‹ PetropolisChapitre 6 sur 7 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

De nouveau, M. de Palan et Sylvia revinrent habiter sur les hauteurs. Flora souffrait à Rio des rigueurs de l'été.

Henri, lassé des affaires, descendait en ville deux ou trois fois par semaine, et passait le reste du temps à chasser, à lire ou à parcourir à cheval les gorges de la Serra do Mar.

La maison de Toncle prospérait. Au lieu de se lancer follement dans le mouvement de spéculation qui signala au Brésil la période de 1890 à 1893, il Taccompagna prudemment, et se contenta de bénéfices limités et immédiats. Au moment du krach, il avait liquidé sa position et doublé sa fortune. L'argent devenait rare; il employa le sien dans des placements à courts termes, qui rendaient à sa banque de gros intérêts. La transformation des traditions commerciales, si évidente depuis la chute de l'Empire, ne le surprenait pas. Il l'avait prévue, et s'y était préparé. On citait sa maison comme l'une des plus solides et des plus sérieuses de la place.

Une s'indignait pas de l'indifférence de son neveu pour les affaires. Elle l'étonnait plutôt. L'amour de la lutte et du travail étaient à tel point invétérés en lui et lui don-

liaient des satisfactions si intenses, qu'il ne pouvait comprendre qu'on s'en désintéressât. Du reste, son amitié pour Henri, Taffection que sa femme vouait à Sylvia, et ladoration de tous deux pour la petite Flora, le portaient à toutes les indulgences. Tante Theodora faisait la navette entre Petropolis et Rio. Parfois l'oncle Louis venait passer huit jours à TErmitage ; mais le voyage quotidien le fatiguait, et il se lamentait, au surplus, de manquer pendant une semaine la bourse matinale des cafés.

Il s'écriait lorsque Henri apparaissait au bureau :

« Voici le Prince ! » ou « Son Excellence! » et il lui passait un paquet de dépêches et de lettres. Henri expédiait la besogne, et l'oncle disait :

« De quel secrétaire je suis privé ! Si j'augmentais tes appointements, consentirais-tu à venir ici tousles jours?»

Henri souriait :

(( N'y comptez pas : je suis sans ambition. »

Il avait crédit ouvert à la banque, mais n'en abusait pas, sauf en de rares circonstances, où un caprice lui coûtait cher. Généreux par nature, la vénalité de l'amour le glaçait.

A Petropolis, les mouvements périodiques des chancelleries avaient amené de nouveaux titulaires. M. d'Ormeville était parti pour une autre résidence. Le nouveau ministre, entré dans la carrière par le journalisme et la politique, y apportait l'ambition d'un Self made Man^ une méthode et des qualités autrement sérieuses que celles de ses prédécesseurs. Démocrate et jacobin, il s'assouplissait par nécessité de métier, sans que son visage, durci par la chute perpendiculaire des moustaches et le regard intense au travers du pince-nez, perdît le quelque chose d'agressif et de violent qui était le fond de son éloquence parlementaire, au temps où il

était député. Jeune, très protégé au quai d'Orsay, il avait devant lui toutes les probabilités d'un bel avenir. Mais sait-on jamais, dans ces méandres delà vie diplomatique livrée aux faveurs et aux passe-droits ! Il visait haut, et comptait sur sa bonne étoile, son énergie et sa valeur, pour s'élever là où ses collègues n'atteindraient jamais avec leurs courbettes et leurs salamalecs.

Naguère, quand la lenteur de la correspondance isolait une nation, même de ses plus proches voisines, le rôle du diplomate ne se limitait pas à une vaine figuration. 11 incarnait vraiment alors le pays qu'il représentait. Non seulement, avec la petite cour qui formait le personnel de la Légation, il idéalisait les qualités, le charme et la puissance de son pays, à une époque où la difficulté des voyages conservait une physionomie plus originale à chaque peuple, mais encore, aux heures difficiles et dans les circonstances graves, la responsabilité de ses actes, la nécessité d'une initiative, le rendaient vraiment partie intégrante de la souveraineté de sa nation. Mais aujourd'hui, avec la vapeur et l'électricité, le diplomate n'est plus en général que le mandataire immédiat et passif des ordres d'un grand chancelier, sauf dans les rares et insignes résidences, où il conserve un reste d'autonomie. A mesure que les relations commerciales des peuples en sont venues à primer tout le reste, les consulats ont pris une importance croissante, et la représentation diplomatique proprement dite, a été restreinte à un rôle archaïque. Un décorum factice, un isolement de caste, de rares apparitions quelque peu théâtrales, font du titulaire d'une légation un être à part au milieu de la Colonie; et les déplacements successifs lui enlèvent toute possibilité de se rendre utile, et de connaître sinon superliciellement le pays où il réside. Pour bonnes que soient ses inten-

tions, il finit par prendre son parti d'un état de choses auquel il ne peut rien. Dans la société spéciale et cosmopolite où il vit, indifférente, égoïste et polie, sans attaches puissantes ni amitiés profondes, parce que les départs continuels ne laissent pas aux liaisons le temps de se consolider; sans convictions bien assises parce que le frottement constant aux opinions les plus contraires, l'existence sous les latitudes les plus diverses finissent par user les consciences dans une perpétuelle relativité; sans la foi même dans la nécessité de sa mission, parce qu'il sait que ses rapports les mieux étudiés iront moisir en compagnie d'autres dans le silence et la poussière des archives du département, le diplomate de carrière finit par devenir un monsieur semblable à tous les diplomates et qui n'est semblable qu'à eux. La plupart se livrent par résignation ou par goût à cette vie de relations factices, de réceptions, de dîners, de bals, de dissipation élégante et mièvre, à laquelle ils sont appelés par état. D'aucuns trouvent dans les patientes recherches du collectionneur, dans le culte d'un art d'agrément, dans une érudition littéraire ou historique souvent profonde, un but à cette existence superficielle et vide. D'autres, se livrent à la poésie et aux belles lettres, et aspirent à voir quelques-unes de leurs strophes figurer dans le sanctuaire discret des anthologies.

A Petropolis, la vie d'un diplomate se confine plus que partout ailleurs dans les limites étroites d'une coterie. Cette cité de plaisance n'est en effet fréquentée que par le personnel des légations qui y réside à demeure, et les gens riches qui viennent y passer l'été. Encore faut-il aux hommes d'affaires un certain courage pour se résigner journellement à un voyage de quatre heures aller et retour. Pour ce motif, M. de Palan n'en-

tretenait guère de rapports d'intimité qu'avec quelques Français privilégiés, que la crainte du climat de Rio décidaient à fixer leur résidence sur les montagnes. Mais il connaissait par les relations de banque le reste de la Colonie.

La Colonie : — elle se composait en majeure partie d'honnêtes négociants pour la plupart, venus du midi de la France, de la Provence, des pays basques, où leur enfance passée dans une région ensoleillée, lesavait préparés aux chaleurs persistantes des tropiques. Presque tous avaient commencé modestement, apportant dans leurs négoces ces qualités d'économie, de probité, de constance qui font la fortune des départements. Pendant de longues années, ils monopolisèrent le commerce de détail dans la rue d'Ouvidor, étroite et ombreuse, centre de l'activité mondaine aux heures de promenades et d'achats. Peu à peu, ils perdaient du terrain. Les quelques comptoirs d'importation et d'exportation, fondés sous des raisons sociales françaises, croulaient aussi tour à tour. C'était une calamité. Cependant, au moment où la République succédait à l'Empire, le prestige de la France était si grand au Brésil, que tous les regards s'y tournaient de son côté. On attendait d'elle tout d'abord la consécration du fait accompli. La chancellerie, indifiérente, occupée ailleurs par la politique coloniale d'Extrême-Orient, répondit tardivement à cet appel. Les difTicultés de crédit, l'absence d'une banque française solide et autonome, laissaient les grosses maisons abandonnées à leurs seules ressources. La routine des fabricants français, leur manque d*initiative permit d'autre part aux Allemands d'envahir le marché, patiemment, lentement, à grands renforts de capitaux, de longs crédits et de voyageurs obséquieux, offrant en concurrence aux articles fran-

çais, solides mais ciiers, leur pacotille de quatre sous.

Une fois par an, le 14 juillet, le Ministre réunissait au consulat les membres de la Colonie. Aux souhaits des présidents de sociétés, il répondait en quelques plirases courtes, marquées de Télégance et de la concision acquises à la tribune du Palais-Bourbon.

M. de Palan sans enthousiasme politique, assistait par convenance à la cérémonie. La date historique choisie pour être celle de la fête nationale choquait à la fois sa logique et son esthétique. Sa logique, parce que la Bastille, prison aristocratique, ne recevait guère le menu fretin. Grands seigneurs intrigants, jansénistes intransigeants, fermiers généraux concussionnaires, fils de famille prodigues, poètes de salons disgraciés pour une chanson moqueuse détonnant parmi leurs plats dithyrambes, somptueux gentilshommes comme Bassompierre aimant à rosser leurs gens et à rouer les vilains sous leurs carrosses, jeunes libertins trousseurs de jupes comme Fronsac, en furent les principaux commensaux. — Son esthétique : en considérant même le symbole d'odieuse oppression représenté par la vieille prison d'État, et les souffrances de quelques justes qui y furent enfermés, ni la mémoire de Dubourg, ni celle de Pellisson et de Voltaire, qui d'ailleurs n'avait pas volé son sort, ni même le martyre de la Bourdonnais et le supplice de Lally ToUendal ne justifient la boucherie qui accompagna sa chute. La victoire fut trop facile, et la vengeance trop ignoble. Ce défilé hurlant d'énergumènes, cette procession de têtes au bout des piques... pouah ! » Le héros du jour, ce ne fut pas Desmoulins avec ses feuilles vertes, marchant à la tête de quinze mille hommes contre une poignée d'invalides, mais bien de Launay se précipitant vers la Sainte-Barbe pour s'enterrer sous les débris de la citadelle avec toute sa garnison, quand on

lui arracha la mèche des mains. — Pourquoi n'avoir point choisi l'anniversaire du 4 Août, où sous Tempirede la nécessité sans doute, mais en tous cas dans un beau geste d'acceptation, les ordres privilégiés renoncèrent à leurs prérogatives? ou la date de la réunion des Etats Généraux?oucelle duSermentdu Jeu-de-Paame ? ou celle de la Déclaration des Droits de l'Homme, un peu rococo et poncive, mais tout au moins pure de sang français.

