‹ Phases et causes célèbres du droit maritime des nations (volume 2)Chapitre 58 sur 81 · AFFAIRE DB LA CRÉOLE · texte numérisé non relu

AFFAIRE DB LA CRÉOLE

« Qall n'y ait pas » , dit un publicdsle moderne, a chez rhomme « qoi s'est rendu coupable d'an délit politique, la bassesse et i'in« « famie du voleur ou de l'assassin, c'est ce que personne, à coup « sûr, ne voudrait nier; mais cet homme doit-il échapper à l'ex- <c pialion que doit à la société celui qui|, pour ne s*en être pris « qu'à des formes abstraites et à des idées politiques, n'en a pas «( moins en fait ploof^é sa patrie dans la misère et dans le deuil, <c en disant périr, par le fer et par le feu, des milliers de ses « concitoyens qui n'étaient pas eux des abstractions, mais bien « des existences réelles, l'honneur peut-être et la gloire de leur « pays ? »

Revenant au fait lui-même de la Créole, où le meutre accompli ne se lie à aucune circonstance politique , nous avons lieu de nous étonner des résultats qu'a eus cette affaire; en effet, puisque les gouvernements ne se refusent pas généralement à livrer à la justice étrangère qui les réclame, les étrangers qui se sont rendus coupables de faux, de banqueroute, de désertion du service militaire, de vol, de meurtre, etc. (et certes les gouvernements ont raison d'agir ainsi), comment cette doctrine protectrice de Tordre et de la moralité des populations, a-t-elle pu se trouver aussi complètement effacée dans la pensée des hommes émiuents qui, dans la séance de la chambre des Lords du 14 février 4842, out eu à se prononcer sur l'affaire de la Créole ?

N'était-ce pas l'assassinat commis par les nègres révoltés, à bord d'un bâtiment de l'Union, qui devait, avant-^UnU, apparaître à l'esprit des nobles orateurs ?

Nous partageons complètement l'opinion de M. Henry Wheaton :

Les crimes de révolte et d'assassinat dont étaient accusés les dix-neuf esclaves détenus à Nassau , ayant été commis en violation des lois américaines, par des sujets américains, contre des Américains, à bord d'un bâtiment américain naviguant sur la haute mer, nul doute que ces crimes ne fassent justiciables des tribunaux des États-Unis, tmiquement] la juridiction de ces tribunaux dans le cas présent restait exclusive de celle des tribunaux anglaia, lesquels n'auraient pu être compétents dans l'aflaire, que s'il y avait eu crime de piraterie d'après le droit de% gens, parceque ce crime, blessant la loi commune des nations, peut être jugé par les tribunaux du pays oh les accusés se trouvent, malgré qu'il ait été commis par les hommes d'équipage d'un bAtiment étranger. Pour constituer, en effet, le crime de piraterie, d'après la loi commune des nations, et l'appliquer au fait particulier de la révolte des nègres de la Créole, il aurait fallu que les esclaves noirs,.

après avoir pris possession, par la révolte et Eauamnal, dubà- Umeot, eussent couru les mers pour commettre des déprédations contre toutes les nations sans distinction.

Mais dans TafTaire de la Créole, les faits consUtoaient uniquement une offense contre la loi municipale de lUnion américaine, par des sujets américains qui , à la suite de leur cnme , s'étaient dirigés, en toute hâte, vers un port du territoire anglais.

La doctrine eut*elle été universellement admise « que tout in- « dividu, esclave diaprés les lois du pays d'où il sort, devient « libre aussitôt qu'il touche le sol européen , ou le territoire d'an « pays qui ne reconnaît pas l'esclavage » ; que cette doctrine générale n'aurait pu être appliquée, en aucune sorte, à des noirs qui , esclaves dans un pays où l'esclavage est admis , s'étaient rendus dans un port colonial appartenant à la Grande-Bretagne, après avoir assassiné leur maUre, leur propriétaire légitime, et s'être emparé du vaisseau qui les transportait.

Il ne s'agissait pas, en effet, dans l'espèce, d'esclaves fugilife cherchant un asile sur le territoire d'un pays où resclavage n'est pas reconnu ; mais d'esclaves assassins, mais d'hommes quelle qoe fut leur position dans la société , quelle que fut leur couleur, qui s'étaient rendus coupables de meutre.

Bien plus, le bâtiment américain, entré, en pleine paix, contre la volonté de son propriétaire, dans un port d'un pays aoii, àb suite d'un crime commis en mer et justiciable uniquement des tribunaux américains, ne pouvait, placé, par une circonstance fortuite, sous la protection momentanée de l'autorité d'un pays ami, cesser de jouir, un seul instant, des droits et privil^es de son pavillon national ^

Son capitaine était en droit d'obtenir mcùn^forte pour recouvrer sa liberté et celle de son équipage, ainsi gue pour faire rentrer dans le devoir les nègres révoltés.

De son côté, l'autorité locale qui, dans tous les cas, n'avait pas le droit d'intervenir dans le but de mettre en liberté tes fauteurs de la révolte, devait, en présence des événements Tiolents qui s'étaient accomplis , appui loyal au capitaine d'un bâtiment d'une nation amie ; elle devait lui fournir les moyens de s*opposer à toute révolte nouvelle, et de pouvoir remplir sa mission, c'estr à-dire les engagements qu'il avait pris de conduire à la Nouvelle- Orléans les esclaves du planteur américain.

Si la révolte eut éclaté à bord de la Créole, parmi les gens de l'équipage, et que le navire, poussé par la tempête, eût abordé dans le port de Nassau, Tautorité anglaise, après avoir délivré

PiRATEai£. 441

«le capitaioe prisconier, eut fait mettre aux fers et eût livré au capitaine de la CréUe, pour les reconduire aux États-Unis et les traduire devant les tribunaux, ceux de ses matelots qui auraient été reccfnnus coupables d'assassinat ; nous ne comprenons pas comment leur qualité d'esclaves a pu devenir pour des nègres assassms un titre à l'impunité.

PIBATEBIE. 1)

Entreprise du général Lopez en 4850.

Le pirate est celui qui parcourt les mers avec un navire armé, sans commission ou sans patentes d'un prince ou d'un État souverain , mais seulement de son autorité privée dans la vue de se saisir et de s'approprier, par ia force, tous les navires qu'il rencontrera.

Cette définition du pirate , faite par Azuni , sera complète, quand nous aurons rappelé diverses dispositions particulières que renferme la loi française du 4 0 avril \ 825 sur la piraterie :

a Seront poursuivis et jugés comme pirates : tout individu faisant partie de l'équipage d'un navire ou bâtiment de mer quelconque, armé et naviguant, sans être ou avoir été muni, p<mr le voyage, de passeport, rôle d'équipage, commission ou autres actes

constatant la légitimUé de l'expédition; tout individu faisant

partie de l'équipage d'un navire ou bâtiment de mer français, lequel commettrait à main armée des actes de déprédation ou de violence, soit envers des navires français ou des navires d'une Puissance avec laquelle la France ne serait pas en état de guerre ; tout individu faisant partie de l'équipage d'un navire ou bâtiment de mer étranger, lequel, hors l'état de guerre, et sans être pourvu de lettres de marque ou de commissions régulières, commettrait lesdits actes envers des navires français. »

M Vw Livre I. tiire II, g 66, et titre m, § 36.

En présence de semblables définitions de la piraterie, par ua publiciste estimé, et par un gouvernement de premier ordre tel que le gouvernement français , peut-on regarder autrement que comme un fait de piraterie l'entreprise dirigée contré l'tle de Cuba, par le général Lopez, en 1850? Peut-on croire, en effet, que Lopez ait reçu, soit de l'État de New- York, soit de TÉtat de la Nouvelle-Orléans, ou de tout autre, des patentes régulières qui raient autorisé à chercher, au sein de la paix qui existait entre les États-Unis et FEspagne , ù s'emparer de Ptle de Cuba ? De semblables patentes auraient-elles pu excuser l'entreprise, quand le gouvernement de l'Union y restait étranger ?

