VILLE INTÉRIEURE
WAI-TCHHING VILLE EXTÉRIEURE
La ville intérieure forme un quadrilatère régulier; a l'une de ses bases, s'étend, sous la forme d'un quadrilatère allongé, la ville extérieure, habitée par les négociants, les industriels, les artisans chinois, etc.
La ville impériale encadre la ville interdite ou ville sacrée rouge, qui est la résidence de l'empereur. La plus rigoureuse symétrie a présidé à la construction du palais et des édifices adjacents ; tout est régulier; il n'est peut-être pas une pierre qui n'ait son pendant dans une pierre de même grandeur et de môme dimension. Les portes qui servent d'entrée à la ville ont
toute une destination rigoureusement établie par l'étiquette, qui a force de loi en Chine. 11 est une porte par laquelle on doit distribuer les calendriers de l'année au peuple (on se garderait bien d'en passer un seul par une autre issue). Il existe une salle où se font les génuflexions, dont le plus ou moins d'humilité est réglé avec une rigueur mathématique; — il est aussi de somptueux appartements, et une spacieuse galerie historique où l'empereur Khian-loung se montra bon prince en 1785 : il y fit manger à sa table, mais debout, quelques milliers de nonagénaires.
On sait que bien peu d'Européens ont pu franchir la muraille de la ville rouge. Aujourd'hui nos soldats ont foulé cette cité interdite, sorte de merveille dont les Chinois ne parlent pas sans se courber deux foi3 sur eux-mêmes. Par une faveur toute spéciale, le P. Astier, jésuite français, obtint la permission de la visiter. Il fait du palais impérial une éblouissante peinture; selon lui, les yeux s'y promènent incessamment sur l'or et les pierreries ; les jardins sont en harmonie avec la demeure du souverain ; des étangs du plus merveilleux efFet sont sillonnés de barques où l'art chinois a concentré toute sa science de bizarrerie; car l'art, dans l'extrême Orient, est moins la recherche du beau idéal tel que nous l'entendons, qu'une sorte d'élucubration savante, méticuleuse, pénible et pleine d'afféterie. Ce qui nous plaît dans l'architecture, c'est une simplicité noble où le travail n'est point trop apparent; en Chine, plus les édifices sont bariolés de couleurs, surchargés d'ornements, plifs ils flattent la vue des habitants. Aussi, ne voit-on rien au-dessus du palais de l'empereur.
LA VILLE DE PÉ-KING. 157
Au milieu d'un lac qui a plus de 2 kilomètres de diamètre, s'élève une île de rochers, couronnée d'un superbe palais qui a plus de cent appartements. Des plantes aromatiques et des arbres nains couvrent d'un manteau de verdure les hauteurs du voisinage ; sur leur sommet se dressent des kiosques et des pavillons.
Le Hoang-tchhing est presque entièrement occupé par les jardins impériaux. Il en est de très-beaux, de très-spacieux et de très-utiles. Celui des Mûriers (Sangyouen) n'est qu'une immense magnanerie ; un temple y est consacré au génie protecteur des insectes, et les grands mandarins, accompagnés des dames de la cour, ne dédaignent pas d'élever les vers à soie.
Si, de ces magnifiques jardins, nous passons dans la ville méridionale, nous ne rencontrons guère que des rues non pavées, des maisons mal alignées, n'ayant généralement qu'un étage ; l'affluence des passants est extrême ; on se coudoie de la manière la plus gênante ; les palanquins, les hommes à cheval, les piétons circulent avec difficulté entre les étalages qui s'avancent devant les maisons et rétrécissent encore des rues déjà si peu larges. Des puits placés au milieu des voies gênent aussi la circulation ; l'air est infecté par l'odeur qui s'exhale des égouts et des amas d'immondices. Cependant, les boutiques présentent un pittoresque effet, même par le grand nombre de marchandises qui les encombrent. Ne pouvant tout faire tenir chez eux, les commerçants étalent leurs marchandises au dehors de leurs boutiques, jusqu'à une espèce de mât planté assez avant dans la rue, et dont la hauteur surpasse celle des toits. Ces mâts, enjolivés de dorures et de peintures, vernis, pavoisés de
banderoles et de rubans de toutes couleurs, portent des inscriptions en caractères dorés indiquant la nature des marchandises. On voit, devant les portes, un grand nombre de lanternes en corne, en mousseline, en soie et en papier, de formes très- variées.
La rue principale est celle du Repos perpétuel (Tchang-an-kiat); sa largeur est, dit-on, de 60 mètres; il n'y a pas de places remarquables, mais un grand nombre d'arcs de triomphe assez élégants à l'extrémité des voies.
Les plus beaux temples sont ceux de Young-kokoung et de Thang-tseu, consacrés à Bouddha.
C'est au temple de Thien-tan (éminence du ciel) que l'empereur va chaque année en grande pompe faire des sacrifices au ciel. Non loin s'élève le temple de l'Agriculture, où se célèbre une cérémonie importante au commencement de chaque printemps : l'empereur prend lui-même le manche de la charrue et trace le premier sillon. Cette fête, une des plus belles de la Chine, est aussi une preuve de la haute sagesse qui a présidé aux institutions du Céleste-Empire.