Du reste, les pacifiques bourgeois, qui olîraient au ministre un banquet patriotique après la réception, n'étaient rien moins que des démolisseurs de forteresses. Loin de la terre natale, le 14 juillet perdait pour eux son aspect symbolique et révolutionnaire. Ils célébraient simplement la fête de « Douce France », de la patrie aimable, où tendaient leurs souvenirs et leurs regrets. Le mélange de toutes les classes sociales, la compagnie de voyageurs de commerce, gens allègres et bonnes fourchettes, quelquefois la présence d'une étoile en tournée, donnaient au déjeuner une animation démocratique qui changeaient M. le Ministre du chuchotement des grands dîners d'étiquette.

Le soir, représentation d'apparat. — Dans la loge officielle, M. le Ministre, dans son habit baleiné, au col raide, chamarré de broderies en relief, promenait un regard distrait sur la salle, trouvant tout de même la journée un peu longue, par manque d'habitude sans doute, car il avait tout le reste de Tannée pour se reposer.

Enfin, dans un tintamarre de cuivres et un grincement de violons, une femme en toilette de bal déployait l'étendard tricolore et entonnait la Marseillaise. Pour chanter la dernière strophe, elle mettait un genou en terre, et s'enveloppait un moment des plis du drapeau.

« Amour sacré de la Patrie... »

Et c'était de nouveau rimpressionde « Douce France » qui passait sur la multitude recueillie, de « Douce France » chantée jadis par les trouvères, dans la mélancolie archaïque des virelais et des rotrouenges. L'hymne guerrier prenait soudain une saveur d'idylle, et réveillait, dans les âmes, la tendresse émue que respirent les chants d'exilés.

La vie monotone de Petropolis ne lassait pas M. de Palan. Il avait de tous temps aimé la nature en artiste. Il fréquentait peu le monde, se limitant à entretenir les relations anciennes, regardant à en former de nouvelles, peu assidu aux réunions et aux bals. Une intrigue, un flirt, l'obligeaient parfois à redevenir temporairement mondain. Ces périodes avaient du charme. 11 plaisait par son élégance et son esjirit. Il savait, mieux que personne, faire hommage de jolis mots, de phrases délicates à la femme qu'il courtisait. Il dirigeait la conversation avec art, vers quelque sujet de psychologie un peu vague, oii, sous le couvert des aphorismes, il peignait leur état d'âme, et leurs aspirations secrètes d'nne manière très claire pour lui et pour elle, incompréhensible pour tout autre. Pour peu que sa partenaire eût de l'esprit et l'excitât par une réplique savoureuse, sa conversation devenait un enchantement. Il disait qu'en amour comme en musique, ce qu'il y a souvent de plus délicieux, c'est le prélude. Du reste, une femme n'existait pour lui que du jour où elle lui montrait quelque intérêt. Comme tous les vrais hommes d'amour, il avait l'horreur du temps perdu et du ridicule, et la terreur de rester seul prisonnier dans les filets tendus. 11 savait

combien une telle situation est cruelle pour le cœur et la vanité.

Cet été de 1896 marquait un répit dans l'existence agitée de M. de Palan. Le calme de TErmitage influait sur lui. 11 arrivait à la trentaine. 11 éprouvait cette impression banale et mélancolique que dans la vie tout se répète, moins les illusions et les joies. Déjà il regardait dans le passé. « Qu'ai-je fait jusqu'à ce jour», se demandait-il au moment de parcourir une nouvelle étape. L'inutilité de sa vie l'humiliait.

« Doucement!... Flâneuse... Doucement I » La jolie bête, fine et nerveuse, piaffait dans le sentier étroit où les branches basses menaçaient le cavalier. Elle dressait la tête; ses naseaux fumaient dans le brouillard. Henri lissait la belle crinière plus dorée que le reste de la robe. Elle mâchait le frein sous sa main flexible.

Ce matin-là, il dirigea sa promenade au hasard, loin des roules battues. Il avait plu. Des brumes s'envolaient en flocons, comme ces boules duveteuses qui croissent dans les champs et qu'éparpille le souffle des enfants. D'autres plus denses, se déplaçaient, sans se déformer, à mi-côte des montagnes, semblables aux nuées d'un décor de théâtre. Sur le chemin, des tourterelles trottinaient enveloppées de leurs ailes, comme de petites vieilles dans leurs châies. Elles s'effarouchaient des pas de Flâneuse, se groupaient sur une branche, tendant le cou de droite et de gauche. Toute la campagne roucoulait doucement. Parfois un ramier passait, avec un grand battement. Des vaches paisibles s'écartaient du sentier.

Il en remarqua deux, dont la robe demi-deuil tranchait sur Focre rougeâtre. Les mottes luisaient, vernies par la pluie. Les camharas au feuillage diaphane pomponaient le versant des collines où des rochers crevaient par place la somptueuse verdure, y mettaient le relief d'une teinte violacée.

Soudain, Henri arrêta son cheval et demeura figé d'admiration.

Il dominait un cirque immense et boisé, coupé par une muraille de granit, vers laquelle la forêt se précipitait comme une armée de titans vers un olympe perdu dans la nuée. La horde belliqueuse, hérissée, innombrable, s'entassait dans la vallée, où des arbres brodés de fleurs flamboyaient comme des étendards. A cette impression rapide d'assaut et de carnage, succédait celle d'une fixité définitive, comme si déjà les agresseurs eussent été cloués et raidis par la foudre. Un vautour qui planait dans l'air attendait Prométhée.

Sur la lisière du bois, deux arbres immenses dressés comme des colonnes triomphales, s'épanouissaient en gerbes de corail, en bouquets d'anémones. A leur pied, un gave étroit bruyait entre des roches diaprées par la blancheur des lis penchés. La volupté d'être suintait des rochers, émanait des bois profonds, chantait dans le torrent, fleurait dans les calices neigeux; et sur le paysage, le soleil distillait, à travers la brume, une clarté diffuse, laiteuse, spectrale, une lueur immobile et silencieuse.

« Oh ! fixer cela!... »

D'un coup d'œil, l'évocateur séparait les plans, groupait les détails, élaguait les minuties inutiles, notait les effets en relief-

« {jWQ toile !.. un chevalet !.. des couleurs !.. »

Il éprouva le besoin de créer des mots dans son extase.

Un grand papillon bleu le frôla de son aile et passa entre les lis comme un coin d'azur entre des nuages fuyants. Il remarqua le tronc d'un cèdre couché en travers du torrent, un roc en forme de dolmen, un enlacement de lianes, une transparence glauque de Fonde sur les galets. Puis tout se fondit, s'unifia; et il demeura béant d'enthousiasme éperdu.

« Fixer cela ! Allumer sur tout cela cette clarté de légende et de rêve! »

D'ordinaire, au retour, il laissait la jument se balancer au pas redoublé, â nne allure guillerette qui lui avait valu son nom de Flâneuse. Mais ce matin-là, quand il mit pied à terre, l'écume moussait sous les rênes. Audessus de la remise, se trouvait une vaste salle â clairevoie, très propre à devenir un atelier de peintre. Deux jours plus tard il y était installé et se mettait à l'ouvrage.

Ce qu'il avait appris naguère s'était assimilé de telle sorte qu'il ne se sentait plus asservi par les règles ; son inspiration se trouvait naturellement d'accord avec elles. 11 éprouva la jouissance divine de fixer la vie sur la toile et d'animer la couleur. Il peignit ce premier tableau de mémoire, craignant qu'un aspect différent des nuages, une clarté nouvelle n'altérât la vision primitive. Quand il l'eut terminé, il ne trouva aucune retouche à y faire. Ce fut peut-être l'unique fois de sa vie où, du premier jet, il atteignit à cette perfection relative à laquelle peut raisonnablement aspirer un artiste. Il sentit qu'en s'attardant,aux détails, il détruirait la belle harmonie de son œuvre. 11 comprit pourquoi les maîtres d'autrefois employaient humblement à la suite de leurs noms, au bas de leurs ouvrages, le signe de la durée imprécise et douteuse :

« Faciebat. »

âlO PETROPOLIS

Il aurait pu marquer ces journées de fière inspiration d'une pierre blanche cueillie au pied des lis dans le torrent. Une fraîcheur caressante montaitpar les fenêtres de l'atelier ouvertes sur l'allée des orchidées. Flora jouait avec sa bonne dans le jardin. Henri se distrayait de l'entendre rire, et s'arrêtait de peindre pour prendre un baiser sur les lèvres de Sylvia, installée près de lui avec un ouvrage ou un livre.

Quand il eût terminé le tableau, elle s'extasia.

