PARIS
EUGÈNE REKDUEL, ÉDITEUR -MBRA IRE
RUE DES CRAMDS-AUGUSTIKS , N° 22.
vindicte de Pétrus s'exerça avec une vigueur extrême contre ceux « qui avaient fait le coup ». Il dit à Boulanger ;
Laisse immiscer ma rage à ta plainte qui gronde, Laisse pilorier tes iniques bourreaux, Laisse-moi sur leur front clouer l'ignominie, Les traîner sur la claie au banc du carrefour, Tribunal plébéien, d'où la fourbe est bannie.
et ainsi de suite, sans baisser le ton, dans une quarantaine d'alexandrins.
Voici, pour finir, quelques dernières bordées de la muse sanculottide ; il en avait dédié les prémices : « Dors, mon bon poignard, dors... » à Joseph Bouchardy, Cœur de Salpêtre. Le surplus, sous le titre de série : Patriotes, n'est pas ce qu'il y a de meilleur dans le recueil. La littérature politique — d'autres poètes plus notoires en ont fait l'épreuve, — ne gagne pas à vieillir ; et les odes vengeresses de Pétrus Borel ne valent pas les Châtimens.
Mais dans son épilogue : Misère, l'éloquence de sa plainte nous replace à nouveau devant l'ulcère de son cœur et semble un dernier cri arraché par la crampe de la faim.
Telles sont les Rhapsodies, dont on extrairait sans peine une dizaine de poëmes dignes de figurer dans les anthologies romantiques. Reli-
sez-les et choisissez ; sans doute vous n'oublierez pas Heur et Malheur, puis çà et là quelques strophe d'un timbre profond et particulier. Vous y joindrez encore le somptueux prologue qui orne le seuil de Madame Putiphar, et enfin ces stances de la Léthargie de la Muse dont nous obsède toujours la souveraine fierté... Alors, contemplant cet écrin de sombres gemmes, vous vous demanderez comment une si originale floraison n'a pas gardé sa place aux pentes du Parnasse romantique, et quelle malignité du sort, en s'acharnant sur ce déshérité, n'a pas au moins défendu cette part modeste de son hoirie contre les dédains d'une trop sévère postérité.
« Jamais petit livre n'avait fait plus grand scandale », — dit Pétrus Borel de ses Rhapsodies, dans sa préface de Champavert. Ce qui est vrai, c'est que l'émoi fut grand dans le Cénacle, où la « camaraderie » exulta ; mais les journaux furent muets ou hostiles à ces vers du Lycanthrope ; — car du moins un sort était fait à ce vocable, que Pétrus lui-même ne répugnait pas d'accoler à son nom, pas plus sans doute qu'il n'était troublé de critiques acerbes, émanant de qui il savait n'avoir autre chose à attendre. « Il ne douta pas un instant de sa force », dit-il, et nous n'avons, le connaissant, aucune peine à le croire. Il reçut d'ailleurs quelques encouragemens et il en est un qui dut bien doucement sourire à son orgueil ; c'était une lettre de Béranger datée du 16 février i832, avec des vers que le chansonnier dédiait à Pétrus Borel. La louange de Béranger, alors dans toute sa rayon-
nante popularité, n'était-ce pas un baume susceptible de panser bien des plaies ? Pétrus publia l'année suivante, dans sa préface de Champavert, les vers et la lettre, sans taire la fierté qu'il en ressentait.
Son premier cri de guerre lancé, Pétrus ne devait s'en tenir là. C'est maintenant à l'Institut, à l'art classique, aux pontifes de l'école de David qu'il veut jeter le gant. Déjà, sur le second plat de la couverture des Rhapsodies, il annonçait, comme étant « sous presse », — en outre de Pâture à liseurs, — un Appel aux jeunes Français à cœur de lion, — deux brochures in-8, restées à l'état de projet. Cependant il lui fallait un organe, une revue de combat, où les jeunes artistes pussent clamer leur manifeste belliqueux. Il s'ouvrit de son dessein à Jehan Du Seigneur, et, avec le concours du fougueux statuaire, il eut vite organisé la rédaction du magazine. Ce fut la Liberté, Journal des Arts, publication hebdomadaire de format in-4°, dont le premier numéro parut en septembre i832 et le dernier en février i833.