11 se trouve à Pé-king des monuments scientifiques et littéraires, un observatoire et des établissements que l'on peut comparer à nos facultés et à nos écoles ; le principal est le tribunal de l'histoire et de la littérature, où sont examinés ceux qui aspirent au titre de mandarin.
En résumé, Pé-king est plus une ville d'étiquette et d'apparat qu'une cité de plaisirs; plus une ville de science qu'une place de guerre ; plus un centre de commerce qu'une cité industrielle.
Ce n'est pas la balle qui tue, c'est la destinée, disent les Arabes ; ne serait-on pas tenté de prononcer cette parole de fataliste sur la tombe de l'abbé Hue, ce lazariste hardi qui, pendant plusieurs années, affronta les périls du martyre, et qui, de retour, paisiblement installé dans sa patrie, est mort, alors qu'il pouvait aspirer encore à de longs jours !
Le célèbre missionnaire naquit à Toulouse le i er août 1813; élève distingué du séminaire de cette ville, Hue y devint maître à son tour. Cependant, le paisible professorat convenait peu à cette Time ardente, à cette imagination fiévreuse où fermentait le brûlant désir d'aller au loin prêcher la vérité aux nations.
Les dangers qui se dressent sous les pas des frères
de saint François-Xavier, il les regardait en face, d'un esprit ferme et d'une âme inébranlable. Il entre encore jeune dans la congrégation des PP. lazaristes, et rêve à l'extrême Orient, cette terre promise des missions évangéliques, ou plutôt cette immense sépulture où furent ensevelis un si grand nombre de fervents apôtres. Au mois de février 1839, le jeune missionnaire partit du Havre pour la Chine. Le brick Adhémar, qui emportait Hue et ses compagnons dans les lointains parages du Grand Océan, sillonna les mers pendant cinq mois et demi, et toucha définitivement Macao dans des circonstances peu favorables. Les Anglais commençaient à faire gronder le canon européen sur les côtes du Céleste-Empire, et le vénérable Perboyne, lazariste français, allait mourir glorieusement pour le Christ. La guerre de l'opium fut longue et opiniâtre , la puissance britannique promena son pavillon sur le fleuve Bleu, saccagea plus d'une grande cité sur son passage, et mouilla ses steamers et ses vaisseaux de ligne jusque sous les murs de Nan-king; l'orgueil chinois fut profondément humilié.
Alors la question de Chine était, à peu de chose près, le pendant de celle de 1860; les Chinois se soumettaient en apparence devant la supériorité des Européens, mais n'en méditaient pas moins sourdement l'expulsion des audacieux Occidentaux. Cette haine implacable, enracinée, cachée parfois sous le voile de l'astuce et d'une basse obséquiosité, a pu échapper à la perspicacité des diplomates; mais, aux yeux des pauvres missionnaires, elle se révèle tout entière, elle éclate sans ménagements, sans scrupule.
Après avoir été détenu dans les prisons de Vou-
tchang-fou, le missionnaire Perboyne avait payé de la vie sa sainte intrépidité ; ce fut alors que Hue eut le courage de revêtir les habits teints de sang de son glorieux confrère, et marcha résolument dans une voie qui pouvait le conduire à la môme fin.
On peut à peine concevoir les souffrances, les privations que subirent Hue et son compagnon, le père Gabet, dans cette entreprise, au premier abord surhumaine. — Franchir le centre de l'Empire Chinois; habiter au milieu de ces peuples essentiellement méfiants; vivre, pour ainsi dire, côte à côte avec les prêtres d'une religion à juste titre soupçonneuse et inquiète; endurer tantôt un froid intense, tantôt une chaleur tropicale, tantôt la faim, tantôt la soif; annoncer en tous lieux, en dépit des ordres cruels des potentats barbares et des menaces des fanatiques, la parole du vrai Dieu, telle est l'œuvre des PP. lazaristes Hue et Gabet; telle est, en quelques mots, l'histoire de ces deux hommes de vertu, de courage si exceptionnels !
Peu de relations ont été accueillies avec plus d'empressement que celles de ce pauvre missionnaire, qui conduisait avec une franche bonhomie, un laisser-aller plein de charme, ses lecteurs au milieu des territoires inhospitaliers du Tibet, dans le sanctuaire presque fantastique des lamas, dans les grjttes de religieux qui ne mangent qu'une fois par semaine, dans les gorges majestueuses de montagnes deux fois plus hautes que le mont Blanc, dans les villes populeuses de la Chine, à Pé-king, etc. Les savants, les sinologues surtout, élevaient bien de temps en temps une voix accusatrice et mettaient en garde le public contre les
descriptions parfois exagérées de l'excellent M. Hue ; on se défiait de la véracité de quelques peintures, et l'on soupçonnait le missionnaire d'avoir un penchant trop marqué pour le merveilleux; l'arbre des dix mille images, dont il fit le surprenant tableau, laissa fort incrédules les savants européens ; on sait que cet arbre singulier étend de nombreux rameaux, dont chaque feuille porte, gravé sur son disque, un caractère en langue sacrée tibétaine.