« Fais-le encadrer, chéri ! Nous le mettrons dans le salon. »

Mais dès que la fièvre de la production se fut apaisée, il se découragea.

« J'ai manqué ma destinée, pensait-il ; j'aurais pu être illustre, car j'ai maintenant conscience de ma valeur. »

« Vendons l'Ermitage ; allons en France, lui dit Sylvia.

— Tu ne sais pas, répondit-il, quelle longue patience est nécessaire pour se faire connaître dans ce Paris si encombré. Je suis sorti de la filière. 11 me faudrait reprendre la triste place de dernier venu. Des années seront nécessaires pour que mon nom soit connu et mes œuvres cotées. On dira : « Un tel., oui, de Foriginalité.. une sensation de terroir qu'il a rapportée de ses voyages... » Des spéculateurs à l'affût m'offriront de mes toiles une bagatelle que je serai forcé d'accepter. Dans l'attente douteuse du succès, je m'userai, pour vivre, à des travaux médiocres et hâtifs. Car enfin, de quel front veux-tu que j'aille dire à l'oncle Louis : « Vous savez, je me suis réveillé grand peintre ; et je m'en retourne en France à vos frais .

— Cependant, répliqua Sylvia, si tes œuvres soBt belles: si tu as du talent... »

Déjà en proie au doute, il répondit :

« Du talent., du talent., combien d'imbéciles prennent leur sotte présomption pour du génie. Dans six mois, dans un an, je jetterai peut-être au feu comme négligeable, ce paysage dont j'étais si fier, et dont je ne sais plus maintenant que penser. Du talent... j'ai connu de pauvres diables d'hallucinés qui peignaient des visages au cinabre et a l'outre-mer, et se jugeaient chefs d'école.

« D'ailleurs, on réussit souvent moins par la valeur réelle de son œuvre que par l'intérêt qu'elle offre à une époque ou à une coterie: intérêt d'opinion défendue, de théorie réalisée, intérêt d'école, intérêt de mode, qu'il s'agisse d'un imitateur qui défend une tradition ou d'un novateur autour duquel se groupe un cénacle. Cela t'explique comment tant de peintres de génie ne furent illustres qu'après leur mort. Et cela est vrai pour tous les arts. Les livres de Stendhal parurent trente ans trop tôt; les vers d'Agrippad'Aubignésoixante ans trop tard. Le dix-huitième siècle ignora Chardin. Le grand Frédéric lui acheta pour une bagatelle la Pourvoyeusey la Ratisseuse de navets et le Dessinateur . André del'Sarto ne laissa même pas l'argent nécessaire aux frais de son enterrement. Des marguilliers stupides firent retirer l'humble monument que Dominique Conti, son élève, lui éleva dans l'église de Servi à Florence. Caravage, le grand réaliste, le peintre des ombres fortes, mena une vie errante et mourut méconnu. La signora Briseis Colla donna quarante-sept ducats au Corrège pour son saint Jérôme, que l'infant don Philippe paya en 1749 quatre cent soixante mille francs. 11 est vrai que pour se montrer généreuse, elle ajouta quehjues mesures de froment et un cochon gras. Hier encore, le peintre le plus poétiquement vrai de l'école Barbizon vécut dans la médio-

crité, da prix modique de L'Angélus^ des Glaneuses et d'autres chefs-d'œuvre couverts depuis de Tor des Philistins. A côté de ces maîtres, des faiseurs habiles s'enrichirent. Ils suivaient la mode; ils savaient plaire.

— Fais comme eux, dit Sylvia pratique. Ou alors, pourquoi perdre ton temps à un travail inutile ? »

Il éprouva comme un brisement dans son âme, à se sentir incompris. 11 ne répliqua pas. Il cacha soigneusement la fêlure, par où s'échappaient goutte à goutte cette confiance et cette tendresse de l'esprit sans lesquelles la tendresse du cœur ne dure guère chez certains hommes dépensée.

Il retourna le tableau contre le mur ; il ferma Tatelier. Pendant deux mois il descendit journellement à Rio, assidu au bureau, cherchant à deviner par quelle méthode on devient un gagneur d'argent. Des individus apparemment pleins de mérite consacrent leur vie au négoce, sans jamais devenir hommes d'afîaires. Ils gagnent tant bien que mal leur vie, accumulent un pécule dans un commerce terre à terre. Le jour où ils cessent d'être routiniers, ils se ruinent. Une entreprise, après trois faillites successives, enrichit le quatrième audacieux qui prend la suite : pourquoi ?... question de chance ?... peut-être, mais l'oncle avait beau dire : « Les affaires n'ont pas le sens commun, » il ne se lançait pourtant jamais à l'aventure. Où résidait le logique de ses procédés ? — Henri ne parvenait pas à le deviner. Parfois, il s'enthousiasmait sur un projet. L'oncle faisait : « Penh î peuh ! essayons tout de même » Résultat : préjudice. D'autres fois, au contraire, Henri s'effrayait des risques ou des difficultés d'une spéculation, ou la jugeait de médiocre profit. Mais l'oncle déclarait :

« Eh ! eh ! faudrait voir. 11 y a peut-être gros à gagner ». Il ajoutait, dédaigneux : « Tu ne vois jamais le joint, toi». Et Teffet lui donnait raison.

Henri se découragea. Il continuait à venir journellement à Rio, mais s'évadait vite du bureau. « Pour la bonne besogne que j'y fais !... » Du reste, il éprouvait chaque fois la surprise de voir comme les heures passaient vite, encombrées par mille riens : le déjeuner, quelques discussions sur le change et la politique, la lecture des journaux Toccupaient de dixheures à quatre. 11 débarquait à peine, qu'il lui fallait songer au retour.

« Emporte ces bonbons pour Flora, lui disait Tonde Louis, qui se frottait les mains et abandonnait son air rogue en murmurant : « Journée bien remplie ! journée bien remplie ! » — Je ne saurais en dire autant, pensait Henri. Quelle vie stupide !.. »

De temps à autre, il rencontrait Darnet, besogneux, à jeun malgré l'heure tardive.

M C'est l'instant du lunch, disait Henri, allons manger un sandwich. » Darnet l'amusait. Il l'avait couché huit ou dix fois sur son album avec des épigraphes différentes « Darnet conquérant; — Darnet, Macaire; — Darnet convaincu que c'est arrivé ; — Darnet chez l'oncle Louis — » Darnet bête noire du banquier, apparaissait de temps à autre au bureau avec un projet gigantesque. L'oncle le rabrouait. Henri intervenait en riant. Et le banquier offrait poliment à l'importun de payer son rapatriement, « pour qu'il allât se faire pendre ailleurs ».

Or Darnet éprouvait pour l'oncle Louis, la plusexpansive admiration.

« C'est dommage qu'il ne me comprenne pas. Nous ferions ensemble de grandes choses. »

Quand Henri se levait, il lui disait négligemment :

« Prêtez-moi donc cinq mille reis. Vous les porterez en compte avec le reste. Je vous rembourserai tout d'une fois, quand mon affaire aura réussi. »

Son affaire... Quelle affaire?...

« Il est énorme ! disait Henri réconforté par cette outrecuidance. Moi au moins, je suis modeste. »

Par contre, il se sentait humilié en présence de Flonflon.

« Tu sais, lui disait-elle, je me suis mise en or.

— Jolie teinte, mais voyante !

— Bête ! tu comprends bien ce que je veux dire : j'ai tiré sur mes banquiers de Paris.

— Pauvres gens! heureusement qu'ils sont loin.

— Tu ferais mieux d'acheter des livres sterlinof, au lieu de plaisanter. Nous allons avoir une dégringolade du change... Je ne te dis que ça I »

Quinze jours après, elle s'écriait :

« Demain, je vais me mettre en papier.

— Toilette économique et légère, dans les pays chauds.

— Plaisante mon petit... plaisante ! N'empêche que j'ai gagné à la hausse comme je vais gagner à la baisse. »

Et elle gagnait.

« A quand le château ? » lui demandait Henri.

Elle répondait évasivement :

« Ca viendra. »

Un soir, Sylvia montra tristement une lettre de deuil à M. de Palan en disant :

« Lina est veuve une fois encore, la pauvre I — Je

reçois d'elle une longue lettre, si triste... si désespérée. Nous allons du reste la revoir. Elle m'écrit qu'elle veut mettre l'Océan entre elle et sa douleur.

— Bah ! dit Henri, elle se consolera vite, si elle commence déjà à faire des phrases.

— Tu deviens désagréablement ironique depuis quelque temps, fit observer Sylvia. »

Toujours, il avait aimé la raillerie ; mais il la maniait comme un jongleur ses couteaux et ses fers de lances, sans se blesser ni blesser personne. Depuis quelque temps, ses antiphrases tournaient au sarcasme. Il était mécontent de lui-même.

Souvent, il observait l'oncle Louis à la dérobée en pensant :

« Celui-là est un homme. Je ne suis qu'un pauvre diable auprès de lui. Quelle belle unité dans sa vie ; quelle sotte dissipation dans la mienne ! Il connaît les pleines satisfactions de la volonté triomphante, de linitiative victorieuse. 11 a reçu de l'amour tout ce qu'il en a exigé. Je me lasse à courir après des chimères. »

11 cherchait îdors à s'enthousiasmer pour Sylvia :

« N'est-elle point belle, jeune, digne de mon désir ? »

Mais Sylvia, femme aimable n'était pas une maîtresse; intelligente, elle n'était pas une artiste. Elle ne suffisait ni à son esprit ni à ses sens.