Une préface incendiaire, dont la signature : Didron, laisse néanmoins reconnaître le ton habituel du Lycanthrope, expose ainsi le programme de la publication :
« Un prospectus annonçait, il y a quelque
temps, que des hommes dévoués, des artistes d'âme, à la gêne sous un régime bâtard, étranglés par l'Institut et les Écoles, s'étaient groupés en faisceau pour conquérir à leurs frères la liberté qu'ils s'étaient déjà faite à eux-mêmes, à leurs risques et périls. Ce manifeste, car c'est une vraie guerre que nous engageons, et une guerre à mort, faisait appel à tous les artistes, architectes, graveurs, peintres, musiciens et poètes : or, cette voix qui parlait alors a été entendue ; des échos nous ont répondu de tous côtés, car ce qui est généreux retentit en France : partout, des écoles, des ateliers, des cabinets, des portes de l'Institut, et presque de son sein, sont accourus en foule, serrés, graves, hardis, pleins de courage, des hommes demandant la direction à suivre, la voie à parcourir, les ordres à exécuter; la graine a rayonné en gerbe, le noyau s'est épanoui en arbre et les individus ont fait peuple : l'armée est prête, les cadres remplis, les soldats exercés, et le mot d'ordre qui n'avait encore été que bégayé, que prononcé tout bas, nous le crions aujourd'hui à voix haute : Mort à l'Institut ! Mort au Professorat ! Ainsi nous ne jetterons les armes que quand nous aurons fait à l'Académie royale des Beaux- Arts une large tombe avec les pierres démolies du palais des Quatre Nations. »
Rappelant ensuite les conquêtes de la Liberté : (( Vous voudriez, poursuit-il, qu'elle fût impuissante à enterrer quelques vieillards dans l'oubli, à bâillonner des bouches qui n'ont plus de dents ? Oh ! nous espérons mieux, nous autres ; n'est-il pas vrai, jeunes hommes ! Battez donc des mains, vous tous, car l'avenir est beau ! »
Mais le ton des articles ne se maintient pas à ce diapason. La rubrique architecture fut dévolue à Bruno Galbacio ; Jehan Du Seigneur, comme il convenait, se réserva la Sculpture ; des peintres tels que Jeanron, Emile Wattier, — un héritier romantique des Fêtes Galantes, — puis Delacroix, Decamps, Théophile Fragonard traitèrent de la peinture et de l'art en général. Nous y trouvons aussi des chroniques de Gabriel Laviron, Jules Raimbaud, Alfred Pommier, Fernand Boissard et André Borel, sous la signature de Mathéphile Borel. De Pétrus lui-même trois ou quatre articles, — entre autres les Fourberies de Scapin, où sa verve s'exerce contre Guérin et « l'art immortel de David )> — relèvent çà et là d'une pointe acerbe le ton généralement assez terne de l'ensemble. Mais vainement y avons-nous cherché « ces vers et même ces poèmes entiers » que Gérard de Nerval, nous dit Jules Claretie, y aurait insérés. Nous trouvons bien les initiales G. L. au bas
d'un article sur un poème d'Auguste Barbier, Il Planto, mais les vers sont de Barbier et les initiales de Gabriel Laviron et non de Gérard Labrunie.
La Liberté, Journal des Arts, disparut avec l'épuisement des subsides de ses rares souscripteurs. La collection, à peu près introuvable, n'existe pas dans nos grandes bibliothèques : il nous a fallu, pour la découvrir, scruter les précieuses archives de la Collection Spoelberch de Lovenjoul.