« Nous avions entendu parler trop souvent de cet arbre durant notre voyage, pour que nous ne fussions pas, dit Hue, quelque peu impatients d'aller le visiter... Nos regards se portèrent d'abord avec une avide curiosité sur les feuilles, et nous fûmes consternés d'étonnement en voyant en effet sur chacune d'elles des caractères tibétains très-bien formés.... Notre première pensée fut de soupçonner la supercherie des lamas ; mais, après avoir tout examiné avec l'attention la plus minutieuse, il nous fut impossible de découvrir la moindre fraude. Les caractères nous parurent faire partie de la feuille, comme les veines et les nervures... ; les feuilles les plus tendres représentent le caractère en rudiment et à peine formé... Nous cherchâmes partout, mais toujours vainement, quelque trace de supercherie : la siieur nous montait au front.,. »
L'abbé Hue est, on le voit, sur le point de tomber en extase devant cet arbre, sorte de symbole d'une religion qu'il est envoyé précisément pour combattre; ici, sa naïveté l'emporte trop loin; là, il oublie qu'il est prêtre catholique et s'expose lui-môme à la censure en disant avec une légère nuance d'impiété que
L'ABBn, HUC. 163
Rome et Lassa, le pape et le dalaï-lama, peuvent fournir des rapprochements pleins d'intérêt. Ce n'est pas le seul endroit où le missionnaire montre son extrême tolérance, et on ne lit pas sans un véritable étonnement celte phrase à l'adresse de la polygamie pratiquée par les Tatares : « C'est, prétend-il, une barrière opposée au libertinage et à la corruption des mœurs. Le célibat étant imposé aux lamas, si les filles ne trouvaient pas à se placer dans les familles en qualité d'épouses secondaires, il est facile de concevoir les désordres qui naîtraient de cette multiplicité de jeunes personnes sans soutienet abandonnéesàelles-mômes.»
Les puristes lui ont reproché des locutions peu académiques; car, pour tout avouer, le lazariste, en parlant plusieurs années le mongol et le tibétain, avait perdu l'usage correct du français : des expressions qu'il répétait à plaisir ont, nous le savons, courroucé plus d'un lecteur classique et grammairien ; pourtant les livres de M. Hue ont fait leur entrée dans toutes les bibliothèques, et quoique, depuis l'époque de leur impression, il se soit écoulé plusieurs années, on les relit encore avec plaisir et profit : on s'attache à ces deux missionnaires qui parcourent bravement les déserts tibétains, montés, l'un sur une chamelle, l'autre sur un modeste cheval, ayant le plus souvent des racines pour nourriture, pour toit la couverture de leur tente, pour oreiller les rochers, et pour feu celui des argols, c'est-à-dire des excréments desséchés d'animaux.
A La'ssa, les missionnaires paraissent suspects et sont jetés en prison : leur fermeté les tire de ce mauvais pas. Les Tibétains ne peuvent s'empôcher d'ad-
mirer leur grand caractère ; mais le gouvernement a résolu de les éloigner, et ils partent pour Macao. « C'est là, dit Hue, que nous rassemblâmes les quelques notes recueillies le long de la route et que nous essayâmes de rédiger nos souvenirs pour nos frères d'Europe, dont la charité veut bien s'intéresser aux épreuves et aux fatigues des missionnaires.... Alors nous reprîmes la route de Pé-king, et pour la troisième fois nous traversâmes les provinces du Céleste- Empire. Après un assez court séjour dans la capitale, nous comprimes que le terrible climat du Nord ne pouvait plus nous convenir. Les infirmités que nous avions contractées au milieu des neiges du Tibet, nous forcèrent de redescendre dans nos missions du Sud. Le mal empira, et comme notre état, souvent voisin de la paralysie, était désormais incompatible avec les fatigues et l'activité de notre saint ministère, il nous fut permis de venir chercher en France des remèdes que nous eussions vainement demandés à la médecine empirique des Chinois. »
En 1852, l'abbé Hue revoyait la France, après avoir traversé l'Inde, visité l'Égypte et parcouru la Terre- Sainte ; il demeura quelque temps à Toulouse, rétablit ses forces aux eaux d'Ax et s'installa définitivement à Paris. Le père Gabet fît un court séjour en France, partit en mission pour l'Amérique, où il devait finir savie de souffrances.
Pour l'abbé Hue, l'existence du missionnaire était accomplie, celle de l'écrivain et de l'homme satisfait d'une noble tâche achevée allait s'ouvrir: — ir fit éditer ses Souvenirs d'un voyage dans la Tartarie, le Tibet et la Chine, puis l'Empire Chinoù, ouvrage qui fut tra-
duit en plusieurs langues, et auquel l'Académie française décerna une première médaille (Monthyon) en 1855,
Dans ses dernières années, Hue passait une partie de ses loisirs à la campagne et quelques mois à Paris, où il se mêlait au monde savant, qui avait pour lui tant d'attraits.
