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ET LE ROLE DE LA FRANCE

42 novembre 1900, 11 heures du soir.

Le canon vient de tonner dans la nuit, qui annonce la fin de l'Exposition; et il me semble, à l'émotion que j'éprouve, que cette minute est solennelle, et que ce n'est pas l'Exposition seulement qui finit. — Qu'est-ce donc encore qui finit, aux coups de ce canon dans la nuit triste? — D'abord, une trêve peut-être entre Français : car cette puissante diversion et le sentiment d'un devoir d'hospitalité à remplir avaient fait taire, assez brusquement, les injures qu'échangeaient les partis et arrêté les bras levés. Mais ce qui finit, c'est autre chose aussi, c'est plus encore : c'est une période de l'histoire humaine.

Il n'y aura plus, il ne peut plus y avoir d'exposition universelle, déclare-t-on volontiers : et cela, sans doute, parce que l'Exposition de 1900 a été si vaste, si riche, si variée, qu'il semble impossible de la surpasser et inutile de la recommencer simplement. Mais chez ceux qui pensent et qui, après avoir goûté les jouissances, glané les enseignements qu'offrait cet incomparable spectacle, se sont tant soit peu recueillis, il y a aussi le sentiment qu'une exposition universelle, où sont rassemblés tous les objets, tous les produits de l'activité humaine, est quelque chose de composite, de disparate, d'admirable mais de contestable — comme cette activité même sous sa forme actuelle. Si l'on songe à ces contradictions, — les pires engins de destruction voisinant avec les inventions les plus propres à protéger, à prolonger et à adoucir la vie, les créations les plus folles du luxe à côté d'oeuvres qui tendent à égaliser les conditions, les excitations

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à la frivolité et au vice auprès de ce qui atteste les plus généreux efforts et les préoccupations les plus graves des hommes, — on se rend compte qu'une telle exposition réalise matériellement, malgré sa logique apparente, le chaos moral de la civilisation présente, et qu'elle peut donner d'innombrables enseignements, mais non pas une vraie leçon — la leçon dont nous aurions besoin. Elle résume le passé, — les labeurs, les réussites, les contrastes, les doutes, — elle ne précise point l'avenir.

Gomment, dans cette situation incertaine et troublée, ne pas se dire que la France, dont le prestige est toujours si grand, qui vient de donner une telle fête au monde, grâce à qui l'humanité a étalé et ses progrès et ses contradictions, qui, plus qu'aucune nation, souffre, par moments, du désarroi des esprits et des volontés, se doit et doit aux autres, après avoir embrassé dans son ensemble ce passé, d'éclairer cet avenir?

Oui, l'heure présente est grave. Comme à Tépoque où Fichte, par ses admirables Discoursy avec des paroles qui furent fécondes d'action, travaillait à unifier l'Allemagne, c'est une ambition naturelle à tout Français qui observe et qui réfléchit de refaire l'unité dans cette France d'aujourd'hui, si déchirée et si incohérente, et ainsi de préparer l'unité humaine. D'ailleurs, plus encore qu'à l'époque de Fichte, il appartient à la pensée de dénouer la crise actuelle. Les maux dont nous soufi'rons ne sont pas d'origine physique et matérielle : ils sont nés des progrès de notre civilisation. Tel peuple dont la tranquillité relative nous fait

envie n'échappe à certaines misères nobles que provisoirement et par infériorité. Nous pouvons être fiers de nos troubles et de nos divisions mêmes : ce n'est point une décadence qui s'y manifeste, ou du moins il dépend de nous que ce ne soit pas une décadence. Maintenant comme autrefois, dans les crises qui la secouent, il semble que la France travaille pour l'avenir de l'humanité. On a dit avec raison que si, pendant plus de deux ans, notre pays a été récemment en proie aux luttes intestines, que s'il est agité encore par de si violentes passions, l'afifaire individuelle et particulière qui a pris ce caractère aigu n'a été que prétexte et occasion : il y avait, il y a toujours dans la situation morale des Français de quoi expliquer les pires divisions et les malaises les plus divers. S'agit-il de soigner une plaie où affleure un mal profond, si l'on se contente de guérir et de refermer la plaie, on ne fait qu'emprisonner le mal provisoirement. Il en

va de même pour les sociétés. Et ainsi il y aura en France des affaires Boulanger, et des affaires Dreyfus, et peut-être des convulsions plus graves encore, et tous les remèdes seront vains, tant qu'on n'aura pas attaqué, tant qu'on n'aura pas supprimé la cause permanente des crises successives. Du mal le bien peut sortir. De l'avenir nous pouvons tout espérer ou tout craindre.