Sur la couverture de cette revue était annoncé, comme devant prochainement paraître : Graisse d'Ours, par Pétrus Borel, un fort vol. in-8 avec vignettes. Il n'en sera plus question, non plus que de la Belle Cordière, dont le seul titre figure sur la couverture de Chants et Prières, par Ch. de Maricourt et Eugène Tourneux, volume de poésies édité par Desessart, en i832. Pétrus est d'ailleurs coutumier de ces annonces illusoires que ne doit suivre aucune réalisation : nous en noterons, à leurs dates, maints autres exemples.
Plus réelle est la collaboration qu'il fournit aux keepsakes et aux recueils de morceaux choisis dont la production est alors si active. Son poëme Heur et Malheur est ainsi publié, en même temps que dans les Rhapsodies, dans les
Annales romantiques de i832. Nous trouvons aussi sa première nouvelle : les Pressentimens, médianoche , dans un ravissant keepsake,l'/lZ6um de la Mode, chroniques du Monde fashionable pour 1832, où un douzain de nouvelles s'accompagne d'aimables lithographies en couleur d'Achille Devéria et des deux Johannot.
Ce début de Pétrus Borel est une histoire terrifiante, présentée avec l'appareil du plus funèbre mélodrame. Il est minuit : le vieux comte Josseran a convié tous les siens à célébrer le cinquième anniversaire de la perte de sa dame. Selon le rite funéraire institué par lui, on doit passer cette nuit en de douces conversations, de sombres lectures et des chants mélancoliques; sur le minuit, on doit servir un repas somptueux. La chambre, celle même où décéda l'épousée, est tendue de draps noirs semés de larmes d'argent; une housse de velours noir à mêmes passemens d'argent recouvre, tel un catafalque, le lit mortuaire; des cierges brûlent sur une crédence. Les invités sont vêtus de deuil et, tous ensemble, à genoux, récitent les sept psaumes de la Pénitence. Dans ce cadre peu frivole, le comte Josseran apporte une note plus lugubre encore en glaçant l'assistance de récits de pressentimens. D'affreux présages lui font redouter un nouveau malheur, et il rappelle les
exemples, qu'offre l'histoire, d'augures sinistres servant d'annonce aux plus funestes évènemens. Sa fille Ténobie, jolie brune de vingt ans dont le scepticisme impie contraste avec l'esprit superstitieux de son père, scandalise l'assistance par de sacrilèges plaisanteries. Elle se met au piano, puis, quand elle a exécuté la marche funèbre de Beethoven, quand, de cette musique etdu décor mortuaire qui l'environne, chacun sent monter une sorte de terreur mystique, Ténobie continue de crâner, de se dire inaccessible à la peur et, comme on la met au défi de sortir dans la rue sans flambeau, elle renchérit en déclarant qu'elle ira, seule, jusqu'au cimetière voisin et cueillera sur une tombe un peu d'herbe ou de cyprès pour attester son exploit. Elle sort donc, et peu après, on la voit revenir, traînant un linceul qu'une main inconnue a jeté sur sa tête. N'est-ce pas, demande-t-elle, une mauvaise plaisanterie des assistans qui l'auraient suivie pour l'effrayer? Mais quand il est bien avéré que personne n'est sorti, qu'une main mystérieuse l'a frappée au visage avec des ongles diaboliques, que ce linceul n'appartient pas au linge de la maison, mais porte comme initiale une S, — la marque de Satan, — alors la présomptueuse Ténobie est prise d'un accès d'épilepsie, et, après un mois
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de terreurs délirantes, est pour tout de bon reconduite au cimetière.
Tel est le conte bleu, glissé par Pétrus Borel dans le keepsake engainé de tabis rose que son éditeur destinait aux demoiselles romantiques. Le morceau parut encore, la même année, dans un autre recueil de nouvelles édité par Victor Magen et congrument intitulé Scènes du Beau Monde.