Les hostilités commises en cette circonstance doivent donc être considérées comme un fait de piraterie, bien qu'elles aient trouvé quelques défenseurs dans le congrès de TUnion américaine. IMvers membres du congrès ont, en effet, blâmé les prdres donnés, par le président de l'Union , h la marine militaire de l'État de poursuivre et de s'emparer des bâtiments employés par le géné^ rai Lopez, disant que cette expédition était un fait de gtierre àvile, que cette entreprise ne tombait poiht sous le coup des traités, parcequ'il ne s'agissait pas d'une invasion proprement dite, et que c'était porter une atteinte fhgrante à la liberté de fémigratiom et du commerce.

Cette opinion renferme une hérésie trop évidente en matière de droit international pour qu'il soit besoin de la discuter.

Passons au fait.

Après avoir réuni un nombre assez considérable d'avenluriers, toujours disposés aux coups de main, les uns, anciens soldats pendant la guerre contre le Mexique, les autres, volontaires du Yucatan, guérilleros de toutes les entreprises, dont le courage est moins contestable que la moralité , le général espagnol Nacisso Lopez s'embarqua , le 6 mai 1 850 , et quitta le territoire des États- Unis faisant voile pour l'île de Cuba, avec le projet d'exciter et de soulever les populations créoles en les appelant à l'indépendance.

Il se fit précéder, en conséquence, de la proclamation solvante, adressée aux troupes composant les garnisons de l'île de Cuba :

« Soldais de Tartnée espagnole ,

« Appelé par les habitants de cette île à me mettre à la tète d'un grand mouvement populaire qui n*a d'autre but que la liberté politique et Tindépendance ; et , soutenu par un peuple grand et généreux , je

PiaATERIE. 443

vieos avec des troupes aguerries meltre à exécution cette entreprise si glorieuse.

« Soldats 1 je sais que vous souffrez do despotisme et de la rudesse de vos cheCs ; je sais qu'arrachés à vos foyers, à vos familles par la loi barbare de la conscription, vous avez é(é jetés sur cette plage où vous êtes ti'aités comme des animaux et où vous avez à supporter, au milieu de la paix la plus profonde, les fatigues et les rigueurs de la guerre. Compagnons d'armes , vous me connaissez et je vous connais , car je vous ai vus dans cent batailles,

a Je sais que vous êtes braves, et que vous méritez de reconquérir votre dignité d'hommes ; je vous ouvre en conséquence les rangs de aii>ii armée et vous convie à y prendre place parmi les champions de la liberté.

« En agissant ainsi , vous aurez gagné après la lutte , qui ne saurait durer longtemps, et le repos et des récompenses. Soldats, entre la liberté et rignominleose servitude, choisissez. JurefE de ne remettre le glaive au fourreau que lorsque vous aurez assuré la liberté de tout le pays , et vous aurez mérité l'estime de votre ancien général , le comman*dant en chef de l'armée libératrice de Cuba.

a NaGISSO LopBZ. »

Dès le 16 du mois de mai, on fut informé à la Havane des projets de Lopez : on apprit également qu'une réunion assez nombreuse d'hommes destinés à prendre part à son expédition, se trouvait dans Tlle des femmes {Isla de mujeres)^ près le Cap Âtoche, dans TYucatan.

Le gouverneur de Cuba dirigea sur ce point quelques navires ayant à bord des troupes de marine ; ils enlevèrent environ 450 prisonniers.

Le 18, à deux heures du matin, le steamer la Créole, ayant à bord Lopez et 500 hommes de troupes de débarquement, parut devant le port de Gardenas, à 90 milles de la Havane. Lopez s'empara de la ville dont la faible garnison de 60 hommes ne put opposer une longue résistance.

Le gouverneur de Cuba fit immédiatemeni publier, le 19, à la Havane, une proclamation que nous reproduirons:

u Bureau du secrétariat de la guerre.

«Moi, Don Frédéric de Roncali, comte d'Alcoy, capitaine général de nie de Cuba et général en chef de Tarmée, ja fais savoir que des pirates étrangers, rassemblés exprès depuis quelque temps , ont débarqué, pour mettre à exécution leurs desseins sacrilèges, sur le territoire qui m*a été confié par S. M. Comme il est de mon devoir de sauvegarder les intérêts du pays et de protéger la vie et les propriétés de ses fidèles habitants, en vertu des pouvoirs extraordinaires dont je suis re-

vèiu, outre ceux qui iii*oiit été ooDférés par ordonnance rayale connue

général en chef, j'ordonne et commande ce qui suit :

a Art. 4*^ Tout le territoire de Ttle de Goba, les iles qui loi sont adjacentes , baies et dépendances , sont par le présent déclarés en étal de siège, et par conséquent soumis aux conditions militaires qui découlent de cet état tant que les circonstances exigeront cette mesure.

« Malgré le pouvoir extraordinaire que ce décret donne à la juridiction militaire, tous autres tribunaux et justices continueront à fooctionoer dans leurs attributions respectives pour Texpédition des affiûres ordinaires et usuelles.

« Art. 2. Toutes les côtes de llle et les eaux environnantes soûl par le présent déclarées en état de blocus, à l'aide des forces navales de S. M. , et en conséquence dudit blocus , tout navire peut être requis de montrer ses papiers et livre de bord , et de se soumettre à une visite sévère. Tout bâtiment arrivant avec des passagers , quelle que soit leur destination, est aussitôt en état de suspicion. Cependant, si les papiers et le registre ne confirment pas la suspicion , il sera seulement sommé de s'éloigner de Tile. Si, au contraire, les papiers du bord sont contrefaits ou falsifiés , ou si le navire porte des munitions , des armes ou tout autre chose pouvant servir à faire éclater la guerre civile dans l'ile, ledit navire sera de fait considéré comme ennemi et traité comme pirate, suivant les ordonnances do la marine royale.

« Art. 3. Toutes personnes , en quelque nombre qu elles soient, qui seront prises ayant fait partie des bandes d'invasion, seront immédiatement fusillées.

a Art. 4. Bien que l'on ne puisse soupçonner que des habitants de ce pays, oubliant leurs devoirs sacrés envers leur Reine, leur patrie, leur famille , puissent faire cause commune avec cette horde de voleurs, si toutefois le cas arrivait, les individus qui se seraient rendus coupables d'un tel crime seraient considérés comme appartenant à la susdite burde étrangère et punis comme tels.

«Art. 5. Quiconque aura aidé les pirates en leur donnant des vivres, de l'argent, des renseignements, ou de tout autre manière, sera fu^Ué sur l'heure.

« Art. 6. Toutes personnes qui auront, par quelque moyen que œ soit, public ou privé, essayé de changer les bonnes intentions des habitants, de troi:d)ler ou de changer en quoi que ce soit l'ordre du pays, aussi bien que celles qui ne prêteront pas immédiatement aide, assistance et obéissance aux autorités légitimes, seront punies de mort, comme il est dit ci-dessus.

«Art. 7. Les commandants généraux de départements, les lieutenants-gouverneurs dans leurs districts, les commandants de troupes en opération, ainsi que ceux des garnisons ou des forts sont tenus d*obéir en tous points au présent édit. Tous les officiers publics, de quelque classe et catégorie qu'ils soient , sont , sous peine de mort , en cas de négligence ou de connivence , tenus de coopérer au service publia

«La Havane, le 19 mai 1850.

< Signé comte d'Alcoy. »

Divers bâtimenis des États-Unis qui se U^oovaient dans Je port, VOhio, la Georgia, le Pokon, reçurent l'intimation de venir mouiller sous le canon de la forteresse, ou de partir immédiatement.

Le comte de Mirasol , Keutenant-général , était arrivé d'Espagne, le 40, à bord de la frégate à vapeur le Pizarro ; la frégate à vapeur l'Esperanza, chargée de porter à Cuba de nouvelles troupes, l'avait précédé de trois fois vingt-quatre heures.

Deux steamers espagnols furent envoyés en croisière entre la Havane et Ghagres.

Enfin, à la nouvelle du débarquement de Lopez à Cardenas, le comte de Mirasol, à la tête de mille hommes, se dirigea sur cette ville.

Ces dispositions étaient de natufe à assurer la tranquillité contre les tentatives extérieures ; on verra qu'elles furent superflues , et qu'une terreur panique qtd s'empara des pirates arrêta court l'entreprise, sans que les armes espagnoles aient eu à s'en mêler.

