PREMIÈRE OBSERVATION PRISE A LA SORTIE DE L’EAU
Femme âgéede34 ans, disparue de chez elle le 23 avril, repêchée à Gennevilliers le 30 avril et amenée à la Morgue le même jour. Donc sept jours d’eau par une température relativement fraîche.
Cheveux pleins de vase se détachant très facilement, front dénué d’épiderme, avec des taches rougeâtres et des sillons veineux très marqués, recouverts de bourbe. Epiderme s’enlevant par petits lambeaux sur la partie inférieure des joues et sur le menton. Plus de sourcils. Globe de l’œil gonflé, avec pupille légèrement transparente. En pressant le nez il s’écoule un liquide roussâtre, presque rouge. Les dents sont serrées, mais en passant une pince à travers les arcades dentaires il s’écoule un liquide rouge, les gencives sont rosées, les dents déchaussées. La langue qui sort d’elle-même lorsqu’on écarte les maxillaires est recouverte d’un enduit rougeâtre assez épais. L’extrémité antérieure semble avoir été prise entre les arcades dentaires.
Les mains sont recouvertes d’un épiderme blanchâtre et ridé recouvert lui même de vase. Cet épiderme est absent sur la face dorsale de la main jusqu’à la racine des doigts. A la paume, l’épiderme se détache comme un gant, les doigts sont à demi fléchis. Les ongles qui contiennent dans leur concavité du sable et de la bourbe, se détachent facilement. Cette femme, hermétiquement vêtue, a dans ses jupons de la vase et des sangsues 'de Seine. La chemise est blanche à la partie supérieure, mais couverte de vase à la partie inférieure.
Les bottines sont couvertes de vase à la partie postérieure le
bout a été lavé par l’eau, ce qui prouve que le corps était sur le dos.
Le cou est marbré de violet et de vert ; entre les seins se trouve une tache vert sombre. Le thorax et les épaules sont sillonnés par de larges veines rougeâtres et brunâtres. L’abdomen et les mem bres inférieurs, n’ont pas encore de taches de putréfaction.
Cet aspect extérieur, correspond à peu près, à quinze jours d’eau d’après le tableau de Devergie, qui dit « face légèrement bouffie, rouge par places, teintes verdâtres de la partie moyenne du sternun ; épiderme des pieds et des mains totalement blanc. »
Observation II
Homme âgé de 50 ans , repêché à St-Denis quatre jours d'eau arrivé à la morgue le 4 octobre
Les cheveux, les poils et les ongles, se détachent très facilement. Le visage est bouffi, et cyanosé, la pupille n’est plus transparente et est affaissée. L’épiderme se détache sur la face et sur le thorax qui est verdâtre ; l’épiderme des mains s’enlève en doigts de gant; vase entre les ongles et la peau. Abdomen et membres inférieurs non putréfiés.
Celte putréfaction aussi avancée, au bout de quatre jours, nous avivement frappé; aussi nous avons écrit à M. le DT Lerog-des- Barres médecin légiste à St-Denis, pour lui demander quelques renseignements, sur les noyés retirés dans cette partie de la Seine. Voici sommairement ce que nous écrivions au Dr Leroy-des- Barres, le 16 octobre 1884.
« Ayant eu l’occasion depuis près d’une année de faire à la Mor- « gue l’autopsie de nombreux noyés, j’ai remarqué à plusieurs « reprises que les noyés de Clichy, de St-Denis et de Gennevil- « liers avaient, au point de vue de la putréfaction, une avance en « moyenne, de cinq jours sur ceux qui étaient repêchés vers le « pont d’Austerlitz par exemple. Pour vous en donner un exem- « pie j’ai autopsié dernièrement un individu qui a été retiré le 3 « octobre à St-Denis, et qui, d’après la note envoyée par le com- « missaire de police n’avait que quatre jours d’eau. Or d’après « l’aspect extérieur et l’autopsie, ce sujet était dans un état de « putréfaction avancé.
« Le but de cette lettre est de vous demander, très honoré Dr « s’il se passe plusieurs jours entre le moment où les noyés sont « retirés de la Seine, et celui ou ils sont envoyés à Paris; ce ren- « seignement pour moi, a une grande importance, car ilestcons- « tant qu’un cadavre se conserve relativement bien dans l’eau, « mais, après son exposition à l’air, il suffit souvent de 5 à 6 « heures, pour qu’il présente un état de décomposition avancé.
« Je vous serai donc très obligé, dans l’intérêt de la médecine « légale de vouloir bien m’écrire, si vous avec remarqué que les « noyés de St-Denis et des environs offrent des particularités par « rapport à ceux qui sont décrits dans les livres classiques. »
« J’ai remarqué aussi que les noyés de cette partie de la Seine, « offraient dans les mois de mars, mai, avril et juin, une espèce « de picqueté hémorrhagique sur les bras et les jambes que je n’ai « observé nulle part. Avez-vous observé ces petites ecchymo- « ses . »
M. Leroy- des- Barres n’a pas trouvé de loisir de nous répondre estimant sans doute, avec un ancien, que si la parole est d’argent, le silence est d’or. Il eût pourtant été intéressant, nous semble-til de connaître son opinion éclairée sur un point qui importe si fort, à la médecine légale. Dans notre modeste travail, si illustre qu’il soit, M. le docteur Leroy-des-Barres, n’eut pas été en mauvaise compagnie à côté des Brouardel et des Hoffman.
