DE LA FOI
Depuis qu'il y a une science des religions, bien loin d'avoir perdu de leur valeur, il semble que les phénomènes religieux apparaissent plus considérables. La polémique du xviu'' siècle diminuait la religion par la satire et l'ironie : la science du xix'' siècle en rehausse l'importance par l'observation impartiale.
Vous avez visité le musée Guimet, des collections d'antiquités, des galeries de tableaux du Rioyen âge et de la Renaissance, — où cent fois se trouvent peints certains sujets, obsession des imaginations pieuses, — des cathédrales gothiques — où vit dans la pierre, sur la toile et sur le verre tout un monde divin : songez au nombre de musées
OÙ se rencontrent les mêmes personnages, et les mêmes scènes, et les mêmes objets sacrés ; songez au nombre de temples, églises, chapelles, lieux saints qui couvrent la face de la terre. Oubliez l'intérêt artistique qu'offrent ces monuments pour considérer en eux le symbole religieux, la pensée qui s'y manifeste, le sentiment qui s'y exprime : il y a là quelque chose de frappant et d'imposant. La vie humaine, la vie bornée, la vie des réalités immédiates s'est comme doublée, à toute époque et en tout lieu, d'une autre vie — dont les éléments ont été créés par l'esprit mais se sont extériorisés en des apparences sensibles. Cette impression que les monuments du passé font naître chez qui sait voir, la science des religions la précise. Elle interroge ces monuments, et les livres sacrés, et les documents historiques; figures, cérémonies, rites, traditions et dogmes, elle recueille et catalogue tout. En même temps qu'elle fait apparaître l'universalité de la reli-
gion, elle définit les diverses religions, elle les classe, elle montre leur origine, elle explique leur succession, elle détermine leurs rapports. Ou du moins c'est là qu'elle tend : car c'est une science récente et dont l'œuvre est loin d'être achevée. Mais elle a suffisamment multiplié ses recherches et ses comparaisons, pour que les caractères communs aux religions aient été mis en évidence, pour que l'essence de la religion ne puisse plus être méconnue. Et cette conscience réfléchie que constitue la science des religions, si elle fait évanouir les illusions et les fantaisies, laisse subsister, met en lumière la donnée psychologique, — affirmation intime et besoin permanent, — sur laquelle l'imagination et le raisonnement ont brodé leurs arabesques, tracé leur œuvre naïve ou subtile, chimérique ou folle.
Je voudrais, en quelques pages, — si ce n'est pas téméraire, — d'après la science des religions, montrer comment la religion est
née et conduire son histoire jusqu'à nos jours.
L'homme n'est pas indépendant de l'univers : il est lié à l'univers, et il le sent. Il le sent surtout par la souffrance. La faim, la soif, le chaud, le froid, la maladie et la mort témoignent de sa dépendance. Sa personnalité s'affirme par les rapports mêmes qu'il soutient avec l'univers : elle s'affirme en éprouvant son impuissance ou ses limites.
Cette relation, qui se manifeste surtout à son dommage, il voudrait la transformer en coopération régulière, en pacte et alliance. L'univers qui le limite, -— et auquel, selon la connaissance qu'il a de la terre et l'idée qu'il se fait de l'espace, il attribue une étendue variable, — son univers, il s'agit pour lui de se l'associer. Or pas de rapports possibles, et encore moins d'association, sans affinités. L'homme, spontanément , invinciblement, conçoit le monde d'après sa nature propre.
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se cherche et se projette partout. Et il humanise l'univers pour que l'univers s'humanise avec lui.
La religion est lien : tout à la fois elle constate, elle prétend définir, elle travaille à rendre plus étroit mais plus avantageux à l'homme le lien qui unit celui-ci à l'univers. En termes plus abstraits, la religion a pour base l'unité et pour fin l'unification.
L'homme primitif — et cela, l'histoire des religions l'a surabondamment établi — attribue aux êtres animés, aux objets inanimés, aux phénomènes, à la nature qui l'enveloppe, une vie plus ou moins semblable à la sienne.
Non seulement l'animal, mais l'arbre qui s'agite, le flot qui se meut, le nuage qui glisse, le vent qui passe et siffle invisible, tout est vie, puissance et menace. Tel il se connaît, violent et avide, telles il se représente les forces environnantes. Il s'agit de conjurer leur colère, de se concilier leur bienveillance. De là des pactes — au début
matériels et sanglants. Il fait d'abord des sacrifices et des offrandes : bientôt, il compte aussi sur des rites et des formules qui enchaîneront les agents redoutés, qui les mettront à son service. Telle est l'origine du divin et du culte.
Mais, si simple que soit l'origine, les conceptions relatives au monde divin se présentent singulièrement complexes et touffues.
Non seulement les êtres vivants et les objets ou les phénomènes les plus divers deviennent des puissances avec lesquelles il convient de traiter, mais les morts, mais les chefs divinisés semblent à l'homme agir autour de lui par une présence occulte : pour comprendre la nature, il y met de mille façons le surnaturel, et il y voit l'invisible. Or le climat, le génie des races, l'imagination individuelle sont des facteurs variables : et comme les individus, les cités et les peuples exercent des influences réciproques, les dieux se juxtaposent et se combinent dans
les différents panthéons. Et en même temps^ par mille inventions, se multiplient les rapports entre l'homme et ses dieux : le culte a ses ministres — dont le rôle s'accroît — et son rituel — dont les détails se compliquent. Et c'est un travail inflniment délicat que de démêler cet écheveau embrouillé des croyances et des pratiques même primitives.