Lina se réinstalla dans la maison qu'elle occupait naguère. Elle y passait les jours, étendue sur un divan, ayant à portée de sa main sur une console, une seringue de Pravaz, une solution de morphine et des cigarettes de haschich. Elle ne recevait guère que Sylvia et Henri. Le plus souvent silencieuse, elle passait soudain aux expansions dramatiques, invoquait le néant définitif, ou

S)uhaitait qu'âne lueur d'en haut fît descendre dans son cœur un rayon d'espérance et de foi.

« Lina croyante ! qui l'eût dit? s'écriait Sylvia.

— Les femmes sont toujours pieusement amoureuses. J'aime à croire que le Ciel leur sait gré de cette religion. »

M. de Palan prit l'habitude de passer tous les jours chez l^iiia, en revenant de Rio. RUe le remerciait. Nul mieuK que lui ne connaissait l'art précieux d'écouter et de plaindre sans recourir aux banales et irritantes consolations. P.lle nota les jours, où par hasard il ne venait pas. Le lendemain, elle lui adressait un reproche amical, presque tendre.

Ainsi leur amitié s'éclaira d'un reflet des jours lointains.

Pourtant, à la voir si endeuillée, il ne songeait guère à la courtiser. Ses càlineries et ses prévenances, il les jugeait toutes fraternelles. Lina de son côté ne s'effarouchait pas des attentions de M. de Palan. Inconsciemment, ils glissaient vers l'amour.

Un dimanche, Henri trouvant l'après-midi longue, se rendit chez Lina. Elle s'était réfugiée dans l'ancien atelier, livide et tout étourdie de migraine.

« Trop de narcotiques ! chère amie! vous vous tuez.

— J'oublie. — Vous êtes heureux, Henri, avec votre charmante femme, votre mignonne P'iora. Vous me voyez seule, vouée à la tristesse, au veuvage.

— Je devrais être heureux, en efîet, répondit-il; et pourtant je ne le suis pas. Mon existence banale, active en apparence, oiseuse en réalité, me pèse et m'avilit. Que suis-je? le neveu d'un oncle riche. Dans les affaires, je pourrais devenir un honnête artisan, jamais un triomphateur. Et je vis dans l'humiliation de me sentir éternellement inférieur à moi-même.

— Oui, dit-elle, vous vous êtes trompé de chemin. JeTai compris le jour où je vous vis faire le portrait de Sylvia. Je voulais vous le dire. Depuis, nous avons suivi chacun notre destinée. Mais pourquoi renoncer complètement à votre art ? Peignez pour vous-même, pour ceux qui vous connaissent et vous admireront, pour vos amis, pour votre femme. Ah ! si j'étais mariée à un homme de talent, comme je l'encouragerais ! comme je le pousserais vers la gloire, de toute mon affection, de tout mon enthousiasme? »

Il se leva très agité, se promena de long en large, sans répondre. Quand il revint s'asseoir, elle s'était assoupie. Il demeura près d'elle, et de nouveau la désira pour la splendeur d'une âme passionnée qui rayonnait sur ses traits sans beauté.

« Bien qu'elle soit libre, et sans doute, comme moimême, au-dessus des préjugés, je suis le seul homme au monde dont elle n'ait pas le droit d'èlre la maîtresse. »

La main de Lina glissa le long du divan. Il s'en saisit pour la ramener sur la poitrine de la jeune femme. Puis au lieu de retirer la sienne, il la conserva posée sur celle de Lina. Il lui sembla que les paupières de la dormeuse s'agitaient, et qu'elle répondait à la pression de ses doigts. Dormait-elle? Il se rappela cette matinée où elle l'avait meurtri dans l'extase de leur vision aérienne, au sommet de la montagne évocatrice. Déjà, il se penchait vers elle, quand l'image de Sylvia passa entre eux, telle qu'il l'avait fixée naguère sur la toile dans ce même atelier.

Il se redressa en silence, et sortit à pas lents.

« Je veux composer quelque chose de beau et de rare qui la séduise et Téblouisse. »

Physiquement, il renonçait à posséder Lina. Mais il voulait conquérir cet esprit d'élite, et le subjuguer sous l'admiration.

Il songea d'abord à quelque allégorie. Les images se succédèrent ; aucune ne s'imposa.

D'ailleurs un symbole facilement déchiffrable plairait peut-être à Lina pour l'idée plus que pour la valeiir de l'œuvre elle-même.

11 y renonça.

Les sujets les plus divers surgissaient dans sa pensée. Il les caressait quelque temps et passait outre. Les uns lui parurent vieillis, les autres trop généraux, ou trop terre à terre, ou en dehors de ses facultés évocatrices.

Et il passa des journées à feuilleter son imagination, comme un enfant tourne et contemple des estampes, qui se mêlent et se brouillent dans ses souvenirs.

Mais un soir, en fouillant dans un carton où parfois il Jetait un croquis ou une esquisse, il tomba sur une

gouache, lavée à bord, le leademain du jour où, à son premier retour d'Europe, il était descendu à Baliia.

El soudain il revit, courbée sous la corbeille d'abondance, la noire Mina, jeune et tlexible, comme par cette journée flamboyante, où il Pavait rencontrée au sortir du marché encombré par les négresses bestiales.

« Une statue de Phidias fondue en un bronze obscur. »

En contemplant Taquarelle, il se rappela tous les détails : la nuance du turban, la couleur du chàle, k qualité des fruits.

Il remémora la courbe du bras, soutenant le ciste sui la tête ;

Le regard tombant de haut parmi les admirations muettes;

Et, à la commissure des lèvres, le sourire de Sphins africain.

Elle est de tous les temps, pensa-t-il. Les Hébreux là rencontrèrent sur les confins de TÉthiopie, et encoururent à cause d'elle, le courroux de Jéhovah. Au milieu d'une race ignoble et déchue, elle représente un type rare de splendeur et de domination. Je veux qu'elle inspire à ceux qui la regarderont, l'admiration exempte de désir.

Un crayon à la main, il la dessinait de nouveau, accentuant l'expression, fouillant le costume.

Mais le milieu, le cadre où elle devrait se mouvoir lui échappait.

Les tons de la nature alpine de Petropolis sont trop atténués, pensa-t-il.

A Rio, les jours qui suivirent furent nébuleux. Pendant une semaine, il attendit une de ces après-midj chauffées à blanc, où Iqs teintes les plus violentes se marient et se fondent. Alors, grisé de couleurs, il parcourut à l'aventure la cité lumineuse. L'ombre des rues

dimianait Tiat-îasité des reOets dans les quartiers du centre, et leur aspect de civilisation ne convenait pas plus à s )!i sujet que le paysa^e artificiel des villas encastrées daus la verdure et parmi les fleurs.

11 cherclia, sur la pla^e, la réverbération des sables, qui rappellent le désert africain, puis s'engagea dans ces venelles populaires qui rampent au long des collines de la Saû /e, et aboutissent à des terrains vagues où toute une population hétéroclite habite des masures et des taudis.

Li' Si)leil s'y acharne sur une terre safranée, Timprègne de clarté, comme si l'aridité du sol buvait ses rayons. M. de Palan gravit la côte tortueuse et bossuée, s'arrêlant pour observer sur les peaux négresses les jeux de la lumière snr le vernis de la sueur. Et tout à coup, à l'arête du morne, il trouva le site propice, le décor attendu. La rut-lle tournait brusquement et s'enfonçait au versant de la montagne. Mais par-dessus les toits chétifs, il voyait la baie ardre dans une buée enflammée. L'ombre des pierres et des dalles noircissait la terre ça et là, comme si la chaleur l'eût en partie calcinée. Les rares passants s'allumaient comme les martyrs des jardins de Néron; les couleurs vibraient comme dans une fournai-e : le louge semblait une barre d'acier dans la forge, le bleu, la frange légère de gaz qui brûle au sommet des tisons.

Il prit un carton sur place et s'attarda, ouvrant et fermant les paupières, pour graver dans sa mémoire l'impression de cette clarté. Il arrêta une jeune négresse pour étudier sur elle le mouvement des ombres, et, pendant trois jours, il revint à la même place, sans se lasser.

11 s'enferma dans l'atelier, composa des esquisses, chercha la mise au point. Peu à peu, l'image surgit de la toile, la poitrine modelée comme à l'ébauchoir, le bras droit recourbé, soutenant l'éventaire sur le turban, le bras gauche tombant au long du corps. Elle descendait vers la ville ardente, ses dents éclairaient son noir sourire, ses yeux reflétaient de la lumière et de la vie.

C'était alors Lina qui, chaque jour, apparaissait dans l'atelier. Elle demeurait immobile, allongée sur des coussins, contemplant alternativement le peintre et le tableau.

Parfois, un détail échappait à M. de Palan. Alors il s'arrêtait de peindre jusqu'à ce qu'il rencontrât dans la réalité une image qui lui permît la transposition artistique.

Lina s'étonnait de sa mémoire.

« Il y en a de privilégiées. Certains individus exécutent les yeux fermés des multiplications de quinze chiffres, lisent un chapitre et le récitent, entendent une sonate? et la jouent de mémoire. Mozart nota ainsi une messe, dont on cachait jalousement la partition dans je ne sais plus quelle église d'Italie. C'est un phénomène étrange que cette localisation du souvenir dans la vue ou dans l'ouïe. Telle je vous contemple, Lina, dans cette attitude d'attention, telle vous m'apparaîtrez dans dix ans, s'il me plaît de vous évoquer dans cette même pose, ce même vêtement, cette même coiffure, avec vos doigts effilés dont la beauté résiste à l'empâtement de la glaise, et vos yeux semblables à des escarboucles qui refléteraient non de la lumière, mais de la pensée. Je vous

reverrai mieux encore, dégagée dans mes souvenirs des lignes quelconques, poussées jusqu'au symbole, comme je pousse d'autres visages jusqu'à la caricature.

