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riage, sous le titre d'emprunt de Vicomte de Castagnapoulide. A son instigation, Chassebceuf se décore lui-même du titre de Vicomte de Montmartre et épouse l'héritière d'une noble maison, la fille du baron Volscolampsk. Mais le pseudo-vicomte a le remords de sa supercherie et veut en faire l'aveu à son beau-père. Barbador l'en dissuade en lui représentant qu'un irréductible préjugé de noblesse provoquerait de la part du baron les plus féroces représailles. Alors Chassebceuf veut au moins faire sa confession à sa jeune femme, dût-il compromettre le grand amour que celle-ci a pour lui. Donc il la conduit en France, et, sans aucune préparation, l'amène dans le taudis misérable que ses parens n'ont pas voulu quitter. Ils trouvent les deux vieillards endormis sur leurs sièges — : « Dans quel bouge m'avez-vous conduite ? m — exclame la vicomtesse. Alors Chassebceuf lui apprend la vérité et, lui montrant son père et sa mère, lui demande si elle le juge encore digne de son amour... Sans la moindre hésitation, avec un geste plein de noblesse, la jeune femme va baiser le front des deux vieillards. La scène est touchante, mais voici la fin, bien digne de l'imagination de Pétrus. La vicomtesse, faisant à l'affection paternelle une confiance imprudente, écrit à son
père pour lui découvrir le secret de la naissance du vicomte de Montmartre, ajoutant d'ailleurs que son amour s'est accru de cette révélation. Le baron Volscolampsk répond à sa fille par une lettre doucereuse, l'invitant à revenir avec son mari. Nous voici transportés au domaine de Volscolampsk, dans un chemin creux, où deux hommes, armés et drapés dans leurs manteaux, attendent l'arrivée d'un équipage, — celui qui ramène de France les jeunes époux. — Reconnaissez le baron et son fils, l'héritier de sa maison. Dès que la berline arrive à leur portée, l'un d'eux frappe le postillon, l'autre se précipite sur la voiture et blesse Chassebœuf. Mais le postillon, légèrement atteint, revient sur ses agresseurs et frappe mortellement l'héritier des Volscolampsk ; le même sort est réservé au baron. La vicomtesse ramène alors au château son mari qui n'a reçu qu'une blessure sans gravité et, pour une fois, Pétrus veut bien servir à ses lecteurs un dénouement à leur gré. Le ménage Chassebœuf, devenu riche par le trépas mérité des deux Volscolampsk, jouira de la félicité d'un amour partagé ; et Jérôme composera des mélodies dont il tirera, sous un pseudonyme, une certaine illustration.
Ce n'était pas de tels travaux qui pouvaient conjurer la détresse de Pétrus. Sait-on qu'il n'a touché de Renduel que 4oo francs pour Champavert ? Il était, il est vrai, stipulé que si la vente dépassait 800 volumes, l'auteur recevrait 76 centimes par exemplaire en surplus, — espérance que l'écoulement assez lent de l'édition devait rendre illusoire. Aussi, dès cette année i834, son dénûment est-il extrême. Il en est réduit à accepter de Renduel des tâches mercenaires qui feraient sourire si l'on n'était ému par la misère qui les commande. Ne va-t-il pas jusqu'à s'astreindre à l'humiliante besogne de fabriquer des homélies à l'usage des cérémonies officielles, des discours et des toasts, au service de préfets ou de maires illettrés, pour les couronnemens de rosières ou les banquets de comices agricoles?... C'en est fait désormais des audaces du Camp des Tartares et des orgies
de la rue d'Enfer. Alors les rancœurs des Rhapsodies et les anathèmes de Champavert revêtent un accent de poignante sincérité. Sa douleur doit se grandir à la hauteur d'un mythe shakespearien et sa plainte monter, plus véhémente que la malédiction du roi Lear dans la tempête. C'est lorsque, dénué au point de ne plus pouvoir nourrir son pauvre chien, il va creuser la terre de ses mains pour y enfouir le cadavre de ce fidèle compagnon, ce bel épagneul dont rattachement le consolait des ingrates vilenies des hommes. Mais rien ne saurait courber le front du farouche romantique, et sans doute se drape-t-il plus fièrement dans sa cape funèbre, avec cette volupté d'avoir enfin touché le faîte des infortunes. Il n'a pas d'ailleurs renoncé sa muse cruelle et il sourit encore à celle qui reste, après tout, sa raison de vivre et de souffrir :
Et je la bénissais, même quand la tigresse Passait en minaudant ses griffes sur mon cœur.