Mais si l'homme cherche à former société avec la nature, à plus forte raison organiset-il avec ses semblables une vie sociale. La société humaine repose sur certaines obligations dont les contractants s'affranchissent volontiers : leur intérêt, qui les oblige, les pousse aussi à se délier. Ils tendent donc à fortifler le lien social en le rattachant au pacte religieux, à prendre les forces extérieures et supérieures à l'humanité pour garants des contrats humains . Lorsque Zeus, dieu du ciel, apparaît dans l'Iliade comme le dieu qui scelle les serments et
punit le parjure, on voit là comment se sont jointes la vie morale et la vie religieuse.
Si Ton considère dans son ensemble le développement de la religion, on constate qu à cette phase primitive où elle se complique succède une période où elle se simplifie. Les progrès de la réflexion et de la moralité humaines se reflètent, pour ainsi dire, dans le monde divin. Des généalogies et une hiérarchie débrouillent le chaos des panthéons. Les préoccupations morales transforment le caractère des dieux : et peu à peu se modifient les relations de l'homme avec ses dieux modifiés.
Et si Ton veut classer les religions d'une façon très générale, il y en a qui ont plutôt pour but d'expliquer, par des conceptions imaginatives, et d'asservir la nature; et il y en a qui ont plutôt pour but de justifier, de fortifier dans la conscience les lois morales en les rapportant à une Loi souveraine, à une volonté législatrice : elles tendent, par
conséquent, au monothéisme. Il y en a qui, même en se moralisant, restent les religions de la nature; et il y en a, les dernières venues, qui, dans leur essence, sont des religions de la vie morale.
Il ne faudrait pas croire, cependant, que le caractère moral des religions récentes ait fait disparaître le problème originel des rapports de rhomme avec la nature. Le problème a subsisté, mais la solution en a été transposée : elle est devenue morale. Pour s'affranchir des servitudes matérielles, pour s'associer au divin, c'est-à-dire à l'univers, l'homme n'a qu'à remplir ses devoirs. Plus il se dévoue et s'oublie, plus il se divinise sûrement. Faire sortir du devoir accompli, de la souffrance, bien mieux, du sacrifice la joie, du malheur la certitude du bonheur, de la mort la vie — telle est l'invention nouvelle. Ce n'est pas tout : par un biais l'homme acquiert un pouvoir immédiat sur la nature. A force d'accepter l'épreuve et d'aimer celui qui
rinflige, à force d'être soumis et, pour ainsi dire, uni à sa volonté, on participe à la puissance suprême, à la connaissance divine. La prière fait des miracles. L'homme parfaitement pieux, le saint a des privilèges extraordinaires : il arrête le soleil, il fait jaillir une source d'un rocher, il marche sur les eaux, il ressuscite les morts. Des vertus spéciales peuvent se communiquer à ses reliques, aux objets qu'il a touchés, aux lieux même qu'il a habités.
La plus vivace des religions modernes, celle du Christ, a dû sa fortune à son caractère éminemment moral ; elle rendait l'homme meilleur à l'homme; elle assurait le bonheur à tous : aux malheureux, aux déshérités, elle le promettait en proportion de la misère, de l'épreuve ; pour les heureux, elle le fixait et le multipliait par le renoncement. Née, très simple, de l'àme pure de Jésus, elle s'est compliquée peu à peu. Morale exquise, traditions juives et légendes
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neuves, restes de croyances et de cérémonies païennes, tentatives d'explication réfléchie, effort d'organisation matérielle : un grand nombre d'éléments et de circonstances ont contribué à la former. Mais une religion qui, au lieu d'interpréter le monde au gré de l'imagination poétique, croit posséder la révélation d'un Dieu unique, tend à se préciser et à s'immobiliser : à plus forte raison si elle se constitue en un temps où déjà les produits spontanés de l'âme religieuse sont soumis à un certain contrôle de la raison.
Le catholicisme est donc à la fois souple et rigide. Il est souple parce qu'il peut se développer, selon les époques, les lieux et les personnes, dans le sens de tel ou tel des éléments qu'il renferme : il peut apparaître ou plus organisateur et accommodé à la vie sociale, ou plus mystique et, dans l'union intime, immédiate, avec la divinité, destructeur de la vie sociale ; ou plus moral et intérieur, ou plus formaliste et attaché aux pra-
tiques; austère et favorable à la mortification, ou tolérant les pompes et les joies; plein de mansuétude, ou d'un fanatisme cruel ; fondé uniquement sur les besoins du cœur, ou faisant à la raison sa part. Et il est rigide, parce que l'autorité le comprime, parce que Tarmature des dogmes, des rites et des prêtres n'y admet pas de changements essentiels.
Or, tandis qu'il avait commencé par improviser des solutions au problème des rapports de l'homme avec l'univers, l'esprit humain, devenant à la fois plus exigeant et plus patient, s'est attaché toujours davantage à traiter par la réflexion et l'observation les problèmes les plus généraux comme les plus particuliers. Il est arrivé — et cela devait être — que la religion, dans les temps modernes, est entrée en conflit permanent avec la philosophie et avec la science. Les conceptions où elle aurait voulu se tenir du divin et de ses relations avec le monde, de la
nature des choses et de Thistoire humaine, de la vie et de la mort — tout a été soumis à la critique.
Au début, ce furent surtout le raisonnement, l'étude des textes, qui donnèrent naissance à des hérésies, à des schismes; du « libre examen » est sortie la Réforme, qui voulait opposer au catholicisme un christianisme épuré. La polémique contre les Réformés, en établissant « les variations des églises protestantes », 'les amena à formuler la théorie de la variation légitime. A l'idée d'une religion fixe et définitive se substitua chez beaucoup l'idée de la religion comme quelque chose de changeant et de progressif : à la révélation extérieure et achevée succéda la révélation intime et permanente — qui corrige les erreurs et vivifie les symboles. Il s'est donc accompli un travail, dans cette évolution religieuse, pour dégager de ce que la réflexion conteste, de ce que la science contredit, de ce que l'histoire infirme, les
vérités essentielles — une religion allégée d'éléments traditionnels, et d'un caractère plus philosophique.