— Mon Dieu! dit-elle, comme je suis curieuse de savoir ce que je pourrai bien alors symboliser à vos yeux.

— Vous-même vous êtes représentée sous l'emblème du Désir : Désir inassouvi, Désir inassouvissable, qui sait?

— Inassouvissable... pourquoi? J'ai été mariée, et heureuse.

— Je pense, dit-il, à ceux auxquels vous l'avez peutêtre inspiré. »

Elle rougit, croyant à une déclaration détournée, et il se tut, car, dans sa phrase à double entente, il cachait cette sensation compliquée qu'il éprouvait toujours en présence de la femme dont il aimait voluptueusement les formes de la pensée dans une enveloppe imparfaite.

Sylvia survint. Elle voulait être aimable. Ses compliments tombaient souvent à faux. D'un mot, Lina formulait l'éloge qui remuait l'orgueil créateur de l'artiste.

« Henri a rencontré tant de jolies femmes dans sa vie, dit Sylvia. N'est-il pas étrange qu'il éprouve justement le besoin de représenter cette négresse ? »

Henri, sans colère, s'éloigna de la toile, et dit en souriant :

« Je te demande pardon, ô sombre Ethiopienne, de l'injure adressée à ta beauté. Mais tu montres assez par ton attitude que tu dédaignes ce préjugé de race et l'insulte faite par une profane dont le soleil a doré la peau des teintes du santal, au lieu de l'assombrir jusqu'à la ternissure de l'ébène. Si, en quelques coups de pinceau, je changeais ta nuance en pâleur rosée de fille des frimas, tes attaches n'en seraient pas plus fines, tes lignes plus

harmonieuses, tes mouvements plus souples, ton port plus naturellement majestueux. Tu es belle, parce que tu es saine, forte, superbement adaptée au milieu où tes ancêtres se sont lentement transformés. Ta tribu asservissait les autres, trafiquait des esclaves et n'en produisait pas. Les négriers qui la dévastèrent et les maîtres que tu trouvas sur un autre continent, respectèrent euxmêmes tes traditions et tes coutumes, et ne te confondirent jamais avec le reste du bétail humain. Je me ferais, il est vrai, un scrupule de corrompre ta race et la mienne dans une promiscuité dont la possibilité même m'échappe ; mais je t'admire comme j'admire les lions et les gazelles, dont tes pères ont écouté les rugissements ou suivi la course agile.

— 11 y a un poète dans ce peintre, dit Lina. »

Tous les matins, elle sortait en voiture sur la route de la cascade, où M. de Palan la rejoignait au grand trot de Flâneuse. C'était là que pour la première fois il l'avait entrevue. Peut-être un vague instinct l'avertissait-elle que ce lieu lui était propice; propice à cette passion latente, silencieuse et inavouée qui renaissait en elle dans son lâche aband(m. Elle avait aimé Henri ; elle se disait consolée de cet amour sur lequel une autre affection avait passé. Ainsi dans un champ où s'épanouissaient des plantes fragiles, s'étend une végétatif)n plus durable qui les étouffe et pourtant meurt à son tour. Alors, dans les sillons en friche, on voit renaître les primitives fleurs.

Chaque fois qu'Henri atteignait la victoria, Lina poussait un cri de surprise, comme si leur rencontre eût été fortuite. De temps à autre, elle disait négligemment à Sylvia:

« J'ai rencontré ton mari à la cascade, ce matin. »

En réalité, elle le guettait depuis le moment où sa voiture s'engao^eait sur la route, et le remerciait d'un sourire, quand elle entendait le trot de Flâneuse à côté du marchepied. Grisés de la matinée voluptueuse, ils mariaient leurs sensations et leurs pensées dans leurs / regards et dans leur silence. Devant eux, les prés à'an- | gola^ d'un vert de porphyre, succédaient aux terres fatiguées où les agaves tendent leurs lances aiguës comme des vedettes en reconnaissance. La Piabanha ronflait entre les pierres, et blanchissait en remous semblables au passage de clièvres blanches galopant entre des rochers. Au versant des montagnes, des bœufs affaissés ruminaient, la queue fouettant les mouches. Une frnîcheur humide et parfumée tombait d'un bois enchevêtré de lianes ; plus loin, sur un mamelon dénudé, un arbre unique, dont la coupole s'arrondissait depuis le sol jusqu'aux plus hautes branches, oscillait à la brise comme un aérostat prêt à premlre son vol. La rumeur et le moutonnement du gave accompagnaient les promeneurs. L'onde lassée mollissait sous la feuillée. Un tronc penché sur l'eau étendait ses branches, pareil à un plongeur qui va s'élancer. Sur les rives, des roches identiques à celles qui encombrent le lit de la rivière gisaient sur le flanc des collines, comme charriées par un débordement prodigieux. La victoria s'arrêtait devant la fabrique ; et, tout en contemplant l'avalanche neiofeuse enoloutie dans le trou béant, Henri et Lina échangeaient des phrases, pour le plaisir d'entendre le son de leurs voix.

Haut perchée dans un repli des montagnes, une bicoque entourée de papayers et de tamariniers dominait le chemin.

« Il ferait bon d'aimer dans ce recoin, dit un jour Henri, en montrant la masure. »

Lina repartit :

« Un cœur et une chaumière, comme vous dites en France. Voici la chaumière, trouvez le cœur. »

Le tableau avançait. Parfois Henri se décourageait.

« A quoi bon tant d'efforts ?

— A quoi bon ? »

Dans cette exlamation, qui était aussi une demande, Lina mettait tout le poids de sa tendresse et de son admiration.

Alors, Henri saisissait un livre en disant:

« Je suis las ; il faut que je me remonte. »

Sur les rayons de la bibliothèque, il prit une aprèsmidi V Amour de Michelet.

« Il y a pas mal de banalités et de déclamations dans ce livre, dit-il, mais, en revanche, que de beautés ! »

Cette prose trop honnête et d'une sensiblerie un peu larmoyante les lassa. Ils parcoururent Volupté, les Liaisons, enfin la Physiologie de VAmour moderne, où les aphorismes les plus moraux incitent à la luxure, comme la lecture du Décalogue fait naître Tidée du péché.

Ils lurent quelques pages, et s'extasièrent au langage que revêtait leur propre désir. Ils pouvaient impunément et sans contrainte se faire les plus audacieuses confidences ; il leur suffisait de souligner une phrase, d'appuyer sur un mot.

Parfois, Lina demandait à relire une tirade.

« Depuis quel endroit ? »

Elle indiquait le paragraphe ; leurs doigts se frôlaient. Alors elle fermait à demi les paupières, et demeurait un moment pâmée.

D'autres fois, ils dissertaient en bons camarades.

11 jugeait que la peinture est un art inférieur, si elle

se limite à la représentation objective par les lignes et les couleurs. 11 n'était pas de l'avis de ce Paolo Ucceli qui composa uniquement des tableaux pour montrer sa science du raccourci, et s'écriait en songe que l'étude de la perspective est une bien douce chose. Par la peinture symbolique, le peintre peut s'élever jusqu'aux idées générales, et faire œuvre de philosophe. Dans la reproduction d'un paysage, c'est la force et la beauté immanente des choses qui doit animer son pinceau. S'agit-il d'un portrait, il va jusqu'à Tâme, à travers le regard. Titien metune conscience à nu. L'^lretin, c'est le cynisme ; Philippe 11, la cruauté et l'astuce ; François I^"", la légèreté française et chevaleresque. Un volume dirait moins que la page d'Holbein, sur le caractère d'Erasme.

« Aussi je ne puis comprendre une certaine catégorie de réalistes, qui peignent des spectacles d'une insignifiance voulue, jetés comme un défi à la Nature complexe où nous puisons à pleine âme des émotionset des idées. »

Par contre, il détestait, en art, tout ce qui détruit l'illusion du possible.

« La fantaisie me choque moins que l'artificiel. Je prends mon parti du singulier apparat des Noces de Cana \ mais devant la Cène de Léonard, je ne puis m'empêcher de penser que ces gens-là se sont tous mis d'un côté de la table pour qu'on les voie. Alors, pour moi, ils n'agissent plus : ils posent. Quant au Possédé il me fait penser à ces mansions du théâtre médiéval, où simultanément une partie du spectacle se passe à Rome, et une autre à Jérusalem.

— C'est un peu vrai, dit-elle. Mais Raphaël a voulu s'élever jusqu'à cette philosophie de la peinture dont vous parliez tout à l'heure.

11 avait assez de génie pour trouver une allégorie qui ne choquât point le bon sens. Il est d'autant plus inexcu-

sable que la scène du premierplanesttout à fait réaliste. La Nature et Fart sont les deux termes d'un rapport. On peut les agrandir ou les restreindre. Tout autre artifice détruit la relation immuable qui les unit. La l'orme, c'est-à-dire la conservation constante des proportions suivant ce nombre, est le tourment et la satisfaction suprême de Tartiste. Un tableau faible de dessin, prolixe de détails, lâche et touffu d'ensemble, esttoutcomme un livre où les phrases sont heurtées ou clichées, les répétitions encombrantes, et les périodes mal coupées. Dans tout art, la concision et la netteté caractérisent les maîtres. Ils élaguent pour mettre en relief ce qui est le signe de la vie. Ils partent de la réalité terre à terre et s'élèvent lentement au-dessus d'elle. C'est une rude ascension qui meurtrit et déchire. Vingt fois, on tombe exténué sur l'âpre côte; mais on n'est vraiment artiste qu'au prix de ce labeur.

