LA RÉGENCE DE TUNIS
Esquisse historique. — Sidi-Sadok, La constitution nouvelle. — Le canal de la Goulette. Le lac d'El Bahirah. — Tunis.
La régence de Tunis est une des contrées africaines que visitent avec le plus d'intérêt les historiens et les archéologues. On y rencontre à chaque pas les traces d'un passé qui captive d'autant plus l'attention chercheuse des savants que les annales historiques demeurent à peu près muettes sur son compte.
On n'a, en effet, que des données très-vagues, trèsincertaines sur ce qu'était ce territoire avant l'arrivée des Phéniciens qui fondèrent Carlhage. Les Numides, qui, suivant Salluste, descendaient des anciens Perses et des Mèdes, l'habitaient très-probablement; mais quelles lignes de démarcation peut-on établir entre les Numides et le reste des Libyens ? n'y avait-il pas, sur le sol qu'occupe aujourd'hui la régence, un mélange d'éléments divers? Les Gétules, les Berbères et plusieurs autres peuples n'étaient-ils pas confondus, iusionnés sur bien des points?
Voici, depuis l'époque romaine, l'historique de ce pays, qui correspond à la Zeugitane et à la Byzacène, et qui fut appelé pendant longtemps Afrique propre par
les Latins. Après la destruction de Carthage, les Romains en demeurèrent maîtres jusqu'au milieu du v e siècle. Ce fut à cette époque que les Vandales s'y établirent. Bélisaire les en chassa. Les Avares arrivèrent ensuite et fondèrent le royaume de Kaïroan, qui appartint successivement aux Aglabiles, aux Fa limites, aux Zeïrites et aux Almohades. Vient alors une époque fort agitée où se pressent les événements les plus dramatiques. En 1534, Barberousse entre en vainqueur dans la capitale. Muley-Hassan, dépossédé de son trône, implore le secours de Charles-Quint, qui équipe une immense flotte et débarque, en 1537, à. Porto-Farina ; il assiège presque immédiatement le château de la Goulette, où Barberousse s'était réfugié; il s'en empare, rétablit dans ses États Muley-Hassan, qui est bientôt renversé par son propre fils, Hamida. Quelque années après, les Turcs deviennent maîtres de la ville de Tunis, et joignent la régence à leurs vastes possessions.
Grâce à deux souverains, Ackmed-bey etSidi Mohammed-bey, la Tunisie s'est beaucoup civilisée. Ackmedbey, qui mourut en 1855, après un règne de dix-huit ans, a laissé de précieux souvenirs à la fois en Europe et en Afrique. On cife de ce prince de nombreux exemples de rare perspicacité et des actes de justice qui font grand honneur à son caractère. Nous en choisissons un entre mille : une pauvre femme, qui vendait des fruits, vint un jour se plaindre à lui de ce qu'on lui volait toutes ses figues sur l'arbre, sans qu'elle eût aucun moyen d'empêcher ce larcin. Le bey lui ordonna d'introduire un grain de blé dans chacune des figues qui lui restaient à cueillir, et de de-
meurer en repos. La bonne femme exécuta Tordre de son souverain, qui, peu de jours après, faisait acheter, pour son compte personnel, toutes les figues qui se trouvaient sur le marché de Tunis. On trouva chez l'un des marchands les figues qui renfermaient les grains de blé; et le voleur fut pris et condamné à une forte amende en faveur de la plaignante, qui bénit longtemps la justice éclairée de son seigneur. — Le bey actuel, Sidi-Sadok, n'est pas moins célèbre par sa sagesse et sa haute intelligence. Il s'applique à corriger les abus et à faire entrer son peuple dans le courant du progrès.