C'est de même aux lectures féminines qu'il destine, dans le Livre de Beauté, autre keepsake illustré de l'éditeur Janet, un article sur Anne de Bretagne, qu'agrémente un portrait à la manière noire, d'après Louis Boulanger. Au milieu des doucereuses notices consacrées aux dames illustres dont le los défraye le volume, le texte de Pétrus se discerne tout de suite à sa saveur particulière. Alors que ses collaborateurs distribuent à l'envi leur encens à chacune de leurs héroïnes, la belle reine, tant aimée de Louis douzième, n'échappe pas aux âcretés du Lycanthrope. Dans le décor qui convient, nous voyons entrer, sous la poterne d'un sombre manoir, une victime de la vengeance d'Anne de Bretagne : c'est le maréchal de Gié, vieillard chargé de chaînes, que moleste une escorte de sbires. Son crime est d'avoir intercepté une cargaison d'objets précieux que la reine dirigeait vers la
Bretagne, en prévision d'un veuvage qu'une grave maladie du roi lui faisait redouter. Le trop probe maréchal fut, pour ce loyalisme inopportun, déféré au Parlement de Toulouse, qui docilement le condamna à une prison perpétuelle. Mais alors, cédant à son goût de l'antithèse, voilà que Pétrus, ayant bien flétri les passions rancunières de la femme, se plaît à mettre en balance les vertus de la reine, qui, de féroce et vindicative dans le privé, savait apparaître, dans ses attributs souverains, communément généreuse et secourable à l'infortune.
Conçoit-on enfin que le Lycanthrope puisse s'humaniser jusqu'à collaborer au Journal des Demoiselles, édulcorer sa prose au point de l'associer, sans trop de heurts, aux morceaux anodins de Mme Tastu, de Marceline Desbordes- Valmore et d'Anaïs Ségalas? On y trouve ainsi, sous sa signature, en i834 et i835, trois articles qui n'y sont pas trop déplacés. Voici d'abord Vendrapedrou, traduit de l'anglais, — une légende de l'Hindoustan fabuleux, dont le héros, abandonné dans une solitude par la vengeance d'un chef de tribu, y fait la découverte de la canne à sucre. Puis c'est une assez impersonnelle Promenade en Espagne; enfin, il y réédite Anne de Bretagne, sous ce titre mieux approprié : le Maréchal de Gié.
Pétrus a fait au surplus une courte trêve à ses fureurs lycanthropiques. Après l'équipée du coteau de Rochechouart, il a repris ses atours de sombre dandy. Il met parfois le gilet rouge et le grand feutre pointu à ruban de velours pendant, dont Théophile Gautier a illustré le costume des Bousingos. Mais il affectionne davantage l'habit sévère boutonné jusqu'au col, et le pantalon ajusté de même étoffe, le tout découpant une longue silhouette noire où la mousseline enroulée de la cravate et les poignets de batiste repliés sur les manches mettent seuls une sobre note claire. C'était le temps où le monde allait, pour quelques années, le disputer à la solitude. On le voit donc paraître à ces folles soirées où la jeunesse d'alors prodiguait tant de libre fantaisie. On se costumait, on festoyait, on dansait... On dansait chez Dumas, chez les Devéria, chez Nodier à l'Arsenal; on dansait à l'Opéra-Comique, à cette grande kermesse vénitienne dont Célestin Nanteuil dessina le programme, puis encore rue du Doyenné, au salon de la Bohême galante.
Le bal que donna Dumas, au square d'Orléans, au milieu des fresques improvisées par Louis Boulanger, Célestin Nanteuil et Eugène Delacroix, fit époque dans les fastes du romantisme. Le beau Pétrus s'y était montré en Jeune
France, nous dit Eugène Devéria, qui a laissé de la fête une description minutieuse, dans Y Artiste de i833.
Mais son goût de l'outrance reparaissait bientôt dans l'organisation que lui-même conçut d'une fête qui dût faire oublier toutes les autres. Dans une maison, composée d'un entresol et d'un étage, qu'il avait louée en totalité, rue d'Enfer, loin du gênant voisinage des bourgeois, il convia le Tout-Paris romantique à une triomphale orgie : danses, beuveries, chants, vociférations et rugissemens s'y mêlaient dans une indescriptible saturnale; un punch ardent circulait dans les coupes; quelques-uns buvaient dans des crânes, au milieu d'une clameur de Walhalla. L'ivresse couronnait ce délire et, de temps en temps, on descendait à l'entresol, transformé en infirmerie, quelque convive naufragé par le flot des libations...
