PEUT-ON REPAIRE
de plus, quand leur foi est niée trop brusquement, ou ils se révoltent et deviennent des fanatiques, ou, s'ils cèdent, avec la foi s'écroulent souvent les principes de teur conduite. De toutes façons, il y a là un danger pour la société. La haine d'une foi quelconque est cruelle et malfaisante, mais inintelligente par surcroît. La science même, par l'histoire, le prouve.
Ce qu'il faut donc, c'est opposer la foi à la foi — et encore sans prosélytisme indiscret. On travaille pour la désunion quand on est trop pressé d'unir les hommes. Et c'est avoir une pauvre idée, somme toute, de ses croyances que de vouloir les imposer aux autres : si elles le méritent, elles s'imposeront tôt ou tard. L'État doit contribuer à dégager la foi naissante, la répandre parmi ceux qui se confient à lui ou qu'on lui confie, — pour les autres, compter sur une action lente et sûre. Toute foi profonde gagne de proche en proche. Mais une foi où précisément s'épa-
nouissent les croyances anciennes, où subsiste Tâme de vérité qui vivifiait les erreurs et les illusions des hommes, où l'humanité prend conscience des obscurs mobiles de son activité spontanée, une telle foi doit s'établir, doit triompher dans les esprits et dans les cœurs.
C'est assez parler de tristesses et de doutes, de faillite et de décadence. Qu'on nous parle — on le peut — d'espoir et de joie. S'il y a crise, au temps présent, c'est pour l'enfantement des temps nouveaux. J'entends dire qu'il nous faudrait une invasion, un sang jeune et riche, l'ardeur violente et naïve des barbares. Mais c'est à nous de nous refaire, de constituer une France nouvelle, et puis une humanité nouvelle, croyante, avide d'agir dans l'union pour l'Unité.
Récemment, j'ai traversé, au matin, — par un matin gris et voilé d'hiver, — des plaines, de chères plaines de notre France, de longues plaines tristes ; et je me sentais pour cette
glèbe nourricière, noyée de brume, çà et là grelottante du frisson des arbres nus, et patiemment, fidèlement, en travail des moissons futures, je ne sais quelle tendre pitié au cœur. Et, au-delà, ma reconnaissante afiFection allait à toute cette terre de France, — vallées et montagnes, campagnes et forêts, — féconde et maternelle, cette terre qui nous porte, qui nous entretient, puis qui nous recueille et nous enveloppe d'oubli au grand repos. Terre de nos pères, terre de nos fils, tant arrosée de sang, de sueurs et de larmes, et qui nous voudrais unis, apaisés, dans la vie comme dans la mort, nous t'aimons et te comprenons mal. Nous méconnaissons ton désir obscur, qui pourtant devrait s'éclairer à la lueur de nos pensées. Sachons nous unir, non pas simplement pour exploiter notre mère et pour mettre en commun les biens qu'elle nous procure : unissons-nous pour réaliser son vœu.
Il est légitime que nos esprits et nos cœurs
se révoltent contre Finégalité des conditions humaines : il est juste que des produits de la nature et de l'industrie certains ne soient pas privés, tandis que d'autres sont blasés de tout et souvent portent la peine d'être nés dans l'abondance. Il y a beaucoup à faire pour aménager la vie — et c'est une tâche urgente et sacrée. Mais lorsqu'on ouvre aux déshérités cette perspective de goûter un jour la joie des privilégiés qu'ils envient, on leur réserve des jouissances funestes. La vérité, c'est d'amener les privilégiés eux-mêmes à concevoir autrement le bonheur. Et il ne suffit pas que l'on conçoive le bonheur dans cette union même des hommes, dans l'égalité et dans l'amour. Sans doute, malgré tous les fléaux auxquels l'humanité est en proie, les pires des maux dont elle pâtit sont la haine, la jalousie, la discorde. Que d'êtres se froissent, se rendent misérables, se torturent, éphémères qui ont une goutte de joie à puiser de la vie et qui se l'empoisonnent récipro-
l'unité morale? 145
quement! Et ce serait beau de s'envelopper
d'amour les uns les autres. Mais l'homme
aspire à autre chose qu'à une sorte de félicité
stagnante. Ou du moins il ne pourra tolérer
le repos tant qu'il n'aura pas réalisé sa fin. Il
souffrira — de mille maux extérieurs et de la
pointe d'un aiguillon intime — s'il ne tend
pas où l'invite le mandat, pour ainsi dire,
qu'il a reçu, et du sol qui l'enfante, et de la
Terre qui l'emporte dans l'espace, et de la
Nature entière dont il est la conscience et
l'agent.
Là est la loi de l'humanité, là même est le
fondement de l'unité morale — dans l'œuvre
de synthèse à accomplir. Et quelle douceur
et quelle fierté de vivre, si l'homme se voit
placé au cœur de l'Être pour affirmer, pour
concevoir, pour réaliser l'Unité ! La vie, ainsi,
est comme une aventure éblouissante, avec
tous les hasards, avec toutes les surprises,
avec toutes les ivresses de la découverte et
de la conquête. C'est là le règne de la Syn-
thèse, la prise de possession par Thomme de tout ce qui est. Et il ne tient qu'à nous, Français, dans cette conquête de T Unité, du secret de l'Être, ou — si Ton veut parler comme autrefois — du Divin, pour notre joie et notre gloire, d'être les guides de l'humanité.
Février 1901.
UNIV. Cr MICHtOAW,