Il jouissait d'une santé qui devenait presque proverbiale parmi ses amis, et son embonpoint faisait supposer, avec quelque lueur de raison, qu'il ne se soumettait pas, dans sa patrie, à toutes les privations qu'il s'était forcément imposées dans le Céleste-Empire; quoi qu'il en soit, on aimait l'enjouement, les vives saillies, les récits du gai et original conteur.
L'abbé Hue a été presque subitement enlevé par une congestion cérébrale ; la mort ne l'a pas surpris inactif; il s'occupait d'un ouvrage religieux dont les fragments pourront <2tre un jour publiés.
MADAME IDA PFEIFFEtt
Madame Ida Pfeifier a été la plus intrépide, la plus étonnante voyageuse du siècle. — Née à Vienne en Autriche, en 470:>, elle coula sa jeunesse aussi paisiblement qu'une femme destinée à vivre éternellement à côté de son foyer ; cependant, elle avait un goût prononcé pour les lectures de voyages, pour les récits qui la transportaient sur d'autres continents et qui lui faisaient oublier pour un moment sa prosaïque terre natale. On rapporte qu'étant enfant, elle enviait le sort du postillon, et qu'une chaise de poste la faisait rôver pendant de longues heures ; néanmoins, il fallut se marier et devenir bonne ménagère, comme le sont toutes les dames allemandes. Renonçait-elle de bon gré à ces souhaits de voyages qu'elle avait si souvent
bercés dans son imagination ? Nous l'ignorons. Quoi qu'il en soit, elle approchait de la cinquantaine, et ce n'est pas d ordinaire à cet âge que l'on entreprend de pire le tour du monde. — Sur ces entrefaites, M. Pfeifer vient à mourir ; ses enfants ont une position ; rien ne la retient plus; son âge lui permet de se passer d'un Mentor : elle marchera donc d'aventures en
aventures, passera d'un monde dans un autre, endurera les froids les plus rigoureux et les chaleurs les plus accablantes, affrontera en face les sauvages de l'Amérique, essuiera des tempêtes au cap Horn, s'assoiera à un banquet à côté de la reine Pomaré, fera, le pistolet au poing, la chasse aux tigres dans les jungles de l'Inde, descendra plus tard dans les mines de diamant de Bornéo, assistera à un repas de cannibales et mangera tranquillement des gâteaux à. côté d'un trophée de tôtes humaines sanglantes. Mais n'anticipons pas sur les faits, et suivons madame Ida Pfeiffer dans ses aventureuses entreprises.
Elle débute par faire une excursion dans la Terre- Sainte. Ce voyage n'est qu'une promenade pour madame Ida Pfeiffer, qui, peu de mois après, parcourt les terres glacées de l'Islande, et affronte déjà des périls devant lesquels beaucoup d'hommes auraient, certes, reculé : elle passe les nuits à la belle étoile et se trouve heureuse lorsqu'elle peut s'abriter dans Une église, au milieu d'un cimetière. Elle revient charmée d'un voyage où elle a pu voir l'Hécla et admirer les sources jaillissantes des Geisers.
Poussée par le démon des voyages, elle partit le 1 er mai 1846 pour faire le tour du monde. Elle commença par visiter le Brésil ; après un séjour de quel-
ques mois à Rio de Janeiro, elle s'enfonça dans les campagnes voisines avec le comte Berchthold, qui l'avait déjà accompagnée dans une de ses excursions. Un nègre, qui voulait se venger, sur les premiers blancs qu'il rencontrerait, d'avoir été maltraité par son maître, faillit tuer l'intrépide voyageuse : madame Pfeiffer se défendit d'abord avec son ombrelle; mais, voyant que cet affreux nègre brandissait contre elle un poignard, elle sortit de sa ceinture un couteau dont elle se servit fort adroitement; la lutte duru plusieurs minutes, et la courageuse Allemande en fut quitte pour une égratignure au bras. — Cet incident ne l'arrêta pas; elle reprit tranquillement sa route dans l'intérieur des terres, et fît des explorations dans les forêts brésiliennes, qui se consumaient quelquefois à côté d'elle dans de vastes et effroyables incendies. — Au milieu des territoires habités par les sauvages, elle vit les Indiens danser tout exprès pour lui plaire, et cette fois, malgré tout son sang-froid, elle ne put s'empêcher d'avoir quelque crainte en entendant les cris féroces que les Indiens poussent dans leurs simulacres de combats. « Saisie d'épouvante, dit-elle, je me levai en sursaut, car je me croyais réellement entourée d'ennemis et tombée en leur pouvoir, sans espoir de salut et de délivrance. » — Dans ces régions torrides, où pullulent des serpents et des animaux farouches de toute nature, elle osa passer les nuits au milieu des forêts ; chaque bruissement dans les feuilles lui faisait croire qu'il y avait quelque bête féroce prête à la dévorer ; en dépit de ces suppositions peu favorables, elle s'endormait, en se fiant à sa bonne étoile. Du Brésil, elle se dirige à Valparaiso, en doublant
le cap Horn; une tempête éclate'; les roulements du tonnerre étouffent la voix du capitaine, les flots couvrent à chaque instant le pont du navire, l'équipage menace de sombrer, madame Pfeiffer reste impassible : « Je me faisais, dit elle, souvent attacher près du gouvernail; je laissais passer les terribles lames audessus de moi, pour me repaître de ce spectacle, et je n'éprouvais aucune crainte; j'étais pleine de confiance et de résignation. »
Quelques temps après, nous la retrouvons installée à la cour de Pomaré, reine de Taïti. Elle fut engagée à un bal où les dames de la cour dansaient pieds nus avec des officiers français en bottes vernies : de bonnes Taïtiennes y apparaissaient coiffées à la mode européenne et ressemblaient à de véritables caricatures. Parmi les invités, il y avait des jeunes femmes qui, au plus fort de la soirée, allaitaient leurs enfants au milieu de tout le monde. Les principaux personnages de la fête étaient le mari de la reine Pomaré, surnommé le prince Albert de Taiti, et le vieux roi Otoumé, qui avait un habit jaune serin. Le mari de la reine portait, avec une prétention toute particulière, un frac magnifiquement galonné.
