‹ Peut-on diagnostiquer la mort par submersion?Chapitre 20 sur 26 · II. — L'eau et les matières étrangères pénètrent-elles · texte numérisé non relu

II. — L'eau et les matières étrangères pénètrent-elles

CHEZ LES NOYÉS ET CHEZ LES IMMERGÉS, POSt-morteW, DANS LE LARYNX, LA TRACHÉE, LES BRONCHES, MEME LES BRONCHES LES PLUS RECULÉES, DANS l’eSTONAC ET DANS L’OREILLE MOYENNE?

Occupons-nous d’abord du mécanisme de la submersion chez un être vivant, en ce qui touche les voies respiratoires. Un individu se jette ou est projeté dans l’eau; immédiatement il peut se présenter deux cas : Le premier est très rare et très difficile à constater : l’individu pour une cause quelconque tombe instantanément en syncope, et tout phénomène vital ayant cessé, on observera les mêmes signes, que chez les cadavres immergés post-mortem.

L’autre cas', de beaucoup le plus commun, présente généralement trois stades. Dans le l'r, l’individu fait un plongeon et « boit un coup, » c’est-à-dire qu’il entre une certaine quantité d’eau dans l’estomac ; il retient sa respiration, et, instinctivement, se débat pour remonter ‘à la surface ; là il aspire profondément à fleur d’eau, de sorte qu’il entre en même temps dans les voies respiratoires, de l’air et de l’eau ; puis le sujet retombe au fond de l’eau. Là, le 2e stade commence : il fait de violentes expirations

pour débarrasser le larynx, et la trachée, de l’eau qui les emplit, mais, après les expirations, il doit nécessairement faire des inspirations ; c’est alors que commencent les mouvements désordonnés des membres, et du système respiratoire. Les inspirations succèdent rapidement aux expirations ; la déglutition accompagne l’expiration ; la régurgitation et le vomissement, l’expiration; de sorte que le contenu de l’estomac, arrivant au pharynx, est entraîné au moment de l’inspiration dans les voies respiratoires.

Il peut se faire encore ; ainsi que nous l’avons vu dans l’expérience VII, que la régurgitation se produise durant le 1er stade, c’est-à-dire après qu’une certaine quantité d’eau s’est introduite dans l’estomac :

Il résulte de ce mécanisme basé sur nos observations et sur nos expériences, que dans la submersion, les poumons remplissent en quelques sorte, les fonctions de pompe aspirante. Lors jue l’individu a. retenu sa respiration le plus longtemps possible l’aspiration est d’autant plus forte. Alors l’épiglotte se dresse verticalement, la glotte s’ouvre et l’eau fait irruption dans le larynx, dans la trachée, les bronches, et jusque dans les bronches les plus reculées ; l’air, alors comprimé, refoulé, traqué, acculé, doit faire éclater les alvéoles, ou se mélanger avec le liquide.

Ce qui nous donne à penser, que les alvéoles doivent être rompues, c’est qu’en pratiquant des coupes, nous trouvons du liquide dans le tissu cellulaire, dans le parenchyme pulmonaire, et jusques sous la plèvre viscérale.

La preuve la plus certaine, que l’eau et les matières étrangères, dans la submersion, pénétrent jusques dans

les dernières bronchioles, et dans le parenchyme pulmonaire, c’est qu’après avoir noyé des chiens dans des bains de fuschine, et d’iodure de potassium, nous avons retrouvé ces deux produits et du sable fin, en coupant par tranches très-superficielles les sommets des poumons, qui, du reste, avaient la plèvre colorée en rouge violet, très-visible, lorsque le bain était fuschiné.

Dans la submersion pendant la vie, l’eau et les matières étrangères pénètrent donc avec une grande force, par aspiration dans les voies respiratoires, et le parenchyme pulmonaire.

Chez les cadavres immergés postmortem, le mécanisme n'est plus le même. Le corps étant plongé dans un milieu liquide, la pression exercée sur les orifices du corps, c’està-dire, dans l’espèce, sur la bouche, est égale (d’après une loi de la physique) au poids d’un cylindre de liquide qui aurait pour base l’orifice de la bouche et pour hauteur sa distance à la surface libre.

