‹ Petrus Borel le lycanthropeChapitre 7 sur 25 · État civil d'Alger · texte numérisé non relu

État civil d'Alger

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L'état-civil de cet héritier révèle assez quels ehangemens se sont produits dans les idées de Pétrus. L'enfant y est dénommé : Aldéran- André-Pétrus-Bénoni Borel d'Hauierive, fils de Joseph-Pétrus Bqrel et de Gabrielle Claye. Son culte familial lui fait réunir, dans les prénoms de son fils, trois degrés d'ascendance paternelle et'le souvenir de son frère le plus aimé. Mais à quelle influence a-t-il cédé pour doter ce fils de la suspecte particule, en laquelle lui-même, sans doute, ne croit guère, puisque dans le même acte il ne fait subir aucun changement à son propre nom? Peut-être, faisant foi aux assertions de ce maître en héraldique qu'est son frère, André Borel d'Hauterive, a-t-il cru pouvoir anoblir son fils, mais sa rigide probité lui interdit d'altérer son propre état-civil, qui est celui de son père et de son aïeul.

Maintenant nous voyons reparaître l'inévitable guignon. Ce stigmate de malchance, que la fatalité a inscrit sur son front, ne doit s'effacer que dans le tombeau. Il semble que luimême s'ingénie à provoquer le mauvais sort et se fasse l'artisan de sa propre misère. Son humeur ombrageuse et méfiante, ne lui ménage, dans le commerce des hommes, que heurts et mécomptes.

Dès 18/17, les notes élogieuses des débuts ont

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fait place à des appréciations plus sévères : on signale que son caractère est « inquiet », que son travail est « peu soutenu », que son activité est « médiocre ». Sous la rubrique : instruction administrative, on note « que son style est plutôt littéraire qu'administratif ». De là à prétendre qu'il ait fait ses rapports en vers il n'y a qu'un pas pour un chroniqueur soucieux de détails piquans. De rapports, à la vérité, on n'en reçoit guère de lui; à ce point que, le 28 mars i848, on demande du ministère « des renseignemens sur les travaux de M. Borel, dont aucun rapport n'est encore parvenu ». Ce rappel resta sans écho et, le 2 juin i848, brusquement, Pétrus était licencié.

Cette disgrâce peu motivée réveilla les naturelles virulences du Lycanthrope. Il attribua le coup à Armand Marrast, qui, devenu membre du gouvernement provisoire, avait expédié en Algérie le citoyen Lacroix, émissaire de ses rancunes. Or, quand le protégé de celui-ci, Warnier, devenu préfet d'Alger, se présenta aux élections, il rencontra dans Pétrus un adversaire redoutable : en prose, en vers, la satire du Lycanthrope s'attacha à Warnier, et ce, avec tant dapreté que VAkbaren refusa l'insertion... On dit encore que Marrast avait prétexté pour cette disgrâce des opinions politiques de l'ins-

pecteur, devenu fervent réactionnaire. Certes il était bien dans le caractère de Pétrus, toujours frondeur et mécontent, de passer dans l'opposition, dès que son idéal politique, si tant est qu'il en eut jamais, avait triomphé. Mais peuton attribuer au journaliste parvenu, à celui que Louis Reybaud appelait le « Président dameret», une âme assez noire pour tirer, des fantaisies du Lycanthrope, d'aussi basses représailles?

L'année suivante, on jugea que cette rigueur avait assez duré. Le i3 décembre 1849, Pétrus était restitué à ses fonctions d'inspecteur pour être attaché aux territoires de la province de Constantine, avec un traitement annuel de 3 600 francs. Le 28 février i85o, il était affecté à Bône, pour y être installé le 9 août suivant. Mais ce n'était pas l'affaire de Pétrus, dont le vœu le plus cher était d'être rappelé à Mostaganem. C'est là qu'il avait rêvé de vivre, que l'attendait son castel inachevé de Haute Pensée, sur ce plateau que balayent tour à tour l'haleine marine et le souffle du désert. Ses notes sont alors excellentes et il s'en autorise pour adresser, en juillet i85o, une supplique au Général gouverneur. « ... Chancel, dit-il, m'a défendu de broyer du noir; je ne vous laisserai donc pas voir, mon Général, toute ma nostalgie, mais je vous conjure à mains jointes, ne me

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souffrez pas plus longtemps dans la situation pénible que je subis. » On lui répond qu'il faut attendre une permutation, puis, le 20 octobre i85i, il est affecté à la province d'Oran, est enfin rendu à son poste de Mostaganem.