Madame Pfeiffer visita ensuite le sud de l'empire Chinois et faillit plusieurs fois être lapidée. Son insatiable désir de connaître et d'étudier la poussa dans une grande fabrique de thé, où elle fut subitement entourée d'un nombre considérable d'ouvriers qui menacèrent de la retenir prisonnière. Malgré la mauvaise opinion qu'elle avait du caractère des matelots de cette nation, elle se confia, peu de jours après, à des marins chinois, de moralité suspecte, et échappa,
comme par miracle, aux pirates des golfes de Tonkin et de Siam.
A Singapour, l'intrépide voyageuse suivit une chasse aux tigres dans les jungles, et mangea du serpent avec les Chinois, qui sont, du reste, peu difficiles sur le chapitre de l'alimentation. On sait qu'ils ne craignent pas de se nourrir de lézards, de rats, de souris, d'intestins d'oiseaux, de chats, de chiens, etc.
De Singapour, elle gagna l'île de Ceylan, où son guide voulut lui ravir ses bagages; mais elle y mit bon ordre avec sa présence d'esprit habituelle. Après un séjour de quelques semaines dans les montagnes de l'île, elle se dirigea du côté de Calcutta, en longeant la terre ferme ; en entrant dans le Gange, elle remplit un verre de l'eau sacrée du fleuve, et le vida à la santé des Européens et de tous ceux qu'elle aimait.
Dans l'Inde, madame Pfeiffer se trouve presque honteuse d'être portée en palanquin ; il lui paraît déshonorant de traiter les hommes comme des animaux : cependant, elle sacrifie ses scrupules de philosophe à l'intérêt de ses voyages, et court en palanquin dans les rues de Calcutta. Les moindres voyages dans l'Inde ont de tout temps paru fort coûteux. Victor Jacquemont prétendait qu'il était impossible d'y faire quelques excursions sans un véritable régiment de serviteurs, car les Hindous ne savent pas se multiplier : il faut un serviteur pour faire la cuisine, un pour le soin de la vaisselle, un pour laver le linge, un pour les bagages, un pour chaque cheval, etc. Eh bien ! madame Pfeiffer s'aventura au milieu de l'Inde avec un seul serviteur, et n'en étudia pas moins fructueusement le pays et ses habitants. Cette femme extraordinaire a
résolu le problème du bon marché dans les voyages : elle est parvenue à faire le tour du monde avec une somme d'argent qui suffirait à peine à entretenir pendant une année la villa de quelque élégante du quartier d'Antin. Elle fut, il est vrai, obligée de s'imposer les privations du confortable : elle se contentait, dans les navires, de la seconde classe, et quelquefois môme de la troisième. Elle vivait avec les nègres et les gens du peuple; n'importe, elle voyageait...., la compensation était plus que suffisante.
Dans sa tournée chez les Hindous, elle prend part aux noces de la fille d'un nabab, et reste confondue en voyant une mariée âgée de neuf ans. Chez la plupart des Hindous, les jeunes gens ne se voient pour la première fois qu'à la célébration des noces, et pourtant les pères se mettent en quête d'un gendre à la naissance même de leurs filles; une fille non mariée est un déshonneur pour ses parents.