Hâtons -nous de dire qu'aussitôt que le président des États- Unis eût été informé de ce qui se passait, il s*empres$a de donner des ordres pour que divers bâtiments de guerre se missent à la poursuite de l'expédition de Lopez. Le général Taylor, vieux et loyal soldat, comprit que l'honneur de la nation était engagé h ce que le gouvernement manifestât son improbadon d'une manière non-équivoque.

Quoique tardive, la mesure prise parle président est un témoignage que le gouvernement des États-Unis n'a point favorisé Tentreprise de Lopez ; mais le retard apporté à son adoption est, en même temps , la preuve de la facilité avec laquelle le gouvernement a pris le change sur les projets ultérieurs des armateurs de la Créole, que les fauteurs de l'audacieuse entreprise contre Cuba annonçaient devoir se rendre en Californie.

La Créole se disposait à quitter Cardenas, tant pour conduire sur le territoire des États-Unis les soldats blessés, que pour aller y chercher des renforts ; la terreur s'empara des aventuriers qui redoutèrent de se trouver, en cas d'échec, sans moyens d'abandonner l'Ile do Cuba ; une fois que la pensée eftm échec se fut fait jour, on ne désira plus que de mettre fin à l'expédition. Les aventuriers s'embarquèrent, ainsi que leur chef, obligé de suivre ce mouvement. Lopez, ajoute-t-on, eut soin de s'emparer de la caisse de la douane qui renfermait une somme de 50,000 dollars. La Créole fut poursuivie par le pyroscaphe Pezzaro, auquel elle

parvint à échapper ; elle put se réfugier dans le port de Key-Wesi, oh la douane américaine s'empara d'elle.

Au moment où la Créole se présenta dans le port de Key- West, un autre bâtiment américain, l'Isabelle, venant de la &vano , y entrait en relâche ; Lopez et son lieutenant Juan Sancfaez Izuaga passèrent immédiatement sur ce bâtiment qui les oondnisil à Savannah; où ils furent arrêtés.

Voici en quels termes s'est expliqué le journal le Courrier des ÈtQJt$'Unii, sur Texpédition du général Lopez :

tt Un coup de main tenté sur une ville, ouverte et oouroiiDé par le vol des deniers publics , une fuite soudaine et le lâche abandon du chef principal, telle est donc en trois mots rhisloîre de cette expédition qui devait, à en croire la presse du Sud, assurer en quelques semaines l'indépendance de Cuba. Quant aux ressources formidables dont on avait parlé et aux débarquements simultanés qui devaient être opérés sur divers .points de rUe^ ce premier échec les a probablement fait évanouir sans retour.

a Malheureusement , l'écho de cette fatale expédition ne dait pas s'éteindre avec elle. Les difficultés qu'on pouvait entrevoir samedi se trouvent déplacées, mais elles sont loin d'avoir disparu. » « Des .trois navires que l'on sait positivement être partis de la Nouvelle-Orléans le 7 mai, deux (un brick et un trois-màts) ont été capturés par le steamer PUarro , qui a trouvé , dit on, à bord tous les papiers du complot, et probablement aussi les prisonniers ramenés par lui à la Havane. Mais le steamer Cré(de, le principal, a échappé, ainsi que nous l'avons dit, et ceux qui ont pris la part la plus active à cet incroyable attentat sont rentrés aujourd'hui sur le territoire de l'Union.

« Dans cette situation , le gouvernement espagnol attend nécessairement de celui de Washington bonne et prompte justiee. Si un traité d'extradition existait entre les deux pays , la marche à suivre serait des plus simples : le général Lopez et ses complices auraient bientôt rendu compte de leur conduite à un conseil de guerre espagnol ; mais il n'en est pas ainsi , et les États- Unis vont être appelés à faire justice de leurs propres mains.

<K Déjà, il est vrai, le Créole a été saisi à Key-West pour élre remis, avec tous ceux qui le montaient, aux mains de la marine américaine. De son cêté, le général Lopez a été arrêté samedi soir à Savannah, mais relâché presque aussitôt, par suite ifone de ces questions de localité qui semblent autant de portes ménagées à plaisir aux coupables les plus adroits pour défier Fatteinte de la loi.

PIRATEftlE. 447

« Ces deax actes témoignent du désir sincère qui ^nime les autorités de donner satisfaction à l'Espagne. Mais reste à savoir quelle est Tétendue de cette satisfaction telle qu'on la veuV» d'une part y telle qu'on pourra ou voudra la donner de l'autre. U y a là une source de conflits dont on ne saurait prévoir la gravitât et l'administration vient d'entrer dans une ère de difficultés qu'elle ne traversera certes pas sans y laisser les derniers vestiges de sa - popularité et de sa considération expirantes. »

L'expédition de Lopez a reçu un blâme sévère dans le parlement anglais : Lord Brougham s'est exprimé ainsi , dans la séance du 7 juin 4850 de la chambre des Lords :

a J'ai appris qu'une expédition est partie des États-Unis pour s'emparer de Cuba. Je ne doute nullement que ce départ n'ait eu lieu sans le consentement du gouvernement des États-Unis. Je regrette d'apprendre que ces exécrables pirates aient échappé à l'escadre espagnole en mer, et j'espère qu^iis seront arrêtés à Cuba, et qu'ils y subiront le châtiment qu'ils méritent. J'espère que le respectable gouvernement des États-Unis a la force nécessaire pour réprimer cette expédition de pirates. »

a Je crois D, a repris Lord Âberdeen, aqjue le gouvernement américain a fait tout ce qu'il a pu pour arrêter l'expédition et je regrette que, il y a vingt ans, lorsque les États-Unis nous soupçonnaient de desseins peu légitimes sur l'Ile , ils ne se soient pas réunis à nous et à la France pour garantir Tlle à l'Espagne. »

« La loi est claire o , dit encore Lord Brougham dans la suite de la discussion : « ces gens-là sont des piraies ; j'espère donc que l'on n'apportera pas de fausse délicatesse dans la discussion de la question. Quiconque a été sur mer considérera ces hommes comme des pirates, et les traitera comme le Rigah Brooke a traité les pirates de Bornéo. Il y a des personnes qui trouvent qu'ils ont même été un peu trop traités comme tels ; je ne partage cet avis : je trouve que le Bajah Brooke les a traités comme ils le méritaient. »

Dans la chambre de» communes, M. Disraeli demanda au mir nistre s'il avait reçu la nouvelle officielle que Tile de Cuba eût été envahie par une expédition de bcttcamers partis des États- Unis, employant, à dessein, cette expression en manière de mépris pour indiquer que les flibustiers réunis par Lopez ont été pris dans les régions les plus infimes de la population et parmi les hommes les plus grossiers, toijyours prêts pour les aventures.

Le 44 juin, le Journal des débats, journal sérieux, a fait une juste appréciation de l'entreprise de Lopez et de l'opinion publique

448 t'IVRE II. CHAPITRE XXXVI.

aux Étatd«Unis sar ce fait ; cette appréciation a droft de prendre place dans ce chapitre ; c'est par elle que nous le terminerons :

fl Vexpédition partie de la Nouvelle-Orléans pour révolulionner, ou platM po«r annexer h l'Union américaine l'Ile de Gaba, a échoué, he général Lopez qui la commandait est rentré à Savannah (Géorgie), en fugitif. Les aventuriers qui avaient débarqué à Cardenas ont été repoussés et ont dû se rembarquer. Cest certain. Mais il est permis de présumer que le port de la NouveUe-Oriéans n'est pas le seul d'où des navires chargés de conquérants en expectative soient partis. On a parlé vaguement de bâtiments portant des bandes nombreuses qui auraient mis à la voile de New- York et d'autres ports, sous le prétexte d'aller en Californie. C'était le mot d'ordre convenu par les conjurés , et- en effet c^éiait propre à donner le change. Mais on n'a aucune idée sur les points de l'Ile de Cuba où ces détachements, s'ils existent, auraient eu à opérer leur débarquement. On manque d'informations, à pins forte raison, sar les intelligences que le général Lopez, qui a habité Cuba , aurait pu s'y ménager. Une certaine obscurité régnera, quelque temps encore probablement, sur l'ensemble des combinaisons de cette entreprise audacieuse. Seraît-il vrai qu'nne partie des Créoles de Cuba supporte avec impatience le joug de la métropole ? La grande prospérité de l'Ile donnerait lien d'en douter, en supposant que les habitants aient le sens de leurs intérêts; mais l'ont-ils bien ? La triste issue qu'a eue Flndépendance pour les colonies espagnoles de l'Amérique continentale aurait dû poortant les désabuser. Quant aux nègres esclaves et aux gens de couleur libres, ils doivent être très peu portés pour l'anoexioa aux États-Unis ; car ce serait l'aggravation de leur sort. Il est bien connu que l'tle de Cuba est, de toutes les Antilles, détente J'Amérique, le pays où les noirs et les mulâtres ont toujours été le mieux traités.