On lui doit une constitution qui fait grand honneur à l'esprit libéral et élevé qui l'a dictée. En signaler les * bases, c'est en faire l'éloge. Il est établi, par exemple, dans la constitution nouvelle, promulguée en 1860, que la plus complète sécurité est garantie à tous les sujets, à tous les habitants de la Tunisie, quelles que soient leur religion, leur nationalité et leur race. Cette sécurité s'étend à leur personne, à leurs biens, à leur réputation... — Les musulmans et les autres habitants du pays seront égaux devant la loi, « la justice sur la terre étant une balance qui sert à garantir le bon droit contre l'injustice, le faible contre le fort. » — Les sujets israélites ne subiront aucune contrainte pour changer de religion...; leurs synagogues seront respectées et à l'abri de toute insulte, « attendu que l'état de protection dans lequel ils se trouvent doit leur assurer nos avantages comme il doit nous imposer leur charge. » Les soldats seront enrôlés d'après le mode de conscription. — Un tribunal de commerce sera établi. — Liberté de commerce pour tous. — Les
étrangers qui vondront Rétablir en Tunisie pourront exercer toutes les industries et tous les métiers... Ils pourront acheter toutes sortes de propriétés, à l'égal des habitants du pays, etc. Eh bien I c'est cette charte sage et éclairée qu'une bizarre révolution vient de briser l
La régence de Tunis s'avance en face de la Sicile, entre le golfe de Gabès et nos possessions algériennes. Les caps Bon et Blanc en sont les points les plus septentrionaux. En Ire ces deux promontoires s'ouvre le golfe de Tunis, qui forme, dans sa partie méridionale, une admirable demi-circonférence. L'étroit canal de la Goulette le met en communication avec le lac d'El Bahirah^ au fond duquel s'élève la ville de Tunis. Ce vaste bassin, d'après l'évaluation de M. Guérin, peut avoir 18 kilomètres de circuit. <« Quoiqu'il ait jadis servi d'abri aux escadres romaines lors de la troisième guerre punique, et, par conséquent, à plus forte raison aux flottes phéniciennes en temps de paix, il n'a jamais été très-profond; car des sondages ont prouvé que cette profondeur n'avait jamais dépassé i mètre 70 centimètres, et M. Beulé en induit judicieusement que les bâtiments n'avaient pas dû, pour y naviguer, exiger plus de 1 mètre 30 centimètres de tirant d'eau, partant que les proportions des navires de guerre dans l'antiquité étaient beaucoup plus réduites qu'on ne Ta cru quelquefois, d
Le sol de la régence se compose principalement de calcaire, de marne et de sables marneux. Le littoral est fort riche; l'intérieur est un contraste d'oasis fertiles et de territoires arides. Il y a, sur plusieurs points, des collines escarpées, rocailleuses, qui renferment
d'énormes cduches de sel gemme ; sur d'autres, et particulièrement dans les montagnes de l'Hamman-Lif et du Djebel-Reças, on rencontre d'importantes mines de plomb, de fer, de cuivre et de soufre.
La faune et la flore comptent un grand nombre d'espèces remarquables; les bôtes féroces, telles que le tigre, la panthère, l'hyène, le chacal, le lynx, etc., s'y présentent; mais on y voit aussi le chameau, le cerf, l'autruche, le flaminant, la grue, ainsi que tous les animaux domestiques d'Europe.
