LE MONT BLANC
Le voyageur qui, de Sallanches, se dirige vers Saint- Gervais ou vers Chamonix, franchit d'abord une vallée large et assez plate, arrosée par l'Arve. En s'approchant des montagnes et en pénétrant dans leurs gorges, il perd de vue le mont Blanc, qui disparait derrière les premiers sommets des Alpes; — les regards ne peuvent plus s'étendre au loin, et sont sans cesse arrêtés par de gigantesques murailles. Ces colossales montagnes contrarient par leur horizon trop voisin ; on voudrait pouvoir aller au delà de ces formidables sommets qui bornent la vue, en un mot, s'élever ou se mettre à distance pour les dominer et ne pas être dominé par elles.
Au milieu des montagnes, il est très-rare d'avoir devant soi un horizon de plus de quelques kilomètres. Aussi, comme nous aimons naturellement l'espace, éprouvons-nous une profonde mélancolie à nous trouver enfermés dans leurs vallées; lorsqu'au sortir de leur sein, les panoramas s'élargissent et permettent aux regards d'entrevoir plusieurs plans, l'esprit semble se délivrer d'un joug et secouer de pénibles entraves. On ne jouit véritablement des montagnes qu'en y entrant ou qu'en les quittant : « Elles doivent, a dit Chateaubriand, former la chaîne dans les derniers
plans d'un tableau; leurs têtes chenues, leurs flancs décharnés, leurs membres gigantesques, hideux quand on les contemple de trop près, sont admirables lorsque, au fond d'un horizon vaporeux, ils s'arrondissent et se colorent dans une lumière fluide et dorée. »
Les Alpes de la Savoie présentent des sites en tous points comparables à ceux des Alpes de la Suisse; sur leurs penchants se groupent de distance en distance quelques pauvres hameaux de bergers, et sur leurs rampes abruptes paissent des vaches et des chèvres qui font résonner au loin le son métallique de leurs clochettes. De temps à autre, l'on voit sortir, de quelque maison délabrée, des vieillards, des enfants qui tendent une main suppliante à l'étranger, et de malheureux êtres idiots qui font parade de leurs goitres hideux et s'efforcent d'exciter la compassion.
Lorsque l'on tend ses pas du côté de Chamonix, on manque rarement de s'arrêter au petit village de Servoz ; ensuite commence le trajet le plus pénible : les chevaux ont beaucoup à souffrir de l'inégalité du chemin, qui est taillé dans le roc. La nature prend un caractère éminemment sauvage : l'Arve bouillonne au fond de la vallée, et les sapins qui s'étagent sur le flanc de la montagne la dérobent sous leur épais feuillage. A l'opposé de la route, d'immenses rochers aux teintes verdâtres et violacées se dressent à une grande hauteur et semblent avoir été déchirés par les eaux. — À ce grandiose spectacle vient s'ajouter ce murmure que les poètes ont souvent dépeint et que le vent produit en faisant onduler la tête des sapins avec la majestueuse régularité des vagues. Au milieu de
ce demi-silence, la voix discordante de la trompette du pâtre se fait souvent entendre et vient doucement émouvoir l'imagination.
La vallée de Chamonix, resserrée entre le massif du mont Blanc et la chaîne du Brévent, s'étend sur une longueur d'environ vingt-quatre kilomètres. Si le voyageur a la bonne fortune d'arriver par un temps découvert, le spectacle auquel il assistera demeurera à jamais gravé dans sa mémoire.
Sous les rayons du soleil, le dôme du mont Blanc prend les nuances les plus diverses, les plus éclatantes : il passe du rose pâle au rouge doré ou ponceau, et ses glaciers renvoient môme au ciel mille feux éblouissants ; les quelques voiles légers qui s'attachent aux flancs de la montagne laissent filtrer les rayons lumineux qui s'éparpillent sur la masse argentée et y impriment des tons azurés de l'effet le plus admirable.