Cependant, la science, en étendant son empire, a répandu Thabitude de n'admettre rien que de positif, de ne pas dépasser les phénomènes et leurs lois, d'expliquer ou de prétendre à expliquer tout par des causes de même ordre que les effets : elle a donné une connaissance de la nature et une puissance sur la nature qui tendent, non pas seulement à modifier, mais à ruiner la religion. Et au même résultat tend l'histoire aidée de la psychologie : car elle détermine les conditions où naissent les légendes, où se produisent, pour les individus et les sociétés, les crises religieuses. Et, de bon gré ou à regret, sous l'inQuence des conceptions positives, beaucoup d'esprits se libèrent d'une façon absolue.
Quelles sont donc, à l'heure présente.
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les dispositions diverses des Français à l'égard de la religion et quel est, en conséquence, leur état moral — voilà ce que je voudrais essayer, maintenant, de préciser.
11 y a encore, parmi nous, en assez grand nombre, des croyants orthodoxes, qui acceptent sans discussion la religion dans laquelle ils sont nés — et, en général, c'est le catholicisme. Les uns gardent l'empreinte de l'éducation et subissent l'inQuence du milieu spécial où ils vivent. D'autres ont l'esprit trop inerte pour soulever le poids de traditions séculaires. D'autres encore ont l'âme trop sensible pour échapper au charme des souvenirs et des impressions d'enfance; et des émotions de toutes natures, morales, mystiques, esthétiques, entretiennent aux fibres profondes de leur être le sentiment religieux. Ces causes diverses s'unissent
souvent. Pour sentir trop et ne point assez penser, on continue à vivre — honnêtement, pieusement — avec des idées d'un autre âge.
Et pour les idées de cet âge-ci on éprouve, ou de la pitié, ou de Tépouvante, ou de la colère.
— Ces croyants ont le mérite et rendent à notre temps le service d'entretenir certaines vertus morales et certaines préoccupations nobles. Mais ils opposent à tout ce qui est nouveau — bon ou mauvais, sans distinguer
— une résistance, soit passive, soit même active : et ainsi la haine, Tinlolérance peuvent tourner en instruments de combat et de violence des enseignements de douceur et de charité.
Il y a, mais en nombre restreint, des croyants éclairés. Ceux-là tiennent à la religion par un besoin d'habitude ou de sentiment; mais ils n'ignorent pas et ils ne méprisent pas les objections dont leurs croyances sont assaillies. Volontiers, pour défendre la foi traditionnelle, ils renoncent
aux procédés traditionnels : ne pouvant renouveler la religion, ils renouvellent lapologétique. De là des artifices divers et instructifs parmi lesquels ils reconnaissent, tacitement ou même expressément, l'insuffisance, sinon l'inanité, des arguments historiques ou théologiques. Ils montrent que l'homme aspire,'' en quelque sorte, à se dépasser lui-même, que son activité intellectuelle et morale implique quelque chose qui la fonde, l'anime et la dirige : ils découvrent dans les âmes une foi immanente; et ils prétendent arbitrairement ou prouvent sommairement que cette foi se formule dans telle religion. C'est au besoin intime que répondraient ces dogmes, ces pratiques qu'à tort la critique ébranle ou rejette. — Si vive que soit leur curiosité et si philosophique que soit leur croyance, il vient toujours un moment où leur pensée est scandale pour leurs contradicteurs et scandale celle de leurs contradicteurs pour eux. Et, selon leur génie
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naturel, la contradiction leur laisse plus ou moins de bienveillance pour les personnes, de tolérance pour les idées.
Il y a, en nombre également restreint, des croyants d'esprit large et progressif : ils voient dans la religion une sorte d'alliage où le divin est mêlé à Thumain, et d'où il s'agit pour le fidèle d'extraire la pure vérité. Ils ne veulent pas rompre avec la tradition :
elle leur est trop chère ou leur apparaît trop précieuse; mais ils veulent être libres vis-àvis d'elle. Et, avec plus ou moins de hardiesse, ils la critiquent et l'interprètent. Pour eux, la révélation extérieure, bien loin de parfaire les révélations intimes, doit être corrigée par la réflexion morale et scientifique. Et ils font bon accueil à toutes les nouveautés. Mais, dans leur conception d'une religion vivante et subjective, ils sont suspects aussi bien aux réfractaires qu'aux orthodoxes.
Remarquons-le d'ailleurs, cette catégorie
de croyants est beaucoup plus considérable dans les pays protestants qu'en France. Les Français sont tels qu'il n'y a guère de milieu
pour eux entre la soumission à l'Eglise catholique et l'affranchissement complet. Ici, le protestantisme a été vaincu; et, du reste, il s'est plutôt manifesté, chez nous, comme une orthodoxie supérieure, un retour à l'Évangile, que comme la doctrine du progrès religieux.
