TROISIÈME PARTIE
Peut-on diagnostiquer la mort par submersion à l’aide des caractères anatomiques fournis par les expériences et les autopsies ?
Nous passons de l’examen général des caractères de la mort par submersion aux signes cadavériques individuels qui peuvent la faire reconnaître. Les recherches auxquelles nous nous sommes livré, pen lant près d’une année, et que nous avons exposées plus haut doivent faire pressentir que ces signes ne peuvent former une série invariable, et qu’ils se modifient suivant les circonstances, les saisons, l’état intérieur des organes et le milieu liquide ambiant. Avant de formuler nos conclusions, nous allons donc reprendre une à une les questions que nous avons posées et essayer de les résoudre en nous appuyant sur nos expériences et nos autopsies.
I. l’aspect extérieur est-il le même chez les noyés et chez les cadavres immergés Post morlem ?
Cette question ne laisse pas que d’être très importante,
car elle intéresse au plus haut point tous les médecins en général qui, à chaque instant, à la ville comme à la
campagne, peuvent être commis par le commissaire de
police, pour faire la levée d’un cadavre, retiré d'une rivière ou d’une mare et pour dresser un rapport sur l’examen extérieur. Le plus souvent il arrive que le cadavre est sur la berge, couché sous une botte de paille, depuis cinq, six et sept heures. En hiver, ce séjour, hors de l’eau, n’a pas grand inconvénient, mais en été, surtout au moment des grandes chaleurs, la situation change du tout au tout. Un cadavre a pu être retiré de l’eau à l’état frais et être putréfié à l’arrivée du médecin. Celui-ci devra donc être très circonspect et tenir grand compte de la température et du laps de temps écoulé depuis la sortie de l’eau. Il devra encore s’enquérir soigneusement si Je cadavre flottait, ou reposait au fond de l’eau, s’il était couché sur le ventre ou sur le dos.
Si le corps est vêtu, on recherchera si les vêtementss sont déchirés ou en désordre, s’ils sont souillés par de la vase ou par des produits végétaux. Pendant les quelques mois que nous avons passés à la morgue, nous avons remarqué très souvent que presque tous les noyés repêchés du côté d’Aubervilliers, de Glichy et de Saint- Denis avaient les vêtements souillés de boue, et couverts de ce qu’on appelle « les sangsues de la Seine ».
Nous n’avons jamais rien observé de pareil chez les noyés repêchés en amont du viaduc d’Auteuil.
Si le corps est nu, on peut observer les phénomènes suivants :
{o Pâleur et froideur remarquables du cadavre. — La pâleur résulte de la chute ou de l’impression du froid ; au milieu de cette pâleur on voit quelques taches rosées à la face interne des cuisses et sur diverses parties du corps. Ces taches se généralisent, lorsque le corps a été soumis à l’appareil frigorifique. Nous avons eu l’occasion d’observer cette couleur rosée chez les immergés post mortem que nous avions mis dans cet appareil. Quant à la pâleur extrême, on peut la remarquer chez des individus morts d’inanition, de pertes de sang, et dans certaines morts subites. La froideur s'explique par la forte imbibition de la peau et la perte de calorique consécutive à l’évaporation de l’eau. Nous l’avons notée chez des cadavres immergés après la mort.
2° Chair de 'poule . — Nous ne l’avons jamais vue chez ces derniers. Robin affirme cependant qu’elle peut se développer après la mort. Elle est due à la contraction des fibres musculaires lisses de la peau, faisant saillir les follicules pileux ; le froid, l’émotion la produisent et elle persiste après la mort.
3° Rétraction du pénis et du scrotum. — Elle est due à la richesse de la peau en fibres musculaires lisses. Nous ne l'avons jamais découverte chez nos immergés post mortem.
4° Macération de l'épiderme des pieds et des mains. — Elle s'observe sur tous les corps, qui ont séjourné dans l’eau ; nous avons cependant remarqué à plusieurs repri-
ses que, chez les noyés, l’épiderme était ridé longitudinalement, et qu’il s’enlevait d’une seule pièce, comme un gant au bout d’un certain temps; tandis que chez les submergés après la mort, l’épiderme était ridé transversalement, crevassé, fendillé, et s’enlevait par petits lambeaux.