Il y a dans l'Inde, sur les bords de l'Hougly, un des bras du Gange, des maisons mortuaires qui offrent des tableaux émouvants et épouvantables : tout individu que le médecin abandonne est jugé comme devant mourir ; aussi s'empresse-t-on de le porter dans une salle mortuaire, où, pour tout secours, on lui offre de temps en temps une gorgée de l'eau sacrée du Gange. Madame Pfeiffer voulut voir cet horrible spectacle d'agonisants : elle en a fait un tableau fidèle. Il paraît qu'il arrive assez fréquemment que les Hindous couvrent de boue la face des malheureux qui vont rendre le dernier soupir, et hâtent, par conséquent, leur fin. Cette pratique religieuse fait chaque année de nombreuses victimes. Les Hindous le reconnaissent, mais
m PEUPLES ET VOYAGEURS.
ne cherchent pas à y remédier. — Après avoir parcouru le Bengale et le Bahar, elle entra dans la province d'Allahabad et s'arrôta quelque temps à Bénarès, la ville sacrée de l'Inde. Le nombre des pèlerins qui affluent à cette sainte cité s'élève chaque année à quatre cent mille. — Le rajah de la ville reçut la voyageuse avec courtoisie et poussa la galanterie jusqu'à mettre à sa disposition un éléphant royal ; une troupe de soldats l'accompagna avec les plus grands honneurs : la pauvre Allemande était traitée en prin- ; cesse. C'est à Bénarès qu'elle étudia principalement les faquirs, ces martyrs insensés du fanatisme hindou; elle les vit s'enfoncer un crochet de fer dans la peau, se faire hisser à plusieurs mètres du sol dans les positions les plus pénibles, tourner sur eux-mêmes comme de véritables toupies, demeurer des journées entières sur un seul pied, etc. — Elle en remarqua un surtout qui passait pour le plus saint homme du monde : cet infortuné faquir était resté debout vingttrois années en tenant dans sa main à bras tendu un pot de fleurs. Le malheureux s'était ankylosé le bras, mais il était largement récompensé par les hommages qu'on lui rendait.
Madame Pfeiffer s'avance dans les territoires encore insoumis des flancs de l'Himalaya, et se trouve tout à coup au milieu d'Hindous prêts à. la défense : ils étaient tous armés de sabres, de flèches, de fusils*dont les mèches étaient allumées, etc. Quel Européen n'aurait pas cru touché à sa dernière heure? Cependant, l'intrépide Allemande n'en continue pas moins ses excursions.
Des bords du Gange, elle veut se rendre à Bombay,
en traversant le pays des Mahrattes : on cherche à la dissuader de cette périlleuse entreprise ; on lui représente qu'elle trouvera dans chaque forêt des milliers de Taugs qui croiront faire un acte de haute religion en l'étranglant ; rien ne peut l'ébranler. Elle arrive saine et sauve à Bombay, où, après avoir étudié les mœurs des Parsis, elle s'embarque pour l'Arabie sur un bateau à vapeur. Toutes les cabines étant déjà prises par les passagers, elle s'installe bravement sur le pont.
Elle voit, en passant, Mascate, entre dans le golfe Persique, visite Bassora, voyage sur le Tigre, débarque à Bagdad, fait des excursions dans les environs, salue les plus fameuses ruines du monde, celles de Babylone, traverse le Kurdistan, arrive à Tauris dans l'Iran. Elle est reçue à la cour du vice-roi avec le plus grand empressement. Quelques jours après, elle gagne les frontières russes, où deux Cosaques l'arrêtent et la font prisonnière, a Qui m'aurait dit, s'écrie-t-elle,que je rencontrerais tant d'obstacles au milieu des chrétiens, tandis que je pouvais librement voyager parmi les sauvages l » — Après plusieurs incidents qu'il serait trop long d'énumérer, madame Pfeiffer revint en Europe, et trouva ses bons compatriotes en pleine révolution : le 30 octobre elle entra dans Trieste, et le lendemain elle revoyait sa famille. Elle avait accompli un immense voyage, mais ses désirs n'étaient pas encore satisfaits : elle devait repartir pour de nouvelles explorations et faire une seconde fois le tour du globe.
Aux yeux du monde, les actions courageuses grandissent non-seulement au moral, mais aussi au physique. — En suivant la vie aventureuse de madame Pfeiffer, on serait tenté de supposer que cette femme si entreprenante avait une taille proportionnée à ses vastes conceptions. — Il n'en était rien; sa taille était au-dessous de la moyenne, et son apparence n'avait certes rien de viril. « Je souris 1 , disait-elle dans une de ses lettres, en songeant à tous ceux qui, ne me connaissant que par mes voyages, s'imaginent que je dois ressembler plus à tfn homme qu'à une femme. Combien ils méjugent mal!... Ceux qui s'attendent à me voir avec six pieds de haut, des manières hardies, le pistolet à la ceinture, trouveront en moi une femme aussi paisible et aussi réservée que la plupart de celles qui n'ont jamais mis le pied hors de leur village. » Tous ceux qui ont vu madame Pfeiffer s'accordent à lui rendre le même témoignage.