« Il y a cinquante ans , une expédition semblable n'ont été qu'un coup de tète de quelques aventuriers isolés. Elle eut manqué de racines même dans le pays où elle aurait été conçue; elle y eut été l'objet de la réprobation universelle. Tons les partis politiques, toutes les sections de l'Union eussent regardé les auteurs et les fauteurs du projet comme des pirates et des botiCÂtmen^ ainsi qu'on les a justement qualifiés dans le parlement anglais. On sait qu'il y a près d'un demi-siècle un essai analogue avait été formé par Aaron Burr, ancien vice-président de l'Union, ancien candidat du parti fédéraliste à la présidence. Il s'agissait de conquérir le Mexique. Le complot avait été ourdi en secret, comme

celoî qui fixe aujourd'hui l'attention de TAmérique et dm l'Europe. On allait passer à l'action, lorsque le président Jeflbrson, informé très sommairement des trames de Burr, le fit arrêter et If livra aux tribunaux. Faute de preuves matérielles, Burr lut.^oquiité. Jugé une seconde fois, il fut renvoyé encore de l'accusalion. 11 vécut ensuite plus de trente ans, entendant citer son projet comme une chimère et comme un crime.

a Cette fois, ce n'est plus la même unanimité de blâme sévère que l'expédition rencontre dans l'opinion aux États-Unis. Le gouvernement américain est au-dessus de tout soupçon de connivence avec Lopez et ses bandes. La loyauté du général Taylor est notoire. U respecte les traités, il veut le règne des lois. Il a été trompé comme le public sur l'objet des préparatifs, et, depuis que la tentative a été connue, il a pris toutes les mesures en son pouvoir pour empêcher qu'elle n'eût des suites .et pour en faire punir les auteurs. Les hommes d'État éclairés du pays, comme lui, déplorent cet attentat contre une nation amie. Partout les bons citoyens qui ne recherchent pas la prospérité de la patrie dans l'agrandissement du territoire, et les populations du Nord, qui sont blessées de toute entreprise tendante à abriter l'esclavage en de nouvelles contrées sous le drapeau de l'Union, regrettent amèrement que les États-Unis aient fourni à Lopez son armée. Le général Taylor trouvera de l'appui pour avoir donné l'ordre à la marine nationale de courir sus à ces forbans, puisqu'on n'a pu les appréhender avant qu'ils missent à la voile, et pour avoir fait traduire les fugitifs de Cardenas devant les cours fédérales. Il y a cependant un parti qui applaudit à l'expédition, qui la loue ouvertement dans les conseils de la nation, qui reproche au président d'employer les forces navales de l'Union c^ arrêter, s'il est possible, le mal qu'il n'a pu prévoir. Ce n'est pas le Sud tout' entier, mais c'est la portion du Sud qui a préparé la conquête du Texas, qui se plaint de ce que la Californie n'admet pas d'esclaves, qui dernièrement soutenait, au moins de ses vœux, le projet avorté, grâce à la fermeté du général Taylor, de soulever une partie du Mexique pour faire une seconde édition du Texas, sous le nom de la république de la Sierra- Madré. C'est un parti puissant. Il est à croire qu'il domine en Géorgie, car à Savaunah le juge du district n'a pu trouver personne qui voulut déposer contre Lopez , et il a été contraint de Remettre celui-ci en liberté, et attendant qu'on eût recueilli des té* moignages, ce qui no tardera pas, nous l'espérons pour l'honneur de l'Amérique. ^ CussT. II. 39

450 l^IVRE 11. CHAPITRE XXXVI.

Puis laminant, dune part, le clieoiiii qu'a Caii la qoeikioii de PabolUùm de Pesclavage aux États-Unis, depuis quelqaes «uécs, et faisant, d'autre part, ressortir que la pression de ropiniondu Nord reM impossible (au moins dans la s6ne frontière dulapyland, de la Delaware, de la Virginie, du R^tooky, dn Missouri, eto.), le maintien de l'esclavage pendant un délai fort peu lon^ désormais, d'autant plus que divers États du Sud recoiinaisseiik qu'avec le travail esclave il leur est impossible de soutenir ia concurrence du travail libre dans les États dn Nord , le pobli* ciste, auteur de l'article que nous signalons, termine ses obsffvaUons en disant:

a Si l'on examine, de ce point de vue, la tentative conIreCoba, on reoonnait tout ce qu'elle a de sérieux et les conséqaeoees qu'elle peut avoir , quand bien n^éme Lopes n'aiurait laissé pvr sonne derrière lui. Ce n'est pas une simple échauffourée ; c'est un incident longuement prémédité de la lutte qui tfest engàjji^ nst États-Unis au sujet de l'esclavage; et comme cette lutte n'est ps près de finir, comme elle semble devoir être, pendant longteops^j, le fait dominant de la politique intérieure des États-Unis, Feotnprise contre Cuba, même après avoir avorté misérablement» jourd'hui, n'en sera pas pour cela abandonnée. Nous assistois simplement au premier acte d'un drame dont il est inposàk it prévoir les péripéties futures, et dont la scène, quoi qu'il semble, est bien plutôt à V^ashington, à la Nouvelle-Orléans et à Charleston, qu'à la Havane, ou à Matantes, ou à Cardenas.»

Entreprise de Lopez en 4864.

Le résultat de l'expédition de Lopez contre Cuba , eo 4M l'annonce faite par les autorités de cette lie qu'elles se mootKraient sévères dans le cas d'une nouvelle agres»on, 4a dédaraiioB faite par le gouvernement des États-Unis de refuser toute espèce de protection aux Américains qui pourraient être tentés de s'at-

M À Poccasion de l'organisation du terriloirexle Nebratka, la quesUon dePe**vage a été de nouveau agitée : le blU rendu en cette ciroonatanoe eoMTO miJo^ gréa de prononcer sur Teaclavage , laissant aux terrUmret à décider souveraiie«f" en ce qui les concerne quand ils seront admis dans l'Union. CeMe délenninij» doit rendre plus Tive , doiw let ÙaU du SmI, la pensée d'annexion de ruo de ÛM dans l'espérance que l'esclavage y serait maintenu. ( Voir sur l'annexios le J*' Peut-être le désir de Fannexion de Cuba serait-il moins vif dans les ÉUB du Soi, si rsspagne se trouvait amenée à prononcer l'émancipation des eadaves !

laquer aux possessions d'une Puissance amie, ces circonslanoes diverses semblaient éire de nature k faire obstacle à toute tentative nouvelle contre Cuba.

Il n'en a point être ainsi.

C'est que les Étals à esclaves de l'Union américaine du Nord craignent de se trouver bientôt en minorité sérieuse dans le congrès ; ils désirent dès-lors accroître le nombi'e des États à esclaves, et voudraient, à cet effet, pouvoir annexer Cuba. Ce sont donc eux , selon l'opinion généralement reçue , qui ont fomenté la nouvelle guerre de pirates qui a éclaté en 485*. *)

Nous ne saurions mieux faire connaître les circonstances qui ont précédé, accompagné et suivi Fagression du général Lopez en 1854, qu'en reproduisant l'exposé de ce fait déplorable que M. Isturiz, envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire de S. M. catholique à Londres , a remis le 8 septembre de la môme année,' au journal le Times,

«La tentative de Round-Island et l'expédition de Gardenas ont clairement et nettement établi les positions respectives des gouvernements espagnol et américain. Tandis que le premier annonçait de la manière la plus publique et la plus solennelle sa détermination d'appliquer avec la plus extrême rigueur la loi du droit des gens aux envahisseurs de Cuba, le second, par la proclamation du général Taylor, déclarait les envahisseurs hors la loi , les excluant de toute protection. Les deux gouvernements les ont prévenus à diverses reprises que la mort , comme à des pirates , serait la conséquence de leur crime. Cet a^is , parfaitement inutile en tout a^itre pays , n'a pas été malheureusement écouté en Amérique. L*expédition de Gardenas eut lieu. Le sang espagnol coula dans celte agression tout à fait injustifiable ; enfin les criminels prirent la fuite. Le gouverneur espagnol , qui avait en son pouvoir les prisonniers faits , poussa la générosité jusqu'à Timprudence. Quelquesuns furent acquittés , les autres amnistiés , pas une viclime ne tomba. Dans le fait, il était impossible de pousser plus loin les effets de la clémence.