Le glacier des Bossons, à une heure de Chamonix, s'avance jusqu'au fond de la vallée; « ses pyramides se montrent à travers les branches des sapins et des mélèzes. M. Bourrit a comparé ce glacier, pour sa blancheur et la coupe allongée de ses cristaux, à une flotte à la voile; j'ajouterai, au milieu d'un golfe bordé de vertes forêts 1 . »
Le village de Chamonix (Campus munitus) compte presque autanfVhôtels que de maisons; les étrangers, principalement les Anglais, y abondent et s'y préparent à des excursions. La physionomie de ce petit endroit n'a pas de caractère positivement natio-
i. Chateaubriand.
nal ; les rues sont peuplées de mulets et de guides, et incessamment traversées par les touristes qui portent glorieusement le bâton ferré du voyageur; — en vérité, les étrangers, avec leur ridicule accoutrement, offrent un coup d'œil plus curieux et cent fois plus original que le reste de la population ; tout est préparé pour complaire à leurs fantaisies, à leur sotte vanité, à leur puérile curiosité ; les maisons qui ne sont pas converties en hôtels présentent des espèces de musées d'objets divers et de pierres précieuses où le voyageur peut prendre en toute liberté des souvenirs, qu'il doit cependant échanger avec de l'or.
Il est rare que les touristes ne commencent pas leurs excursions par celle du Montanvm, que l'on peut considérer comme la première assise du mont Blanc. Le chemin qui y conduit, quoique sinueux, est partout fort raide, mais accessible aux voyageurs les plus timides. Une vaste forêt de sapins et de bouleaux l'ombrage et l'embellit. Sur le sommet se dressent deux demeures, dont la plus grande est tout à la fois un hôpital, une auberge et un magasin de curiosité.
Du Montanvers on voit se dérouler devant soi la Mer de glace, qui ressemble à un immense torrent aux eaux tumultueuses qu'un froid intense aurait subitement congelées. La surface, loin d'être unie comme on se le figure généralement, est inégale et formée de glaçons souvent pointus, mais pour la plupart arrondis, qui ressemblent assez à des flots agités par le vent. « Ces grandes ondes, dit le fameux naturaliste de Saussure, sont à peu près parallèles à la longueur du glacier, et elles sont coupées par des crevasses
transversales qui paraissent bleues dans leur intérieur, tandis que la glace semble blanche à la surface extérieure. Quand on est au milieu du glacier, les ondes paraissent des montagnes et leurs intervalles semblent être des vallées entre les montagnes. » Outre ces intervalles, il existe des crevasses, des fissures souvent fort larges et d'une profondeur quelquefois immense, dans lesquelles plus d'un pauvre voyageur s'est englouti. Les crevasses échappent à toutes les conjectures des guides par leur formation rapide et soudaine; de Saussure et Hugi assurent qu'elles peuvent s'ouvrir d'une nuit à l'autre. A côté de ces crevasses aux lèvres béantes et vcrdfttres, on remarque des espèces de puits de dimensions restreintes, dans lesquels des filets d'eau qui courent à la surface des glaciers disparaissent en murmurant ; le bruit incessant du clapotement d'eau qui se produit à l'ouverture de ces puits leur a fait donner le nom vulgaire de moulins. Un fait singulier et qui ne manque jamais de frapper les voyageurs., ce sont les rochers qui se trouvent disséminés çà et là sur la mer de Glace, et dont, au premier abord, on s'explique difficilement la présence; mais il est prouvé que les glaciers rejettent de leur sein les rochers de moyenne grosseur, et il faut se courber devant le fait, quelque singulier qu'il paraisse 1 .
Sous cette énorme masse de glaces, dans un dédale de canaux mystérieux, coulent un grand nombre de ruisseaux qui se réunissent à l'extrémité et forment le
I. Nous renvoyons le lecteur aux précieux travaux faits sur les glaciers par M. Agassiz.
fameux torrent de l'Arveiron, qui se jette ensuite dans l'Arve.
L'Arveiron bondit, tombe et bouillonne,
Rejaillit et retombe, et menace à jamais
Ceux qui tentent l'abord de ces après sommets.
L'arche de glace du milieu de laquelle sort le torrent développe ses ogives transparentes sur une longueur de quelques mètres, et le voyageur téméraire qui se hasarde sous la voûte de ce palais de cristal court les plus grands dangers ; qu'un glaçon vienne à s'ébranler et à se briser, l'édifice se rompt et s'abîme tout à coup.
Le trajet du Montanvers au Chapeau, par la mer de Glace, présente peu de difficulté : on franchit le glacier presque aussi aisément qu'une rivière gelée, et les bâtons dont on est armé sont en général d'une utilité fort illusoire. Le seul passage qui puisse raisonnablement inquiéter les personnes peu habituées aux excursions dans les montagnes est situé de l'autre côté de la mer de Glace, à peu de distance du Chapeau, et a reçu le surnom significatif de Mauvais Pas; ce sentier, d'abord assez large, diminue insensiblement, et si les guides n'avaient pas solidement fixé à la montagne de fortes cordes, le touriste le plus résolu hésiterait à s'aventurer dans cetle voie étroite, bordée d'un côté par une rampe taillée à pic, et de l'autre par un précipice où mugissent les torrents qui doivent plus loin alimenter l'Arve.