En 1851, cette fièvre de voyages qui la dévorait lui fit de nouveau quitter l'Europe pour affronter des périls encore plus imminents que dans son premier tour du monde. — Son intention était de pénétrer dans le centre de l'Afrique australe et d'arriver jusqu'au lac Nyami; mais elle ne trouva pas ses ressources suffisantes pour entreprendre ce voyage, et
tourna ses vues d'un autre côté; madame Pfeiffer traversa une seconde fois l'océan Indien, et se rendit dans la Malaisie, qui devint le champ principal de ses explorations. — Elle parcourut d'abord l'île de[ Bornéo, dont les côtes appartiennent en'partie aux Hollandais ; mais son but n'était pas de s'arrêter aux comptoirs et aux ports de mer ; on lui représenta inutilement les dangers qu'elle courait en voulant pénétrer dans le centre de l'île, elle s'avança bravement jusqu'au cœur de Bornéo. Il fallait que cette femme eût en elle une énergie bien étonnante pour supporter les angoisses et les fatigues d'un pareil voyage : elle passait les nuits en pleine forêt, se contentait, pour toute nourriture, d'un peu de riz, marchait tout le jour au milieu des broussailles qui lui déchiraient les pieds, franchissait les cours d'eau à la nage, ne reculait devant aucun obstacle et confondait par son audace les sauvages les plus hardis. Elle se créa un costume qui aurait peu de succès dans le monde civilisé; elle plaça sur sa tête une large feuille de bananier qui la garantissait des rayons brûlants du soleil des tropiques. Ses vêtements tenaient plus de ceux de l'homme que de ceux de la femme : ils étaient disgracieux, mais commodes, et cela lui suffisait.
Les Dayaks sont les naturels de l'intérieur de Bornéo : leur caractère est essentiellement farouche. On prétend que, lorsqu'un Dayak a promis une tête à la femme qu'il aime, il faut qu'il l'obtienne à tout prix. Peu lui importe qu'il frappe un ami ou un ennemi, ce qu'il désire, ce qu'il convoite, c'est un crâne humain ; aussi attend-il souvent une victime à l'affût derrière un rocher ou derrière un arbre : son œil est
sûr comme celui du tigre, sa flèche ne s'écarte jamais du but qu'il se propose d'atteindre. Ajoutez que ces hommes sont anthropophages; c'était pour la première fois qu'ils voyaient une Européenne s'aventurer parmi eux; aussi leur premier sentiment fut-il celui de la surprise; les femmes crurent faire beaucoup d'honneur à l'étrangère en se revêtant de leurs plus beaux vêtements et en s'ornant de bracelets et de colliers : une d'elles avait môme, dans cette grande occasion, mis autour de son cou une parure de métal pesant 10 kilogrammes. — Madame Pfeiffer allait de campement en campement, et, sous le sauf-conduit de sa hardiesse, elle recevait partout des marques de la plus haute estime. — Dans une espèce de village, on lui montra des trophées de têtes humaines : « un Dayak, dit-elle, prit en main deux têtes, les autres Dayaks crachèrent sur ces visages glacés; les enfants • tombèrent dessus à coups de poings et crachèrent sur le sol en signe de mépris. Les figures calmes et froides des Dayaks avaient alors une expression de férocité qui me causa le frisson. » Ces indigènes se font entre eux des guerres d'extermination ; ils sont, en général, armés de flèches empoisonnées. Ils ont l'habitude d'accrocher à leur ceinture une corbeille tapissée de chevelures humaines, et y déposent les têtes de leurs ennemis comme le chasseur place le gibier dans sa carnassière. La courageuse Allemande vécut donc au milieu de ces naturels sauvages, et dormit sous leur tente, à côté de crânes qui exhalaient une odeur fétide.
Madame Pfeiffer se rendit auprès du sultan deLatak, un des plus riches souverains du monde, et peut-être un de ceux qui jouissent le moins de leur fortune. Le
MADAME IDA PFE1FFER. 177
sultan de Latak possède le» plus gros diamant qu'on connaisse à l'état brut : il pèse 367 karats ; s'il était taillé, il en pèserait 183. Il est regrettable que personne ne soit admis à l'admirer; le sullan le lient caché à tous les regards. Madame PfeiîJcr voulut visiter 1( s mines de diamants, et en demanda l'autorisation au sultan, qui lui offrit gracieusement de prendre une pioche et de considérer comme à elle tous les diamants qu'elle pourrait extraire; tout autre voyageur aurait saisi cette occasion avec empressement ; mais notre Européenne répondit qu'elle était venue pour voir des diamants et non pour en chercher. Cette parole, qui aurait été noble dans la bouche de tout individu, paraîtra un acte de haut désintéressement de la part de madame Pfeiffer, si l'on se souvient de la modicité de ses ressources et des privations qu'elle s'imposait dans ses voyages.
Dans l'île de Célèbes, elle assista à une espèce de fête singulière qui consiste à limer les dents : c'est une opération presque religieuse chez plusieurs peuples malais. Les souverains doivent nécessairement montrer l'exemple à leurs sujets; aussi la reine de Baru allaitelle se faire limer les dents en grande pompe, lorsque madame Pfeiffer entra dans son royaume. « La cérémonie commença par un acte de révoltante malpropreté : une vieille matrone oignit d'abord avec de la salive les tempes de la reine ; puis un opérateur, armé d'une lime grossière, travailla les dents, comme on scie du bois; la reine paraissait souffrir horriblement. » L'opération terminée, on fît tomber quelques gouttes de sang de coq sur les gencives. Plusieurs dames de la cour subirent avec résignation le même limage. Lors-
que tout fut fini, des chœurs se mirent à chanter, et l'on fit circuler des friandises.
