NOYÉS ET DES IMMERGÉS POST MORTEM
Sur les27 submergés que nous avons eu l’occasion d’examiner, nous avons trouvé de l’eau dans les oreilles moyennes 21 fois.
Sur les 23 immergés que nous avons autopsiés, une seule fois nous avons trouvé de l’eau dans l’oreille moyenne, et encore nous ne sommes pas sûr que la membrane du tympan ait été intacte.
En ce qui concerne les six cas négatifs que nous avons rencontrés, en examinant l’oreille moyenne des submergés, il se peut qu’il y ait eu de notre part de l’inhabileté, car, dès le début, nous enlevions le cerveau, et nous portions un trait de scie sur letemporal, pour arriver dans l’oreille moyenne. Or il n’y aurait rien d’extraordinaire à ce que, malgré tous nos soins, le liquide contenu, se soitéchappé. Plus tard, nous avons employé une méthode plus simple, plus sûre, et plus expéditive. Nous nous permettrons de la recommander très-vivement: Après avoir nettoyé le conduit auditif externe avec du coton, nous introduisons le spéculum à oreille, et nous nous assurons si la membrane du tympan est intacte et s’il ne reste plus de liquide, ni de corps étrangers, dans le conduit auditif externe. Entre les deux branches du spéculum, nous faisons passer une pipette, nous pressons sur le tympan, qui cède, puis, après
avoir pénétré dans l’oreille moyenne, nous aspirons et nous retirons le liquide contenu. Avec cotte méthode que nous avons employée 16 fois chez les submergés, nous avons toujours aspiré une certaine quantité d’eau ; chez les immergés Post uortem une seule fois, nous avons recueilli quelques gouttes d’un liquide douteux, dans l’observation 10.
Les observations, de même que pour l’estomac, sont en parfaite harmonie avec l'idée que donnent l’anatomie, et la physiologie de l'oreille moyenne.
C’est ce que nous allons démontrer.
Tout le monde sait que la caisse du tympan, ou oreille moyenne, est mise en communication avec l’air extérieur, par la trompe d’Eustache. Cette trompe est formée de deux portions, l’une osseuse, l’autre fibro-cartilagineuse ; cette dernière se compose de 4 ou 6 pièces imbriquées disposées comme les tuiles d'un toit, chaque pièce recouvrant légèrement la précédente ; la paroi fibreuse est formée par du tissu fibreux et élastique que renforcentune aponévrose et les muscles péristaphylins. Nous ne ferons pas la description de ces muscles, qui ont pour mission d’ouvrir et de fermer la trompe ; mais si nous parvenons à prouver qu’à l’état de repos il sont accolés, et que la trompe est fermée, nous aurons à fortiori fourni la preuve certaine, que chez les cadavres, l’air et encore moins l’eau, ne peuvent pénétrer dans l’oreille moyenne, à moins bien entendu que le tympan ne soit crevé.
'Ie Preuve. — Si on pénètre dans un appareil à air comprimé, on sent subitement comme un poids au fond des conduits auditifs externe.
Cette sensation ne disparaît qu’après la productiond’un craquement dans les oreilles. Ce craquement est produit par la membrane du tympan au moment où l’air, pénétrant dans la caisse, rétablit l’équilibre de pression sur cette membrane.
bi les trompes étaient ouvertes, il ne serait pas perçu de sensation au fond des conduits, puisque l’air pénétrerait facilement dans la caisse pour contre-balancer la pression extérieure.
2° Preuve. — Si on exécute un mouvement de déglutition, la bouche et le nez fermés, il se produit une tendance au vide dans la cavité naso-pharyngienne, et on entend alors un craquement produit dans la membrane du tympan, dont la concavité externe, s’est accrue parceque l’air contenu dans la caisse s’est précipité dans la cavité naso-pharyngienne.
3e Preuve. — Si on fait une grande inspiration, et qu’on ferme hermétiquement la bouche et le nez, puis que l’on fasse une forte expiration, l’air comprimé dans l'arrière cavité des fosses nasales en pénétrant dans la caisse, fait bomber le tympan en dehors.
4e Si on introduit dans une narine d’un sujet, un tube encaoutchouè auquel on aura soin d’adapter un appareil à insufflation, que l’on fasse prendre ensuite une gorgée d’eau, et qu’au même instant on pousse une injection d'air Celui-ci lancé dans la cavité naso-pharyngienne passera dans la trompe d’Eustache et de là dans l’oreille moyenne.