Pétrus Borel était désormais sacré prince des audaces et maître suprême des étonnemens.
Il va donner tout à l'heure l'ultime mesure à cette notoriété de scandale, en produisant cet exploit de truculence littéraire, ce livre dont les horrifiques excès s'assaisonnent de mystification goguenarde : Champavert, contes immoraux.
Le livre parut sous l'aspect alléchant d'un confortable in-8° de Renduel, l'éditeur par excellence des romantiques. Typographie soignée, beaux caractères du type Didot pour le texte, lettres gothiques pour les titres de chapitres, tel est le volume qu'habille une couverture jaune, ornée, de même que le titre, d'une effarante vignette de Jean Gigoux. Cette vignette qui, à elle seule, eût dû suffire au succès du livre, figurait un Barbe-Bleue patriarche, tenant par les cheveux une femme gisant à terre dans un ouvroir de maléfice, au milieu d'ossemens et de squelettes habillés, suspendus dans un placard : c'était un commentaire approprié de Don Andréa Vesalius, l'anatomiste, l'une des histoires les plus étonnantes du recueil.
La composition typographique et l'ordon-
nance du texte ne nous surprennent pas moins. Au seuil de chaque nouvelle s'entasse une débauche d'épigraphes à rendre jaloux le vicomte d'Arlincourt lui-même : des extraits compacts, des poèmes entiers, expriment, avec plus ou moins d'à-propos et de clarté, l'ordre d'idées ou de sentimens auquel doit-être préparé le lecteur, puis, en tête des chapitres, des titres singuliers en latin, en anglais ou en espagnol ajoutent encore un appoint de bizarrerie; enfin le texte même, inégal, heurté, avec une orthographe étrange à décourager le correcteur, qui, dans le doute, semble avoir respecté jusqu'aux coquilles d'impression ; puis des néologismes improvisés, des vocables tirés du latin ou du vieux français, d'une structure audacieuse, mais attestant néanmoins une science étymologique assez sûre : telle est l'enveloppe et la forme. Quant au fond, c'est un assaut d'outrances, d'exagérations, d'horreurs, de cruautés, où toujours apparaît l'auteur avec ses théories, ses digressions, ses commentaires, ses paradoxes, enfin son immixtion totale et continue dans le récit. Certes, nous sommes loin de l'art impersonnel et de cette sereine impassibilité qui tantôt seront la loi d'une autre école. Mais compulsons rapidement Champaverl .
Le livre s'ouvre sur une notice-préface, non
moins singulière que celle des Rhapsodies : l'auteur imagine que Pétrus Borel, qui, en réalité s'appelait Champavert, s'est suicidé ; et il en prend texte pour tracer de lui-même, sous le jour de sa convenance, un portrait physique et moral dont maints détails sont à retenir. Le voici d'abord qui se campe, « grand, svelte, presque frêle, — on sait qu'il mesurait exactement i m. 76, — avec sa peau brune, son œil grand, blanc et noir ». Il est fier, depuis l'âge de dix-sept ans, d'une barbe que personne n'était parvenu à lui faire abattre, — ce en quoi « il devançait de quatre ans les apôtres de Henri Saint-Simon,» — et il se trouve ainsi beaucoup de l'aspect de saint 'Bruno. Il nous dit encore que l'ogre effroyable des Rhapsodies est bon, doux, affable et de cœur aimant; mais qu'on ne le blesse pas à fond, car alors sa haine devient, comme son amour, implacable. Puis, nous ayant montré les sources de son hostilité à l'égard de tout ce qui est humain, il cite, à l'appui, les meilleurs morceaux de ses Rhapsodies. Il nous découvre enfin un Champavert intime, en extrayant de ses notes un choix de pensées, dont il est permis d'apprécier le ton par ce spécimen :
(( Dans Paris, il y a deux cavernes, l'une de voleurs, l'autre de meurtriers : celle des vo-
leurs, c'est la Bourse; celle des meurtriers, c'est le Palais de justice. »
Par cette agréable transition, il nous conduit, sans trop de heurts, aux nouvelles amènes qui vont suivre.