Les Orientaux, si facilement prodigues d'expressions imagées, appellent tour à tour la ville de Tunis El Kahira (la Glorieuse), El Zahéra (la Verdoyante), Tounès-el-Chattrah (Tunis la Bien gardée), l'Industrieuse, le Séjour de félicité, la Florissante, la Blanche. Bien qu'au-dessous de tous ces surnoms, la capitale de la régence n'en est pas moins une des plus belles cités mauresques et l'une de celles qui se présentent le plus gracieusement aux yeux des voyageurs. Les souvenirs antiques qui se rattachent à tout ce qui l'entoure contribuent évidemment à captiver l'imagination. En entrant dans le golfe, à quelques kilomètres de la ville, l'Européen promène d'abord avidement sa vue sur l'emplacement de Carthage, il regarde ensuite, avec une pieuse curiosité, la chapelle de saint Louis, contemple le magnifique aqueduc dont les arceaux vont se perdre au loin, et, lorsque tous ces débris d'un autre âge l'ont profondément saisi, le panorama de la ville tunisienne et de ses environs vient lui révéler l'Orient sous un de ses plus séduisants aspects. , A presque tous les points de vue, Tunis est heureusement située. Les collines qui s'élèvent dans le voi-
sinage la fortifient aussi bien que ses murailles crénelées, dont les portes ne manquent pourtant jamais de se fermer tous les soirs comme dans une première ville de guerre. Du reste, sa position au cœur de la Méditerranée, à l'extrémité nord de l'Afrique, en fait une place de très-grande importance et de beaucoup d'avenir. — De près, Tunis perd un peu de son prestige; ses trois quartiers, le quartier maure, le quartier franc ou européen, et surtout le quartier juif, sont d'une propreté fort équivoque. Les rues, sur plusieurs points, sont étroites, tortueuses et malsaines; mais qui examine de loin la cité ignore ces légères imperfections inhérentes à toutes les villes africaines, et voit se dessiner en lignes élégantes, sur les collines, au-dessus de toutes les maisons, une foule de minarets et de coupoles qui produisent le plus bel effet. — La Kasba, qui domine à peu près toute la ville, est un monument remarquable; Tune de ses tours est couverte de sculptures et d'arabesques fort curieuses. — La Marse, résidence délicieuse que s'est choisie le souverain actuel, et le palais de ville du bey (Dar-el-bey), ne le cèdent pas en luxe et en magnificence aux palais de nos plus puissants souverains d'Europe; le Bardo, qui s'élève à peu de distance de Tunis, est à la fois une demeure princière, une forteresse et une petite ville à part, destinée spécialement à l'armée; d'autres monuments, disséminés dans les environs, sont aussi dignes d'une mention particulière : citons la Manouba et la Moharnèdiè, palais du feu bey, maintenant abandonné ; sur son emplacement l'on a trouvé des antiquités d'un très-haut intérêt et plusieurs tombeaux d'anciens évôques de Carthage.
La chapelle de saint Louis. — Carthage. — Byrsa. Bizerte. — Les anciennes cités.
Une des premières excursions que ne manquent jamais de faire les Français nouvellement débarqués à Tunis, c'est une visite à la chapelle de saint Louis, construite, dit-on, à l'endroit mCme où mourut l'illustre souverain qui se flattait de voir : « le roy de Thunes se chrestienniser lui et son peuple *. » Cette chapelle n'a de grand que son souvenir. Elle est assez médiocrement entretenue. L'on peut s'étonner, à juste titre, de l'abandon relatif dans lequel se trouve aujourd'hui ce monument. Les ruines de Carthage, disséminées dans le voisinage, sont toujours le point de mire des touristes et des archéologues; les investigations n'y sont pas aussi faciles qu'on serait, au premier abord, tenté de le supposer. Carthage, détruite par Scipion, fut remplacée par une ville qui se superposa à la première cité. De là, d'incroyables difficultés. Falbe, Reid et plusieurs autres savants distingués ont commencé à porter la lumière dans ce domaine si cher à l'archéologie. Vinrent ensuite des épigraphistes de grande valeur qui s'appliquèrent à relever la topographie de la capitale punique; parmi eux figure Dureau de la Malle. Tout dernièrement enfin, M. Beulé pratiquait des fouilles dans la ville de Didon et revenait avec dès renseignements précieux sur l'antique Byrsa.
Voici donc ce qu'il résulte de toutes ces recherches : — Les murailles de Carthage longeaient la Méditerranée sur une vaste étendue. La partie nord-est se
i. Joinville.
nommait Magara (Nouvelle ville). Au milieu môme de la portion occidentale s'élevait, sur une colline, la forteresse de Byrsa, qui a donné .lieu à la fable de la peau de vache que tous nos lecteurs connaissent. Dans l'intérieur de cette acropole se dressait le fameux temple d'Esculape. La partie méridionale s'appelait Cothon. C'était probablement le quartier commerçant. M. Beulé a principalement étudié la Byrsa, qui, suivant lui, se trouvait à l'endroit môme où l'on remarque aujourd'hui la chapelle de saint Louis. Se9 recherches, si heureusement exécutées, mais presque uniquement concentrées sur ce point, ne doivent donc pas décourager les savants à venir. Carthage n'a pas révélé tous ses secrets - x qu'un archéologue, à la tête d'un bataillon de travailleurs, fasse des percées, des fouilles profondes dans le nord et dans la partie ouest; qu'il ait des moyens d'action semblables à ceux dont disposait le célèbre épigraphiste français, et l'on peut prévoir que ses investigations seront également couronnées de succès.
