les sommets pour le saluer à son départ. La nouvelle avenue s'étendait en une longue traînéelumineuse, et M. de Palan ressentit une angoisse devant l'hémicycle de lumières de Botafogo. Tant de fois, il avait rêvé sur ces quais, d'où, journellement, pendant une période de sa vie, il contemplait l'onde sommeillante, lorsqu'il revenait chez l'oncle, après les travaux du jour.

Il aimait cette terre brésilienne, où s'était passée sa jeunesse et où il comptait tant d'amis. A la longue, il

s'était familiarisé avec le caractère exubérant de ce peuple, fier de la richesse et de la beauté de son terroir, et il rendait justice à ses efforts et à ses aspirations vers le progrès.

Déjà le navire filait à toute vitesse. Un instant, la lourde masse du « Pain de Sucre » l'enveloppa de son ombre ; de hautes vagues le secouèrent au passage de la barre ; la fraîcheur du large s'épandit sur le pont.

Et comme M. de Palan se maintenait à la poupe, en regardant le paysage déclinant, deux petits bras Fentourèrent, et il sentit sur son front le chaud baiser de Flora. Sous un rayon de lune, souriante et déjà consolatrice, elle évoquait dans sa grande ressemblance avec sa mère, Tombre rajeunie de Sylvia, revenue pour rheure des adieux. Des larmes perlèrent aux yeux de M. de Palan. 11 songeait à sapropre jeunesse, au passé, à la destinée de cette enfant innocente et fragile, qui deviendrait une femme, et connaîtrait peut-être les affres de la jalousie et Tamertume de la trahison. Les cheveux de la petite flottaient à la brise, et de ses mains mignonnes, elle s'accrochait au bras de son père. Le bruit caressant des vagues berçait leur rêve. Un long grelottement d'argent courait sur la crête des lames. Les lumières de la ville disparaissaient comme des étoiles sous l'horizon.

Longtemps, longtemps, ils demeurèrent en face de la nuit superbe et murmurante, tandis que la côte d'Amérique s'enfonçait lentement sous les flots.

Rio de Janeiro, 29 juin 1909.

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