CHEZ LES CADAVRES SUBMERGES APRÈS LA MORT
Depuis les expériences du professeur Brouardél et du docteur Vibert , le doute n’est plus possible : le sang chez les immergés, est remarquablement fluide ; aussi s’écoule-t-il avec rapidité des cavités du cœur ou des vaisseaux qui le contiennent, aussitôt qu’on y pratique une ouverture. Cette fluidité se remarque dans le tissu du foie d’une façon remarquable; en pressant cet organe avec les mains, on en fait sortir, une quantité considérable de sang, aussi liquide que de l’eau.
Chez tous nos submergés, qui ont été soumis à l’autopsie cette liquidité se remarquait dans les plus petits vaisseaux ; c’est particulièrement en dépouillant le crâne de
son péricrâne qu’on peut s’en convaincre d’une manière frappante. Alors le sang que l’on a beau étancher avec une éponge, reparaît continuellement en gouttes sur la surface des os; ces gouttes grossissent et ruissellent sans relâche le long de la tête.
On observe quelquefois le même phénomène dans les asphyxies par des gaz délétères, ou à la suite d’empoisonnement par certains narcotiques, entre autres par l'opium Mais en ayant toujours présentes à la mémoire, ces causes de fluidité dans ces différents genres de morts, il sera facile de faire le diagnostic différentiel à l’aide du spectroscope et de l’analyse chimique.
Parmi nos immergés post morlem , nous avons toujours remarqué des caillots dans le cœur droit, et dans les gros vaisseaux. Chez nos chiens asphyxiés par le gaz d’éclairage et immergés ensuite, nous avons assez souvent remarqué des caillots rougeâtres ; dans certains cas ils étaient déliquescents tout en conservant une certaine consistance.
Le professeur Brouardel dit qne, pour que la fluidité du sang se produise, il faut que l’individu se noie lentement. Si la mort est précipitée et si le noyé ne revient pas à la surface, le cœur peut alors contenir des caillots.
Le docteur Faure dans un mémoire remarquable, dit qu’il a souvent retiré des ventricules des masses ovoïdes parfaitement moulées sur la surface interne des cavités et des veines caves ou des jugulaires. « Je me suis demandé, ajoute le docteur Faure, si avec le temps, le sang ne revenait pas à l’état fluide après s’être coagulé au moment
Henri Bougier
do la mort, et, ayant conservé dans l’eau des animaux pendant quelques heures, j’ai trouvé le sang effectivement fluide. »
Nous partageons à ce sujet, l’avis du docteur Faure.
Si, immédiatement apres avoir submergé un chien on le soumet à l’autopsie on trouvera des caillots dans le cœur.
Nous en avons trouvé dans le cœur du chien n°l qui n’a été complètement submergé qu’au bout de 10 minutes et qui est resté 1 heure sous l’eau. Dans les expériences XV, XVI, XVII et XVIII. Nous avons noyé successivement 4 chiens, nous les avons laissé remontrer trois fois à la surface, et le sang n'a été dilué qu’au bout d’une heure vingt, de séjour dans le bain.
Le 1er chien qui avait un quart d’heure, le second, une demie-heure, et le troisième 1 heure d’eau, avaient des caillots plus ou moins dilués dans le cœur, suivant le laps de temps écoulé depuis la mort.
Nous pouvons conclure de là qu’au moment de la mort, le sang se coagule dans le cœur droit, et que les alvéoles pulmonaires étant rompues, il se produit un courant d’entrée et un courant de sortie déterminés par la tendance au mélange du sang et de l’eau. Cette dernière continuant à affluer, le sang petit à petit se dilue et devient liquide.
Cette conclusion s’explique très bien, et est aussi en parfait accord avec les lois de la physique et de la physiologie.
En effet, lorsque deux liquides de composition différentes, mais susceptibles de se mélanger, sont placés librement en contact et abandonnés dans un lieu tran-
quillo, ils se pénètrent l’un l’autre au bout d’un temps plus ou moins long. Cette pénétration, qui aboutit définitivement au mélange, se fait en vertu d'une propriété que les physiciens désignent sous le nom de diffusion.
M. Graham , qui s’est beaucoup occupé de ce phénomène, a montré, dans de nombreuses séries de recherches, que la rapidité avec laquelle ce mélange s’effectue dépend de la nature des liquides placés en présence, ou de la nature des substances que ces liquides tiennent en dissolution. Il y a des substances solubles qui se diffusent facilement et rapidement, il en est d’autres qui résistent plus ou moins longtemps à la diffusion. M. Graham cite justement l’albumine comme une substance qui rentre dans cette dernière catégorie. Le sang, dont nous nous occupons, résiste donc quelque temps à la diffusion. Nous sommes d’avis que les deux phénomènes de diffusion et d’endosmose peuvent se produire l’un ou l’autre dans la mort par submersion. En effet, si les alvéoles sont déchirées, il y a diffusion ou, si on préfère, libre-échange entre le sang et l’eau ; dans ce cas, la mousse est rosée, c’est à-dire mélangée avec la matière colorante du sang. Si les alvéoles ne sont pas déchirées, l’endosmose se produit, il y a courant prédominant de l’eau au sang à travers la membrane de séparation.
Quoi qu’il- en soit, au bout d’une heure et demie au plus les caillots sont dilués et le sang devient liquide, ce qui est un signe caractéristique de la submersion.
Avant de résoudre la cinquième question, qui est le résumé de toutes les autres, et avant de donner nos conclu-
sions, nous étudierons très-sommairement les phénomènes de la putréfaction. Nous pensons en effet que cette question a été très-bien traitée par D evergie dans son Traité de médecine légale, par le professeur lourdes , de Nancy, dans le dictionnaire de D echambre, et par le professeur lloffman dans la dernière édition de son livre. Nous renvoyons donc nos lecteurs à ces différents ouvrages.