Au nord-ouest de Tunis, sur le détroit qui unit le lac de Bizerte à la mer, s'élève la ville de Bizerte, l'ancienne Hvppone Zaryte. Cette cité, qui est la plus septentrionale de toute l'Afrique, est défendue par plusieurs forts et quelques bonnes batteries. Le beau lac près duquel cette ville est située offre des rives charmantes et des environs aussi fertiles que pittoresques.
Le port de Bizerte a dû être autrefois le plus sûr et le plus beau de toute la côte. On y voit encore les traces d'un grand môle qui se projetait fort avant dans la mer, et qui était destiné à rompre les vents du nord. Les territoires voisins sont très-fertiles et
couverts de bois d'oliviers gigantesques. La côte est très-poissonneuse et les grandes pèches qui s'y font ne laissent pas d'être fort curieuses. D'après Diodore de Sicile, Agathocle dressa son camp au promontorium Hippos, qui se trouve près de Bizerte *.
Que de vestiges antiques à signaler dans ces parages î A Utique, qui n'offre plus que de rares débris du célèbre amphithéâtre, assez vaste pour contenir 20,000 spectateurs ; à Bèja, fondé par les Romains; à El Kef, l'ancienne Sicca Veneria, que l'on considéra longtemps comme un des plus importants boulevards du pays du côté de l'Algérie; à Cilma, à Thugga> dont les ruines sont si curieuses; à Haidrah, l'ancienne Ammadera; à Sbaîtla, autrefois Suffetula, où l'on rencontre des édifices entiers, des portiques, des arcs de triomphe, des mosaïques du plus haut intérêt ; à Gabês (Tacape); à El Djemm (Thysdrus), dont les restes couvrent une étendue considérable et où l'on a trouvé des statues, des bas-reliefs, des sculptures; aux îles Kerketinah, les Certifia des Romains ; à Djerba, l'île des Lotophages, illustrée par Homère, et si souvent rappelée dans l'histoire; à Sousa, qui était probablement YHadrumetum des Romains, et où notre savant vice-consul, M. Espina, a fait de précieuses découvertes. Partout les traces d'une civilisation très-avancée et qui pénétrait jusqu'au cœur même du pays. On doit à M. Victor Guérin, un de nos plus estimables érudits, un voyage en Tunisie, que nous allons faire connaître avec quelque développemen t.
' 1. M. Dunant (de Genève).
Voyage archéologique dans la Tunisie, par M. V. Guérin,
Pendant longtemps l'archéologie et l'histoire eurent leurs pays, leurs héros de prédilection. Numismates et épigraphistes croyaient, en foulant le vieux sol do la Grèce et de l'Italie, atteindre aux dernières limites de la science, tandis que les historiens, s'attachant obstinément à quelques personnages de l'antiquité, les pré* sentaient sans cesse au public. Mais le temps a marché, la Grèce et l'Italie ne sont plus maintenant que d'excellentes écoles, où l'on se prépare à des études plus difficiles, dont le champ est tantôt l'Asie, tantôt l'Afrique.
La Tunisie est un des pays qui attirent aujourd'hui le plus l'attention des épigraphistes. Indépendamment de toutes les richesses archéologiques que l'on y rencontre, cette contrée jouit du privilège immense de posséder les ruines de Carthage. C'est là une admirable mine pour les savants qui aspirent à la renommée; en remuant la terre de la célèbre capitale punique, il semble qu'on fasse toujours rejaillir sur soi une partie de la gloire de la ville défunte.