Si l'on veut comprendre l'état moral de la nation française, tel qu'il s'est révélé dans la lutte intense des partis, il faut faire abstraction des intérêts matériels et des ambitions personnelles, des illogismes et des outrances qui constituent l'apport contingent des individus et des foules; il faut écarter même les principes avoués et les formules proclamées, pour atteindre les mobiles secrets et les idées latentes : tout se simplifie et tout s'éclaircit aussitôt. Le mal dont nous souffrons apparaît en sa racine. On s'aperçoit qu'il y a une part de vérité dans telle erreur, une part

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d'erreur dans telle vérité : sous les principes contradictoires et qui luttent, on découvre enfin des besoins complémentaires et qui veulent être conciliés.

Nous avons vu, il n'y a pas longtemps, un grand nombre de Français — de bons Français, d'ailleurs — lutter entre eux pour obtenir ou pour empêcher qu'un jugement fût revisé, puis cassé. Ce jugement avait été rendu contre un officier par des officiers; et le condamné était juif. De là des conséquences infinies.

Ceux qui défendaient le jugement — et je néglige, encore une fois, les rares personnes qui pouvaient être mues par un intérêt personnel — déclaraient intervenir par respect de l'armée, par patriotisme, et, beaucoup, par antisémitisme : surgissant des points les plus divers de l'horizon, se trouvaient-ils avoir en commun quelque raison d'agir plus profonde que ne l'indiquaient leurs aveux?

C'est ce dont il importe de se rendre compte. L'organisation militaire repose essentiellement sur Tautorité et la discipline. Or, sans doute, Tautorité peut s'imposer d'ellemême par les qualités brillantes ou séduisantes du chef, ou être acceptée spontanément par l'abnégation et l'enthousiasme patriotiques des soldats : mais ni les circonstances n'exaltent continuellement le patriotisme, ni tous les chefs n'ont le don personnel et efficace. Il y a dans les armées, et surtout dans les grandes armées permanentes, pendant les périodes de paix prolongée, une part inévitable de mécanisme et de formalisme. L'esprit militaire, qui se vivifie et se réchauffe au feu de la lutte, dans le sentiment du commun péril, l'échange des services réciproques, se fige et se raidit quelque peu dans la routine de l'exercice. Les soldats passent : l'offlcier reste. Il détient l'autorité. Quoique sa vie soit de moins en moins à part, de moins en moins étrangère aux pré-

occupations d*à présent, par certains côtés cependant, elle se rattache encore au passé, à une civilisation différente. Et ce sont certes de fidèles citoyens, de braves gens, pour rester dans le devoir monotone, ces hommes qu'un certain orgueil de caste, qu'une ambition inquiète, lasse de s'exercer à vide, pourraient, semble-t-il, entraîner aux aventures. Mais ils conçoivent aisément une autorité qui ne se discute pas, une sorte d'infaillibilité par grâce d'état — et il n'y a pas lieu de s'en étonner.

On doit comprendre, d'autre part, que le culte de l'armée soit naturel à tous ceux qui ont le respect de l'autorité. L'armée est une école d'obéissance passive et de foi. La monarchie et l'Église, qui sont fondées sur la foi, ont ainsi avec elle, comme on l'a remarqué, certaines affinités incontestables. L'Eglise oublie les survivances de sanglante barbarie qu'implique la préparation de la guerre pour favoriser dans l'armée un prin-

cipe identique au sien, et elle fait tourner au profit de son influence cette menace de mort qui plane toujours sur des soldats. Et comme Tarmée, en définitive, est Tinstrument et le symbole du pouvoir, que Tautorité y remonte, d'échelon en échelon, jusqu'au souverain, quel qu'il soit, en même temps qu'elle admet volontiers elle-même une incarnation visible de cette autorité souveraine, elle est l'espoir et le soutien éventuel des ambitions monarchiques. Ainsi, malgré le caractère démocratique de l'armée nationale, l'armée permanente a été jusqu'ici conservatrice de tradition et de foi.

Mais ce que l'armée permanente maintient surtout et manifeste, c'est la patrie.