De la première, Monsieur de V Ar g entière, il y a peu à dire. Cette fable puérile, — où se meuvent des personnages sommaires, ébauchés des plus noires couleurs, avec une psychologie de roman-feuilleton, — se déroule sur un canevas d'horreurs mélodramatiques de la plus pauvre invention. Pourquoi Pétrus a-t-il placé en tête de son livre, cette histoire, qui peut-être a dissuadé maint lecteur d'une plus ample exploration du recueil? Deux pages tout au plus, les premières, nous attachent par un préambule, où l'auteur nous dit son antipathie pour l'art gréco-romain, puis, avec un salut à Watteau et aux maîtres de son école, proclame son enthousiasme pour le rococo et l'art exquis du dix-huitième siècle alors si méconnu.
Vient ensuite ce drame sombre, rapide et cruel, Jacquez Barraou, où la jalousie met aux prises deux nègres que le terrible instinct d'exclusive possession sexuelle arme pour un combat sans merci. Or, quand les deux rivaux se sont déjà mordus et férocement déchirés, on entend, — et c'est là du meilleur Pétrus, — les
tintemens de V Angélus au couvent voisin. Alors les combattans s'arrêtent, posent leurs navajas, s'agenouillent et se mettent à réciter, en répons alternés, les versets de la Salutation. Puis la prière achevée, brusquement ils se relèvent, reprennent leurs coutelas etcontinuent de s'égorger et de s'étriper dans une de ces scènes d'effroyable massacre, telles que les conçoit à ravir le Lycanthrope. « Vers la nuit, un marchand heurta du pied leurs cadavres et dit : « Ce ne sont que des nègres! » et passa outre... C'est le trait de la fin.
Il excelle au surplus dans ces histoires de nègres où les instincts indomptables de ces frustes natures font éclore des drames d'une horrible sauvagerie. Dans Three Fingered Jack, il nous montre une figure de nègre qu'il veut être une réalisation idéale du Lycanthrope. « Jack était une de ces organisations fortes, un de ces cerveaux puissans, nés pour dominer, qui manquant d'air dans l'étroite cage où le sort les a jetés, dans cette société qui veut tout courber, tout rapetisser à la taille vulgaire, rompent à tout jamais avec les hommes qu'ils exècrent, s'ils ne rompent avec la vie. Three Fingered Jack était un Lycanthrope ! »
Mais voici — sous un autre aspect de l'humour macabre de Pétrus — cette extravagante
bouffonnerie, Andréa Vesalius. Il fait de ce savant, qu'il vieillit à souhait, sans grand souci de la vérité historique, un anatomiste féroce qui met au service de la science ses vengeances d'époux trompé ; il dissèque les amans de sa femme, et finalement, après avoir convié cette dernière à contempler leurs squelettes, il lui réserve le même sort en soumettant à son scalpel les délicates carnations de la dame. Cela, c'est du Pétrus le plus joyeusement inspiré.