Il aurait été très-certainement permis à M. V. Guérin, qui, sur le domaine de l'archéologie, ne trouve de maître en personne, de continuer à Carthage les fouilles si heureusement commencées par M. Beulé ; mais il a préféré s'avancer dans le cœur môme de la Régence, et se livrer à des explorations qui ont eu le double but de servir l'épigraphie et les sciences géo graphiques. Pendant huit mois consécutifs, notre persévérant compatriote a parcouru tous les coins de la
Tunisie, relevant ici des inscriptions latines, là des caractères puniques et coufiques, plus loin s'initiant aux mœurs des habitants et à la topographie du pays.
A peine débarqué sur le sol de l'Afrique, M. Guérin commence ses recherches. Puissamment aidé par le bienveillant appui de notre consul général, M. L. Roches, il se met en marche, fait une excursion à Carthage, assiste quelque temps après à une grande fantasia arabe et part pour Sousa, où le reçoit avec empressement notre vice-consul, M. Espina. De là, il se dirige sur El Djemm (l'ancienne Thysdrus) et y admire les raines d'un magnifique amphithéâtre.
Après de nombreuses explorations dans le voisinage, Il se rend à Djerba, l'ancienne lie des Lotophages, illustrée par Homère. L'arbuste si célèbre sous le nom de lotos y abonde toujours, mais seulement à l'état de buisson. Aujourd'hui, les céréales et les oliviers y sont l'objet de la principale culture. M. Guérin parcourt avec intéFÔt cette terre antique, où la religion chrétienne a aujourd'hui dans l'abbé Bois un fidèle représentant. Non moins bon Français qu'apôtre ardent, l'excellent missionnaire n'oublie jamais, les jours de fête, d'arborer sur son église le drapeau de la France, et de le saluer en tirant lui-même une petite pièce de canon qu'il s'est procurée dans ce but. L'abbé Bois voudrait faire beaucoup de bien et fonder un hôpital, car il sait que la religion chrétienne doit se montrer partout, mais principalement dans les pays mahométans, escortée de la charité, comme de son inséparable compagne.
A quelques mois de là, nous retrouvons le voyageur
auprès de Kasrin, l'ancienne Colonia Scillitana, recueillant des inscriptions sur un immense mausolée. Plus loin, à Sbeïtla, autrefois peuplée et florissante bous le nom de Suffelula, maintenant vaste nécropole morne et solitaire, M. Guérin fait la singulière rencontre d'un Français devenu l'esclave d'un marabout. C'était la première fois depuis huit années que le prisonnier voyait un de ses compatriotes.
Voici les événements qui avaient motivé cette pénible situation : arrêté à Paris en 1848, transporté à Belle-Ile, puis à Lambessa, ce malheureux s'était échappé en 4851 et avait gagné les frontières de la Tunisie. 11 se croyait libre; mais, attaqué par une bande de Frachich, il fut dépouillé et sommé, le yatagan sous la gorge, de se faire musulman. Livré tour à tour à deux marabouts chargés de l'instruire, il devint leur
victime et non leur disciple. Menacé de mort, s'il tentait de s'évader, l'infortuné ne prévoyait plus de délivrance possible, lorsque la présence de notre archéologue réveilla son espoir, qui ne devait pas être déçu. M. Guérin oublia complètement qu'en se faisant le protecteur de l'esclave, il pouvait compromettre et sa sûreté et peut-être l'avenir de sa mission : il vit un Français tombé dans le plus déplorable état d'abjection, il n'hésita pas et déclara sans détour qu'il ne pouvait laisser plus longtemps un de ses compatriotes dans une pareille misère. C'est donc grâce au savant voyageur que le pauvre esclave recouvra la liberté et revint en France, auprès d'une famille qui le supposait à jamais perdu. Cette action, que M. Guérin trouve toute simple, n'en fait pas moins grand honneur à son caractère.
