‹ Petrus Borel le lycanthropeChapitre 6 sur 25 · Lettre inédite. Archives Nationales · texte numérisé non relu

Lettre inédite. Archives Nationales

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le 19 janvier i846, au plus tard, afin de s'embarquer pour Alger (voyage gratuit). »

Cet avatar du Lycanthrope devait exciter la verve des chroniqueurs. A l'annonce de sa nomination au Moniteur, le National s'ébaudit sur cette fin paradoxale de Champavert. Pétrus prit mal la plaisanterie et s'en plaignit à Armand Marrast. Le journal riposta par un article plus acerbe. Alors, Pétrus, envoya ses témoins au directeur, mais on se réconcilia sur le terrain. Cependant, le National revenait peu après à la charge. Pour le coup, c'en était trop; Pétrus imagina une démonstration bien digne des truculences d'antan. Plus de témoins bourgeois, se dit-il ; — et il fit choix de deux forts de la Halle, qu'il dépêcha à Armand Marrast, avec mandat d'exiger réparation. Devant ce cartel d'un nouveau genre, Marrast s'esclaffa, congédia les témoins... L'ordre de départ pour Alger, arrivant sur ces entrefaites, ferma l'incident, sans permettre à Pétrus d'obtenir raison1.

11 s'embarqua au jour prescrit. Sans doute, la tristesse de son adieu à la douce terre s'allégea-t-elle du souvenir de ce qu'il y avait souffert et ne songea-t-il, au départ, qu'à l'offense irrémissible faite à son génie méconnu.

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Il n'y devait pas revenir ni revoir les siens. L'année précédente, le 27 mars i844, il avait fermé le tombeau de sa mère, morte à soixanteseize ans. Son père devait survivre de peu : sept mois après le départ de son fils, André Borel décédait lui-même, le i3 août i846, à quatre-vingt-un ans.

Pétrus arriva à Alger, le 25 janvier. Ses débuts d'inspecteur n'y furent pas trop ingrats : une note de service sur « M. Pétrus Borel d'Hauterive », — c'est la première fois que nous voyons cette particule accolée à son nom, — nous livre cette piquante appréciation : « M. Pétrus Borel est un artiste, il aime les champs et, par suite, ses fonctions qui l'y appellent souvent. Il y apporte peut-être un peu trop d'esprit poétique, mais à part cette tendance qui s'effacera progressivement devant le positif des faits, c'est un agent distingué et qui rend de bons services ». N'est-ce pas d'une exquise indulgence?

Ce pronostic cependant n'est pas trop infirmé par l'expérience, puisque, le 19 juillet 18^7, le Ministre prescrit au Gouverneur général « de placer en permanence à Mostaganem, M. Pétrus Borel, pour concourir aux études et à l'établissement du centre de population à créer aux environs de cette localité et aussi surveiller les

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concessions isolées et les villages de Mazagran et de la Stedia. »

Mostaganem ! la vie libre dans les terres neuves de Mazagran! Le sombre horizon du Lycanthrope ne s'est-il pas illuminé d'un éclair rapide? Nous avons d'autres raisons de le croire : c'est qu'il songe alors tout à fait à dépouiller le vieil homme, et dans son âme chagrine de bohème famélique est éclos un rêve de félicité bourgeoise : Pétrus va se marier! Oui, cette fin prosaïque du barde farouche qui devait rester sauvage et vieillir austère, dans sa cape trouée, est bien un peu décevante... Mais la vie coloniale et la retraite des concessions isolées imposent d'autres raisons. Sans doute aussi, le sourire et les yeux d'aurore d'une fiancée de dix-neuf ans durent laisser peu de réflexion à un prétendant presque quadragénaire. Elle s'appelait Gabrielle Glaye, était née à Néris-les- Bains, le 5 août 1828 ; elle habitait Alger avec sa mère, Marie-Antoinette Grangeret, veuve d'un professeur à l'Ecole de Commerce de Paris, Antoine-Auguste Claye. Les apports des époux durent être modestes : mais il restait à Pétrus environ 1 200 francs de rente, jce qui, avec son traitement de 2/100 francs, plus 5oo francs d'indemnité pour l'entretien d'un cheval, devait permettre au nouveau ménage de vivre com-

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modément aux abords ruraux de Mostaganem.

Le mariage eut lieu le 2 septembre 1847, à Alger, où Pétrus avait conservé son domicile, rue Desaix. L'acte, que nous avons sous les yeux, constate que cette union a été célébrée en présence de Charles Brosselard, sous-chef de bureau, de François Isidore Bonnafous, régisseur-comptable, d'Auguste Bourget, propriétaire de l'Akbar, et d'Emile Horey, inspecteur de colonisation1.

Dès le 9 septembre, Pétrus rejoignait, avec sa jeune épouse, son poste de Mostaganem. Alors, dans son rêve passager de vie heureuse, il lui convient d'édifier la demeure dont le plan idéal le hante depuis si longtemps. L'architecte renoncé va donc enfin bâtir à sa guise, sans craindre les exigences et la critique du philistin. Quel fut ce palais? Une sorte de castel gothique, a-t-on dit, sans invoquer la moindre autorité, mais en conjecturant peut-être que telle devait être la maison rêvée par un poëte romantique. On sait toutefois que Pétrus décora l'édifice du nom ambitieux de Haute-Pensée.

Bientôt — et ce sera le dernier sourire de la fée qui mit cette éclaircie dans la vie tourmentée du Lycanthrope, — il va lui naître un fils.

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