.«Bientôt cependant se firent sentir les conséquences de cette généreuse conduite. La sédition de Port-au-Prince [ Puerto^ Principe) ^ le soulèvement d'Aguera et de ses quelques partisans stimulés par l'attente d'une nouvelle expédition des États-Unis , et enfin le débarquement de Lopez et de ses partisans sur la côte du nord convainquirent le capitaine général de Cuba des funestes effets de sa précédente douceur et de la nécessité de l'application la plus rigoureuse des prescriptions de la loi. Décidé dès-lors à user d'énergie, il reçut le 18, à trois heures du matin, une dépêche du capitaine de la frégate Esperanza, adressée

*) Voir la noie (|ui termine )o ^ préet^deni.

au gouverneur Je marine, qui donnait avis de rapproche d*an bateau à vapeur. Le capitaine général , calculant la direction du navire suspect, n'hésita pas un instant. Dès sept heures du matin, le bateau à Tapeur de guerre Pizarro, sous les ordres du général Brutillos, partit de la Havane avec sept compagnies de troupes (environ sept cents hommes], remorquant un schooner qui portait les chevaux des ofGders d*élatmajor et quelques soldats du régiment el Rey , le tout sous les ordres du général Enna.

« Le Pizairo jetait Tancre le même jour à Bahia-Houda , à quatre Ueoes de Piayisac, où les pirates avaient débarqué le matin. Lopez sTait partagé ses forces ; 400 hommes environ avaient pris possession du village appelé Las Posas ; 4 00 occupaient ei Morillo, petite colline où se trouvent quelques maisons dominant la côte, dans le but probable d*aider le débarquement de nouvelles expéditions, ou d*assurer la retraite en cas de défaite. Le général Enna, impatient de combattre, et trompé sans douie par les nombreux rapports contradictoires, divisa aussi ses petites forces. Deux compagnies attaquèrent la colline el Morillo , deux restèrent en dehors du siège de Taction. Enna, «-ivec trois compagnies seulement, attaqua le principal corps d'invasion , composé au moins de 350 hommes, que protégeaient les maisons du village, quelques travaux de défense habilement exécutés, et les difficultés du terrain. Le général Enna avait donc à combattre un ennemi non-seulement supérieur en force numérique, mais qui de plus avait l'avantage d*étre abrité par de forts parapets. Les troupes espagnoles attaquèrent à la baïonnette, essuyant le feu de Tennemi ; elles rencontrèrent la défense la plus désespérée. La perte des deux côtés fut très-considérable ; les deux parties combattaient d*homme à homme dans les rues du village.

a Les troupes de la reine eurent cent vingt hommes blessés, el un nombre considérable, quoique encore inconnu, de morts, parmi eux le deuxième major du régiment de Léon. Le général Enna, qui avait eu son cheval tué sous lui, fut forcé, par suite de la position qu'occapaît Tennemi, d'attendre rarlilleric et de se retirer avec sa petite force. Les pirates sortirent du village pour Tatlaquer ; mais le général les chargea avec sa poignée d'hommes, et les contraignit de rentrer dans leur position abritée , et fit halte à quelque distance avec sa petite force qu'il fol encore obligé de diviser par suHe de la nécessité de transporter et d'escorter les blessés jusqu'à Bahia-Houda. Il resta là sans être inquiété jusqu'au i 5 au matin , où il fut renforcé par quatre compagnies d'infanterie et cent-cinquante chevaux que le capitaine général de Cuba avait envoyés sous les ordres du colonel, chef d'état major. Le même jour il fut aussi rallié par une autre colonne de cinq compagnies et deux pièces de montagne sous les ordres du brigadier général Martin Rosalès.

«Les envahisseurs, qui étaient demeurés inactifs depuis l'affaire da 13, tâchèrent d'évacuer le village de las Posas, el d'après les dernières nouvelles de la Havane, en date du 47, à huit heures du matin, on sait que Lopez n'avait avec lui que 200 hommes sur les 500 qu'il avait a son débarquement; tous les autres avaient été tués dans le combat de Las Posas ou avaient été dispersés ou fusillés par les troupes et les ba-

bitanls des campagnes qui s'étaient mis spontauémeni a leur poursuite. Dans ce nombre sont compris les 50 aventuriers faits prisonniers par l'équipage du bateau à vapeur Habanero, Voici les circonstances et les détails des exécutions. Ces hommes ont été pris dans quatre chaloupes SUT la côte de Cuba dans les eaux espagnoles. lis faisaient partie de l'expédition de Lopez ; ils étaient tous armés , avec un chef et 5 officiers à leur tête ; ils sont arrivés à la Havane dans la matinée du K 6, et, trouvés coupables par suite de leurs propres aveux et déclarations, ils ont été fusillés à onze heures et demie près du fort d'Âlarès. Plus de 30,000 spectateurs assistaient à cette scène lugubre et poussaient des vivats pour la reine et l'Espagne. Les troupes avaient formé le carré ; la cavalerie et la garde civique flanquaient les côtés. Le colonel fut fusillé seul, les 5 officiers ensemble, et les autres individus 4 0 par 4 0. Tous étaient immédiatement retirés du lieu de Pexéculion pour faire place à leurs infortunés camarades.

« Leurs restes mortels furent aussi immédiatement placés daos dix corbillards fournis par les entrepreneurs des pompes funèbres, qui, véius d'habits de deuil , les ont transportés pour être inhumés décemmenL Les troupes ont défilé après l'exécution ; pas un seul corps n'est resté sur la place. Alors , seulement alors , le peuple a été autorisé à entrer sur la place où ce pénible acte de justice venait d'être accompli. Voilà l'exact et fidèle récit de ce qui est arrivé aux prisonniers. Tous les détails de scènes dégoûtantes publiés dans les journaux anglais sont des faussetés et des calomnies de la presse américaine. On peut discuter la question de savoir si l'application de la loi est ou non convenable ; mais à coup sûr aucun acte de cruauté accessoire ne peut en cette affaire être imputé aux autorités espagnoles à Cuba.

« Elles ont rempli un pénible devoir ; mais elles l'ont rempli avec la dignité et le décorum qui convient à des hommes honorables. Pour juger leur conduite, il est indispensable de ne pas perdre de vue un seul instant la nature spéciale de l'agression et les antécédents de cette question. Les droits des nations , le droit des gens considèrent les envahisseurs comme des pirates ; les principes les plus sommaires de justice et le devoir pour tout gouvernement de protéger et de défendre la société confiée à ses soins exigeaient un châtiment prompt et exemplaire qui pût empêcher d'autres hommes de s'embarquer dans des entreprises semblables. Le gouvernement américain, par l'organe du général Taylor ei de M. Fillmorc, a déclaré publiquement que ces hommes étaient hors la loi.

«Le gouverneur espagnol a, de son côté, il y a plus d'un aa, proclamé la ferme résolution d'appliquer la loi dans toute sa rigueur, après avoir vainement essayé d'un système de clémence à cause duquel il a été accusé, tant en Angleterre qu'en Amérique ,^ de faiblesse et de manque d* énergie. Non seulement le droit de l'Espagne était en dehors de tout doute possible, mais encore l'exécution de la loi était considérée et invoquée comme préservatif de la société, menacée jusque dans ses bases par la politique sauvage et incivilisée des aventuriers américains. Les articles énergiques et remarquables publiés par la presse anglaise , et le

454 ï ÏVRE II. CHAPITRE XXXVI.

puîifiant raisonnement de qaelqaes-uns des hommes d*ÉUi les plus dis* lingues d'Angleterre auraient appris à TEtpagne, si déjà ette ne TaTail su, qu'il était convenable et nécessaire de mettre en pratique le droit commun des nations contre les bordes modernes de pirates et de Ai* bustiers.