- Nous ne pouvons suivre M. Guérin dans tous les territoires qu'il a explorés: à la sainte ville de Kaïroan, à Utique,àHippone-Zaryte, àSicca Veneria, à Thugga,où se trouvait, il y a encore quelques années, la fameuse inscription bilingue. — Son ouvrage, où se pressent les renseignements les plus circonstanciés, n'est pas de ceux qui s'analysent complètement en quelques phrases ; pour être critique exact, il faudrait passer en re-« vue les 536 inscriptions qu'il a relevées; mais beaucoup de nos lecteurs nous sauraient peut-ôtre fort peu gré d'un pareil déploiement d'érudition; ce chiflVe si élevé d'estampages et de transcriptions atteste pourtant une persévérance remarquable. Quand on. examine de près ce qu'il faut de patience et de courage pour accomplir une pareille œuvre, on se demande si la science n'a pas, comme la religion, ses missionnaires prôts au dévouement le plus absolu. Il est, en effet, curieux de voir avec quelle aveugle confiance, avec quel glorieux fanatisme, les savants européens, uniquement occupés de leurs découvertes, s'élancent au milieu des pays les plus inhospitaliers; ils marchent à l'encontre de dangers que n'oserait affronter de sang-froid l'homme le plus résolu.
Combien de fois, poussé par la passion de tout connaître, M. Guérin a-t-il été exposé à la mauvaise foi insigne des Arabes et à leurs balles meurtrières I Sa fermeté fut toujours son meilleur sauf-conduit.
On nous racontait dernièrement, à ce sujet, par quelle étrange méprise un savant Allemand avait trouvé grâce devant les Tunisiens du désert. En pays musulman, les fous sont considérés comme des personnages sacrés : c'est la loi. Non-seulement on les
respecte, mais on les choie, on les accable de prévenances. Plus un homme est insensé, plus il a de droits à la vénération populaire, car son âme, qui erre au milieu des sphères célestes, semble alors d'autant plus éloignée de la terre. Quelques heures après son arrivée à Tunis, notre docteur s'arme de la boîte d'herborisation et de l'appareil complet du naturaliste. Dans son empressement, il conserve la cravate blanche universitaire, le chapeau et le frac européens; il passe au travers de tribus que le bey lui-môme ne maintient pas aisément sous sa dépendance. Partout il ne rencontre que gens à sa dévotion, tme populations serviables et hospitalières. On brigue même le privilège de l'aider dans ses recherches; il voit de nombreux indigènes déraciner à son intention des arbres séculaires.
• Le botaniste fit ample moisson de découvertes, mais il fut ensuite quelque peu honteux des honneurs qu'on lui avait rendus, en apprenant qu'on l'avait tout simplement pris pour un insensé.
Nous tenons d'un voyageur, M. Dunant, cette autre anecdote non moins caractéristique. Un géologue en tournée dans la Régence fut, il y a quelques années, tout à coup attaqué par une bande de voleurs qui se disposèrent à le dépouiller. Voulant au moins sauver du désastre son sac de minéraux, le pauvre savant le serre contre lui et cherche à le dérober à la vue des larrons; vaine tentative, ceux-ci s'en emparent et l'ouvrent. Grande est leur déception : ne voyant que cailloux de couleurs et de variétés différentes, ils n'hésitent pas une minute à croire que leur victime a l'esprit dérangé; saisis à la fois de crainte, de repentir et
de respect, ils se jettent à ses pieds, baisent ses genoux, lui rendent tout ce qui lui a été pris et se sauvent éperdus, pensant être sous le coup de la malédiction divine. Comme l'Arioste dans les montagnes de la Garfagnana, le bon géologue demeura stupéfait du pouvoir de la science et comprit qu'en Orient il est souvent sage de passer pour fou.
Si M. Guérin ne fut nulle part taxé de folie, il faillit du moins être pris pour sorcier dans une bourgade nommée Korbôs.Son arrivée dans cet endroit coïncida avec une éclipse de soleil; c'en était assez pour qu'on lui attribuât quelque pacte secret avec le diable : « La présence des chrétiens nous est toujours funeste », dit sentencieusement un vieillard, et la population se répétait, en tremblant, la môme phrase.
Le voyage accompli par notre savant collègue demeurera comme un des plus solides travaux de l'époque. On le lira avec un intérêt constant, et l'on se souviendra toujours qu'un autre nom cher à la science se trouve attaché à la belle œuvre de M. Guérin, c'est celui de M. le duc Albert de Luynes, dont la munificence rend de si précieux services à l'archéologie; c'est sous ses auspices et à ses frais qu'a été exécutée cette belle exploration.