Elle représente la patrie de façon héroïque,, et pourtant, dans les circonstances historiques actuelles, un peu étroite. Il s'est produit, depuis 1870, dans le monde et particulièrement en Europe, un renouveau d'oppositions et même d'hostilités natio-

nales. Le récent congrès de La Haye — s'il reposait sur de généreuses intentions et de beaux rêves — a mis en évidence, plus encore peut-être que l'horreur de la guerre, les obstacles h une paix définitive. L'espoir même que les peuples restreignent leurs armements peut sembler chimérique. On échange des paroles de paix, mais les actes sont des menaces. Il y a chez les peuples une crise d'égoïsme : et de ces dispositions soupçonneuses, hargneuses, — qui font songer à des dogues toujours hérissés et aboyeurs, — sont nés chez nous les mots nouveaux de « nationalisme » et de « militarisme ». Or pour beaucoup de personnes, dont le cœur est vide de croyances et la vie d'idéal, la patrie, l'armée, le drapeau, — malgré ce qu'il peut y avoir d'égoïste et même de féroce dans le culte qu'ils leur rendent, — cela représente l'éternel besoin de se dépasser, un essai de religion. Il y a là une survivance et une transposition de la foi

pour bien des gens qui s'imaginent avoir rejeté toute foi. Tel qui affecterait de ne point se découvrir devant une procession saluera le drapeau avec le même sentiment d'aveugle adoration qui, chez d'autres, pour d'autres objets, lui ferait hausser les épaules. Et maintenant, pourquoi l'antisémitisme a-t-il pris soudain tant de force que la chose, très ancienne, a créé un mot nouveau? Pourquoi l'armée a-t-elle manifesté des tendances antisémites? Pourquoi l'antisémitisme accompagne-t-il souvent le culte de l'armée? — Sans doute, d'excellents catholiques pratiquent la plus large tolérance : mais — outre qu'une religion révélée est naturellement exclusive — chez beaucoup la foi, plus routinière désormais que viviGée de sève chrétienne, comme pour s'affirmer à elle-même, devient volontiers agressive. Il est reconnu, d'ailleurs, que l'antisémitisme est un sentiment confus et complexe : ce n'est pas seulement une expression de l'esprit religieux

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dans ce qu*il a de plus étroit et même de barbare; c'est aussi et surtout un aspect de la passion nationaliste. On déclare que les juifs sont des étrangers, des hommes d'une race différente — avec cette superstition de la race qui s'est réveillée récemment; et on voit en eux les agents d'une sorte de conspiration cosmopolite, qui tend à accaparer toutes les ressources et tous les pouvoirs et à détruire la patrie. Et enfin ces accapareurs, — que beaucoup jalousent, — beaucoup aussi symbolisent en eux — avec ce besoin naïf et grossier d'incarner les conceptions et les haines — l'argent, le luxe et la luxure, la vie de proies et de jouissances, tout le brillant matérialisme de la civilisation contemporaine : et on oppose à cette sorte de diabolique exaltation de l'être, l'existence du soldat, modeste et parfois gênée, le plus souvent toute d'abnégation et de sacrifice.

Si ce qui précède est exact, est-il surpre-

nant que la revision d'un jugement rendu par des soldats contre un juif ait soulevé de telles protestations et fait naître une sorte de guerre civile? Pour bien des gens, la possibilité même d'une erreur judiciaire n'existait pas, en vertu du caractère infaillible des juges et de la race du condamné. Ce n'était pas un jugement, mais tout ce que l'armée représente à certaines âmes, qu'il s'agissait de défendre. Et ainsi il y avait lutte, au fond, pour la foi.

Mais, d'autre part, ceux qui demandaient la revision, ce n'étaient pas seulement les intéressés. Ce n'étaient pas seulement des esprits impartiaux, à qui le crime semblait insuffisamment prouvé et inexplicable, ou ces personnes dont le sommeil est troublé par la pensée qu'un innocent souffre quelque part, et chez qui la passion de la justice est plus forte que le respect des jugements, même rendus par un tribunal militaire.

C'étaient encore des gens qu'animait un

antagonisme profond contre les principes qu*ils sentaient engagés dans la résistance à la re vision, et qui étaient moins préoccupés peut-être de soutenir une juste cause que de défendre leurs principes propres et de manifester leurs antipathies.