« L'Espagne a rempli le premier et te plus simple de ses devoirs ; si elle avait de nouveau usé d'un système de douceur et d'indulgenoe déjà condamné par l'expérience comme imprudent et absurde, elle aurait pu , à jaste titre , être accusée d'abandonner la cause de la josticc universelle, d'abdiquer son pouvoir, de laisser sans défense la cause de la société menacée à Cuba, et enfin de trahir, par impuissance et faiblesse, les devoirs sacrés imposés par la Providence à tous les gouvernements. Dans de telles circonstances , quel pays a jamais agi diffôremment? Sans doute (on le comprend facilement) le monde s'émeul à la vue du sang versé sur i'échafaud pour crimes politiques pendant une guerre civile , et cependant que d'exécutions plus constantes et plus nombreuses que celles de la Havane n'ont-elles pas en lieu à la face de l'Europe récemment, sans qu'un seul journal élevât la voix pour accuser de cruauté les pays où ces exécutions avaient lieu ?

c Mais lorsque lesr victimes ( quelque degré de pitié qu'elles puissent inspirer) sont des aventuriers inconnus, des étrangers mercenaires sans Dieu, sans loi, sans drapeau, comme l'a si bien dit le Tknes, aussi clairement coupables de piraterie que tout Individu qui se met en mer pour attaquer traîtreusement les possessions d'un gouvernement en paix avec le sien et pour partager le pillage de l'expédition , la loi peut-elle paraître contre nature , peut-elle être réputée un acte gratuit de cruauté? Ces hommes ignoraient-ils la loi ? Ne savaient-ils pas depuis longtemps le sort qui les attendait ? N'ont-ils pas agi en parfaite connaissance de cause et de propos délibéré ? La cruauté gît-elle dans ce fait quil y avait 600 envahisseurs au lieu de 20 ou 30 pirates ? Ce serait au contraire une raison pour qu'il fût plus indispensable et nécessaire d'agir avec toute rigueur , parce que plus fort était leur nombre et plus grand était le danger, plus le crime était atroce et prémédité, et plus imprudente et pernicieuse eût été l'impunité des pirates.

« La douceur et la générosité eussent été dans ce cas une marque de faiblesse et d'impuissance qui eût appelé des essaims de nouveaux aventuriers au pillage et à la destruction de tlle de Cuba. Si l'on consulte les précédents historiques , où trouver un gouvernement plus doux et plus clément que celui d'Espagne ? Les annales anglaises elles-mêmes ne nous fournissent-elles pas nombre d'exemples de châtiments plus fréquents et plus rudes? Qu'a fait récemment l'Angleterre vis-à-vis des pirates des mers de la Chine ? Le nombre des aventuriers fusillés à la Havane peut être comparé à celui des pirates si justement exterminés par les forces navales de l'Angleterre, et cependant les pirates chiooîs n'étaient pas venus chercher l'Angleterre dans ses propres possessions ; ils n'étaient pas venus, de propos délibéré, verser le sang de ses soldats et de ses sujets ni les dépouiller de leurs biens. Guidée par ces principes, TEspagne est décidée à suivre la même marche. En paix

avec le gouvernement des Élats^Unis, et respectant, comme elle le fait, tous les droits des sujets américains, eHe traitera et punira comme fRrates les aventuriers qui pourront envahir son territoire , sans s'enquérir d*où ils viennent ni à quels pays ils appartiennent.

« Si, par suite de la division des forces du général Enna, Teipédition de Lopez n'a pas été tout-à-fait anéantie dans les vingt-quatre heures, sa ruine était néanmoins imminente et certaine selon les dernières nouvelles. Poursuivis par les troupes espagnoles dans toutes les directions, les S 00 hommes qui lui restaient marchaient le 16 sur Artemisa, Tunique route que lui laissaient ouverte les mesures bien concertées du capitaine-général Afin de rencontrer Lopez, il y avait déjà envoyé une partie de la garnison de la Havane, pendant que les troupes qui avaient été à las Posas le harcelaient dans toutes les directions. Sûr du succès, le capitaine-général a donné Tordre aux troupes sous les ordres du général Enna et à celles sous les ordres du brigadier Rosalès de rester en observation de Mariel jusqu*à Temboucbure du Rio Blanco , pendant que les troupes sous les ordres du colonel Elijalor devaient retourner èPinar del Rio pour faire face à toute nouvelle expédition qui pourrait être en-^ voyée des États-Unis.

« Le prochain bateau à vapeur apportera probablement la nouvelle de Tentière destruction de Lopez et de sa bande, envers lesquels Tesprit et Topinion du pays se sont montrés très-décidément hostiles. Nulle part ils n*ont trouvé le plus léger appui ni la moindre sympathie ; au contraire, partout où ils sont arrivés les habitants ont abandonné leurs maisons et leurs occupations pour se joindre aux troupes de la reine et combattre Tinvasion.

ff Le ministre d'Espagne a jugé de son devoir de soumettre ces observations et d^offrir à l'éditeur du Times un récit exact de faits. Il compte sincèrement que dans son impartialité et son sentiment de justice, Téditeur les appréciera, ou qu'il aura la bonté de leur donner place dans les colonnes de son journal, aussi estimé que largement répandu.

« 8 septembre. JXavier A. IsTuaiz. »

Lorsque la nouvelle de Téchec éprouvé par la seconde expédition de Lopez, et des exécutions militaires du fort Atares parvint aux États*Unis, une grande eflervescence se manifesta dans divers États de TUnion ; elle fiit même dccueillie , à la Nouvelle- Orléans, par une explosion de colère.

Que s'était-il donc passé?

Le gouverneur de Cuba s'est défendu contre une invasion armée, au sein de la paix ; il a fait justice du crime de piraterie dont un certain nombre d'hommes audacieux, chercheurs d'aventures, se sont rendus coupables envers TEspagno, envers la souveraine qui avait confié à son épée la protection et la défense de Cuba ; il a fait passer par les armes les Soldats de Invasion piroHque qui sont tombés entre ses mains.

Était-il dans son droit en agissant ainsi ? * (.( Des citoyens des États-Unis 9, dit H. Michel Chevalier, « qui <(• se jettent à main armée sur une possession espagnole pendant c< que rUnion est en pleine paix avec TEspagne, appellent sur a eux, de la part de Topinion publique, la réprobation que des (( forbans doivent exciter chez tous les peuples civilisés* i>

« On peut déplorer », dit de son côté H. John Lemoine, écrivain et publidste distingué , attaché à la rédaction du Journal des débats, « la triste et sanglante fin des quelques centaines de mal- « heureux envoyés au pillage ou à la mort par les spéculateurs i< de la Nouvelle-Orléans, mais on ne saurait contester Pévidente (i justice de la sentence qtà les a frappés. Les aventuriers qui en « pleine paix complotaient et équipaient à la face du soleil une c< expédition armée sur les possessions d*un pays ami étaient, se- « Ion toutes les règles du droit des gens et du droit des nations, a purement et simplement des pirates. Ceux qu'ils allaient ainsi «attaquer dans leurs propriétés, dans leurs biens, dans leurs « foyers ne leur devaient d'autre réponse que celle qui est due à c( des voleurs qui vous attaquent à main armée dans vos maisons. « L'expédition qui vient d'avoir une si sanglante fin n'était que la « suite d'unç autre tentative qui avait échoué il y a quelques mois. (( La première fois , les autorités espagnoles avaient eu la géné- (( rosité ou la faiblesse de rendre les prisonniers, en avertissaDt « qu'en cas de récidive elles exécuteraient rigoureusement les se- « vérités de la loi. La récidive a eu lieu ; elle a eu lieu avec 1^ « circonstances les plus aggravantes. Le gouvernement américain « lui-même avait répudié les boucaniers qui déshonoraient le pau Villon fédéral en en faisant un pavillon de pirates ; il avait hau- (.< tement déclaré que ceux qui violaient ainsi toutes. les lois des « nations civilisées n'avaient aucun droit à la protection de l^ir «pays, et qu'ils seraient abandonnés au sort qu'ils auraient mé- « rite. En un mot, ils étaient hors la loi ; et le gouvernement este pagnol, en en faisant fusiller une cinquantaine sur la place pua blique, était strictement dans son droit. y>

Mais les hommes exaltés des États-Unis, dans les États du Sud notamment, ne raisonnent pas de cette manière.