5° Ecorchures des bouts des doigts. — Elles furent indiquées pour la première fois par Ambroise Paré, et elles ont été considérées par un grand nombre d’auteurs comme un signe caractéristique de la mort par submersion. Elles sont le résultat des mouvements opérés par le noyé au moment de l’agonie et du frottement des doigts contre le lit de la rivière.
6° Vase , boue ou sable dans la concavité du bord des ongles. — Chez un noyé récent, ce signe a sa valeur, et il peut prouver qu’il a gratté le fond de la rivière. Mais lorsqu’il s’agit d’un noyé ancien il a pu se faire là un dépôt analogue à celui qui s’opère à la surface du corps dans toute eau bourbeuse. Il est certain encore que du côté de Saint-Denis, par exemple, il suffit d’un court séjour sous l’eau, pour que le cadavre, qui traîne dans le lit boueux du fleuve ait contre les ongles un dépôt de boue ou de vase.
7° Situation de la langue. — La langue est assez fréquemment placée entre les dents ; quelquefois elle est mordue par celles-ci. Le plus souvent elle avance derrière .les arcades dentaires. Cette position de la langue n'est
pas un signe qui soit exclusivement réservé à la submersion ; il existe après les apoplexies, la strangulation, la pendaison, les convulsions et les affections catarrhales.
8° Bouchon d'écume à la louche. — Ce signe est pour nous très important: nous ne l’avons jamais remarqué chez d’autres cadavres, ou si nous avons vu de l’écume elle n’avait pas du tout la même nature, ni la même forme, elle ne ressemblait pas, comme dans la submersion, à un champignon de mousse à bulles fines, serrées, blanches ou roses. Nous reviendrons sur cette remarque dans la suite de notre étude. Nous devons avouer cependant que ce champignon ne s’observe pas toujours.
Il résulte donc de l’examen extérieur des noyés que si tous les signes sont réunis sur le même cadavre, c’est-àdire si on observe la pâleur, la froideur, la chair de poule, la rétraction du pénis et du scrotum, la macération de l'épiderme des mains et des pieds, le champignon de mousse à la louche , il y a de fortes présomptions en faveur de la submersion pendant la vie. Mais si le champignon de mousse n’existe pas, il n’y a que des incertitudes, et le médecin chargé de la levée du cadavre devra conclure en demandant l’autopsie pour plus ample informé.
En dehors de ces signes extérieurs que nous venons d’énumérer on peut se trouver en présence de lésions traumatiques, qui ont pu être produites après la mort, dans le lit de la rivière. Dans la Seine principalement, qui est sillonnée de toutes parts par des bateaux à vapeur, et qui est parcourue suivant toute son étendue par la chaîne de touage, il arrive assez souvent que l’on retire
des cadavres, avec des os entamés, luxés, fracturés, usés. Nous avons fait, sous la direction de M. le docteur Descoîils, à la Morgue, l’autopsie d'un individu qui avait été retiré de la Seine avec les lésions suivantes: sur la tète, trois blessures: une sur le pariétal gauche,, de huit centimètres de longueur, intéressant le périoste, mais non le crâne. L’autre Je 7 cent, sur le côté correspondant du pariétal, à droite, intéressant la peau, la périoste et le crâne; de celui-ci sortaient des débris de cerveau en bouillie; à côté et un peu plus loin à droite, la 3e blessure de 3 cent, était superficielle. Le maxillaire inférieur était broyé de chaque côté, les deux incisives du haut et du bas étaient arrachées, mais adhérentes, grâce aux gencives qui tenaient encore aux maxillaires. De l’aisselle droite jusqu'à l’aisselle gauche, le thorax était ouvert, les côtes déchirées et emportées, ainsi que le sternum et les clavicules, les poumons étaient lacérés, rétractés, et ne crépitaient plus, le cœur était relevé et faisait hernie.