La contradiction est évidente entre l'esprit de liberté, les tendances démocratiques qui procèdent de la Révolution, et cet esprit d'autorité dont nous constations dans l'armée permanente la survivance naturelle. Pour de larges intelligences qui ne méconnaissent aucun des services — même moraux — rendus par l'armée et aucune des nécessités de la situation internationale, l'organisation militaire constitue un anachronisme troublant et un problème difficile : pour des âmes simples et ardentes, c'est une sorte de monstruosité. Et l'appui que l'armée semble offrir à l'Église et à la monarchie contribue encore à la rendre suspecte. La résistance obstinée, moins encore de l'armée que de ses partisans

fanatiques, devait provoquer une insistance égale en faveur de la re vision.

Et voici autre chose. Le droit de discussion, d'examen, ne souffre, pour ceux qui sont habitués à l'exercer, aucune entrave, aucune limite : à leurs yeux il n'y a pas d'intérêt supérieur à celui de la vérité; nulle autorité morale, nulle force de tradition ne doit étouffer un doute de l'intelligence critique. Il n'est donc pas étonnant qu'un conflit ait surgi entre « intellectuels » et « nationalistes ». La question, à coup sûr, n'était pas, pour les premiers, s'il fallait aimer la patrie, mais bien si une vérité est jamais contraire à l'intérêt de la nation, si la recherche de la vérité peut être subordonnée à quoi que ce soit, si quoi que ce soit peut être imposé à l'esprit par des prestiges ou par des titres extérieurs à l'esprit même.

En tenant compte des contradictions foncières, on s'explique l'hostilité, au premier abord surprenante, de certains partis qui sur

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tel ou tel point sont d'accord. Antisémites et socialistes dénoncent également les excès de riciiesse et de luxe, les accaparements et la spéculation. Mais, dans leurs critiques, les uns se fondent sur le passé, les autres s'orientent vers l'avenir; les uns veulent restaurer les barrières de croyance et de race, les autres bâtir sur des principes une société neuve. Rien de commun entre eux, si l'on néglige les apparences.

Et sans doute, ils n'ont pas tort ceux qui voient dans la crise récente la lutte du passé contre le présent, une réaction contre les progrès de la liberté — qui menace d'entraîner les partisans mêmes de cette liberté à des représailles passagères. Il est impossible de ne pas interpréter ainsi les événements qui se sont déroulés sous nos yeux :

mais c'est là une interprétation courte. Il ne faut pas s'imaginer que les représentants du passé éprouvent seulement la haine égoïste des nouveautés et la peur instinctive du

changement; et peut-être ne faut-il pas souhaiter leur défaite pure et simple. Ce qu'ont affirmé les défenseurs de l'armée sans en avoir conscience, — rendons-nous-en bien compte, — c'est la nécessité de croire à quelque chose, de croire tous à une même chose. Si paradoxal que cela puisse paraître, ce cri : « Vive l'armée! », dans les circonstances actuelles, veut dire : « Il nous faut une foi ». Et en luttant contre les soutiens des croyances et des traditions anciennes, par un besoin légitime de complet affranchissement, on ne comprend pas toujours assez ce qu'il y a peut-être dans leur obstination de légitime aussi et de respectable.

Jusqu'ici, la libre recherche de la vérité a abouti beaucoup plus à détruire qu'à édifier. La philosophie et la science ont produit des résultats éclatants mais stériles; ont réussi dans le détail, mais échoué dans l'ensemble; ont amassé des vérités sans établir la vérité. Leurs rapports mêmes échappent à la plu-

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part. La vie morale est troublée. La vie politique et sociale est en partie transformée, mais en partie seulement : elle est faite de morceaux disparates, de pièces qui s'ajustent mal ou qui ne peuvent s'assembler. La situation internationale contribue à compliquer les difficultés intérieures. La civilisation actuelle est un pur chaos, — l'Exposition, disions-nous. Ta fait apparaître aux yeux, — chaos d'idées et chaos d'institutions. Et, sans doute, depuis un siècle, dans tout le monde civilisé, bien des cœurs généreux ont souffert, bien des esprits supérieurs ont compris, ont exprimé, ont cherché à résoudre par la pensée cette crise née de la pensée : mais c'est dans ces dernières années, et c'est en France, que la vie nationale s'est trouvée gênée tout entière et comme travaillée par le besoin de résoudre le problème de la Foi.