Il se montre d'abord assez calme et ses notes de i852 louent son « caractère franc et loyal, ses rapports très convenables avec ses supérieurs ». On rappelle « qu'il parle espagnol, anglais, arabe; que pendant le premier semestre de i852, il a réuni les fonctions d'inspecteur à celles de maire de Bled-Toccaria,et fait preuve, dans ces dernières fonctions, d'une grande capacité et d'un grand dévouement ». Bref, il mérite de l'avancement.

Hélas ! l'incorrigible Pétrus retombe bientôt dans ses anciennes négligences. Il ne transmet plus ses rapports. Le 7 septembre i853, le Ministre lui impose sur son traitement une retenue disciplinaire de 85 francs, pour omissions dans l'établissement des do^umens statistiques qu'il est tenu de fournir périodiquement. Le i5 septembre, le préfet d'Oran, par ordre ministériel, lui inflige un blâme sévère pour erreurs graves commises dans l'évaluation des primes de défrichemens.

Son caractère s'en aigrit: il ne voit autour de lui que dénigremens et persécutions. Le 1 1 jan-

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vier i854, il adresse directement au Ministre une lettre audacieuse, accompagnée d'un mémoire où il expose ses griefs contre ses chefs, dont « la hargnerie, — le mot, dit-il, est de Jean-Jacques — est substituée à la haute bienveillance... — Monsieur le Ministre vous m'excuserez si je m'adresse directement à vous, si je viens placer les deux pièces ci-incluses sous les yeux de Votre Excellence, mais il n'y a plus de voies hiérarchiques pour un homme qu'on met au désespoir...1 » Cette réclamation directe lui vaut un blâme « pour la manière inconvenante dont il présente sa défense. »

Alors Pétrus ne se connaît plus : comme tous les persécutés ou qui se croient tels, il soupçonne, incrimine, accuse à tort et à travers. Un certain Besson, dont il a dénigré la vie privée, d'ailleurs peu recommandable, le cite devant le juge de paix pour diffamation : il s'en tire en bénéficiant d'un jugement d'incompétence.

Mais sa morbide animosité va s'exercer d'une façon plus virulente contre le sous-préfet de Mostaganem, le vicomte de Gantés. Il a cru découvrir, à tort évidemment, certaines irrégularités dans la gestion de ce fonctionnaire. Sa probité d'Alceste intraitable le fait aussitôt

i. Lettre inédite, Archives nationales.

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partir en guerre. Sans autre certitude que la foi de racontars peu vérifiés, il porte contre le sous-préfet les plus graves accusations : il l'incrimine de concussion, de détournemens de fonds publics, ni plus ni moins. Le préfet d'Oran, Majorel, écrit alors, en mars i855, au Ministre de la Guerre pour demander le renvoi de l'inspecteur Borel, dont la conduite administrative fait l'objet de nombreuses plaintes. Le 22 mars, le Ministre répond, avec la plus sage modération, qu'il convient d'user de précaution « envers un esprit malade et préoccupé ».

Loin de désarmer Pétrus, cette indulgence ne fait qu'affermir son irréductible hostilité. En proie, semble-t-il, à quelques accès neurasthénique, ne va-t-il pas jusqu'à déclarer, par un manifeste officiel du 12 juin i855, qu'il entend refuser tout concours à l'administration, tant qu'il ne sera pas promu à la première classe de son grade et proposé pour la Légion d'honneur? Invité derechef à produire son rapport, il riposte par un nouveau refus. C'en était trop assurément. Le 28 juillet, le général commandant la province d'Oran en référait au Ministre et l'inspecteur Borel était provisoirement suspendu de ses fonctions.

