LES FRÈRES SCHLAGINT WEIT
précédents voyageurs, mesure plusieurs pics d'une prodigieuse élévation, puisque, d'après lui, ils ont plus de 8,800 mètres de hauteur; il suppose, avec la plupart des géographes, que le mont Everest (8,840 m.) est le point culminant de cette chaîne.
Au mois d'avril 1855, les trois frères, après une longue séparation, purent se trouver réunis dans la station de Simla, dont ils firent leur quartier général.— Pour de véritables voyageurs, les pays fermés ont mille fois plus d'attraits que les autres; l'entrée du Tibet est défendue aux Européens : les trois frères y pénétreront, en dépit des gardes et des ordres ridicules des potentats chinois; — ils s'enveloppent donc dans des vêtements de Bouthias (peuple tibétain), s'efforcent de donner à leur physionomie un aspect d'indigènes et se présentent hardiment aux frontières du Tibet; la surveillance de quelques Chinois fut d'abord déjouée, mais le visage des Bavarois, et surtout leurs bagages scientifiques, les firent bientôt reconnaître pour de faux Bouthias; on les somma de retourner sur leurs pas.
Dans une pareille circonstance, on se souvient que notre compatriote Jacquemont renversa les difficultés, comme Alexandre coupa le nœud gordien : un garde chinois s'avançant fièrement à cheval pour lui défendre d'avancer plus avant dans le Céleste-Empire; Victor Jacquemont saisit le Chinois par sa longue queue et le précipita à bas de son cheval ; étonnés d'une façon de parlementer si nouvelle, les gardes crurent avoir affaire à. un personnage de haute extraction; ils saluèrent fort poliment le seigneur français et le laissèrent visiter leur pays en l'entourant des plus grands
égards. Les frères Schlagintweit furent moins audacieux ou plutôt moins présomptueux, et n'en parvinrent pas moins à fouler le sol du Tibet; ils se rappelèrent un moyen de persuader vieux comme le monde : ils présentèrent une bourse, et tout fut dit. Ce fut de la même manière qu'ils achetèrent aussi le dévouement d'une escorte chinoise, qui consentit à les accompagner jusqu'aux sources de l'Indus et du Setledje, jusqu'aux lacs sacrés de Mansarâr et de Rakus. — Ils s'enfoncent dans les glaces, et, en dépit d'un froid d'une excessive intensité, ils dressent des cartes, entassent notes sur notes, observations sur observations, mesurent des montagnes, prennent des vues et reviennent chargés de nombreux renseignements. Le jour où ils purent retrouver la végétation, le sixième mois venait de s'écouler depuis qu'ils lui avaient dit adieu.
Quelque temps après, Adolphe se rendait vers le sud, explorait la chaîne des Nilgherris, dans les Ghattes, non loin du cap Comorin; — Robert voyageait dans le centre de l'Inde et faisait les plus intéressantes études ethnographiques; — Hermann continuait ses recherches orographipues avec la même ardeur et le même succès.
Une seconde fois réunis à Simla, ils compulsèrent leurs mutuelles relations, se mirent à corroborer leurs découvertes et se préparèrent à de nouveaux voyages.
En 1856, ils partent de Leh, capitale du Ladak (Petit- Tibet), leur principale station : ils visitent des régions qui n'avaient jamais été explorées par des Européens; ce fut alors pour eux un champ d'importantes découvertes; ils explorèrent les monts Kazakoroum et Kouen-lun, et établirent, ce qui n'avait jamais été fait
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avant eux, que ces montagnes forment deux chaînes bien distinctes. Après de périlleuses excursions, les trois frères descendirent dans la grande vallée de Yarkand.
L'infatigable Adolphe demeura dans le Tibet, poussé par un insatiable désir de connaître et d'approfondir ce qu'il ne faisait qu'entrevoir; il poursuivit ses explorations au milieu des chaînes de montagnes les plus élevées.
Quant à Robert, après avoir traversé les montagnes de Sel, et séjourné quelque temps au Moultan (janvier 1857), il se dirigea sur le littoral et s'embarqua à Bombay pour l'Europe ; — Hermann partit aussi de Calcutta à peu près à la même époque.
Adolphe, le chef nominal de la mission, reste donc seul en Asie, entraîné par une sorte de fatalité. Il projette de traverser le Tibet, d'étudier de nouveau le Kazakoroum et le Kouen-lun, de revoir le Turkestan et de revenir par la vallée de l'Indus.
Au mois d'août 1857, on apprit qu'il se trouvait aux environs de Yarkand, et quelques jours après sa présence à Kachghar fut certifiée : mais là s'arrêtèrent les nouvelles.
Les angoisses de sa famille ne furent malheureusement pas sans fondement, et la vérité est aujourd'hui à peu près reconnue : Adolphe Schlagintweit a été assassiné par un fanatique ; on a trouvé à côté d'un cadavre qu'on a, suivant de trop justes présomptions, pris pour le sien, quelques notes éparses et un télescope brisé.