Nous sommes trop épris de vérités définies et précises, trop sociables aussi et désireux de nous unir sur des principes, de nous organiser d'après des principes, pour nous laisser aller volontiers à l'interprétation personnelle, à l'inspiration subjective. L'Eglise de France — ni formaliste ni mystique — a maintenu un système — aussi logique que possible — de dogmes contre toutes les tentatives individualistes. En dehors d'elle, depuis le xvi® siècle, le courant de la Renaissance a été beaucoup plus puissant que celui de la Réformation, le retour à la philosophie antique
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plus marqué que le retour à TEvangile, le travail de la raison pure plus efficace que l'effort d'épuration religieuse. Nos sceptiques, si nombreux, ont fait plusieurs fois table rase pour la reprise à pied d'œuvre des croyances humaines. En Allemagne, en Angleterre, aux États-Unis, le protestantisme a été davantage une source vive, jaillissante, d'idées, de nouveautés religieuses. Dans les Universités allemandes, en la première moitié du siècle, la rencontre d'une certaine religiosité imprécise, des idées hégéliennes et d'une critique pénétrante ont transformé l'histoire du Christ et l'essence même du christianisme. Quelque chose de cet esprit subsiste dans ce foyer d'études religieuses, Tubingen, où Baur fonda jadis la nouvelle école de théologie, où enseignèrent Strauss et Zeller. Je vois encore, dans la studieuse petite ville, ce vieux professeur protestant, avec son sourire embroussaillé et, derrière, ses lunettes, la grosse malice de ses yeux
bleu gris, lorsqu'après m'avoir vanté le calme et le libéralisme de cette faculté de philosophie où le Stifi protestant et le Stift catholique envoient leurs étudiants pêle-mêle, il ajoutait : « Je n'affirmerais pas que le libéralisme des étudiants catholiques survive à leurs études : ils sont trop fortement ressaisis... Il pèse, dans le catholicisme, un joug trop dur sur les esprits... Tenez, laissez-moi vous le dire : si la France était protestante, elle nous aurait été autrement redoutable en 1870! »
La France n'est pas protestante : mais c'est pour cela que, depuis l'échec du protestantisme, elle essaye de rebâtir la société, de refaire la religion sur des bases nouvelles. Il y a des incroyants, ici, d'une nature particulière — qui voudraient croire. De l'élan religieux qui a provoqué les Croisades, il reste toujours quelque chose — mais en dehors de la religion qui a fait les Croisades. La France aspire à penser et à vivre dans
Fabsolu. Par la raison, à Tépoque de la Révolution, par la connaissance positive aujourd'hui, elle a voulu concevoir les rapports universels, ceux de Thumanité avec le monde et des hommes entre eux. Jusqu'à présent, les penseurs libres ont passé par des alternatives d'espoir et de déception. Le même besoin qui a multiplié les religions, avec leurs systèmes arbitraires des choses, rend les esprits impatients et, lorsqu'ils sentent leur impuissance à étreindre l'univers en pensée, se traduit par un découragement profond. Cependant, pour certains, cette impuissance n'est pas définitive; et, s'ils manquent d'une foi assurée, ils croient en la renaissance possible et prochaine de la foi.
Mais, entre ceux qui ont gardé des croyances et ceux qui cherchent à s'en refaire, il y a tous ceux qui n'en ont plus et qui s'en passent. Et de ces derniers, — qui sont de plus en plus nombreux, qui sont la masse, — on
en trouve même parmi les pratiquants des diverses religions. Les gens qui, par habitude ou influence de milieu, accomplissent régulièrement certains actes, récitent certaines formules, sans que leur conduite ni leurs idées participent de l'observance apparente, sont des incroyants déguisés. Ils entretiennent une routine religieuse, mais non la religion; ils contribuent bien plutôt à la discréditer, puisque des pratiques vides de sens peuvent coïncider avec tous les dérèglements et toutes les bassesses d'une vie libertine.
Mais surtout grandissante, — à côté de ces incroyants hypocrites ou inconscients, — il y a la foule de ceux qui avouent Tirréligion et qui parfois même en tirent vanité; il y a les esprits franchement positifs et les âmes franchement passionnées, pour qui la vie se rétrécit et s'enclôt dans la recherche aveugle du bonheur. En les voyant, tous ceux-là, se démener, follement, gravement.
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on songe aux « petites marionnettes » de la chanson enfantine, qui « font quatre tours et puis s'en vont ». Et, comme la morale a de profondes racines dans l'humanité, ces marionnettes humaines ne sont pas nécessairement ou absolument dénuées de moralité; mais elles s'agitent, incertaines et tâtonnantes, en d'étranges compromissions : et leur cohue forme en partie le spectacle incohérent qu'on appelle la « civilisation » contemporaine.
Dans cet intérim de la foi, la vie de la plupart des « civilisés » est devenue quelque chose d'absurde et de vain — dont l'absurdité et le néant apparaissent vite à l'observateur, mais se font sentir aux victimes mêmes, de temps à autre ou de façon obsédante, par un malaise moral, par de poignantes angoisses, par des désillusions et des abattements, par l'écœurement et l'appétit de la mort, ou encore par la déchéance physique, par les
infirmités et les maladies. Il y a toujours eu des mélancoliques : mais, d'un bout à Tautre du siècle, la plainte de vivre a retenti, criée par des milliers de bouches; et jamais la théorie du pessimisme n'a eu plus de force et plus de succès. Il y a toujours eu des malades et des infirmes : mais jamais la misère physiologique n'a été plus générale et plus douloureuse. On a vu ce prodige de nos jours : à mesure que les commodités de vie, que les sources de plaisirs se multipliaient, à mesure que la connaissance du corps humain, que les moyens de lutter contre la maladie et la mort s'accroissaient, la joie et la santé étaient atteintes. L'effort désespéré de l'individu pour condenser un infini de bonheur dans sa personnalité rétrécie n'aboutit qu'à la ruiner. La vie se consume dans l'éclat d'une civilisation mensongère.
Et au lieu de vous le prouver par le raisonnement, si vous n'en êtes pas convaincus,
VOUS à qui je m'adresse, je veux vous faire voir et toucher ces mensonges dont tant d'existences sont rongées, vous mener avec moi devant des tableaux et parmi des scènes dont l'accoutumance vous dérobe l'étrange té.