La même loi s’applique, aux pressions exercées sur les parois latérales. L’eau pénètre donc dans la bouche d’abord avec d’autant plus de force, que la colonne d’eau située au-dessus de la bouche a plus de hauteur; elle envahit petit à petit le pharynx, touchq bientôt à Vépiglotte qui baigne, surnage dans le flot envahissant et s’entrouvre un peu. Les chemins alors sont ouverts, le larynx et la trachée sont béants, l’eau y pénètre sans difficulté : elle est même aidée dans sa marche par le plan incliné que forme la trachée lorsque le cadavre se trouve sur le dos. Les grosses bronches à leur tour se laissent envahir; l’eau irait ainsi jusqu’aux alvéoles, si elle n’était arrêtée dans

les bronches moyennes par l’air comprimé qui, poussé dans ses derniers retranchements oppose uue vive résistance à cette invasion. Il peut arriver cependant, que les conduits bronchiques soient détruits pour une cause ou pour une autre,, et que l’imbibition du tissu pulmonaire continue l’œuvre de la pression du liquide. Dans ces conditions il se produit une infiltration, semblable à celle du liquide qui s’échappe des tuyaux de la compagnie des eaux, et qui imbibe la terre environnante.

Nous avons deux observations de chiens immergés post mortem , quiont fourni la preuve de cette imbibition ; il est vrai qu’ils avaient été asphyxiés auparavant par le gaz d’éclairage, et qu'il n’y a rien d’extraordinaire à supposer que la pression de ce gaz ait pu rompre un certain nombre de conduits bronchiques.

Sur les 23 autopsies de cadavres immergés post mortem que nous avons faites tant à la Morgue qu’à Glamart, jamais nous n’avons vu le liquide du bain pénétrant plus loin que dans la moitié des bronches moyennes, souvent même à Clamart certains sujets étant morts de maladies des poumons, des mucosités arrêtaient le liquide au commencement des grosses bronches. Jamais chez ces immergés, nous n’avons observé l’imbibition du tissu pulmonaire.

Contrairement, à la plupart des auteurs modernes qui ont écrit sur la submersion, nous affirmons donc que chez les immergés post mortem , l’eau ne va pas en général jusqu’au parenchyme pulmonaire. Elle est arrêtée pour ainsi dire toujours au niveau des bronches moyennes par l’air comprimé. Outre que nos observations se trou-

vent d'accord avec les lois de la physique, nous avons fourni les preuves de notre assertion dans nos expériences, en coupant par tranches la superficie des poumons de nos sujets et de nos chiens immergés dans les bains de fuschine, d’iodure de potassium, de ferrocyanure, et de violet de Paris et en faisant ensuite des analyses très-minitieuses, qui étaient toujours négatives. Nous croyons égalemeot l’avoir prouvé en faisant congeler les cadavres, après les avoir immergés et en ne trouvant ensuite des glaçons que jusque dans les bronches moyennes.

Contrairement aussi à presque tous les auteurs, nous affirmons que les matières étrangères qui sont en suspension dans l’eau, telles que les débris d’herbe, de paille, de bourbe, etc., peuvent pénétrer avec les liquides dans les voies respiratoires et dans les grosses bronches. Les observations que nous avons signalées, sont à ce point de vue significatives et au-dessus de toute contestation (voir immergés post mortem , obs. 2, 4, 5, 5 5îsetl0).

Les grains de sable que l’on trouve dans les bronches sont plus significatifs. A moins d’admettre en effet que du le^t a été jeté d’un ballon ou d’un bateau, passant audessus d’un cadavre immergé et que ce lest est tombé justement dans la bouche de ce cadavre, on est obligé de convenir que du sable ou du gravier trouvés dans les bronches, surtout les plus reculées, constitue un fait certain d’aspiration énergique au fond de la rivière.

Si même, on trouvait des débris de végétaux ou de sciure de bois jusque dans les bronchioles, ainsi que nous l’avons vu chez un chien, on serait en droit de conclure à une profonde aspiration sous l'eau, car, dans nos obser-

Henri Bougier 9

vations d’immergés post movtem nous n’avons jamais rencontré de débris de sciure, plus loin que les sixièmes divisions bronchiques.

Ce que nous venons de dire, pour les immergés, posés horizontalement le dos en bas, sur le lit de la rivière,, s’applique également aux cadavres immergés le ventre en bas. Cette remarque a une certaine importance, étant donné que presque tous les auteurs affirment (ce que nous n’avons jamais pu constater de visu) que les hommes trouvés noyés ont la face dirigée du côté du lit de la rivière tandis que les femmes ont la face dirigée vers la surface de l’eau. Nos deux dernières observations de cadavres immergés post mo Hem ont prouvé en effet que l’eau pénétrait dans les voies respiratoires : à propos de la dernière, même, nous avons signalé la présence de corps étrangers dans le larynx et la trachée. Ces observations se trouvent en parfait accord avec les lois de la physique, lesquelles affirment que la poussée de liquide qui s’exerce de haut en bas, est égale à la poussée qui s’exerce de bas en haut, par conséquent la pression, dans les deux cas, est la même sur la bouche et le pharynx. — Nous devons déclarer néanmoins que chez les cadavres que nous avons immergés le ventre en bas, l’eau n’a jamais pénétré plus loin, que jusque dans la première moitié des grosses bronches.

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