Ils appellent là vengeance ; et en attendant que la vengeance arrive, ils ne trouvent rien de plus naturel, car c'est la manière de procéder de la démagogie partout, que de se livrer à toute espèce d'excès : dans leur démence démagogique , dans leur ini- ([uité passionnée, ils ont détruit tous les établissements tenus p(vr des Espagnols, et saccagé les bureaux d'un journal espagnol ; Us

ont attaqué la maison du consul de S. M. catholique à New^Ycré pour le punir sans doute d'appartenir à une nation qui a jugé à propos de se défendre, et de se défendre victorieusement] ils se sont portés avec fareur contre la maison du consul espagnol à la Nouvelle-Orléans et en ont arraché Técusson aux armes d'Espagne ponr le promener à travers les rues de la ville ; il nous est facile de nous représenter au milieu de quelles huées , au milieu de quelles insuites ignobles cette promenade triomphale a dû s'accomplir, quand nous nous rappelions ce que notts avons vu, en 4848, à Uvoume, lorsque le' peuple excité par ces meneurs, amateurs insensés de désordres, meneurs qui agissent dans l'ombre et ne se mêlent jamais aux excès qu'ils ont provoqués, s'empara, chez le consul général des Deux-Siciles , de Técusson aux armes du souverain et du buste du roi Ferdinand H. ^)

La campagne de piraiès entreprise par Lopez n'a duré que peu de jours. Elle a coûté la vie à son chef. Lopez, pris dans les

^) Rapport de la commission des affaires étrangères du sénai, sur le message dans lequel le pouvoir exôcuUf recommandait le paiement d^me Indemnité aux Espagnols, dont les maisons ont été pillées par la populace de la Nouvelle-Orléans.

« La commission déclare qu'il résulte des données qui lut ont été communiquées, qu^n grand nombre de personnes, dont la majeure partie n'étaient pas des dloyens de la Louisiane, s'étalent réunies à la Nouvelle- Orléans dani le but de renforcer la criminelle expédition qui était sortie pour envanir Cuba ; qu'elles attendaient des moyens de transport, lorsqu'elles apprirent que quelques-uns de leurs camarades, qui avalent débarqué dans l'Ile , avaient été faits prisonniers et ftisillés , et qu'irritées par ces nouvelles et mues par le désir de la vengeance , ces personnes , violant ouvertement les lois de J'État et méprisant les efforts que firent les autorités locales pour les contenir et les disperser , commirent des actes de violence contre les Espagnols pacifiques et inoffensifs qui résidaient à la Nouvelle-Orléans , en les insultant et en pillant ou détruisant leurs propriétés.

c La commission ne croit pas que les stipulations des traités , ni l'honneur national obligent le gouvernement des États-Unis à indemniser les sujets espagnols des pertes éprouvées par eux ; mais elle se plaît à reconnaître qu'il y a des considérations puissantes pour que cette indemnité soit accordée , sans qu'elle puisse servir de précédent pour l'avenir , et adhère complètement aux sentiments exprimés par le prteident de l'Union dans son message.

« En vue des circonstances spéciales du cas actuel , la commission croit que l'indemnité en question peut être considérée , non-seulement comme une compensation pour les personnes qui ont éprouvé des pertes , mais comme une satisfaction a une Puissance amie pour l'offense qui lui a été faite sur notre territoire. Aux yeux de la populace , dit la commission , le gouvernement espagnol était coupable ; ci pour venger une offense imaginaire, faite par le souverain, on sacrifia ses sujets innocents qui se trouvent sous la juridiction étrangère.

« Dans le message annuel du président , au commencement de la présente session , on fit savoir au cougrès que le consul d'igspagne à la Nouvelle-Orléans avait été une des personnes insultées par la canaille. Ce fonctionnaire, comme agent accrédité d'une Puissance étrangère, était sous la sauvegarde de ce gouvernement , aussi doit-II être naturellement compris dans l'indemnité proposée , quant à ce qui touche sa personne et ses biens. La commission ajoute que la somme à laquelle s'élèvera cette indemnité sera peu considérable : que c'est un acte auquel applaudira ia nation et qui contribuera à resserrer les lions d'amitié qiii existent depuis si longtemps entre l'Espagne et les États-Unis. »

(Extrait de la Gazette de Madrid du SI juillet 1882.)

458 LIVRE II. CftAPlTRE XXXVI.

montagnes y a sobi, le 4^ septembre 4854, à la Havane, raffirenx supplice réservé par la loi espagnole aux malfaiteurs, la sfronjub^io» au moyen d'un carcan et d'une vis de pression.

Malheureusement la tentative inspirée par la démence , a eu d^autres résultats encore : les hommes, séduits par le hardi aventurier, ont été fusiDés ou ont été réduits en captivité ; des soldats espagnols ont été tués en repoussant Tagression des pirates» et Pun de leurs plus braves officiers , le général Bnoa , a reçu la mort en combattant.

Quand on se rappelle les antécédents honorables du général Lopez, on déplore profondement qu'un homme, remarquable à tant d'égards, qui avait rempli avec distinction les emplois les pins élevés, qui, dès l'âge de 93 ans, avait servi en qualité de colonel dans l'armée royale espagnole, et, devenu géuéral, avait été nommé gouverneur de Madrid, sénateur, etc. , ait pu se laisser aller à violer la loi sacrée des nations en cherchant à soulever la population de Cuba et à soustraire, au moyen des aventuriers étrangers, cette lie importante, à l'autorité de la couronne d'Espagne qu^il a servie de son épée avec un courage indomptable et un incontestable mérite militaire ? La conduite du générri Lopez , en ces derniers temps , n'est-elle pas une conséquence fatale de ces doctrines subversives qui ont germé dans un si grand nombre d'esprits, depuis 25 à 30 ans surtout ; de ces doctrines qui ont affaibli dans les populations le sens moral, confondu les sentiments du juste et de l'injuste ; qui ont entretenu et développé parmi elles une disposition inquiète et incessante à Findiscipiine, à l'opposition, à la résistance envers le principe d'autorité, et qui les ont portées trop fréquemment, à adopter la révoUe et Pimurredion comme le correctif le plus sakUaire des fautes et des abus de pouvoir, dont elles accusent si facilement les gouvernements de se rendre coupables , sans leur tenir jamais aucun compte ni des difficultés, ni des embarras contre lesquels Os ont à lutter ? Agé de 52 ans et doué de qualités éminentes, si le général Lopez n'eut pas abandonné la bannière royale de l'ordre et de la conservation, il eut pu rendre encore les services les plus réels à l'Espagne, dont il devait, bien que né à Venezuela, se considérer comme un des enfants , depuis que Ferdinand YB lui avait ouvert la carrière des honneurs en le nommant oolooel H rage de 23 ans

PtRATERlE. 459

Espérances des Étais- Unis au sujet de F annexion de l'île

de Cuba.

Ce paragraphe n'est sans donte point à sa place dans un chapitre consacré à des faits de piraterie ; on comprendra toutefois, nous osons l'espérer, que les deux paragraphes qui procèdem aient pu nous conduire à ne pas vouloir le supprimer ; nous craignons, en effet , que la dernière tentative n'ait pas été faite, de la part des États-Unis, contre Tlie de Cuba.

Bi^i que le gouvernement des États^Uois ait blâmé olScîeilement Tentrepriâe du général Lopez en 4850, ne peut-on pas cependant se demander s'il sç fut prononcé de la même manière en présence de l'entreprise couronnée de succès, et si Cuba était tombée entre les mains de Lopez ? Pour la loyauté du gouvernement de Washington, nous aimons à espérer que se conduite eût été la même ; toutefois, on ne peut se dissimuler qu'il eût été difficile au gouvernement de résister aux désirs des populations, et de ne pas prononcer l'annexion. Or, si quelque circonstance nouvelle vient à se produire, favorable à l'annexion, que se passera-t-il ? On ne saurait douter que cette annexion ne soit désirée par tous les Américains de toutes les classes de la société, et que les États du Sud ne soient tous disposés à entreprendre la conquête de l'Ile de Cuba.