Après avoir visité l'île de Célèbes, madame Pfeiffer gagna l'île de Sumatra, où habitent des hommes plus sauvages, plus sanguinaires encore, s'il est possible, que les Dayaks. Ces féroces indigènes sont les Battahs, qui boivent le sang humain avec délices et qui poussent l'anthropophagie jusqu'au raffinement. On cite quelques tribus qui achètent des esclaves pour les dévorer. Les prisonniers de guerre et les étrangers qui ont le malheur d'être considérés comme espions, leur servent invariablement de pâture. — Les Battahs prétendent que la chair humaine est beaucoup plus succulente que celle des animaux ; lors des exécutions, le " chef reçoit les meilleurs morceaux, c'est-à-dire le nez, le foie, la paume des mains, la plante des pieds, etc. — Plusieurs voyageurs ont rapporté que les Battahs exerçaient l'anthropophagie envers la plupart des vieillards, qui, ne pouvant rendre des services à la tribu, étaient jugés indignes de profiter de la vie : selon cette version, les fils seraient eux-mêmes les bourreaux de leurs pères, qu'ils attacheraient tranquillement à un arbre et qu'ils découperaient en morceaux, sans être le moins du monde arrêtés par les cris de désespoir des moribonds. Devons-nous ajouter foi à de telles atrocités, et pouvons-nous croire que la terre porte des hommes dont les sentiments soient en si complet désaccord avec les plus saintes lois de la nature?
Avide de tout connaître, même les scènes les plus effrayantes, madame Ida voulut assister à une représentation simulée d'une exécution à mort et d'un re-
pas de cannibales. Les sauvages plantèrent un pieu surmonté d'un chapeau pour représenter la victime ; ils commencèrent une danse guerrière, menacèrent cette victime de leurs couteaux et feignirent de recueillir le sang pour le boire. Cette scène était accompagnée de gestes et de cris barbares.
Quelques jours après, en faisant des explorations, elle se trouva tout à coup entourée d'une tribu de sauvages qui l'auraient sans doute traitée comme une ennemie, si elle ne s'était pas tirée de ce mauvais pas avec une étonnante présence d'esprit. Les indigènes qui l'accompagnaient crurent la situation désespérée et jugèrent prudent de prendre la fuite. La pauvre femme était donc seule au milieu d'affreux cannibales. — « Ces hommes, dit-elle, avaient six pieds, leurs traits étaient contractés par la colère, ce qui faisait encore ressortir leur laideur. Leurs grandes bouches, avec des dents saillantes, ressemblaient à la gueule d'une bête fauve. Ils m'assourdissaient de leurs clameurs... Je ne perdis pas la tôte; feignant l'assurance, j'allai m'asseoir sur une pierre qui se trouvait là par hasard... Les gestes des sauvages ne laissaient aucun doute sur leurs intentions; avec leurs couteaux, ils désignaient mon cou ; avec leurs dents, mes bras ; ils remuaient la mâchoire comme s'ils avaient déjà ma chair dans la bouche... J'allai droit au plus proche, et, lui frappant familièrement sur l'épaule, je lui dis avec un visage souriant, moitié en malais, moitié en battah : « Allons donc, vous au- « riez le cœur de tuer et de manger une femme, surce tout une vieille comme moi, dont la peau est dure « et coriace ! » — Cette feinte assurance plut aux
sauvages, qui accueillirent notre intrépide voyageuse avec des marques d'amitié et lui rendirent de véritables honneurs.
Aux îles Moluques, madame Pfeiffer trouva un passage gratuit pour la Californie. Cet abominable pays de l'or, selon son expression, lui parut plus effrayant que les contrées habitées par les anthropophages. Elle le quitta bientôt et débarqua au Pérou. Elle fît l'ascension du Chimborazo et du Cotopaxi, et revint enfin en Europe, après un immense périple qu'elle accomplit en trois années.
Au mois de septembre 1856, madame Pfeiffer entreprit un nouveau voyage, qui devait lui être fatal. Elle parcourut l'île de Madagascar, fut reçue à la cour de la reine des Hovas avec la plus grande distinction, et charma les oreilles des indigènes en jouant du piano. Mais l'île de Madagascar cache, sous sa belle végétation, sous son aspect verdoyant, des marais d'où s'exhalent des miasmes pestilentiels qui causent des fièvres ; trop souvent mortelles ; les plus forts tempéraments ne résistent pas à cette atmosphère délétère des côtes malgaches. Madame Pfeiffer subit la destinée commune, et y prit les germes d'une maladie qui devait, quelques mois après, l'enlever à sa famille et à la science qu'elle aimait tant à servir. Cette femme, d'un caractère si énergique, parvint à dompter alors le mal qui la minait; elle eut assez de force pour revoir Vienne, sa patrie, où elle est morte.