Ces quatre expériences prouvent qu’on est toujours obligé de faire un effort, c’est-à-dire un acte vital pour envoyer de l’air dans la caisse du tympan.
Si la trompe était béante, cet effort serait inutile. Toutes les fois qu’il s’agit de décoller la paroi de la trompe, on est obligé de provoquer une pression dans la cavité naso-pharyngienne, évaluée par Gellé à 30 ou 40 mm. de mercure.
Si on admettait que la trompe soit ouverte au moment du repos, les ondes sonores frapperaient évidemment ies faces externes et internes du tympan et les vibrations de ces membranes seraient annihilées.
Donc à n’en pas douter la trompe est fermée à l’état de repos, et à plus forte raison après la mort. Ses parois postérieures et antérieures s’écartent toutes les fois qu’il y a contraction des muscles.
Voyons donc quel est le mécanisme lorsqu’un individu tombe à l’eau.
La bouche et le nez sont fermés par le liquide. Si à ce moment le sujet fait un mouvement de déglutition avec force, ce qui n’est pas douteux, ainsi que nous l’avons prouvé précédemment, l'eau doit passer dans l’oreille moyenne. Il y a des exceptions. Le noyé peut avoir une oblitération de la trompe par gonflement de la muqueuse, par cicatrice de l’ouverture pharyngienne de la trompe, par exostose de la portion osseuse, par une paralysie des muscles pêristaphylins (angine diphthérie) : dans ces conditions le médecin légiste, s’il s’agit d’une expertise douteuse, devra s’assurer si ces lésions existent ou non.
Il résulte de nos expériences et de l’étude que nous venons de faire de la physiologie de la trompe d’Eustache, que l’eau trouvée dans l’oreille moyenne est un
signe certain de la mort par submersion, lorsque la mem- (i brane du tympan est intacte, et qu’il n’y a pas de lésion d de la trompe. Nous sommes heureux sur ce point d’être s en parfait accord avec le professeur Hoffman.
TROUVE-T-ON CONSTAMMENT DE L ECUME CHEZ LES NOYÉS ET TROUVE-T-ON CETTE ECUME CHEZ LES SUBMERGES POST- MORTEM ?
L’écume est le signe le plus important de l’asphyxie par submersion. Ce mot écume exprime fort mal, ainsi £ que l’a dit Devergie , l’idée que l’on doit avoir de cette s matière. C’est plutôt une mousse fine, légère, blanche 1 ou rose; elle est composée de bulles innombrables, s mobiles, très petites et égales entre elles ; elles sont f mêlées à l’eau, quelquefois à un peu de sang. Cette i mousse ressemble singulièrement au mélange de blancs t d’œufs battus avec de l’eau, employés par les tonneliers, : pour coller le vin. Cette analogie remarquable nous a i fait ressouvenir que les mêmes causes engendraient les mêmes effets. En effet, les tonneliers pour produire cette r mousse, emploient de l’albumine, de l’eau et de l’air, le tout est battu par une fourchette. Dans la submersion, )v l’eau entrant en même temps que l’air, se combine avec 1 le mucus, qui adhère aux bronches — et ce mélange • l faisant irruption dans les différentes petites branches,.!; est battu ou brassé par les mouvements respiratoires. Il 4
faut très peu de temps pour que cette mousse se produise: en une minute on l’a en grande quantité chez les animaux. Une condition cependant est nécessaire: il faut que l’animal revienne respirer à la surface, et qu’il y ait inspiration d’air et d’eau. Si nos lecteurs veulent bien se reporter aux expériences X et XIV, ils verront que nous n’avons pas trouvé de mousse dans les voies respiratoires des chiens que nous avons maintenus au fond de l’eau, ou du moins nous n’en avons trouvé que dans les bronchioles, en sectionnant les poumons. Ce peu de mousse est sans doute formé par le mélange de l’eau avec le mucus et l'air comprimé dans les petites bronches et les alvéoles pulmonaires. Donc chez les submergés qui viennent respirer à la surface, l’écume a son siège dans toutes les voies respiratoires, aussi bien dans le tissu pulmonaire même que dans la trachée, et les grosses bronches. Chez les submergés qui respirent sous l’eau et qui ne remontent pas à la surface, soit parce qu’ils sont pris sous un bateau, soit pour une autre cause, la mousse écumeuse ne se trouve que dans les bronchioles, et les alvéoles pulmonaires. Cette écume peut manquer complètement chez les individus, dans le larynx et la trachée desquels on trouve des matières alimentaires ; le chien de l’expérience VII nous en a fourni une preuve remarquable. L’écume, ainsi que nous l’avons dit, peut être rose ou blanche. La couleur rose est attribuée par Casper, a la déchirure des petits vaisseaux; le professeur Brouardel la rattache à des foyers apoplectiques existant à l’extrémité des bronches et dans les alvéoles pulmonaires.
