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LES EXPÉRIENCES DE M. DE ROCHAS

On sait combien ce qui touche à la psychologie expérimentale intéresse tout homme s'occupant tant soit peu de philosophie à l'heure actuelle ; aussi n’est-il pas étonnant que les expérimentateurs des phénomènes de l’hypnose se recrutent autant parmi les philosophes que parmi les médecins.

Dès 1887, M. de Rochas avait publié sous le titre : Les forces non définies^ un ouvrage consacré aux recherches expérimentales touchant les points les plus obscurs de l’hypnotisme, entre autres la polarité humaine. Les conclusions de l’auteur ne s’éloignaient pas trop des théories alors en cours pour expliquer tous ces faits.

Mais en poursuivant ses études, M. de Rochas parvint à préciser certaines expériences jusque-là peu concluantes et à déterminer l^xistence d’états hypnotiques profonds , dans lesquels apparaissaient des phénomènes affirmés par les anciens magnétiseurs et niés généralement par les médecins s’occupant d’hypnotisme.

Pour bien comprendre l’importance de cette découverte, une courte digression est ici nécessaire.

L’Ecole de Paris, dont le représentant le plus éminent est le D*" Charcot, enseigne que tout individu hypnotisé passe par trois états ou phases caractéristiques.

Tout d’abord le sujet endormi est plongé dans un sommeil profond, les yeux sont clos, les membres flasques, et l'insensibilité de la peau ou des muqueuses est complète. C’est la phase de « léthargie ».

Si, dans cet état, l'on ouvre de force les yeux du sujet et qu’on permette à la lumière d’aller exciter les centres nerveux, ou si Ton produit une impression auditive violente et inattendue (coup de gong), le sujet garde les attitudes qu’on donne à ses

membres, reste les yeux ouverts et fixés, et constitue un excellent modèle pour artistes^ car il conserve toutes les poses qu'on lui fait prendre. C’est la seconde phase, la « catalepsie ».

Enfin une seconde excitation cérébrale donne naissance à un état nouveau, le sujet prend une certaine part à la vie ambiante, entend ceux qui lui parlent, peut s’occuper de ses travaux journaliers, et surtout est accessible aux « suggestions ». C’est là l’état de ceux qui se lèvent la nuit pour vaquer aux occupations journalières ou pour errer sur les toits, état dénommé « somnambulisme » et troisième et f/errz 1 ère phase de l'hypnotisme pour l’École de Paris.

Après le somnambulisme, une suggestion réveillait le sujet, si bien qu’on avait pu établir le cycle suivant : état de veille, léthargie, catalepsie, — somnambulisme, état de veille, léthargie, etc. Il n'y avait donc que trois phases principales de l'hypnotisme.

Or, en modifiant les procédés généralement employés et en revenant, quand le sujet était en « somnambulisme », aux pratiques des anciens magnétiseurs, aux passes^ ]\^. de Rochas détermina l’existence de nouveaux états h 3 ^pnotiques qu’il appela : états profonds de l’hypnose. Deux articles, parus, l'un dans le Cosmos en 1887, l’autre dans la Revue d'Hypnotisme en 1888, puis refondus et augmentés pour paraître dans VIniiiaiion en 1891 (juillet-aoùt-septembre octobre)^ enfin rassemblés

en un volume^ en 1892, donnent le détail de ces recherches.

C’est la constatation de ces états hypnotiques profonds et leur étude qui allaient conduire l’auteur à la découverte de Vextériorisation de la sensibilité^ origine de l’envoûtement conçu par les publicistes.

Nous voici parvenu au point capital de notre étude historique.

Quand un sujet est dans une des trois phases hypnotiques classiques, il ne manifeste aucune trace de sensibilité. Mais, à mesure qu’on détermine les états profonds de l’hypnose, l’insensibilité persiste bien au niveau de la peau du sujet, mais — phénomène curieux — cette insensibilité cesse à 10, 15, 20 centimètres, et si l’on pince, ou plutôt si l’on fait le geste de pincer un point quelconque du sujet à cette distance, il y a trace de douleur. Bien plus, certaines substances comme l’eau ou la cire s’imprègnent de cette sensibilité ainsi extériorisée et la conservent un certain temps, si bien qu’en approchant, à l’insu du sujet endormi, une allumette allumée de l’eau où cette sensibilité est condensée, le sujet manifeste une sensation de brûlure. Personnellement, dans une expérience de contrôle, nous avons produit des cloques en brûlant la main du sujet à 50 centimètres au moins de son corps physique. IJ extériorisation de la sensibilité en état d’hypnose

* Les Etats profonds de l'Hypnose. — Paris, 1892, in-8°,chez Chamuel.

PROFONDE , voilà la base des théories modernes de l’envoûtement.

M. Joleaud-Barral, rédacteur de la Justice et observateur aussi consciencieux que critique érudit, est le premier qui dans la presse introduisit le mot d’envoûtement, que des confrères peu délicats devaient accaparer plustard sans indication d'origine. Dans le numéro de la Justice du 19 mars 1892 on trouvera un article intitulé : Dans le Monde de l’Inconnu^ Envoûtement reproduit dans l'Initiation (avril 1892).

Quelques extraits de cette étude sont curieux à rapporter :

« Le 16 mars courant, le colonel de Rochas rendait sensible, à l'aide d'un sujet, une dissolution sursaturée. Quand son aide jeta dans cette préparation le cristal qui devait provoquer la solidification du liquide, le sujet, qui avait passé sa sensibilité à cette eau, fut pris d’une terrible crise nerveuse, s'évanouit, et on dut procéder à une énergique médication pour le ramener à la santé.

Comment ce changement d'état provoqué dans le liquide avait-il pu produire une semblable perturbation chez le sujet? Mystère!

M. de Rochas garda la solution telle quelle. Hier, 18 mars, il voulut constater si elle n'avait perdu aucune de ses merveilleuses propriétés. Rien de cette affinité étrange qu'elle possédait avec la personne qui lui avait communiqué dix jours auparavant un peu de sa propre vie. A cet effet, à l'insu du sujet, il plongea dans le liquide la lame d'un couteau.

Nous assistâmes alors à une scène inoubliable. Nous vîmes la malheureuse pousser un cri perçant, comme si on venait elle-même de la blesser, et tomber à terre en portant la main à sa poitrine et en sanglotant.

Cette expérience et d'autres analogues nous expliqueraient assez aisément les crimes à'envoûtement qui, au moyen âge, menèrent tant d'individus au bûcher. »

Ainsi voilà le mot à'envoûtement évoqué par M. Joleaud-Barral ; nous allons voir par la suite que c’est également en sa présence que les expériences au moyen de la figure de cire furent reconstituées.

« M. de Rochas voulut bien encore réaliser devant nous cette restauration d'une antique coutume.

Il fit une petite statuette en cire rouge et la rendit sensible au moyen de passes convenablement exécutées sur une jeune femme.

A partir de ce moment la vie du sujet fut en quelque sorte dédoublée et intimement liée au sort de la poupée en cire.

En quelque endroit qu'on touchât la poupée, le sujet le ressentait, et si M. de Rochas enfonçait une épingle dans la statuette, la jeune femme criait et frottait de sa main la partie d'elle-même qu'elle croyait effectivement atteinte.

Ces faits nous parurent si singuliers, si manifestement fantastiques, que nous tentâmes de les expliquer par une sorte de suggestion que l'opérateur exercerait, volontairement ou non, sur son sujet. Il n'en pouvait être ainsi cependant. Une expérience bien involontaire nous l’a prouvé.

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