Avec Dina, la belle juive, nous croyons être en terrain d'idylle, ou d'amour biblique ; et Pétrus nous y achemine en quelques plaisans chapitres où nous voyons le gentil seigneur de Rochegude se faisant accompagner, — d'assez mauvaise grâce — par le tabellion Bonaventure Chastelart, licencié es bavarderie, en vue de passer contrat de son mariage avec Dina, la belle juive. Par les rues vieilles qui bordent les quais de « Lyon la Riche, endormie entre ses deux fleuves », nous suivons Rochegude et Chastelart, précédés d'un porte-falot ; et la route s'abrège au récit charmant que le fiancé fait de son aventure. Puis c'est au sein de la tribu de Judas, père de Dina, — honnête fils d'Israël, loyal, malgré son nom, ■ — que Chastelart fait lecture du contrat et qu'ensuite s'achève, selon le rit judaïque, la nuptiale céré-
go PETRUS BOREL
monie... Mais brusquement, comme impatienté d'avoir si longtemps broyé ces tendres couleurs, sans grande transition ni logique, voici que l'auteur précipite les scènes effroyables, comme si une brève trouée de ciel n'ouvrait sur la vie son azur fugitif que pour faire place à la tourmente des meurtres et des crimes. L'idylle se clôt d'un horrible dénouement : c'est la malédiction tragique du vieux Rochegude, puis le viol hideux et l'assassinat, par un infâme batelier, de la pauvre Dina ; enfin, au bord de la fosse de son épousée, le suicide de Rochegude, qui, ayant clamé vers le ciel sa malédiction, se décharge dans la tête les pistolets de ses arçons. Haine farouche de la vie et suicide, c'est le thème final de toutes les fantaisies de Pétrus Borel.
Nous le retrouvons encore, ce thème de mort et de suicide, dans le morceau suivant : Passereau V écolier, mais cette fois agrémenté de cette verve sarcastique qui fait songer à quelque froide mystification. Or il faut lire cette ineffable cocasserie où l'humour de Pétrus jaillit en bouffonneries et goguenardises intarissables. Il y a dans Passereau des plaisanteries définitivement classées dans notre répertoire drolatique : <( Je voudrais que vous me guillotinassiez », eut longtemps le succès de ces blagues souveraines
consacrées par le rire des générations. L'esprit de Pétrus affecte ici ce pouvoir hilarant, précurseur de ces joyeusetés cruelles, de ce qui a été plus tard le comique chat-noiresque.
Le livre se clôt par le testament de Champavert, — l'horrible testament de rancœur, de haine et de blasphème : alors la gaieté et le rire de Passereau font place à la noire malédiction qu'il lance à la vie, à l'amour, à la beauté de ce monde... Ce paroxysme dans la désespérance excède ici le ton d'une rhétorique outrancière. On y perçoit déjà l'incurable mal dont souffre ce poëte juvénile, que sa vigueur d'athlète et sa beauté d'Antinous ne sauraient réconcilier avec la vie. <( Quand un arbre, dit-il, a été atteintde la foudre, nul printemps ne saurait le reverdir... » Quelle est donc la source de ce mal ? Il accuse ici une cruauté de femme et il dit à celle qu'il appelle Edurie : « ... Toi qui as mis dans mon sein le germe de la mort, la misère l'a fécondé... » On a de ces désespoirs à cet âge, mais on en guérit ; Champavert n'en guérira pas. C'est le suicide qui doit lui offrir la suprême solution, et il veut y associer son amie Fia va — une femme qu'il aime et qui a résolu de sortir avec lui de ce monde. Mais une préoccupation l'arrête ; une pudeur lui commande de soustraire sa mort aux plates homélies du philistin, il ne
veut pas qu'on attribue sa résolution au désespoir amoureux ! — « Ce n'est pas par désespoir, dit-il, je n'ai jamais espéré. . . » Quant à l'amour, celui que chantent les doucereux poètes, il ne le connaît pas : — « Chanter l'amour ! pour moi l'amour, c'est de la haine, des gémissemens,des cris, de la honte, des douleurs, du fer, des larmes, du sang, des cadavres, des ossemens, des remords, je n'en ai pas connu d'autre. Allons, roses pastoureaux, chantez donc l'amour, dérision, mascarade amère ! »
Avec le même sarcasme, il se rit des grâces de la terre, de la verdure, des fleurs... « Fontainebleau ! qui nous délivrera des arbres verts !... »
Puis quand il a tout brisé, anéanti de ses accessoires terrestres, son départ s'accompagne de ce dialogue avec son concierge, à qui il remet sa clef ;
— Iriez-vous en Espagne, que vous aimez tant ? — demande celui-ci.