A son appel, il se remet plus âprement à la tâche. Outre le Comte Alarcos, drame en 5 actes qu'il prépare et n'achèvera pas, il promet en même temps deux romans à Renduel, qui les annonce comme étant « sous presse », au verso de la couverture du Balcon de VOpéra : c'est
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Rossignol Ier et Madame Putiphar. Seul ce dernier roman fut édité ; mais ce ne fut point par Renduel. Dans une lettre, datée du 20 juillet i833, empreinte à la fois de dignité et de misère, Pétrus s'excuse, avec cette franchise qui ne souffre aucun détour, de ne pouvoir le lui donner. Nous empruntons à l'ouvrage excellent de M. Adolphe Julien : Le Romantisme et l'éditeur Renduel, cette lettre qui fait toucher de si près cette délicatesse de Pétrus Borel :
« Mon cher Renduel,
(( Je vous adresse ce billet pour vous accuser réception des 5o francs qui m'ont été donnés en votre absence par M. Roger, votre commis, et dont je ne lui avais point fait reçu. Je tiendrai à honneur de vous les rembourser le plutôt (sic) possible, sitôt que j'aurai pu me procurer quelque argent. J'y tiendrai d'autant plus que, par le fait, vous avez moins de confiance en moi. Vous m'avez assuré que vous ne vous blesseriez point de ce que le besoin pourrait m'entraîner à faire : le besoin me force à aller vendre et faire marché n'importe où de ce qui peut m'appartenir, ne pouvant me créer des ressources qu'en me repliant sur moi-même. Je ne pourrai vous donner Madame Putiphar. Je ne vous écris pas cela par morgue : je ne m'a-
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buse point assez sur mon propre compte pour imaginer qu'un éditeur puisse avoir grand regret de me perdre. Mais une chose à laquelle je tiens beaucoup, c'est que vous soyez convaincu que ce n'est point l'intérêt, mais la pénurie, qui m'oblige à agir ainsi. Ce n'est point parce qu'on m'a fait des offres que j'ai présumées plus avantageuses que celles que vous auriez pu me faire : je ne suis point en position de recevoir des offres. Je vous jure et proteste, et je n'ai jamais menti, que je n'ai pas vu encore d'autres éditeurs ; je vous étais trop attaché pour que la pensée seulement m'en soit venue ; et j'aurais cru d'ailleurs manquer d'exquise délicatesse, car je me regarderai toujours votre obligé d'avoir bien voulu vous charger de mon premier livre.
« Je vous souhaite tout le bonheur qui me
manque.
Ce jeudi 25 juillet 1 833.
Ce ne sera que six ans plus tard que Madame Putiphar verra le jour, et après quelle rebutante gestation ! Autant peut-être pour s'isoler avec sa misère que pour fuir un monde abhorré, Pctrus a quitté Paris pour l'exil d'un village de Champagne, le Baizil, près de Montmort. A
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défaut de l'île déserte et de la hutte de Robinson, il a fait choix d'une cabane de hourdis, où, réduit aux plus frustes accessoires de la vie paysanne, vêtu comme un bûcheron ou un chemineau, il extirpe d'une terre ingrate les fruits et les racines dont il fait sa pâture exclusive. Cette solitude misérable l'aigrit plus encore que ne faisait le commerce des hommes ; la fièvre et la maladie le clouent des semaines entières sur un grabat où vainement il s'acharne à ressaisir la pensée défaillante. Aussi ce travail pénible, haché, interrompu n'avance-t-il qu'avec une lenteur extrême. Son marasme s'y traduit par ces noires couleurs dont il peint les tableaux et les épisodes de son roman pessimiste. Tout ce que le mauvais sort peut réserver d'infortune à la créature innocente, tout ce que la haine et l'esprit de vengeance peuvent inspirer de cruautés à l'être pervers et féroce est distribué dans ces pages avec une profusion démoniaque.
L'effort douloureux qu'il y dépense s'exprime dans sa correspondance avec son ami Philothée O'Neddy. D'abord il se plaint des lenteurs que la censure met à donner son exeat :
— « Non, mon cher, ces excellences ne m'ont rien expédié au Baizil. Je n'ai pas vu jusqu'à cette heure seulement le bout du nez de la plus petite autorisation. Je t'avouerai que je ne
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comptais plus sur rien de semblable. Je m'étais dit : Ces messieurs, ces hautesses, du haut de leur perchoir et de leur vertu, auront repoussé loin, bien loin, ma demande, ne voulant pas conniver à la fabrication d'une aussi monstrueuse immoralité que celle de Madame Putiphar, car sur l'étiquette, c'est ainsi qu'ils ont dû présumer du contenu de la fiole. »
Et ailleurs :
<( ... Tu me fais l'honneur de me demander des nouvelles de Madame Putiphar. J'y travaille sans relâche, surtout depuis une quinzaine de jours, mais pour cela, ça ne va pas très vite. Que c'est donc difficile à faire, même un mauvais livre ! Est-ce la tâche qui est trop forte ? Est-ce l'ouvrier qui est trop faible? Je ne sais, mais je me sens ployer et quelquefois défaillir sous la besogne. Oh, que de fois ces jours-ci j'ai envié le sort de ceux qui savent faire des livres sans enfer ; qui chaque terme, se déchaussent d'un roman comme un postillon se déchausse de ses bottes. Quant à ton ami, tout en travaillant comme un laboureur, il se voit encore pour un mois de souffrances... »
«... C'est assis dans une cheminée, au milieu d'une hutte de boue et de chaume, entre deux mares ou plutôt deux margouillis que ton ami, avec des sabots colossaux aux pieds et sur le dos
une souquenille de toile à voiles, t'écritces lignes et t'embrasse...
<( Au Baizil, Lycanthropolis, ce mardi 29 novembre i836. »
L'année suivante, il commence seulement à envoyer sa copie à l'imprimerie, ainsi qu'il appert de cette autre épître :
« A sir Théophile O'Neddy, Esquire.
« Je te fais passer le chapitre xv de Notre- Dame Putiphar, pour le remettre, comme ses devanciers dans la carrière, à l'imprimerie Terzuelo. Je pensais t'en envoyer davantage et t'en envoyer plus tôt, mais je viens de garder le lit pendant huit jours, ce qui m'a mis beaucoup en retard. D'autre part, je me suis amusé à écrire le chapitre xvn avant d'avoir mis bas le chapitre xvi qu'il faut d'abord au typographe... »
Ce i4 mars 1887, Au Bas-Baizil1.
Ce n'est pourtant pas l'espoir du profit qu'il en doit tirer qui peut le réconforter. Et on se demande pourquoi il n'a pas traité avec Renduel. Car il ne pouvait faire avec celui-ci affaire pire que celle qu'il conclut avec l'éditeur Ollivier. Sait-on, en effet, quel prix il doit rece-