Le port de salut des voyageurs est le Chapeau, petite éminence située au pied de l'Aiguille du Bochard; l'hôtel dans lequel on entre n'est qu'une pauvre ca-
bane, où les étrangers, tout en contemplant la mer de Glace, le pic de Charmoz, le dôme de l'Aiguille, le Goûter et la vallée de Chamonix, peuvent se désaltérer en vidant une coupe de lait sucré avec le miel des Alpes.
Castane» molles et pressi copia lactis.
La course du Jardin est moins facile, et le touriste qui l'accomplit avec un esprit ferme et calme peut, sans gravir le mont Blanc, recevoir la palme de hardi excursionniste. Plusieurs points paraissent, à juste titre, d'un accès difficile aux voyageurs, en général plus familiarisés avec l'asphalte des boulevards qu'avec les sentiers de quelques centimètres de largeur serpentant au-dessus des glaciers et des gouffres. Le passage des ponts, par exemple, mérite une mention particulière, et a fait palpiter d'émotion plus d'un cœur qui se vantait de demeurer inébranlable. Ce n'est, . du reste, pas le seul endroit que les guides redoutent pour leurs compagnons, et la pente escarpée du Couvercle offre aussi de véritables périls. Après avoir franchi une partie des glaciers du Talèfre, on arrive à une sorte de plateau qui se revôt d'un léger manteau de verdure à la fin de l'été et qui a reçu le surnom de Jardin (2,828 mètres).
L'excursion de la Flégère est, avec celle du Montanvers, la promenade que font la plupart des voyageurs. Si l'on n'y éprouve pas l'attrait du danger, on y ressent, ce qui est préférable, une satisfaction profonde a promener ses regards sur le massif du mont Blanc, qui s'y présente mieux que partout ailleurs. La Flé-
gère est le Belvédère d'où Ton admire les superbes panoramas alpestres.
L'ascension du mont Blanc (4,84 i mètres), qui paraissait, il y a un siècle, une œuvre impossible, est maintenant entreprise plusieurs fois chaque année. Cette excursion demande deux jours : le premier jour, on atteint les Grands-Mulets, où l'on passe la nuit; le second, on gravit la montagne jusqu'au sommet, et l'on revient à Chamonix. Quelle que soit la grandeur du spectacle, le voyageur ne peut trouver dans cette dangereuse ascension la compensation de la fatigue qu'il a dû nécessairement éprouver. Lorsqu'on n'est pas poussé par l'impérieux désir d'enrichir la science en faisant (tes études atmosphériques ou d'autres recherches naturelles, il n'y a qu'une sotte vanité qui puisse conduire au sommet du mont Blanc; — que de Saussure et MM. Martins, Bravais et Le Pileur aient accompli le voyage dans un but purement scientifique, nous le voulons bien et nous applaudissons à leur courage, mais que le premier Anglais fantasque et millionnaire se croie appelé à l'immortalité parce qu'il fait la folie d'exposer sa vie et celle d'une vingtaine de guides, c'est ce que nous ne voulons pas admettre. L'immortalité, nous l'espérons, est réservée à des gens qui ne l'ont pas si ridiculement méritée.
Il est prouvé que les voyageurs qui pensent, en gravissant la montagne, jouir d'une vue très-étendue, sont presque toujours déçus; ne le fussent-ils pas, pourrait-on raisonnablement leur dresser des autels pour avoir conquis ce beau triomphe au péril d'une vingtaine de braves gens? Toute ascension du mont Blanc qui n'a pas un intérêt scientifique est blâmable.
Pour être complet, nous aurions encore beaucoup à dire; — nous aimerions à parcourir avec nos lecteurs les sommets neigeux du Buet, le col de Balme, la Téte-Noire et ceut autres endroits dont le souvenir est cher à tous les touristes : mais il faut savoir se sevrer de tous les plaisirs; et comme le voyageur, en rentrant dans ses foyers, se voit obligé de dire adieu au compagnon de voyage avec lequel il a joui de la liberté des montagnes, nous nous résolvons aussi, quoique avec peine, à quitter nos lecteurs qui ont bien voulu nous suivre.