Il y a un coin de Paris qui est devenu, pour un certain nombre de Parisiens et pour la plupart des étrangers, le centre du vrai Paris : c'est la rue de la Paix, la voie sacrée des élégances et du luxe.
Suivons la rue de la Paix en novembre ou décembre, entre quatre et six heures.
La nuit tombe. Les magasins et les ateliers s'illuminent; les files d'équipages s'alignent au ras des trottoirs. Bientôt, entre le flamboiement des vitrines et le piafloment des chevaux, se développe une théorie de « mondaines » et de « mondains ». Car, dans le langage actuel, c'est là le « monde » ; ce n'est plus même le « beau monde » ; c'est le monde tout court : les intérêts supérieurs
de rhumanité, dirait-on, s'agitent là — dans ces petites têtes vides, couvertes de plumes, d'aigrettes et de fleurs, derrière ces sourcils solennels que contracte le monocle. Voyez, d'une boutique à une autre, les allées et venues affairées. Cependant, les élégantes jeunes femmes rencontrent les jeunes hommes à la boutonnière fleurie ; et ce sont des surprises, — réelles ou simulées, — de grands saluts et de petits éclats de rire, des compliments et des œillades, des froufrous, des babils et des flirts. On s'approche ensemble des vitrines où le chatoiement des étoffes somptueuses, la lueur irisée des perles, les étincelles des diamants, et le glauque reflet des émeraudes, et l'éclat saignant des rubis fascinent ces alouettes étourdies. Tout conspire ici à la magnificence du corps féminin, et tout parle de séduction : tout ici provoque les hommes et trouble les femmes. — Mais celles-ci s'arrachent à la féerie des spectacles et à la douceur des propos, et elles entrent
accomplir le mystère de la toilette. Il s*agit de choisir Tétoffe et la façon des robes, la forme et Tornement des chapeaux, et la matière des bijoux : combien cette élite des civilisés a dépassé les verroteries des sauvages, et les anneaux pendus au nez, et les plus savants tatouages; et comme ils ont lieu d'être fiers! Pour réaliser Fidéal d'une beauté selon la mode, comme il faut combiner les tissus, les métaux et les pierreries, les plumes et les fourrures — sans parler des teintures pour les cheveux et de Fémail pour le visage; et combien d'heures se passeront en études, en comparaisons, en discussions et en essayages! — Pendant ce temps, au bord des trottoirs inondés de lumière, entre l'indifférence des brillants promeneurs et le dédain des valets engoncés dans leurs pelisses, se glissent, intimidés et grelottants, quelques mendiants loqueteux, quelques pauvresses dépenaillées. Que ceux-là vous fassent penser à tant d'autres, presque aussi
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misérables, qui ont peiné pour réaliser les tentantes merveilles de ces étalages.
Entre six et sept heures, la rue de la Paix se vide; les équipages s'écoulent. Suivons cette foule enfuie à ses plaisirs nocturnes.
Voici de nos « mondains » réunis à table.
Sous les lumières, devant les précieux cristaux, et les porcelaines rares, et les lourdes argenteries, et les parterres fleuris, des gens vont rester deux heures, immobiles et parés, à célébrer un nouveau mystère. Les mets variés, extraordinaires, les mélanges inédits, les vins se succéderont — qui, en flattant le goût, ruineront l'estomac, corrompront le sang, exciteront les nerfs. Plus Thôte est magniflque, plus le mal est profond, et plus les convives lui sont reconnaissants. Il y a quelque part, dirait La Bruyère, des familles qui meurent de faim. Ces gens, dont quelques-uns mourront de pléthore, pour le moment, parmi la banalité des propos ou la licence des chuchotements, peu à peu
s'échauffent, se grisent dans une gradation savante — et ils savourent avec béatitude ces grossières jouissances d'une chère raffinée.
En voici d'autres au théâtre. Ils sont venus en partie pour contempler et pour former le spectacle que donnent le balcon et les loges, pour se retrouver aux entr'actes, échanger des vanités ou continuer des intrigues. Pour que la scène les occupe, il faut qu'elle leur offre de folles inventions, ou bien qu'elle leur présente le tableau même de leur vie, de leur lUxe, le miroir de leurs passions et de leurs vices; il faut surtout que, sous un prétexte d'art, par des artifices multiples, elle attise leur sensualité. Duos d'amour en des décors troublants, attrait des belles formes, charme voluptueux des attitudes et des danses, séduction profonde des voix et des instruments, tout est concerté pour déchaîner les sens. L'art, de plus en plus, ou bien procure à des dilettantes des joies pures, mais sub-
tiles et exceptionnelles, ou bien s'asservit à la volupté. Du théâtre élégant au trivial caféconcert, il n y a point de différence essentielle. Et la plupart des romans, et les articles des journaux dits littéraires, et les affiches soi-disant artistiques, — qui font de nos murs un musée d'images provocantes, — tout cela tend à entretenir je ne sais quels troubles désirs. Eprouver des sensations, des sensations profondes ou neuves, tel est l'appétit du public : et il ne manque pas de gens dont l'intérêt s'ingénie à le nourrir et à l'exciter*.
