LA GRANDE-CHARTREUSE
Le Dauphiné et la Grande-Chartreuse sont deux mots devenus inséparables; on ne peut visiter le département de l'Isère sans saluer le célèbre monastère de saint Bruno. — De Grenoble , deux routes conduisent au couvent : la plus courte, la plus pittoresque, est celle du Sappay ; l'autre, assez longue, mais beaucoup plus accessible, est celle de Voreppe et de Saint- Laurent du Pont; l'on suit alors le Guiers-Mort, qui, malgré son épithète, ne s'en dirige pas moins avec la rapidité d'un torrent vers le Guiers-Vif, qui forme la frontière entre les départements de l'Isère et de la Savoie. Les paysages qui se déploient sous les yeux des voyageurs qui vont à la Grande-Chartreuse sont d'une imposante majesté.
On a trop souvent parlé de l'aspect grandiose des montagnes du Dauphiné, pour que nous cherchions à les dépeindre; de grands écrivains, des poètes illustres ont trouvé dans le spectacle de ces profonds ra-
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vins , de ces étroites vallées arrosées par des torrents écumants, dans ces panoramas si divers et si magnifiques, des phrases trop inspirées, des accents trop harmonieux, pour que nous nous permettions d'entreprendre une description qui nécessairement rendrait faiblement toute la sublime majesté des Alpes Dauphinoises.
Après avoir traversé de vastes forêts dont le faîte, balancé par le vent, produit un bruit assez semblable à celui du mugissement de la mer sur les galets, l'on découvre enfin, au pied du Granson (grand sommet), le monastère de la Grande-Chartreuse, dont le nom fut tiré de celui d'un petit village bâti sur le flanc de la montagne; le jeune conducteur de mulets qui vous a servi de guide dans les défilés de la montagne vous laisse à la porte du couvent , auquel on ne demande jamais en vain l'hospitalité. Un moine, à la robe blanche et à la barbe longue, vous reçoit avec affabilité, et vous prie, si vous êtes Parisien, de passer dans une salle spécialement réservée aux voyageurs de Y lie de France; d'autres salles étant particulièrement destinées aux Provençaux, aux Languedociens, aux Bourguignons, etc.
L'entrée du couvent est expressément interdite aux dames, qui ont souvent, en dépit des prescriptions formelles, tenté de forcer la consigne, et y sont quelquefois parvenues; les Chartreux, dans ce dernier cas, en ont été quittes pour purifier leur demeure.
Les moines appartiennent à deux classes : les pères et les frères. Les premiers sont généralement instruits et doivent savoir au moins le latin ; ils se livrent quelquefois à des recherches scientifiques, quoique bien
peu d'entre eux connaissent à fond leur bibliothèque. Les frères s'occupent des soins matériels delà maison. — Les touristes, sous la conduite d'un bon religieux , peuvent faire la visite complète du monastère ; ils parcourent de longs couloirs, où ils entrevoient de temps à autre quelques Chartreux sortant silencieusement de leur cellule ; au-dessus de chaque porte est écrite une pensée tirée de l'Écriture sainte. Après leur mort, les religieux ne laissent rien de leur passage sur la terre : seule, une croix sans inscription s'élève pendant quelques années au-dessus de leur tombeau.
Les cellules sont à peu près toutes pareilles : celles des pères se composent, en général, d'un petit couloir et d'une chambre à laquelle est attenant un cabinet de travail ou de méditation; d'une cave étroite, à demi-éclairée , où sont places quelques instruments de menuiserie; enfin, d'un jardin dé quelques pas de longueur, ayant pour tout horizon des murs d'une grande hauteur.
Les moines se réunissent aux heures des prières et des offices : leur voix, qui retentit alors en chœur dans le couvent, forme une de ces sévères et imposantes symphonies qui impressionnent profondément l'âme.
La Grande -Chartreuse actuelle est située à 1000 mètres au-dessus de la mer; l'ancien monastère était à 450 mètres plus haut. Le monastère fut fondé par saint Bruno en 4084. Six religieux s'associèrent d'abord à son œuvre et bâtirent à grand'peine, sur le penchant escarpé de la montagne, une petite chapelle qu'ils entourèrent de misérables cellules; ils portaient jour et nuit un cilice, s'abstenaient, malgré
leurs rudes travaux, de toute nourriture animale, et vivaient dans la retraite et la mortification.
En 1296, le nombre des Chartreux étant assez considérable, on dut chercher un emplacement plus favorable que celui qu'avait choisi saint Bruno ; le monastère fut donc transporté un peu plus bas. Depuis sa seconde fondation, la Grande-Chartreuse a été huit fois la proie des flammes; le dernier incendie eut lieu en 1676. A la révolution, le couvent fut saccagé; ses richesses, dispersées par les sicaires de l'anarchie, tombèrent pour la pluparUentre des mains étrangères, et ne lui revinrent qu'en très-petit nombre lors de sa reconstitution en 1816. La bibliothèque de Grenoble possède encore aujourd'hui de précieux manuscrits, qu'elle ne paraît pas disposée à rendre aux Chartreux, malgré leurs pressantes réclamai ions.
Des hommes, sinon illustres, du moins assez célèbres dans l'histoire ecclésiastique, sont sortis de l'Ordre des Chartreux; six cardinaux, deux patriarches, quinze archevêques et cinquante évéques portèrent le froc du moine chartreux avant d'arriver aux dignités de l'Église.
Chorier rapporte que Tancelin, un des généraux de l'Ordre, qui vivait au xm e siècle, se faisait obéir de ses religieux même après leur mort. « Informé, dit l'auteur, que beaucoup de miracles s'opéraient sur le tombeau de l'un d'eux, et croyant qu'ils servaient plus à la vanité qu'aux bonnes mœurs, Tancelin commanda au défunt de n'en plus faire : les miracles cessèrent à l'instant. »
La Grande-Chartreuse est la maison-mère de toutes les Chartreuses.