Cela devait être, et il est heureux que cela soit. Seule avec la Grèce, la France n'a pas

simplement joué un rôle; elle a rempli une mission dans le monde. Elle a eu ses accès

d'ambition matérielle et ses gloires de chair; mais sa vraie grandeur est en esprit, et les triomphes dont elle peut se parer, s'ils ont été servis par la force, ne sont pas ceux de la force. La France des Croisades s'est continuée dans la France de la Révolution; et la Révolution se continue dans la crise d'aujourd'hui. Le besoin de foi et le besoin de liberté semblent contradictoires : ils ne le sont pas si la liberté tend, en définitive, à restaurer la foi en l'épurant.

Nous regardons volontiers — avec cette admiration qu'obtiennent si aisément de nous les étrangers — au-delà de la Manche et au-delà des Vosges. L'Allemagne, lorsque nous la parcourons, nous surprend par son activité réglée et allègre. Voilà, nous semble-t-il, un pays enviable entre tous. Partout des villes qui s'accroissent, des usines qui s'élèvent, des ports où les navires se multi-

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plient. Fière de sa puissance neuve, de sa richesse récente, l'Allemagne s'étonne d'ellemême, se contemple dans le déploiement de ses ressources et s'exalte dans ses ambitions. Elle fait penser à l'adolescent studieux qui découvre un beau jour la joie d'épanouir ses muscles et tout son corps dans l'action. — Il ne faut pas que la prospérité matérielle de ce pays et son travail ordonné nous fassent illusion. Il n'est pas en avance, mais en retard sur nous. Il subit une autorité intelligente, mais souvent tyrannique; il obéit encore à des règles étroites; il se donne surtout carrière dans l'exercice de son industrie; il se familiarise avec les jouissances du gain et du luxe : il fait des progrès dans la vie matérialiste. De là les conséquences habituelles : appétits surexcités, convoitises plébéiennes, rancunes et conflits latents. — La haute culture tend à baisser là où l'esprit pratique triomphe; les intelligences s'appliquent plus volontiers à

des objets étroits et précis; aussi bien que la foi antique, risque de s'affaiblir le besoin de large et pleine vérité : on vit, on jouit — jusqu'au jour de satiété et de détresse morale.

Dans quelques régions de vieille Germanie subsistent des Ilots perdus de calme et de méditation. Tubingen, village de professeurs et d'étudiants, serre aux flancs de l'alpe souabe, entre les verts sapins du sommet et les. flots verts du Neckar, le lacis de ses rues étroites, ses archaïques séminaires, ses instituts nouveaux, et son pittoresque château converti en bibliothèque. Eh bien, là précisément, on s'explique mieux cette Allemagne moderne de Tépée et de l'outil. La méditation des penseurs allemands, — systèmes profonds et subtils, métaphysique admirable et aventureuse, — même lorsqu'elle tend à la vie, à la pratique, à l'action, y pénètre difficilement. Une philosophie qui se perd dans le rêve est trop

loin des réalités populaires. Même un Fichle, si noble, si éloquent, si clair parfois, laisse évaporer sa pensée, bien souvent, en brumes germaniques. Et s'il a agi cependant, agi avec tant de puissance, créé l'Allemagne, c'est surtout en faisant renaître ou naître Torgueil de race. Ses Discours sont sublimes et naïfs. Ils sont remplis d'idées belles et vagues sur l'évolution du monde et de l'humanité : cette évolution doit s'accomplir par une race privilégiée, par un peuple élu — qui est le peuple, qui est l'humanité dans son essence. Tant bien que mal, il prouve que l'Allemand est l'homme même, qu'il lui suffît de s'affranchir de l'étranger, de prendre conscience de soi, pour accomplir sa destinée. Et, par un effet naturel quoique étrange, il a donné l'essor, au nom de l'idée, à la force brutale et à l'ambition matérielle. Les Allemands se sont ressaisis : ils ont voulu s'appartenir, ils ont voulu s'agrandir, ils ont voulu s'enrichir. Et, en devenant un peuple

puissant, ils ont moins bien vu le but idéal de la puissance. Fichte, somme toute, tandis qu'il exhortait le peuple-humanité, se trouve avoir exalté un orgueil national.