— Et l'inspiration, qu'en faites-vous?

— L'inspiration, c'est la discipline et la méthode au service d'une riche imagination. Le travail comme une meule broie le minerai, et sépare l'or de sa gangue.

— Et les conceptions de génie, exécutées sur le champ d'enthousiasme?

— Résultats de longues méditations, Lina, condensées autour d'une idée heureuse que le hasard fournit.

« De tout temps, l'effort artisti(|ue s'est divisé entre la réalisation du réel et la poursuite de l'idéal. La poussée progressive vers la perfection delà forme est pour ainsi dire impersonnelle et collective. Pendant des siècles, on peignit sur les obélisques des figures de profil avec des yeux de face, et des générations ignorèrent les procédés du raccourci. Le premier à qui l'observation donna des idées plus vraies de la perspective, et qui les appli(pia, pouvaitn'être qu'un assez piètre peintre. La connaissance

parfaite d'un art forme tout au plus un bon artisan, tandis qu'une technique rudimentaire donne parfois une profonde impression de beauté, comme certaines toiles chinoises ou japonaises, qui très parfaites à certains points de vue ont une perspective enfantine. Quiconque a suffisamment vécu l'histoire politique et sociale du Moyen Age, ne peut demeurer indifférent aux œuvres naïves des enlumineurs du xiii*" siècle. Leur sincérité, la richesse des couleurs, dont la magie enchantait les âmes jeunes, supplée au métier, ou plutôt ce métier incomplet suffit encore pour que l'on ait conscience du laborieux travail de synthèse où l'émotion de ces primitifs s'épura. Car leur effort, croyez-le bien, n'était pas moindre que celui d'un peintre moderne qui profite de l'expérience du passé. Kn général, l'inspiration se développe dans une école ou chez une nation parallèlement à la science matérielle, et diminue ou disparaît avec It^s moyens de la traduire, quand les moules sont vieillis ou brisés. Chez les Egyptiens dont je parlais tout à 1 heure, la technique de la peinture était bien moins avancée que celle de la sculpture, d'un contrôle plus facile. Or, tandis que les meilleures figures murales, égyptiennes, celles du British Muséum, par exemple, révèlent la curiosité des lignes et l'indifférence de l'expression, les statuettes funéraires, et ce curieux Scinhe accroupi^ façonné peut-être par les mêmes mains qui maniaient le pinceau, respirent une intensité de sentiment bien supérieure.

Ce qui est vrai pour les collectivités l'est aussi dans ce cas pour les individus. Et les œuvres lesplus savantes d\in maître sont aussi généralement les mieux inspirées.

Si donc on est en droit d'exiger une technique impeccable chez l'artiste, c'est moins parce que cette acquisition, somme toute aujourd'hui banale, affrancliit de toute

gêne et brise les entraves de Timagination, mais encore et surtout parce que la difficulté volontairement suscitée, en retardant la production trop facile, augmente Tintensité de la vision, féconde l'inspiration, et transforme en chaleur et en clarté les fumées qui l'obscurcissaient. »

« Ne venez pas pendant deux ou trois jours ; j'ai besoin de recueillement, de solitude pour les dernières retouches . Je vous écrirai quand j'aurai terminé ».

Lina passa ces instants dans une anxiété qui lui révéla l'état de son âme, conquise et prosternée. Jamais, dans son existence, elle n'avait aimé avec cet enthousiasme et ce renoncement. Dans cette passion qui s'allumait en elle, son propre orgueil d'artiste se fondait comm.e la cire des cierges au feu de l'adoration dont on entoure les tabernacles.

Pendant deux jours, elle attendit vainement Henri sur le chemin de la cascade. Le troisième elle l'aperçut de loin, qui galopait pour la rejoindre.

« Eh bien!... lui cria-t-elle.

— J'ai fini. Venez déjeuner avec nous. Vous aurez la primeur de mon œuvre ».

Devant l'échafaudage, Lina s'assit pour contempler le tableau plus à l'aise.

Malgré la journée pluvieuse, il semblait qu'une grande clarté illuminât l'image, et que son reflet éclairât l'atelier. La ville et la baie s'élargissaient en un panorama très vaste, dont les lointains flambaient. La Vénus d'ébène, à fleur de toile, fixait les spectateurs; et telle était l'Intensité de ses regards, que Lina n'en pouvait détacher

les siens. Mais ce qui captivait surtout, c'était la souplesse féline et sauvage de ce corps en équilibre sous la corbeille de fruits. Aucune autre pose ne pouvait être plus rythmique et plus vraie.

« Voyez comme elle vous regarde, Lina ; elle va parler. Le moindre souffle d'air tordrait son écharpe. Sentezvous les effluves de chaleur qui la pénètrent? Comme elle est à l'aise dans cette torpeur !

— Que prétendez-vous faire de cette toile, Henri?

— Quand vous l'aurez bien regardée, je la retournerai contre le mur.

— C'est fou, dit-elle. Quand je vous donnais le conseil de peindre pour vous et vos amis, je ne vous connaissais pas ce talent. »

Il ne répondit pas. 11 se jugea payé de son effort par ces paroles. 11 prit un livre qui traînait sur la table, l'ouvrit au hasard et lut ces vers des Nuits :

0 Muse, que m'importe ou la mort ou la vie ! J'aime et je veux pâlir, j'aime et je veux souffrir; J'aime et pour un baiser je donne mon génie...

Il sentit sur son visage le souffle ardent de Lina. Leurs mains s'unirent, leurs lèvres se touchèrent. « Ce jour-là, ils ne lurent pas plus avant. »

lY

« Chère, lui disait-il le lendemain, àTlieure de la promenade matinale, pourquoi nous mentir à nous-mêmes, puisque déjà depuis si longtemps nous nous aimons? »

Elle le regardait avec une tendresse qui s'exhalait des profondeurs de son âme, et mouillait ses paupières comme une rosée.

« Je ne vous mentirai pas, Henri, dit-elle : je vous aime, non pas depuis hier, mais depuis longtemps, depuis toujours. En votre présence, tout en moi s'efface ■et s'abolit. J'ai bien souffert, par vous. J'ai pu me consoler de vous perdre, non cesser de vous chérir. Hélas î je pourrais aujourd'hui être votre femme. Vous-même avez dressé entre nous un obstacle, faible pour vous, peut-être, mais infranchissable pour moi. L'infidélité d'un mari... peu de chose ! Mais que dire de la trahison que je commettrais envers Sylvia? Depuis notre enfance, je suis sa grande amie. En pension, nous nous trouvions, moi parmi les grandes, elle entre les petites, et je la prenais sous ma protection. C'est moi qui vous ai présentés l'un à l'autre. Elle m'est chère au point que je lui ai pardonné

de vous avoir plu. Comment la tromperions-nous ensemble ! »

Il Técoutait, résigné. Tout ce qu'il y avait en lui de noble et de généreux s'inclinait devant cette sentence.

« Mon renoncement est plus grand que le vôtre, continua I.ina. Vous vous consolerez dans les bras de la rivale que je défends contre moi-même, et qui jamais ne soupçonnera mon sacrifice. J'accepterai de vous une amitié tendre et apitoyée. Le jour viendra ou s'éteindra en vous cette flamme, à laquelle j'aurai refusé l'indispensable aliment. Je ne me plaindrai pas. Je continuerai de vous aimer dans le silence et l'abnégation. Je serai votre amie, votre sœur : voulez-vous? »

11 mit un baiser sur la main qu'elle lui tendait et la reconduisit à sa voiture. Puis il remonta sur Flâneuse^ et revint mélancoliquement à l'Ermitage.

Sylvia l'attendait.

« As-tu rencontré Lina? lui demanda-t-elle.

— Oui. Pourquoi ?

— Il ne te suffit donc pas de la voir toute l'aprèsmidi dans ton atelier, sans lui courir après sous prétexte de promenade? Ne me rends pas jalouse, Henri. Je ne suis pas stupide et ne veux pas devenir ridicule.

— Tu devraisence cast'abstenir de semblables scènes. Je ne cours ni après l^ina, ni après qui que ce soit. Mais je ne puis empêcher les gens de se promener où bon leur semble.

— Tu peux choisir une autre route.

— J'ignorais que nos rencontres te déplaisaient.

— Tu le sais maintenant. »

Ils déjeunèrent en téie à tête : Flora était à l'école. Sylvia essaya de causer. Mais M. de Palan ne répondait que par monosyllabes et demeurait ensuite silencieux. Alors, elle bouda.

Henri lui en voulait. 11 trouvait odieux et injuste les soupçons de Sylvia, après lattitude et les paroles de Lina. Cependant, il résolut d'éviter celle-ci pendant quelque temps, et d'aller tous les jours à Kio. Son oncle lui dirait, une fois encore : «Tu es Thoinme des intermittences, mon garçon; avec ce système, on ne va pas loin. »

Il haussa les épaules, dédaigneux, ennuyé, trouvant l'existence tastidieuse. Son tableau était terminé, son aventure sombrait dans un océan de scrupules, et sa femme le querellait.

Il s'enferma dans l'atelier, fuma, feuilleta quelques livres, des poésies que Lina et lui avaient parcourues ensemble. Plusieurs lui parurent fausses et ampoulées. Cependant elles lui plaisaient quand il les lisait à haute voix devant elle. C'était même aux ritournelles les plus usées que leurs mains, leurs souffles et leurs regards s'étaient mêlés.