En voici d'autres encore au bal. Et voyez
1. On pourrait multiplier les preuves. Qu'il suffise, ici, de citer ces lignes d'un journal : « A Paris, une nouveauté, quelque chose qui n'ait jamais été fait, une impression neuve, une sensation inconnue sont choses presque impossibles à trouver; et cependant, ceux qui ont assisté avant-hier soir à la rencontre des deux athlètes Laurent de Beaucaire et Constant le Boucher, ont éprouvé quelque chose d'absolument inconnu. Le public a été ému, électrisé, énervé par le combat acharné, par la lutte admirable de ces deux champions qui, pendant une heure un quart, couverts de sang, pantelants, furieux, ont disputé la victoire. Laurent, épuisé, a dû quitter le tapis... »
ce que sont devenues ces antiques fêtes des mouvements harmonieux et des chastes évolutions de couples. C'est ici Tépanouissement de la toilette et de la parure, et l'exaspération des vanités, et le triomphe de la luxure hypocrite. Dans la complicité des parfums et des rythmes, c'est l'abandon des femmes aux enlacements après qu'elles se sont offertes aux regards. C'est, dans la foule pressée, l'isolement facile; ce sont des coquetteries et des poursuites; des paroles qui déveloutcnt les cœurs naïfs, et des audaces qui pervertissent les natures inquiètes. Et peu à peu, comme tant d'autres sentiments nobles et purs, de divine essence, se perd l'amour, le grave et saint amour, celui qui élargit l'être et qui transmet la vie. Il ne reste que fantaisie et débauche. Dans les bals mondains règne, atténué et plus décent, ce même besoin d'excitation sensuelle qui multiplie les lieux de plaisir et de folies, qui ruine les mœurs, détraque les corps et disloque les familles.
Et quand la nuit touche à sa fin, au sortir do l'atmosphère irrespirable, grisante et lourde, parfumée et viciée, quelle lassitude chez les héros de ces fêtes! Corps brisés, teints fanés, têtes vides, cœurs blasés! Et, tandis que s'éteignent les fenêtres qui flambaient sur la rue sombre et froide, que s'éveillent dans leurs mansardes, que se lèvent, que s'apprêtent à reprendre la tâche à peine interrompue les ouvriers, les artisans, les employés, qui assurent le fonctionnement de la vie publique, qui créent le cadre et les moyens de la vie joyeuse, les victimes du plaisir vont se refaire des forces pour reprendre, eux, bientôt, la corvée de s'amuser et de jouir.
Cependant, parmi les hommes, bien peu sont oisifs. La plupart, après la nuit malsaine, le sommeil écourté, dépenseront, le jour, une activité fiévreuse. Ce sont des financiers, des industriels, des commerçants.
OU ce sont des politiciens, des fonctionnaires, des représentants de professions dites libérales. Dévorés de cupidité ou d'ambition, ce qu'ils convoitent presque tous, plus ou moins directement, ce sont les jouissances de ce qu'on appelle la « grande » ou la « haute »
vie. L'argent donne du pouvoir; le pouvoir donne de l'argent. Et l'un et l'autre permettent de figurer, de briller dans ce « monde » où l'on « vit ». Et, comme il arrive toujours, le moyen devient une fin. L'ambition et la cupidité satisfaites demandent à se satisfaire encore. Le résultat à obtenir gâte le plaisir du résultat obtenu. Et cela n'a pas de terme : l'effort se poursuit, sans que les jouissances s'accroissent.
Nous voici en face de la Bourse, vers deux heures. Des gens vont et viennent sous les colonnes et sur les marches, discutent les nouvelles, commentent des bruits, créent des rumeurs; et on se bouscule, on crie des chiffres, on hurle des demandes et des offres.
Ici se font et se défont les fortunes, dans le tumulte et le mensonge. Il ne s'agit plus de travail calme et sain, mais de chance et d'habileté. Ici naît et d'ici se répand je ne sais quel vertige de jeu et de spéculation. Il importe moins de fonder des entreprises solides que de leurrer avec art. Tout est bon — mines encore inexploitées, industries surfaites ou incertaines, affaires sur le papier — pour attirer les avides et les crédules dans des espérances et des déceptions qui profiteront aux adroits sans scrupules.
Mais voici autre chose. Nous sommes à la Chambre, un jour de crise, où un ministère va tomber. Tous les bancs sont occupés ; les tribunes sont combles; dans la salle court un frémissement d'attente. En apparence, des principes sont en lutte; et peut-être y a-t-il bien un peu de cela, mais il y a surtout des impatiences, des convoitises, un jeu de bascule qui s'accomplit. Les ministres condamnés, à moins d'un désintéressement
inouï OU d'un trop fort dégoût, ne songent qu'à amortir leur défaite, qu'à se ménager une prompte rentrée. Pendant ce temps, dans les couloirs, dans les ministères, dans les provinces, s'affolent des gens qui veulent se procurer quelque faveur in extremis; tandis que les chefs de l'opposition — qui vont devenir le gouvernement — et les amis de ces chefs voient venir à eux une meute d'affamés qui réclament une part de la curée prochaine. Et c'est comme un bruit de mâchoires avides. Cherchez l'ambition gênéreuse, le dévouement aux intérêts supérieurs, l'indépendance : vous les trouverez chez quelques naïfs ; mais l'affaire de la plupart, c'est d'obtenir le plus possible, de ceux qu'ils soutiennent, ou pour eux ou pour qui les soutient; et les solidarités de parti sont surtout des coalitions d'égoïsmes. — Intrigues, bassesses, marchandages, tripotages :
inquiétudes, fatigues, jalousies, inassouvissement.
Et maintenant, jeions un coup d'œil sur les boulevards. Il est cinq heures. Les nouvelles de Ja Chambre, de la Bourse, de la ville, du monde entier, arrivent avec les feuilles fraîchement imprimées. Des hommes courent en criant, s'arrêtent à peine pour vendre des journaux aux passants, pour en jeter des paquets dans les kiosques. Tout le monde lit en marchant. Et ce qu'on lit, c'est la crise attendue; ce sont les on-dit intéressés, les éloges payés qui recommandent tel ministère; ce sont les calomnies venimeuses et les injures écœurantes qui commencent à se déverser sur les hommes de demain. Ce qu'on lit, ce sont les coups de bourse, et les krachs. Ce qu'on lit encore, ce sont les crimes, les suicides, toutes les horreurs contagieuses qui hanteront les têtes faibles; ce sont les histoires d'adultère et les drames du vitriol, et le « scandale du jour », et les « beaux » procès. Mais il ne faut pas oublier la chronique mondaine, le récit des
fétcs, la description des toilettes et des gloires du « Tout-Paris ». Il n'est point de passion — frivole, violente, ou morbide — qui ne soit cultivée, bien plus, propagée par une certaine presse cynique — qui, jusque dans les réclames et les insertions, fait métier de maîtresse de vices et trafic d'entremetteuse.