Il est certain qu’avec de telles lésions il est impossible de porter le diagnostic de la mort par submersion. Aussi est-ce avec juste raison que le Dr Descouts a donné les conclusions suivantes :
1° a Le cadavre présente de nombreuses plaies et frac- « tures, provenant très probablement de lésions faites « par l’hélice du bateau à vapeur.
« L'état du cadavre ne permet pas d’affirmer si le corps « a été jeté mort ou vivant dans l'eau. »
Nous n’insisterons pas trop sur les lésions traumatiques observées chez les noyés retirés de la Seine; nous
renvoyons nos lecteurs nu travail si complet du docteur Delens intitulé: des fractures et des lésions osseuses que Von rencontre sur les cadavres retirés de la Seine.
En dehors de ces lésions traumatiques pose mortem, on peut se trouver en présence de blessures précédant la submersion. Un individu, par exemple, saute ou est précipité du haut d’un pont: le corps peut porter sur une des piles on sur le fond de la rivière et on remarque alors des fractures du crâne et des vertèbres cervicales, ou de toute autre partie du corps. Ces cas offrent déjà quelques difficultés pour le médecin légiste, mais les difficultés sont encore plus grandes quand on a affaire à des individus pusillanimes, qui voulant se suicider n’ont pas jusqu’au bout le courage de leur opinion et tentent successivement différents genres de mort. Nous avons eu l’occasion de voir à la Morgue un individu repêché de la Seine le 20 mai 1884 et présentant les lésions suivantes:
Sur le cou se trouvait une solution de continuité transversales de 9 centimètres avec ancoches du côté gauche. Du côté droit, la section était nette et peu profonde. Un peu au-dessous de cette solution de continuité se trouvait une raie prssque parallèle, qui indiquait que cet individu avait hésité en pratiquant ces sections.
Renonçant à se couper le cou, il avait dirigé son couteau du côté du thorax, et là, on remarquait en dedans du téton gauche sur une ligne verticale, trois plaies, la ir0 et la 3e de 1 cent., celle du milieu légèrement pénétrante de 2 centimètres. Sur l'abdomen, également trois plaies : une avec hernie de l’épiploon, les doux autres ayant pénétré de haut en bas le tissu cellulaire. Sur le
reste du thorax et de l’abdomen, quelques petites plaies insignifiantes.
A l’autopsie, cet individu présentait des spumes bronchiques dans les voies respiratoires. Il est donc très probable qu’après avoir essayé le couteau, il était allé se jeter dans la Seine, car si un bras étranger, avait porté les coups que nous avons signalés, il aurait agi avec moins de ménagements.
En terminant l’examen extérieur, nous ne pouvons résister à l’envie, de signaler une observation qui aurait pu singulièrement embarrasser les médecins légistes, si l’individu était parvenu à se suicider.
11 s’agit d’un chantre d’une ville de la Nièvre, qui ayant eu quelques discussions avec son curé, s’était d’abord luxé l’épaule et fracturé le bras, en se jetant du haut des orgues, puis, avait déchargé sur son front un pistolet, bourré de clous de cordonnier.
Le pistolet étant trop rapproché, il s’était fait une blessure des chairs, semblable à une étoile, mais sans fracture du frontal. Il avait ensuite avalé quelques grammes de laudanum , enfin immédiatement après, il était allé se jeter dans l’Yonne, après s’être attaché au cou une corde au bout de laquelle pendait une énorme pierre.
L’instinct du bon nageur et de la conservation, ayant prévalu, il avait tiré de sa poche un couteau et coupé la corde et était revenu sur la berge. De là a constituer un miracle, il n’y avait qu’un pas. c’est ce que fit le curé, qui du reste ramena au lutrin son chantre égaré. Nous avons cité cet exemple d’ailleurs assez original, pour conclure que si ce suicidé enthousiaste avait succombé à son der-
nier essai plus ou moins loyal, les médecins légistes de la Nièvre, se seraient sans doute trouvés dans un cruel embarras.