RUE DE TRÉVISE
(Résumé historique des faits les plus récents)
Vous souvient-il de ces curieuses histoires de sorcellerie si fréquentes au moyen âge, de ces procès fameux instruits contre les serviteurs de Satan, et des accusations dont étaient l’objet ces singuliers prévenus ? Lisez plutôt :
« Sous le règne de Louis X, Enguerrand de Marigny, garde du Trésor, fut arrêté sous l’inculpation du crime de concussion et d’altération des monnaies. Le roi était disposé à le traiter avec modération, lorsque ses ennemis, déterminés à le perdre, rapportèrent à Louis X « qu’un nécromant de profession, à la sollicitation de la femme et de la sœur d’Enguerrand, avait fabriqué certaines images de cire à la ressemblance du roi, du comte Charles de Valois et d’autres barons, afin de procurer par sortilège la délivrance d Enguer-
rand et de jeter un maléfice sur lesdits roi et seigneurs , lesquelles images maudites étaient en telle manière ouvrées que, si longuement elles eussent duré, lesdits roi, comte et barons n’eussent chaque Jour fait qu’amenuiser, sécher et languir jusqu’à la mort'. »
Fabriquer des images de cire dans le but de nuire à l'individu, à la ressemblance de qui cette image était faite, constituait bel et bien le crime A'envoûtement, crime puni de mort comme la plupart des pratiques de sorcellerie.
Aujourd’hui les progrès de la physiologie psychologique et rétude des phénomènes de l’hypnotisme ont permis de rattacher la plupart de ces faits de sorcellerie au domaine de l’hystérie et de ses annexes, et l’on était certes loin de s’attendre à voir la grande presse consacrer subitement des chroniques et des interviews à l’envoûtement que certains prétendent avoir vu pratiquer à notre époque d’études essentiellement positives.
Depuis plusieurs années, un certain nombre de chercheurs s’efforcent de retrouver les rapports qui peuvent exister entre les théories des magiciens de jadis et les pratiques des hypnotiseurs modernes. Cette étude demande un travail assez long et assez méticuleux; et plusieurs ouvrages ont été consacrés à l’exposé des premiers résultats acquis. Les seuls titres que possède un écrivain s’occupant
• A. de Rochas citant la Chronique de Saint-Denis.
[Initiation de mars 1893.)
de ces questions abstraites, ce sont ses œuvres, car c’est là la référence à laquelle peut se rapporter tout lecteur désireux de porter un jugement équitable. Or, à la suite de ces histoires d’envoûtement, on vit surgir des profondeurs de l’inconnu une série d'individualités affirmant que ces études étaient l’objet d’une exploitation qu'il fallait faire cesser, que les temps étaient venus de débarrasser le temple saint des écrivains qui l’encombraient, et, pour toute garantie scientifique, ces affamés de pureté n’offrirent que des injures et dès insinuations personnelles et l’on attend encore le premier livre original de ces inconnus d’hier qui demeurent, malgré leur soif de la réclame, les inconnus d'aujourd hui et qui seront sans doute encore les ignorés de demain.
Un jeune reporter avait commencé le feu. On comprend sans peine combien d’émules surgirent, flairant une voie nouvelle à explorer, et voilà comment un ancien courtier en voyages économiques se révéla tout à coup théologien envoûteur, tandis qu’un ancien prestidigitateur poussa la science infuse jusqu’au professorat.
C est là certes un coin bien curieux de la physionomie du Paris inconnu, et nos lecteurs nous sauront sans doute gré de faire en leur compagnie une excursion dans Le monde où Von envoûte.
Nous allons étudier successivement : 1° L’origine expérimentale de ces chroniques sur l’envoûtement commencées à la suite des travaux du colonel de Rochas ;
2“ Les applications erronées faites de ces travaux, à la mort d’un certain prêtre défroqué de Lyon, l’abbé Boullan, par des reporters avides de publicité ;
3“ Les conséquences curieuses de cette publicité et l’apparition de tout un monde de fantaisistes envoûteurs, contre-envoùteurs et professeurs d'envoûtement.
Comme garantie de la valeur des renseignements que nous fournirons, nous donnerons toujours les sources où ils sont puisés, ne nous souciant aucunement de démarquer sans citation les ouvrages spéciaux, procédé fort utilisé en ces derniers temps par les informateurs avisés, mais indigne de tout chercheur quelque peu consciencieux.