« Au fond, pensa-t-il, il y a cent formes d'amour, et un seul but au désir. On peut tourner et retourner ; comme il n'y a qu'une manière de le satisfaire, il faut qu'il meure ou qu'il soit assouvi, toujours exactement de la même manière.

« Ilfautqu'il soit assouvi », répéta-t-il machinalement. Et il demeura surpris du son de sa voix qui s'éleva inconsciemment comme un oracle.

Ne sachant que faire, il sortit.

Une petite chèvre blanche passa près de lui, suivie d'un gros bouc à longue barbe de Samaritain. Ses yeux bêtes et sensuels luisaient sous une touffe de poils, et il reniflait des émanations vagues dans le vent.

« Dii aller? »

11 était de trop bonne heure encore pour attendre Flora au sortir de l'école. M. de Palan après maints détours se trouva devant la maison de Lina.

Personne aux fenêtres. 11 regarda dans le jardin. Elle lisait en lui tournant le dos. A son appel, elle se retourna.

« Vous ici !

— Je m'ennuyais ferme, dit-il; aujourd'hui, je ne suis bon à rien. Alors j'ai pensé à Flora. Mais la classe ne finira que dans deux heures. Je faisais les cent pas, et le hasard.... disons le hasard, m'a conduit ici. »

Appuyé à la grille, elle hésitait.

«VoLilez-vous entrer dans le jardin? »

Elle répéta en insistant :

« Dans le jardin. »

Une de ces nuées, communes dans les régions montagneuses, passa sur eux. Des gouttes tombèrent.

« Il pleut », dit-elle.

Il s'assit; elle demanda :

« Avez-vous quelques projets en tête, quelque nouveau travail ? »

11 répondit :

« Rien. Du reste, je ne cherche pas. Pendant quelque temps, je vais me montrer assidu au bureau. Depuis trois mois, j'y fais acte de présence une fois par semaine. C'est vraiment insuffisant.

— Il pleut, répéta-t-elle angoissée. Qu'allons-nous, faire. Vous êtes sorti avec votre canne, imprudent. La pluie va vous tremper. Partez... en marchant vite, vous aurez le temps d'atteindre l'école avant l'ondée. Vous prendrez une voiture au retour. »

Il se leva, serra la main de Lina qui tremblait dans la sienne, et se dirigea vers le portail.

« Arrêtez, Henri, arrêtez », cria-t-elle, en le voyant criblé par l'averse.

Il courut la rejoindre, etil s'abritèrent sous la véranda.

Mais les gouttes, chassées par le vent, rebondissaien en douches autour d'eux.

« Passons dans mon atelier», dit-elle, la voix changée.

Elle hésita encore, puis l'attira nerveusement comme pour le guider en murmurant :

« C'est une fatalité ! »

Et Henri, sentant ce corps frémir contre le sien, entendit dans les profondeurs de sa conscience, la voix fatidique répéter.

« 11 faut qu'il soit assouvi !... »

Étendu sur le divan où il aimait à se blottir dans la tristesse et pour le rêve, M. de Palan se rappelait la scène de l'après-midi, l'étreinte dont la fatalité toujours imminente, depuis qu'il connaissait Lina, les avait enfin pour un instant noués l'un à l'autre.

Il se revit, face à face avec elle dans l'atelier. Ils demeuraient muets, anxieux, la gorge âpre, moins comme deux amoureux que comme deux lutteurs avant le premier élan. Par une porte entre-bâillée, il apercevait la chambre et les contours indécis du lit sous la moustiquaire comme à travers un brouillard.

11 avait entraîné Lina sans qu'elle résistât davantage, et ils*s'étaient mêlés l'un à l'autre furieusement.

Mais, tandis qu'il reprenait possession de lui-même, elle persistait dans le délire, bacchante insatiable, en qui la frénésie touchait à l'horreur tragique du mal sacré.

Il se rappela les gestes éperdus de la femme, les contractions de son visage, les sons rauques de sa voix, la

pâleur violâtre envahissant comme un crépuscule de mort ce visage sans beauté, et l'impression de satiété qu'il avait ressentie, devant la laideur de ce spasme.

Nul homme ne sait si la maîtresse la plus désirée ne produira pas en lui au moment de l'épreuve de chair, cet irrémédiable désenchantement. Il aurait dû se contenter de l'amitié tendre offerte par Lina. Quand naguère elle l'avait mis en présence de la statue allégorique, la tentation violente ressentie tout d'abord s'était apaisée en lui pour renaître plus tard sous une forme nouvelle. Après la métamorphose de ses désirs, transformés en une haute amitié intellectuelle, il attendait de Lina des sensations fortes, mais non celles que procure, avec une virtuosité bien supérieure, une fille de joie un peu ardente et soucieuse de son art, et avec laquelle, il importe peu du reste, que la volupté sombre dans le dégoût.

Elle devina l'impression produite, mais sans en comprendre les motifs. « Qu'as-tu? des remords? »

Poliment, il protesta. Mais elle ne pouvait prononcer une phrase plus malheureuse, en obligeant Henri à établir un parallèle qui n'était pas à son avantage.

Et il l'avait quittée sous cette morne lassitude, qui est la rançon des aspirations outrées.

Pour comble, au sortir de chez elle, il avait rencontré Flora reconduite par sa bonne. Ne pouvant cacher sa visite, il avait supporté avec impassibilité une scène violente de Syivia.

Tout en mordillant son cigare, M. de Palan pensait à ces choses. La pluie de l'après-midi s'évaporait du sol avec l'essence des plantes amollies. Il apercevait la lune à son plein, comme un grand miroir taché par l'usure des siècles. Et il se disait qu'en art

comme en amour, l'impression définitive est celle de l'inutile effort.

Dès le lendemain, il reprit son service au bureau, descendit à Rio chaque joar, et pendant une semaine n'entendit plus parler de Lina. 11 se contenta de lui envoyer deux superbes bouquets, sans doute parce qu'il lui aurait plu d'enterrer sa méprise sous des fleurs. Elle ne répondit pas. Mais un matin, il la trouva dans le train, où elle lui fit signe qu'elle lui gardait sa place.

« Est-ce une gageure ? luidemanda-t-elle, quand il se fut assis à son côté. »

Henri, compatissant aux larmes, demeurait implacable à l'indignation.

Elle se tut, craignant le scandale. Des gens les saluèrent au passage.

Elle dit à haute voix, comme pour se justifier :

« J'ai des achats à faire à Rio. »

Le train roula, s'enfonça dans les gorges et les frondaisons. Mais sur le bateau, elle entraîna Henri à l'écart et il dut se justifier. Il prétexta, d'une part, des affaires urgentes, et un rappel en ordre de son oncle; d'autre part, la jalousie de Sylvia.

« Sylvia... Sylvia... il est bien temps dépenser à elle.

— Malheureuse!.. «

Elle se pencha sur les bastingages, pour qu'on ne vit pas son visage, et la brise, en passant, séchait ses pleurs.

Alors, elle prit l'habitude de descendre à Rio deux ou

trois fois parsemaine. Henri se comolut àces rericontres ; elles les ramenaient à leur intimité ch;^ste.

En partant de chez lui le matin, il se demandait :

« Rencontrerai-je Lina ? »

La cloche du départ tintait dans la petite gare aux sonorités de chapelle. D'un coup d'œil, il parcourait les fenêtres de wagons : elle était là.

Pendant le voyage, ils parlaient peu, gênés par la présence de voisins. Ils observaient à deux le paysage, échangeaient quelques remarques sur les pierres greffées dans le sol comme d'antiques menhirs, et Teau floconneuse tombant d'une cascade en avalanche de neige. Puis en arrivant à la côte, ils se hâtaient de prendre leurs places sur le bateau.

Alors, ils en revenaient au tlième de l'amour, soleil immobile autour duquel ils gravitaient inconsciemment. Chose singulière, la femme ardente jusqu'à la fureur, dominait par orgueil ou force d'âme le désir voluptueux. Elle était capable de fidélité platnnif^ne, quitte à se tordre sur sa couche aux heures d'insomnie. Elle redevenait scrupuleuse quand elle parlait de Sylvia. Son affection pour Henri s'était trempée d'une façon vigoureuse par la possession, mais elle ne se montrait plus désireuse de se donner à nouveau ; ou plutôt, elle se révoltait à l'idée du partage et a la nécessiié du mensonge. Cette complexité, la puissance d'expression dont elle dépeignait la dualité de son âme imposaient à Henri. Il comprenait qu'un autre homme pourrait la l'aire crier de daisir ; mais nul autre ne piovoquerait cet hosanna où îlle le glorifiait. Il se comf>lut à développer en lui ce jentiment faux et cruel de l'amour par vanité. H comparait Lina à un instrument rare et précieux, bien qne de forme grossière, et dont n'importe qui pouvait tirer [des sons violents. Mais lui seul y faisait vibrer des

notes d'une douceur et d'une sonorité magnifiques.

Le soir, elle remontait à bord la première. Les journées lui semblaient longues, et se résumaient pour elle au voyage. Ses regards erraient sur les navires à Tancrage, où des matelots se mouvaient au milieu du réseau des câbles, comme des mouches empêtrées dans une toile d'araignée.

Souvent, le bateau fuyait sous un ciel où roulaient des fumées de forge et où zigzaguaient des éclairs. D'autres fois, après une journée étouffante et claire, un nuage obscur accourait vers la ville^avec des prolongements de nuées, semblable à un oiseau gigantesque aux serres menaçantes. Le cadre d'azur formé sur la mer, dans l'interstice des montagnes se rétrécissait peu à peu : — tout disparaissait dans la brume. \

Aux jours de beau temps, les îles, sur l'onde immobile, semblaient des oasis à fleur du désert bleu ; et le sillon lointain du navire, le chemin tracé par quelque caravane.