Quoi qu’il en soit, nous pensons que les submergés de St-Denis
doivent avoir, au point de vue de la putréfaction, une avance de plusieurs jours, sur ceux repêchés en amont du viaduc d’Auteuil. Il faut sans doute en attribuer la cause aux impuretés et aux acides provenant des égouts et des usines qui se déversent dans la Seine. Il est bien entendu du reste que la durée du séjour hors de l’eau modifie singulièrement ces caractères de la submersion.
Quant aux cadavres que nous avons immergés et laissé putréfier dans nos bains, l’aspect extérieur était à peu près le même. La seule différence sensible, provenait de ce que chez les noyés la putréfaction commençait, par la face, le cou et le thorax, tandis que chez les immergés post mortem , l’abdomen était d'abord coloré en vert.
L'autopsie des noyés putréfiés est surtout remarquable par les signes négatifs. Tout ce que nous avons relaté chez les cadavres à l’état frais, a en partie disparu. Plus de mousse dans les bronches, plus de sang fluide ni de caillots dans le cœur et dans les gros vaisseaux. A la place on trouve quelquefois dans les voies respiratoires un liquide trouble rougeâtre, mélangé à des bulles de putréfaction. La quantité de ce liquide varie depuis quelques gouttes jusqu’à 15 cent. cube. Cinq fois nous n’avons rien trouvé dans les voies aériennes ni dans les bronches, à la place, nous avons découvert dans les plèvres de 150 à 200 gr. d’un liquide coloré en rouge. Nous n’avons jamais observé de corps étrangers ni dans les oubmergés, ni dans les immergés post mortem.
Bans les oreilles moyennes, nous avons toujours aspiré un liquide rougeâtre, mais la quantité n’est pas toujours la même des deux côtés. Chez nos immergés post mortem la caisse du tympan est constamment vide.
L’estomac est souvent vide ; deux fois nous avons observé la présence d’un produit aqueux coloré en rouge par le sang extravasé, d’autres fois, nous avons trouvé de la bouilhe fétide. Dans une autopsie, nous avons vu le bol alimentaire, composé de viande, de pain, de pommes de terre, le tout compacteet très serré, poussé par laputréfaction dans la partie inférieure de l’œsophage. Il est certain quetrois jours plus tard, ce bol aurait disparu, et que l’estomac aurait été vide.
Chez les immergés post mortem, nous n’avons rien trouvé de caractéristique.
Il résulte de nos expériences qu’une fois la putréfaction commencée, les gaz chassent des voies respiratoires et digestives toutes les matières étrangères, liquides ou solides qui s’y trouvent. Le sang contenu dans le cœur est chassé ; lui aussi, et remonte dans les veines superficielles des bras et du cou; de là les sillons veineux qui s’y trouvent; de là aussi de la part des anciens une fausse interprétation, d’un fait très naturel qu’ils n’ont pas hésité à qualifier de phénomène surnaturel ou de jugement de Dieu. Ce fameux jugement que notre éminentmaître le professeur Brouardel cite volontiers à ses élèves, consistait à pratiquer une solution de continuité aux suicidés qui étaient retirés de la rivière ei toutes les fois que le sang s’échappait et bouillonnait à la surface de cette plaie, on ne manquait pas de conclure que le pauvre suicidé avait été coupable de tous les crimes. Lorsqu’au contraire, le sang ne s’échappait pas, le submergé était un martyr, digne delà commisération humaine et divine. Les anciens ignoraient les faits que nous avons relatés plus haut, c’est à dire que la putréfaction chassait du cœur et des gros vaisseaux, le sang qui s’échappait alors en bouillonnant des plaies par les veines superficielles.
De sorte qu’il y a sans doute en ce moment des saints canonisés injustement !!!
V. — Y A-T-IL DES SIGNES CERTAINS QUI PUISSENT FAIRE SU- REMENT DIAGNOSTIQUER LA MORT PAR SUBMERSION, CHEZ LES CADAVRES FRAIS, ET CHEZ LES CADAVRES PUTREFIES ?
Cette dernière question nous amène à résumer brièvement ce que nous nous sommes efforcé de démontrer
jusqu’à présent, en faisant le parallèle entre les immergés post mortem et les submergés. A savoir :
1° Que l’aspect extérieur est à peu près le môme dans les deux cas, et qu’il n’y a guère que le champignon de mousse, qui ait une valeur pour le diagnostic.
2° Que l’eau et les matières étrangères pénètrent aussi bien dans les voies respiratoires et dans les bronches des submergés que dans celles des immergés post mortem , mais que chez ces derniers les corps étrangers ne dépassent pas les cinquièmes ou sixièmes divisions bronchiques et que le liquide, est arrêté aux bronches moyennes par la colonne d’air comprimé, tandis que chez les submergés il pénètre jusque dans les petites bronches.
3U Que l’épiglotte est verticale chez les submergés alors qu’elle n’est qu’entrouverte chez les cadavres immergés.
4° Que l’eau pénètre en assez grande quantité dans l’estomac des premiers et jamais dans celui des derniers, et qu’en faisant l’analyse comparative entre ce liquide et celui trouvé dans les bronches, on peut arriver à un diagnostic certain.
5° Qu’il en est de même, toute proportion gardée, pour l’oreille moyenne.
6° Que la mousse caractéristique ne se trouve que chez les submergés.
7° Que si la fluidité du sang existe dans certains empoisonnements par l’opium, et quelques asphyxies par les gaz délétères, il est facile à l’aide du spectroscope et de l’analyse, de faire le diagnostic.
8° Que chez les putréfiés, tous ces signes ont à peu près disparu, et que le médecin légiste ne peut établir que des
présomptions lorsque la putréfaction a débuté par la tête, le cou et le thorax, qu’il y a eu transsudation de liquide rougeâtre dans les plèvres, et du liquide dans les oreilles moyennes.