— Plus loin !
— En Alger ?
— Plus loin !
C'est bien là, n'est-ce pas, anticipé de vingt ans par ce testament prophétique, le sombre destin du poëte, inscrit déjà tout entier dans cet épilogue d'un livre de jeunesse.
A défaut du succès de vente qu'il escomptait pour Champavert, Pétrus trouva sans doute quelque dédommagement dans les échos de presse et les articles de revues qui devaient mieux servir sa notoriété. C'est d'abord la Revue de Paris, qui, ayant annoncé, par deux notes successives, la mise au jour de l'ouvrage, lui consacre, sous la signature de Paul Lacroix, une analyse où la louange se mêle adroitement à la critique. On a sans doute, à ce magazine, quelques raisons de ne point exaspérer l'auteur de Champavert. Une note de Pétrus, placée, en guise d'épigraphe, en tête d'Andréa Yesalius, explique en effet que cette nouvelle avait été portée à la Revue de Paris et offerte à son directeur, Amédée Pichot, comme traduite du danois d'un supposé Isaïe Wagner. Or bien qu'en ayant payé le prix à Borel, Pichot ne l'inséra
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pas; mais avec un sans-gêne assez habituel aux mœurs de l'époque, il la publia sous son nom, après l'avoir travestie à sa guise. Le Lycanthrope — qui le croirait? — ne brandit pas son fouet et prit assez bien la chose, entendant, nous dit sa note, ne réclamer pour Champavert « que priorité et trouvaille ». Aussi la Revue de Paris est-elle tout miel pour le livre de Pétrus;elle justifie même le sous-titre : contes immoraux, employé, dit-elle, par ironie, « car ces contes moralisent la société dans ses vices et dans ses crimes, et il n'y a pas ici plus d'adultère et de sang qu'ailleurs ; çà et là, tout au plus, quelques vérités bonnes à dire et dites avec rudesse, bien saturées d'amertume et brûlantes comme un fer rouge. » A peine l'auteur de l'article hasarde-t-il timidement « que M. Borel abuse volontiers de la faculté philologique qu'il possède d'une manière fort distinguée ; il se livre trop peut-être à la redondance chère à Rabelais et au néologisme cher à Mercier... Mais ce n'est là que l'excès du bien, car Champavert arrivera sans peine à être néologue sans barbarisme : il n'aura qu'à faire quelques concessions au goût et à redouter l'exagération ». On ne pouvait, sans doute, administrer plus galamment une critique aussi mesurée.
Dans l'Artiste, — ■ nous sommes, il est vrai, en
terrain ami, — le livre est annoncé avec une reproduction de la vignette de Gigoux, puis fait l'objet d'un article complaisant de Gabriel Laviron, qu'illustre une belle eau-forte de Gélestin Nanteuil pour Dina la Belle Juive. Pétrus va d'ailleurs être associé à la collaboration de cette revue d'art qu'inaugure Ricourt en 1S29, avec le concours des maîtres les plus notoires de la plume ou du crayon. Il y débute, en i833, par deux articles de critique, l'un sur le Balcon de V Opéra, de Joseph Ortigues, édité par Renduel cette même année, l'autre sur les Artistes penseurs et les Artistes creux, étude destinée surtout à la louange de son ami Louis Boulanger. Nous y trouvons encore, l'année suivante, une nouvelle originale : Jérôme Chassebœuf, qui mérite de nous arrêter quelque peu.
Le héros de cette histoire, un enfant de pauvres carriers, s'attire par un don musical inné, la sympathie d'une riche cantatrice qui prend soin de son instruction et fait de lui un compositeur émérite. A la mort de sa bienfaitrice qui le laisse sans ressources, Jérôme passe en Russie et rencontre à Pétersbourg un ancien condisciple, un certain Barbador qu'on avait surnommé le Troubadour enragé. Celui-ci s'est bien poussé dans le monde et a fait un opulent ma-