Pour être plus seuls, ils descendaient dans l'entrepont. Les leviers des machines s'élevaient et s'abaissaient, luisants comme des hommes en sueur; et sous leurs pieds, à travers un grillage, l'eau se précipitait sous les palettes en écume savonneuse.

Et toujours, toujours, à chaque ascension, le spectacle se renouvelait, les teintes se modifiaient, la forêt changeait d'aspect, apaisée dans un grand silence, ou hurlant dans le vent comme une foule ameutée sur une place publique.

Henri ne redoutait plus que les rares apparitions de Lina chez lui. Avec une étrange inconscience, elle se figurait que le sacrifice dont elle se glorifiait à chaque instant devant Henri devait lui mériter la gratitude de

Svlvia, et une abstention, en sa présence de toute manifestation tendre de celle-ci envers son mari. Elle s'indignait des moindres familiarités d'Henri avec sa femme.

La gêne qu'il éprouvait alors n'échappait pas à Svlvia.

Pauvre Svlvia ! elle vivait dans une jalousie contenue, qui parfois s'échappait en bouffées de colère. Et cependant, elle accueillait affectueusement Lina. Eeur amitié persistante était pour elle le gage d'une fidélité dont elle se leurrait.

Sur ces entrefaites, Flora s'alita. La gravité du mal, la menace d'une méningite qui pouvait tuer l'enfant ou la rendre stupide, affolèrent ses parenis. Lina s'installa au chevet de la malade et ne la quitta plus. Elle prodigua ses soins avec toute la tendresse qu'elle ressentait pour le père et un besoin de se laver envers Svlvia du crime de lèse-amitié. Pendant toute la crise, elle put savourer auprès d'Henri une intimité que Sylvia, toute aux soins de Flora, ne songeait plus à troubler. Mais la convalescence de la petite eut comme elîet de ramener Sylvia à son rôle de femme, et Henri à un regain de teiidresse conjugale causée par la joie de voir sa fille hors de danger. Il résulta de ce rapprochement une recrudescence de jalousie chez Lina. Elle devint obsédante ; son attitude réveilla les soupçons de Sylvia. Cette situation était d'autant plus intolérable pour M. de Palan qu'il n'y trouvait aucune compensation. Il avait bonne envie d'en finir, mais s'immobilisait en des atermoiements issus moins d'un attendrissement du cœur que d'un égoiste orgueil. Les femmes en cessant d'aimer, tranchent souvent dans le vif, avec indifférence et promptitude. Dans le langage des chirurgiens, elles ouvrent une belle plaie. Peu leur importe qu'une autre maîtresse y applique le baume d'une tendresse nouvelle. Les bles-

sures des amants à l'occasion des ruptures s'enveniment lentement sous la meurtrissure de leurs dilations et de leur fausse pitié. M. de Palan n'aurait pas considéré de sang" froid Lina se jetant aux bras d'un autre et cessant de souffrir pour lui. Les hommes, en créant les dieux à leur ressemblance, ont imaginé comme attribut de leur puissance, la soif d'une dévotion douloureuse et cruelle. 11 ne déplaisait pas à M. de Palan que Lina confessât son amour dans le martyre.

Une après-midi, en expédiant son courrier, il remarqua, poste-restante, la toilette hétéroclite et tapageuse d'une inconnue.

En attendant ses lettres, elle le toisait insolemment.

« Tête d'album ! » murmura-t-il en penchant le visage pour la mieux détailler, tout en esquissant dans l'espace quelques courbes et en la croquant dans sa mémoire. Puis, tout à coup :

« Mais c'est la tireuse de cartes de Flonflon! »

Il se rappela le jour où il l'avait rencontrée chez la vieille entremetteuse,

« Un bon type 1... pour sûr!... »

11 revint sur ses pas pour la regarder de plus près, et la coucher le soir même sur une page blanche.

« Elle est caricaturale... mais quels yeux!... quand elle vous regarde, elle fait le plongeon dans votre âme. Que m'a-t-elle donc prédit?

Dans un effort de mémoire, il revit la table longue encombrée de tarots, la tignasse rouge de Marguerite et le peignoir flottant de Flonflon.

« Ah! oui : le mariage,., le rival... des blagues!... Quand on épouse une jolie fille, on a toujours des rivaux. Quoi encore!... une femme maigre... et puis une autre femme... J'en ai tant connu.

Elle m'a fait un discours, une sorte de sermon.., »

Il s'en remémora la substance.

« Tout de même, elle a touché juste ! »

Des bribes de phrases lui revinrent :

« ... Et celle que vous aimez aujourd'hui en mourra de douleur. »

Un petit frisson le cingla.

La sibylle reçut les lettres, et vint à la rencontre de M. de Palan. Elle le regarda sous le nez, et dit simplement :

« On y songe?... »

Henri frémit. 11 lui sembla que cette interrogation incohérente confirmait les anciennes prédictions.

La femme tira une carte de visite d'un petit portefeuille et l'offrit :

Madame SALONIQUE Voyante

« Quand il vous plaira. »

Ses regards le gênaient. Il la salua et détourna la tête. Elle s'en alla, en traînant dans une démarche auguste, une robe de soie mauve sous une blouse de linon jaune, dont le tuyautage grimaçait.

Henri conserva l'adresse. Quand il voulut la garder dans son tiroir aux paperasses, il chercha ses clefs, ne les trouva pas. 11 glissa la carte par une fente du tiroir et n'y pensa plus.

Le même soir, Sylvialui tendit une lettre décachetée. « De Lina ».

— Pour toi ?

— Non. Pour toi.

— Comment est-elle ouverte?

— Parce que j'ai voulu en connaître le contenu.

— Parfait!... Sais-tu que j'en ai assez de ta jalousie?.. »

Il lut en hâte :

« Mon cher ami... Pour un conseil Les femmes

n'entendent rien aux affaires. J'embrasse Sylvia et Flora. »

Il respira :

« Tu en as été pour tes frais.

— Il est clair qu'une lettre qui devait passer par mes mains ne pouvait rien contenir de suspect.

— Alors pourquoi l'ouvrir ?

— Ça m'a plu.

— Ma chère, dit-il, vous impatienteriez un fakir. Dînons ; ensuite mettez votre chapeau et venez avec moi.

— A quoi bon?

— Libre à vous. »

Ils dînèrent en silence. Henri, outré, pensait :

» Toi, ma petite, si tu as des soupçons, tout à l'heure, ils seront fondés. Lina a bien fait de m'écrire. Ce soir,' elle me chante. »

Il la trouva au milieu d'un fouillis de malles.

« Pourquoi ce déménagement?

— Assieds-toi, dit-elle en s'étendant sur le même sopha où elle s'était assoupie quelques mois auparavant. Je craignais que tu n'amènes Sylvia. Je te sais gré d'être venu seul.

— Que lui dirai-je au retour?

— Tout simplement que je t'ai demandé la formule d'une procuration pour mon fondé de pouvoir.

— Tu pars?

— Je pars. Voici mon passage. »

Elle lai tendit une feuille grise. « Frau Mulborn — Hambourg. »

« En vérité!.. » dit-il, stupéfait.

« Je suis allé à Rio ce matin, mais j'ai pris un autre train que le tien pour éviter des explications en public. »

Il se taisait. La résolution de Lina le remuait. Elle observait en silence l'effet produit.

« Tu pars, dit-il enfin, comme cela... brusquement... As-tu de mauvaises nouvelles? Tu as mis ta fabrique en commandite ; ta fortune est-elle compromise ? Non. — Alors, pourquoi pars-tu? — Pourquoi ?... pourquoi?... »

Elle s'approcha de lui, visage à visage pendant un instant il sentit son haleine, et perçut le rythme tumultueux de son cœur.

« Tu oses me demander pourquoi? N'ai-je point encore assez souffert ? point assez expié une heure de faiblesse, point servi suffisamment de jouet à tes caprices? Quand mon amour fléchit, tu le relèves et tu Tincites. Quand il s'exalte, tu te dérobes et le dédaigne. Je ne suis plus ton amie ; je ne suis pas ta maîtresse, mais il te plairait que je me tinsse prosternée devant toi, à me meurtrir et à t'adorer.

— Calme-toi! »

Il balbutia ;

« Pouvais-je abandonner ma femme, ma fille?

— Oui parle de cela !... L'ai-je exigé! T'ai-je dem.andé autre chose que ton amour? Pourquoi es-tu venu, cette après-midi où j'ai faibli.

— Je partais sous l'averse. Ne m'as-tu pas rappelé? » Il comprit sa maladresse. Ironique, elle s'écria :

« Je t'ai fait violence !

— Rt tes scrupules, Lina... plus tard?

— Gomment n'en aurais-je pas d'avoir sacrifié Sylvia

à ta fantaisie à ta curiosité qui nous a humiliées et déchirées Tune et l'autre ? »

Elle élevait la voix.

» On va entendre ; on va, venir; écoute... raisonne un peu... »

— Non, je n'écoute rien. Ma passion pour toi n'est plus que poussières et que cendres. C'est moi qui me reprends... moi qui te quitte... »

Elle poussa un grand cri, puis un second, et roula dans une attaque.

Henri, lucide, la regardait, écumante, violacée, telle qu'elle s'était métamorphosée naguère dans les fureurs de sa chair.

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