.Chez nos submergés post mortcm nous n’avons jamais remarqué la mousse caractéristique de la submersion. Chez les quatre pendus que nous avons autopsiés, les bulles étaient beaucoup plus grosses, teintées de sang en très petite quantité et adhérentes aux parois des organes. Le plus souvent c’est moins de l’écume que du sang spumeux, épais, filant, mêlé d’air et de mucus, qu’on observe dans la pendaison et la strangulation. Dans la suffocation, on observe, il est vrai, plus d’écume, eL cette écume est formée de bulles très fines, mais la méprise n’est pas possible, car il manque un élément, l’eau, qui n’a pu être brassée en même temps que l’air et le mucus dans les bronches, comme il arrive dans la submersion. Aussi dans la suffocation au milieu de bulles très fines, on observe des bulles de moyenne grosseur. Nous faisons la même remarque en ce qui concerne l’écume trouvée dans les voies respiratoires des chiens asphyxiés par le gaz d’éclairage ; elle est composée de bulles de moyenne grosseur, et est adhérente à la muqueuse de la trachée ; on ne l’observe pas dans les bronches moyennes. Du reste s’il y avait le moindre doute, le spectroscope pourrait facilement rectifier le diagnostic. Dans la pneumonie fibreuse et caséeuse, la bronchite et le catarrhe chronique, le mucus est abondant et spumeux, mais les bulles sont grosses et il ne peut y avoir d’erreur à cause des lésions faciles à trouver. Seule l’écume de l’épilepsie, disent Bergeron et Montano, pourrait, par la consistance, la couleur, être confondue avec celle de la submersion, mais il existe entre ces deux productions une différence capitale qui suffirait à elle seule à éloigner la possibilité
d’une confusion ; dans l'épilepsie, l’écume ne se produit que dans les premières voies aériennes, et elle ne descend jamais au-dessous du larynx, tandis quedansla submersion la trachée et les bronches sont remplies de mousse, qui déborde lorsqu’on incise.
La mousse que nous venons de décrire est donc le signe par excellence de la submersion, car dans aucune autre mort, on ne la trouve avec autant d’abondance, et avec de semblables caractères. Malheureusement c'est un signe qui ne subsiste pas longtemps, surtout pendant l’été. Aussitôt que la putréfaction commence, l’écume, monte des voies respiratoires, et est poussée par les gaz hors de la bouche : elle commence par former le champignon caractéristique qui tombe bientôt, poussé par un nouveau flot.
En été, au bout de quatre jours, lorsque le cadavre est resté sous l’eau il n’existe plus de mousse ; au bout de 2 à 6 heures, lorsque le corps est retiré de l’eau, il ne reste plus d’écume à l’époque des grandes chaleurs.
En hiver, on peut voir de l’écume les 10 premiers jours il est rare d’en découvrir après 15 jours.
Chez les submergés que nous avons soumis à l’appareil frigorifique, autour d’un gros glaçon qui allait d’une seule pièce, dans l’embranchement des bronches, nous avons remarqué la mousse qui l’enveloppait comme un manchon. Mais lorsque après avoir congelé nos sujets, nous les laissions dégeler ensuite, il ne restait qu’une petite quantité d’écume, adhérente aux parois du larynx et de la trachée. Chez les sujets congelés, on rencontre donc encore la mousse caractéristique, quoique en moins grande quantité qu’à l’état naturel. Chez les sujets dégelés, on en rencontre très peu.
C’est pourquoi nous sommes d’avis, d’autopsier les submergés qu’on a soumis à l’appareil frigorifique, lorsqu’ils seront encore congelés.
On aura ainsi double avantage.; les grosses bulles, des autres genres de morts seront détruites et la mousse caractéristique existera toujours autour d’un glaçon que l’on pourra poursuivre jusque dans les bronches les plus reculées, en cas de submersion.
Nous pouvons même ajouter qu’il sera plus facile aussi, de retirer à 1 état de glaçons, le liquide de l’estomac, et de l’oreille moyenne pour le soumettre à l’analyse.