Et quant à l'Angleterre, il suffit d'observer, à cette heure, pour voir de quelle nature, et combien fragile peut-être, est sa prospérité. Là, peu d'idées générales. Chez l'élite, une culture raffinée, mais esthétique. Partout l'estime de la science, mais surtout de la science appliquée. Un grand libéralisme, moins par respect de la pensée que par un sentiment vif des droits individuels et du confort moral. Un développement extraordinaire de l'individu, de ses facultés physiques, de ses qualités pratiques, de son initiative, qui lui permet d'agir fortement, résolument, àprement, de jouir par tous ses sens et aussi par la satisfaction de l'effort déployé, de la difficulté vaincue. La nation tout entière, avec une avidité insatiable, se jetant sur le monde pour y faire son butin. Partout où il

y a des terres, des mines à exploiter, des comptoirs à fonder, des points stratégiques à occuper au détour des chemins de la mer, chacun pour soi ou l'Etat pour tous se hâtant, se campant, s'imposant par la force ou par la ruse. Le fait, le réel, le solide, recherché et conquis. Mais le succès, Topulence des uns achetés par la noire misère de beaucoup d'autres . L'accaparement sans scrupules provoquant de farouches révoltes à l'intérieur ou au dehors. L'individualisme extrême restreignant les ressources viriles de la nation. Là, un grand empire exercé sur soi comme sur les choses : et pourtant, sous le masque de flegme, une sensibilité lente mais profonde, qui amasse, pour ainsi dire, les impressions, qui se traduit parfois en étranges malaises, en mornes tristesses, en joies forcenées, et qui, à un moment de désarroi, de doute, éclaterait en brusques et furieuses explosions.

C'est en France que la pensée rejoint la

vie, que la vie se fonde sur la pensée, que les idées prennent une forme claire pour mieux passer dans la réalité. Là est la cause du sourd travail qui s'accomplit en ce pays, et là est l'avenir de la France. S'il n'était question pour les peuples, dans les temps qui viendront, que de croître en nombre, en force, en richesse, la France, peut-être, malgré ses ressources, perdrait sa place dans le monde. Lutterait-elle aisément, avec succès, contre des races pullulantes, contre des empires de proie? Est-ce en croissant et multipliant, de façon à grossir nos armées et à essaimer des colons dans l'univers, que nous devons nous préserver? — Ne voit-on pas que le problème, tel qu'on le pose, est barbare? On ne s'inquiète pas de savoir si pour un intérêt supérieur les familles doivent être nombreuses et se répandre par le monde : il s'agit d'opposer des soldats à des soldats, des trafiquants à des trafiquants, d'augmenter les réserves de sang

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et d'or pour les guerres futures. Bien incertaine est l'issue, et l'échec, sur cet unique enjeu, est la fin de tout. Il serait peut-être plus sûr, et il serait plus beau d'être le roseau pensant. Il y a des faiblesses bien fortes ; et telle serait celle d'un peuple dont la ruine devrait être fatale aux autres.

Au surplus, nous l'avons bien vu au Trocadéro, la puissance temporelle de la France est enviable. Son empire est immense sous le soleil. Mais sa plus belle suprématie est dans les âmes. Son rôle à elle, c'est de dégager, c'est de réaliser la civilisation vraie; c'est de rayonner d'un tel éclat que tous les peuples s'éclairent d'elle; c'est de transformer l'univers par son exemple et son action. Le patriotisme ne doit pas consister pour nous comme pour d'autres dans un égoïsme oi^eilleux, jaloux, déprédateur, agressif.

Notre ambition suprême doit être de comprendre notre histoire, de rester fidèles à notre génie, d'accomplir notre destinée mo-

raie. Être patriotes, pour nous Français, c'a été, dans le passé, proclamer la vérité et servir le genre humain. Être patriotes, à cette heure, ce doit être résoudre le problème de la vie pour les individus et pour la nation, travailler à établir la foi nouvelle, nous unir entre nous dans un idéal qui puisse un jour unir les peuples.

Mais là est la question. Une foi est-elle nécessaire, et la restauration de la foi estelle possible? — Cette opinion se répand dans une élite, que le progrès tend à la diversité et non à Tunité. Ceux qui aspirent à une foi nouvelle partageraient Terreur des anciens croyants. La civilisation consisterait précisément à développer les individualités, à diversifier les idées, à multiplier les hypothèses, les points de vue, à enrichir l'humanité — comme le prisme fait la lumière lorsqu'il la décompose en couleurs. L'idéal serait la liberté.