L'importance de l'œuvre des frères Schlagintweit est incontestable. « Les informations, dit M. de la Ro-
quette, tout à fait neuves sur la configuration des pays qu'ils ont visités les premiers, sur la direction et la hauteur de plusieurs chaînes de montagnes et des vallées qu'elles enserrent, sur les races et les idiomes de leurs habitants, enfin les cartes dressées par eux, d'après les observations astronomiques sur lesquelles la situation de plusieurs localités inconnues jusqu'alors a été placée, tandis que d'autres ont été rectifiées, démontrent suffisamment quelle part de reconnaissance les géographes doivent aux trois savants bavarois. »
Hermann et Robert ont déposé tYIndia-House, siège de l'ancienne Compagnie des Indes, quarante- trois volumes manuscrits, qui seront, nous l'espérons, bientôt publiés.
La Société de géographie de Paris, reconnaissant le pas que les recherches des frères Schlagintweit ont fait faire à la science géographique, leur a décerné un prix en 1859.
Voyager! ce mot renferme tout un monde de séductions, et pourtant voyager, c'est, la plupart du temps, briser des liens étroits, rompre avec des amitiés anciennes ; c'est oublier et plus souvent être oublié soimême, car l'affection résiste moins à l'absence qu'à la mort.
Cette-passion tumultueuse pour les voyages qui bouillonne en nous, ce désir impétueux de déplacement, d'où vient-il ? Est-ce, comme l'a dit Chateaubriand, que, peu satisfaits de la société dans laquelle nous vivons, nous aspirons, en parcourant la terre, à en rencontrer de moins imparfaites, ou n'est-ce pas plutôt notre propre inconstance qui se fait notre principal aiguillon?
Quoi qu'il en soit, la passion des voyages se généralise et pénètre de plus en plus dans toutes les classes;
on fait aujourd'hui le tour du monde comme jadis le tour de France. Ce goût, qui commence à s'emparer du peuple, est de bon augure.
Les voyages ont un avantage immense, ils mûrissent l'esprit. Une race composée d'hommes stationnaires est presque morte.
L'Europe est heureusement loin de là; elle marche, elle s'agite, elle découvre, elle conquiert, elle civilise. Ses hardis pionniers se répandent partout : on les voit parcourant les plaines arides de l'Afrique, les steppes de la Sibérie, les déserts du Tibet, les solitudes du Nouveau-Monde et de l'Australie ; on les voit s'avançant dans les régions glacées, se traçant une route au milieu des redoutables banquises, et plantant leur drapeau dans les environs du pôle môme.
Aussi n'y a-t-il plus aujourd'hui de grandes décou vertes à faire : il reste seulement des problèmes secondaires à résoudre. Chaque partie du monde a les siens.
Mais, combien d'obstacles se présentent encore aux explorateurs ! Parfois, la lutte est pour eux tout aussi périlleuse que s'il s'agissait de prendre une forteresse ou de repousser une armée ; ils ont à combattre contre un climat souvent meurtrier, contre des naturels trop fréquemment hostiles, contre des animaux farouches ou venimeux ; mais, s'ils sentent en eux cette espèce de foi religieuse qui anime l'âme des véritables savants, ils ne reculent jamais et ne se laissent arrêter que par la mort.
Dans ces dernières années, de toutes les parties du monde, celle qui a fait le plus de victimes, et qui a cependant le plus attiré les voyageurs, c'est l'Afrique.
On dirait que les difficultés, comme les persécutions religieuses, sont un puissant stimulant.
Aussi, quel martyrologe d'hommes pleins d'espoir! Quelle longue liste nécrologique de savants jeunes et déjà célèbres ! Dans le Soudan et le bassin du haut Nil, en moins de dix ans, plus de quarante voyageurs européens ont péri.
C'est Richardson, Overweg, Vogel, Albert Roscher, Angelo Vinco, Brun-Rollet, Vaudey, Cuny, Peney, Steudner, Beurman, Roscher, madame Tinné et tant d'autres ! Les uns ont succombé à l'insalubre température, les autres sont morts dans des combats ou ont été lâchement assassinés.
Au premier rang des voyageurs vivants, nous plaçons le comte d'Escayrac, Antoine et Arnaud d'Abbadie, Livingstone, Speke, Grant, Burton, Tr émaux, Guillaume Lejean, V. Guérin, Pétherick, Miani, le baron de Decken, les frères Poncet, Baikie, Duveyrier, Du Chaillu, Heuglin, Munzinger, Anderson, etc.
L'Afrique est le monde qui se dépouille le plus difficilement de son voile mystérieux. Cela s'explique. Son énorme étendue continentale en rend l'intérieur peu accessible. L'absence de golfes profonds, les cataractes qui coupent les grands fleuves, les déserts immenses qui s'étendent dans l'intérieur, les populations malveillantes, le climat, tout concourt à y rendre extrêmement difficiles et toujours très-périlleuses les explorations.
Jetons un coup d'œil sur les principales explorations accomplies depuis une vingtaine d'années 0ans cette partie du globe. Nous commençons par son extrémité septentrionale.