Certes, on ne saurait taxer d'arbitraires les mesures prises à l'égard d'un fonctionnaire aussi

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intraitable. Mais pour qu'il soit statué en toute lumière, le conseiller civil, comte de Dax, est envoyé en mission pour instruire sur le cas de Pétrus Borel. Après une enquête des plus minutieuses, ce magistrat adresse au Gouverneur général un long rapport à la date du i3 août. C'est un document des plus curieux qui résume très nettement l'historique de l'affaire. Le sous-préfet de Gantés a tenté de maintenir les inspecteurs dans leurs attributions réelles ; d'où froissemens de Borel, puis compétitions avec un autre inspecteur nommé Quenelle, qu'il accuse de vouloir prendre sa place ; d'où encore plaintes de Gantés qui incrimine le « caractère agressif et haineux » de Borel, sa négligence dans l'accomplissement de ses devoirs et enfin les appréciations injurieuses qu'il a formulées contre son administration. Cesaccusations, en effet, ne sont pas légères: Pétrus reproche à de Gantés de ne pas être allé sur les lieux pendant le choléra ; de ne pas transmettre les rapports de l'inspecteur ou de ne les transmettre que défigurés; d'avoir reçu d'un indigène nommé Ould-Habed 5oo francs, et des couverts en vermeil de la part d'un certain Hassen pour faire conférer à celuici la dignité de cheick. Le rapport analyse ensuite un mémoire de Borel incriminant le souspréfet d'avoir présenté une facture fictive à

l'occasion de la fête du i5 août i854 et détourné 35o francs sur les versemens des colons pour frais de transcription hypothécaire de leurs titres. « Il a fait rafle d'une main, dit Pétrus (je me fais un devoir de n'en pas dire davantage), en même temps que d'une autre main il prenait 35o francs... » Pour conclure, dit le rapport, M. de Gantes a été cruellement diffamé par son subordonné, M. Pétrus Borel : il convient de révoquer cet inspecteur.

Cette révocation fut prononcée par décision du 27 août i855.

Il a touché la station finale de son long calvaire. Privé des ressources de son emploi, va-til, pour nourrir les siens, se résigner au dur labeur du colon, attaché à une terre ingrate sous un ciel implacable? Une année entière il espère encore « qu'on lui rendra justice »..., puis, le 27 avril i856, anniversaire de sa disgrâce, il adresse au maréchal Vaillant, ministre de la Guerre, cette supplique qui ne s'humilie pas :

« Monsieur le Ministre,

<( Il y a un an aujourd'hui que j'ai été frappé et exclu de la famille administrative par les ordres de votre Excellence... et j'attends encore la réparation qui m'est due... »

Il n'y fut pas répondu. Alors, bien persuadé qu'il n'y a pour le juste aucune place dans la

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société, plus farouche et plus sauvage que jamais, il s'acharne aux rudes travaux de sa concession avec l'énergie du désespoir. Associé pour cette exploitation avec une nièce, Jeanne Borel, il apporte dans cette commune affaire cette loyauté méticuleuse dont le document suivant, retrouvé dans ses papiers, atteste le souci puéril :

« Je soussigné reconnais posséder, par moitié et d'une façon indivise avec ma nièce Jeanne Borel d'Hauterive, un cheval alezan de sept ans, nommé Fritte, acheté au marché de Khremis, le 3o octobre dernier, 4o douros français, dont 20 fournis par Jeanne. Il est bien entendu que je ne disposerai de cet animal que dans un intérêt commun et profitable aux deux associés. — De Haute-Pensée près Mostaganem, ce 10 décembre 1806.

Rien ne subsiste du fier et beau Pétrus d'autrefois ; le front dénudé par une hâtive calvitie, la barbe inculte et blanchie, sa belle llamme éteinte, il n'a plus qu'à attendre la mort. Il l'attendra pendant trois funèbres années. Parfois cependant, on l'aperçoit encore, chevauchant vers quelque plateau, proche le rivage de Mostaganem, cavalier de haute taille dont l'échiné

se courbe, mais dont la tête se redresse, comme pour aspirer les effluves du large, y discerner peut-être quelque rumeur de l'ingrate patrie. Se souvient-il alors des jours de sa ferveur romantique ? Se revoit-il, apôtre frémissant, dans sa royauté du Petit Cénacle, au milieu d'amis déjà illustres, qui croient à son avenir et à son génie ? Que sont-ils devenus ? A-t-il connu la récente mort du plus aimé d'entre eux, ce suicide lugubre dans la ruelle de la Vieille-Lanterne, — un départ que naguère eût exalté, de quelle véhémente homélie! l'éloquence de Champavert ? Et les autres ?... Philothée O'Neddy, Louis Boulanger, Eugène Devéria, — rentrés sous la tente ou dispersés dans quelque retraite provinciale, — pas un sans doute ne songe à lui... Depuis si longtemps l'oubli accumule sa cendre, plus épaisse chaque jour et plus glacée, sur son œuvre et sur son nom !