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Mais la liberté d'esprit est-elle autre chose qu'un moyen? Ne mène-t-elle pas évidemment, ou à Tunion consentie, ou bien à l'anarchie? Et combien en voyons-nous, dans cette libre élite, qui, désabusés des religions, las des métaphysiques, douteux sur la valeur de la science, redoutent l'anarchie cependant, souhaitent l'entente sur les questions pratiques, fondent ou favorisent des unions morales ou des ligues patriotiques! Or toutes les unions sont précaires qui ne reposent pas sur les principes. L'action ne se soutient que par la pensée, l'action commune que par la communauté de pensée. Il n'y a d'accord intime que dans la croyance : il n'y aura d'accord durable que dans la vérité.

La religion, si antique, si vivace, devait répondre à une nécessité. Il s'agit donc de montrer, et pourquoi les religions étaient nécessaires, et pourquoi elles étaient caduques; comment le passé doit se survivre et comment peut se parfaire le présent. Il s'agit

d'interroger la philosophie et la science, pour savoir ce qu'elles sont l'une à l'autre, et toutes deux à la foi religieuse. Il s'agit de comprendre et de concilier, s'il est possible, science, philosophie et religion.

Voilà ce que j'ai essayé de faire — effrayé, mais non découragé, par la grandeur de l'entreprise. Il m'a paru qu'à beaucoup oser, sans arrogance et sans illusion, qu'à être très sincère sur les certitudes qu'on croit posséder et sur les doutes qu'on n'a pu vaincre, à n'agir que par un profond besoin de conscience et pour la « pitié » qui est au temps présent, sans échapper à la critique on désarme l'ironie. J'ai essayé de dégager, de formuler la foi nouvelle. J'ai accueilli, j'ai sollicité les objections; et j'en ai tenu compte. Et je voudrais, maintenant, de ce que j'estime la vérité trouver une expression à la fois aussi précise et aussi claire que possible. Je voudrais être intelligible à tous. Je voudrais parler à l'âme française le langage

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simple et grave qui répond à nos meilleurs instincts.

Et qu'importe si Ton a l'air à certains d'un rêveur parmi les hommes éveillés? Il en est quelques-uns qui sentent, il en est beaucoup qui pressentent que là est le mal, dans une vie basse et ignorante. Il en est qu'écœure la mesquinerie des passions, et le rétrécissement des horizons, et la monotonie des travaux et des jours. Les autres, leur misère même c'est de ne pas comprendre et de ne pouvoir changer.

... Je sais, au cœur de nos Vosges, non loin du Donon, un coin mystérieux, le lac de la Maix, qui a sa légende au sens profond. — On monte en forêt, dans l'épaisseur des Bois- Sauvages d'où le regard ne s'échappe, aux rares éclaircies, que vers d'autres forêts, — des sapinières sombres et denses, qui ondulent des hauteurs aux creux et des fonds aux sommets, et qui évoquent la sylve primitive dont était revêtu jadis tout le pays. De temps

à autre, ce sont, à travers les arbres du chemin ou, si quelques nuages se forment au ciel, sur les montagnes prochaines, d'étranges jeux de soleil, des coulées, le long des troncs gris, d'or pâle, comme une lumière de féerie. — On atteint, à plus de six cents mètres, un plateau que, d'un côté, domine le haut de la montagne — le Haut du Bon-Dieu. Sur ce plateau, un petit lac ovale, aux eaux très calmes et très pures, voilé çà et là de nénuphars, que les habitants du pays disent insondé. Vers la pente, un léger rideau d'arbres l'entoure : là, c'est une grâce et une séduction inexprimables. Vers la hauteur, les noirs sapins dressés, qui s'y reflètent, lui donnent quelque chose de triste et de sauvage. A quelques mètres au-dessus du lac, sur l'enceinte visible d'un vieux burg, un oratoire.

La légende dit que là, jadis, en un château l'on menait folle vie. Dans la chapelle, priait, seul, un vieux prêtre. Un jour, —

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c'était la Trinité, — le prêtre en vain somma les joyeux châtelains d'assister à la messe.

Au moment de l'élévation, le château et ses habitants furent engloutis dans le lac... Et, depuis ce temps, quand vient l'heure de l'élévation, en se penchant sur les eaux calmes, on entend du fond monter des sons de viole... Légende terrifiante et ironique où la vie de plaisir et d'insouciante folie nargue, même après le châtiment, la dureté vengeresse. Mais ils ne peuvent échapper au plaisir : et c'est le supplice, à perpétuité, de la joie mauvaise.

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