La féerie insolente du luxe occupe, sans doute, un espace étroit : le « monde » est comme noyé dans les foules humaines. — Mais toutes les fièvres mauvaises sont allumées par la fête permanente qui s'y donne.
Les uns travaillent et veillent, intriguent, cabalent et calomnient pour y pénétrer. Les autres l'imitent à distance par le besoin de sensations fortes et la théorie du plaisir forcené.
Regardons au loin, en bas : nous verrons comme hypnotise, en quelque sorte, les masses ce petit groupe qui s'imagine avoir, pour jouir et briller, la procuration de l'humanité. N'est-il pas vrai qu'une partie du
labeur qui se dépense dans les mines, dans les usines, dans les ateliers, dans les magasins, que tant de santés qui s'usent dans les tâches variées de la civilisation, sont sacrifiées à contenter pour quelques-uns le besoin du superflu, à assurer la satisfaction des appétits blasés, des caprices fous? Or l'envie n'est-elle pas naturelle chez les esclaves des joies d'autrui? Comment, en effet, ne pas croire que la joie, que le bonheur continu est le partage de ceux qui, voulant le plaisir à toute force, peuvent se le procurer à tout prix? Comment deviner et plaindre les misères d'existences si splendides? Impatiences du désir; déceptions, ou satiété et ennui; sentiment, accru par la préoccupation et par l'abus du plaisir, que la vie est brève et fragile; tristesses foncières : tout cela échappe aux humbles. Et ils envient; ils aspirent à partager tant d'apparentes jouissances; ils veulent, puisque tel est l'idéal, s'en procurer de semblables.
Pendant que les gens du monde, après les loisirs ou les affaires de raprès-midi, iront remplir diversement le devoir de s'amuser, s'ils le peuvent, que vont faire tous ceux que lâchent enfin les dures tenailles du labeur quotidien?
Voyez, dans les rues de commerce, dans les faubourgs d'usines, ces files qui s'allongent; et, au cœur même de Paris, voyez le long des boulevards, à travers l'illumination commençante, l'exode rapide vers les quartiers pauvres. Beaucoup regagnent de noires ruelles, des maisons sordides, des chambres étroites où les familles s'entassent pour se partager un peu d'air vicié; beaucoup vont retrouver le pire spectacle, celui d'êtres chers qui ne mangent pas à leur faim. Sans doule, parmi ces employés, il en est qui gagnent largement leur vie; parmi ces ouvriers, il en est qui aiment leur tâche rude, mais utile, et à qui le péril même sur les échafaudages ou sur les toits ne déplaît
point, semble vaguement plus noble que les finasseries du négoce, plus sain que les fièvres de la spéculation. Cependant, pour ceux-là même la comparaison avec les a privilégiés » est dangereuse : elleles empêche, par ce qui leur manque, d'apprécier ce qu'ils ont. Et ceux à qui tout manque, que doivent-ils éprouver?... Qu'on vienne donc leur parler, aux uns et aux autres, de justice et d'égalité, de protestation et de révolte, — pourvu que la corvée excessive et déprimante ne leur ait pas fait perdre tout ressort, — avec quelle intensité de rancune et de convoitise ils vont écouter, applaudir, ils vont réclamer leur part de vie !
Les voici dans une salle publique, par centaines; harassés de la journée, ils sont venus pourtant, séduits par les promesses de l'affiche rouge. Sur l'estrade, quelques hommes sincères, qui ont la justice et la pitié au cœur, et qui veulent amener les
serfs du travail à la dignité, à la conscience
de leur force, à la revendication réfléchie de leurs droits; mais aussi des politiciens dont l'ambition joue avec la misère et la haine, qui soufflent la révolte pour exploiter les révoltés, et qui leur payent en mirages décevants ce qu'ils leur doivent de crédit.
Car le mot de « socialisme » s'applique aux conceptions les plus diverses, — à la sagesse et à la chimère ou à la folie, au plus noble idéal et au plus grossier terre à terre : et s'il est pour le peuple le mot magique qui redresse les corps afl'aissés et fait briller les yeux d'espérance, c'est trop souvent en promettant aux déshérités le triste Eldorado qu'ils contemplent de loin.
Et à ceux qui espèrent tout de l'avenir — pour patienter — comme à ceux qui n'espèrent rien, — pour oublier, — il leur faut la jouissance immédiate, si ignoble qu'elle puisse être. Et ils se ruent à la volupté malsaine et à l'ivresse abrutissante» Voici le pendant lugubre de la fête mon-
daine qui se donne chaque soir dans les salons et les théâtres, dans les cercles et les restaurants de luxe : des milliers de cabarets et de bouges éclairent sur la rue triste leurs vitres troubles, leurs rouges lucarnes. Ce sont, à l'intérieur, des cris, des chants rauques, des disputes, de sales jurons, tandis que rôdent et chuchotent sur le trot- 'toir des ombres inquiétantes. Pour quelques instants de fébrile jouissance ou de morne étourdissemcnt, des malheureux corrompent leur sang, épuisent leurs moelles, détraquent leurs nerfs. Le poison de la débauche et de l'alcool ruine les corps, tandis que le poison de la basse littérature, des faits-divers et des feuilletons, affole les cerveaux. IjCS campagnes se dépeuplent pour que les faubourgs des villes nous offrent de plus en plus ce spectacle : dos voûtés, maigreurs et pâleurs effrayantes, yeux hagards, injectés de sang, mains tremblantes, — loques humaines, lamentables et sinistres»
C'est, comme en haut, la démoralisation, la maladie et la mort, dans des conditions dififérentes, mais par le même abus du plaisir — joint ici à l'abus du travail.