Le spectre de sa Muse est pourtant revenu le visiter : c'est ce fantôme qu'il salue, d'un chant de cygne, en ces strophes qu'il intitule : Léthargie de la Muse, adieu mélancolique à ce qu'il a le plus aimé, à cette illusion suprême qui a fleuri sa vie désenchantée, — la Poésie :

C'est elle qui toujours repeupla d'espérances Mon front morne envahi par des papillons noirs,

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Car elle avait alors pour toutes mes souffrances Des soupirs et des pleurs pour tous mes désespoirs.

Puis il se remémore ses indomptables fiertés et son front se relève, une dernière fois, dans cette protestation de sa muse insoumise :

...L'ai-je un seul jour contrainte à rythmer la louange? Mieux vaudrait dans sa gorge étouffer ses accens Que de lui voir jeter comme un œuf dans la fange Sa pensée indécise aux banquets des puissans.

Sa mort même doit affecter le symbole d'une révolte prométhéenne. Ce front, qui ne s'est courbé devant aucune puissance de la terre, veut s'offrir découvert à la foudre du soleil algérien. Alors qu'il s'acharne à son dur labeur, sous le ciel incandescent de juillet, il persiste à travailler tête-nue, sans défense contre le Phébus meurtrier. — « Je ne me couvrirai pas la tête, déclarait-il, la nature a bien fait ce qu'elle a fait et ce n'est pas à nous de la corriger. Si mes cheveux tombent, c'est que mon front est fait à présent pour rester nu. » L'infrangible Pétrus s'affaissa, terrassé par une insolation. Nous relevons sur les registres de l'étatcivil de Mostaganem, que ((Pétrus Borel, âgé de cinquante ans, propriétaire, — oLycanthrope! — ancien inspecteur décolonisation, est décédé en

son domicile, à onze heures, le 17 juillet 1859». Il faut, croyons-nous, écarter certaine légende, nullement vérifiée, d'après laquelle Pétrus Borel, par une ultime protestation, se serait laissé mourir de faim.

Ce décès fit peu de bruit. Il y avait plus de dix ans qu'il était mort pour les lettres et pour le monde. A peine quelques entrefilets de presse relatèrent brièvement que s'était éteint, dans le silence et l'oubli, ce météore éphémère du ciel romantique.

Dix ans plus tard, une voix s'élevait, celle de Baudelaire, pour évoquer cette mémoire délaissée : — « Qui s'en souvient aujourd'hui ? disait le poëte des Fleurs du Mal; — qui s'en souvient assez pour prendre le droit d'en parler si délibérément? — Moi, dirai-je volontiers, moi, dis-je et c'est assez ! » Nul, sans doute, mieux que le préfacier des Histoires Extraordinaires, ne pouvait restituer cette figure étrange qui lui était comme une première épreuve du « poëte maudit, celui qui porte le mot guignon inscrit dans les plis sinueux de son front ». Ne s'est-il pas lui-même quelque peu reconnu en lui et n'a-t-il pas recueilli l'écho du sombre accent d'Heur et Malheur ou des éclatantes sonorités du prologue de Madame Putiphar?