Il y a des jours où la folie d'en haut et celle d'en bas se rencontrent, se mêlent et s'excitent. — Voyez un mardi gras à Paris, quand la foule s'écrase sur les boulevards, se démène et se grise dans une licence croissante, tandis que d'élégants spectateurs, aux fenêtres des cafés à la mode, jettent des sous et s'amusent à voir des misérables lutter et se piétiner; ou encore un jour de Grand Prix, quand vers le Bois s'écoule, avec le flot des équipages et des toilettes, la cohue mesquine et cupide des petites gens qui vont parier. Le pari remplace pour ceux-là la spéculation, l'agiotage et le jeu.
Et encore si l'on se contentait de tenter ainsi la chance : mais le nombre est de plus en plus grand de ceux qui l'aident sans scrupule. Effrayante est la statistique des crimes
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et des délits parisiens. A vrai dire, sans la fureur sanglante de l'alcoolique, les crimes diminueraient sensiblement : la violence devient plus rare, et la scélératesse plus lâche. Mais le vol, l'escroquerie, la filouterie, l'abus de confiance donnent des chiffres sans cesse croissants. Et l'enfance ou la jeunesse y sont pour beaucoup. Près de huit mille jeunes gens de seize à vingt ans déférés au parquet en une seule année! Dans le disloquement de la famille, les enfants, livrés à eux-mêmes, jetés à la rue, suivent les pires instincts ou les pires exemples.
Beaucoup, cela n'est pas douteux, voient clair sur la civilisation actuelle et cherchent le remède à ses maux apparents ou secrets.
On veut protéger l'enfance abandonnée, redresser la jeunesse criminelle, supprimer la mendicité en organisant l'assistance par le travail, lutter contre l'alcoolisme, développer l'éducation morale à l'école et après l'école,
unir les hommes de bonne volonté dans le goût d'une vie simple et droite, rapprocher l'ouvrier et l'intellectuel, et non seulement améliorer la condition du peuple mais l'élever. — Beaux programmes, belles œuvres, mais qui n'ont pas toute la portée qu'on s'imagine. Ces nobles cœurs, ces esprits éclairés, ces moralistes, ces philosophes et ces savants — quelque bien qu'ils veuillent faire et qu'ils fassent — sont impuissants à dénouer la crise pour les autres, s'ils en sont aussi plus ou moins victimes.
Les idées morales, la notion de devoir ne sont pas entièrement effacées des âmes : mais l'enseignement des moralistes, mais l'action des gens de bien — lorsque pour eux-mêmes le fondement de la morale est ruiné — sont inefficaces contre les tentations prochaines et les doutes qui assaillent le grand nombre.
La vertu, dans ces conditions, tend, malgré tout, à apparaître comme une attitude de dupe, ou bien consentie et, par suite, dis-
tinguée, ou naïve et presque niaise, quoique touchante.
Et si la religion, pour la plupart, ne suffit plus à affermir la vie morale, la science et la philosophie ne sauraient avoir davantage l'autorité nécessaire, dès lors que ceux-là mêmes qui les cultivent ne leur attribuent, en général, qu'une valeur relative. Que penseront de la science les profanes, — en voyant que des savants la destinent à satisfaire une curiosité, haute sans doute, mais nécessairement limitée, et à pourvoir aux recherches du bien-être, — sinon qu'elle entretient le désir de savoir sans le contenter et qu'elle ne procure des jouissances que pour en fouetter le désir? Et puisque beaucoup de philosophes font de leur œuvre un art austère, un art savant, mais un art, — rêves plausibles, constructions originales et compliquées, mi sur le sol mi dans les nues, — le public ne se bornera-t-il pas à saluer de loin, avec respect et ironie, les songeurs obscurs
et subtils qui se jouent, là-bas, parmi les idées contradictoires?
Somme toute, même parmi ceux qui persistent à vivre en esprit, combien mènent une existence incomplète, et le sentent! Ce sont des jouisseurs de la vie morale ou intellectuelle, comme les autres le sont de la vie matérielle; et ils ont, eux aussi, leurs lassitudes, leurs dégoûts et leurs détresses. — Et, lorsqu'il s'agit de former la jeunesse ou d'élever le peuple, morale, science, philosophie constituent les éléments épars d'un programme incohérent. Les plaisirs de l'esprit valent mieux que l'ivresse de l'alcool : mais ils ne sont pas exempts de danger et de trouble. Vivre dans le chaos des idées n'est pas beaucoup plus sûr que vivre sans idées.
Mais c'est assez. Ge tableau de la « civilisation » présente n'est qu'ébauché : elle est beaucoup plus riche en laideurs, et en souffrances, et en sources de jouissances empoi-
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sonnées. Mais il apparaît, je pense, qu'elle est ce qu'elle est parce que le sens de la vie nous échappe. L'humanité est rabaissée au sol, à la minute actuelle, comme la bête attachée au piquet et qui broute; ou elle lève les yeux, et s'effare devant l'inconnu immense et hostile. Il lui manque un ciel ami. Ou plutôt, puisque l'espace bleu est désormais vide, il lui manque l'appui d'une foi intime. La foi se révèle nécessaire par les ravages que cause l'incroyance. Et les souffrances individuelles, les difficultés sociales, comme les agitations politiques, tout s'explique, tout s'éclaire par la crise de la foi.