Car la silhouette qu'a projetée dans le ciel lit-

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téraire ce maître des paroxysmes n'est point un spectre vain, sans rayonnement ni reflet. De plus purs artistes pourront se réclamer de lui ; la petite semence, l'étincelle spéciale que le génie de Baudelaire en a peut être recueillie n'est point la seule parcelle de son héritage qui ne soit pas perdue. Ce n'est pas seulement « la mort qui triomphait dans cette voix étrange ». De l'impassibilité hautaine de son masque oppressif, de ses yeux ardens et fascinateurs, de sa rauque et hurlante clameur de Lycanthrope s'épand cette force féconde qu'est la haine, — la haine intransigeante de tout ce qui est bas, vil, médiocre, la haine qui se dégage de l'amour effréné delà beauté, de la noblesse et de l'esprit ; — « la haine, cette liqueur précieuse, a dit Baudelaire, qui est faite avec notre sang, notre santé, notre sommeil, et plus des deux tiers de notre amour ». Or avec cette haine robuste, c'est la vie encore qui rayonne et s'exhale de ce sublime matamore. De sa vindicte et de ses sarcasmes naîtra le légendaire antagonisme, qui, pendant tout le siècle, armera les artistes contre le bourgeois et le philistin; qui doit se prolonger sous l'ironie d'un Balzac, d'un Flaubert, d'un Villiers de l'Isle-Adam, puis sous le stigmate caricatural desDaumier, des Monnier, des Gavarni. Faut-il voiV encore un héritier de sa

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morgue irascible dans le fier capitan de lettres que sera Barbey d'Aurevilly ? Oserons-nous enfin, pour clore la lignée belliqueuse du Lycanthrope, évoquer la mémoire plus récente de ce bretteur littéraire, Laurent Tailhade, qui appuya d'un si rude estoc ses incursions au pays du mufle?

Aussi quand, reportant nos regards vers cet âge unique où le culte des lettres et de l'art primait tout, nous revoyons les visages de l'enthousiaste phalange, notre sympathie va-t-elle droit à cet Alceste ombrageux que son sectarisme irréductible achemina, hors les faciles compromis, vers la voie douloureuse où ses plaies devaient saigner à tant d'épines. Il ne serait pourtant qu'un vain symbole, indigne de mémoire, si à sa silhouette pittoresque et représentative ne s'associait le témoignage d'oeuvres durables, si ses flagellations ne s'appuyaient sur l'autorité de son propre génie. Nous avons dit ce qu'à notre sens on en devait retenir ; les fervens de poésie pourront sans doute glaner dans ses vers une gerbe suffisante à la survie d'un poète; d'autres trouveront dans les blasphèmes de Champavert et les sarcasmes de Passereau le jaillissement pathétique d'un exceptionnel tempérament. Convient-il néanmoins de s'apitoyer, avec Baudelaire, sur le destin du

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« malheureux poëte » que sa fougue indisciplinée et son dilettantisme paradoxal ont trop souvent jeté hors des normes et hors des rythmes, et fait choir en des excès d'une regrettable maladresse? Tel qu'il est cependant, en dépit de ses tares qui font de lui un artiste imparfait, Pétrus Borel reste quand même, et peut-être même à cause de ses inégalités, un écrivain singulier dont les négligences et parfois le débraillé se relèvent de bonds fulgurans et de coups d'ailes d'une indéniable majesté.

Et alors qu'importent certaines bizarreries d'écriture ou d'orthographe, quelques néologismes imprudens, si les excès du bousingo se rachètent de la native distinction du Jeune- France ? Par ses recherches et ses préciosités philologiques, n'affirme-t-il pas d'ailleurs son respect de la langue et son souci de bien écrire ? Par ses minuties et malgré ses audaces, il ne cesse de nous intéresser, parce qu'au surplus « il aima férocement les lettres »...

Son heure de résurrection aurait-elle donc sonné ? Et devons-nous en accepter l'augure dans la réimpression de luxe qu'on prépare de son œuvre1 ? Or, objecteront peut-être certains,

i. Éditions « Force Française ». Œuvres complètes de Pétrus Bobel.

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est-il bien opportun, en un temps où les coryphées du romantisme souffrent tout au moins d'un temporaire discrédit, de tirer de son ombre ce satellite obscurci ? Mais à ceux qui n'ont point adapté leurs préférences à la courbe esthétique de leur temps et qui, gardant la fidélité de leurs premiers cultes, se flattent de rester « les romantiques impénitens », il sied de reconnaître en Pétrus Borel un des leurs, de lui ménager uneplace dans leur temple. Cette place ils la lui choisiront sur une stèle plus modeste, mais très proche de leurs grandes idoles, dont il fut un instant l'animateur et presque le maître. Ainsi peut-être sera tardivement réparée une trop longue omission, car sans Pétrus Borel, a dit encore Baudelaire, il y aurait une lacune dans le romantisme.

Janvier 1922.

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