Nous avons terminé le § 1 de ce chapitre en reproduisant

l'opinion de Fun des publicistes du Journal des débcUs : « Cette

«lutte (celle de l'esclavage) n'est pas près de finir ; comme elle « semble devoir être, pendant longtemps, le fait dominant de la apolitique intérieure des États-Unis, l'entreprise contre Cuba,. i< même après avoir avorté misérablement , n'en sera pas pour cela « abandonnée : nous assistons simplement au premier acte dfun drame « dont U est impossible de prévoir les péripéties futures »

Effectivement, le second acte du drame fut produit, par le même Lopez, l'année suivante, sans plus de succès que le premier.

Mais diverses circonstances, que nous allons rappeler, accom« plies depuis cette époque, sont de nature à faire admettre qu'aux États-Unis l'opinion est générale pour l'annexion. Nous nous bor« lierons à signaler les cinq suivantes :

V Les avis donnés aux populations de Cuba, par le gouver. neur général de l'île ;

460 LIVRE IL CHAPITRE XXXVi.

V 1.6 discours tenu par la députation du comité des Cubains, qui viDt porter ses hommages à M. Soulé, connu par la vivacité avec laquelle il a toujours poursuivi l'annexion, au moment où il allait partir pour TEspagne en qualité d*envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire des États-Unis auprès de la reine Isabelle II ;

3° La correspondance qui a eu lieu, en 1853, entre Lord JoHo Russel, premier ministre de la Grande-Bretagne, et M. Crampton, chargé d'affaires d'Angleterre à Washington ;

4° L'émotion qu'a produite aux États-Unis les mesures de douanes prises à la Havane à l'égard du bAtiment américaÎD, k Black'Warrior \

5^ Enfin le passage d'tm message du président des États-Unis au sénat, que nous indiquerons.

Voici le langage que tenait le Marquis delaPezuela, gouverneur général de l'Ile de Cuba, à ses lieutenants, dans une circulaire qu'il leur adressait au commencement de l'année 1854. Après les avoir engagés à prémunir les populations contre les calomnies répandues contre le gouvernement de la reine et contre les autorités espagnoles dans l'île de Cuba, il termine en disant:

a Ayez soin d'inculquer ces idées dans tous les esprits ; con- , « seillez-Ieur de rester paisibles sous l'égide paternelle de ce goa- « vemement qui a porté Cuba à un degré de richesse et dp prosa périté qu'envient aujourd'hui les nations puissantes , de ce goih « vernement qui se sent aussi capable de renverser les projets « de la perfidie et de la vénalité que de détruire les forces des « flibustiers qui préparent peut-être en ce moment pour nos troupes « et nos loyaux citoyens de Cuba, l'occasion de s'immortaliser en a combattant pour la reine et la patrie. »

D^art de M. Soulé.

Au moment où M. Soulé se disposait à quitter New- York, une députation de près de 5,000 démocrates ayant à leur tète la ÂaOe de Cuba sont venus le féliciter, et l'orateur qui parlait en leur nom, — le secrétaire du comité permanent des Cubains, résidaot à New- York, a terminé son discours par cette phrase significative [Assemblée nationale du 17 septembre 1853):

« Puisse le doigt de Dieu même ouvrir la route au navire qui « va vous emporter sur ces rivages, faire briller sur votre noble « front les rayons d'une étoile nouvelle naissant au ciel de la jeune « Amérique. »

Négociations de la France et de la Grande-Bretag^ie concernant

Cuba.

En 1852, la France et l'Angleterre entamèrent des négocialions avec les États-Unis pour faire garantir par les trois Puissances à TEspagne la possession de Cuba. La proposition fut repoussée par les États-Unis. En 4853, le cabinet de St.-Janies voulut reprendre la négociation, démarche à laquelle s'associa le gouvernement français ; cette négociation n'a pas été plus heureuse que la précédente.

Lord John Russell à M, Crampton.

^Paient-office, 40 février 4803.

« Monsieur,

« Lord Malmesbury a reçu, à la veille de quitter le ministère, la note que vous a adressée M. Everett, et il a laissé à son successeur le soin d'y répondre.

a L'ambassadeur de France se trouvant absent de Londres , les deux gouvernements n'ont pu, jusqu'à présent, avoir entre eux à ce sujet les communications que comporte une proposition faite conjointement. J'ai maintenant à vous dire comment le gouvernement de Sa Majesté envisage la réponse de M. Everett à nos ouvertures.

« H est dans le droit incontestable du gouvernement américain de rejeter la proposition faite par Lord Malmesbury et M. de Turgot, relativement à Cuba. Chaque gouvernement restera aussi libre que par le passé de suivre la voie que pourront lui tracer son devoir et le soin des intérêts de sa nation.

< J'aurais , par cette simple remarque , rempli mon rôle de secrétaire d'État, si M. Everett n'était pas entré dans de longs arguments que ne semblait guère comporter la simplicité de la question qui lui était soumise.

a En faisant cette proposition aux États-Unis, les gouvernements d'Angleterre et de France n'avaient perdu de vue ni Faccroissement de puissance ni l'extension de territoire qui ont marqué la marche de l'Union, depuis la proclamation de l'indépendance. Ils n'ignoraient point l'absorption ou l'annexion de. la Louisiane en 4 803, de la Floride en 1819, du Texas en 4845 et de la Californie en 4 848 : encore moins, avaient-ils besoin qu'on leur rappelât les événements de la guerre de Sept ans ou de la guerre américaine.

« Aussi le gouvernement de Sa Majesté se demande-t-il dans quel but on s'pst attaché à faire intervenir ces arguments avec tant de précautions oratoires et à les soutenir avec tant d'habileté.

cil semble que l'on ait l'intention, non entièrement avouée mais à peine dissimulée , de faire admettre que les Etats-Unis ont , dans l'Ile de Cuba , un intérêt auquel la Grande-Bretagne et la France ne peuvent prétendre. Pour combattre cette prétention, il est nécessaire de bien

463 I^IVRE ir. CHAPITRE xxxvr.

établir la position des deux Puissances qui ont fait ToiTre en question et le caractère de cette offre môme.

« M. Everett déclare au début de sa dépêche que « les Êtats>Uuis ne «c verraient pas avec indifférence Tile de Cuba tomber entre les mains dd^aucune Puissance européenne autre que TEspagne, etc. »

a Les deux Puissances qui pourraient le plus prol|ablemeiit s'apprcH prier Cuba, et qui sont le plus redoutables pour les États-Unis, sont TAngleterre et la France.

« La Grande-Bretagne possède, en vertu des traités, Tile deTrinidad, qui, au dernier siècle, était une colonie espagnole, tandis qu*aa commencement du siècle actuel, la France possédait la Louisiane, en vertu d'une cession volontaire de la part de FEspagne. Ces deux Puissances sont, en fait, les seules qui, par leurs ressources navales, pourraient faire concurrence aux États-Unis pour la possession de Cuba ! Eh bien l elles sont spontanément prêtes à « déclarer que, ni séparément, ni col- « lectivement, elles ne veulent obtenir, ou conserver soit pour eUes- «mêmes, soit pour Tune d'elles, aucun contrôle exclusif sor celle Hé, a non plus que s'y arroger ou y exercer aucune domination. >

a Si donc , l'objet des États-Unis était de mettre obstacle à racqoisition de Cuba par un État européen quel qu'il fût, cette conTention remplissait leur but.

« Mais si les États-Unis entendent soutenir que la Grande-ft^tagne et la France n'ont aucun intérêt au maintien du sl«jfu quo à Goba et que les États-Unis ont seuls voix prépondérante dans cette question , le goovernement de Sa Majesté repousse tout d'abord une pareille préteolion. Sans insister sur Timportance qu'a pour le Mexique et autres États aiws le maintien de l'équilibre actuel du pouvoir, les seules possessions de Sa Majesté aux Indes-Occidentales lui constituent dans cette question un intérêt auquel elle ne saurait renoncer.

c Les possessions de la France dans les mers américaines constituent à ce pays un intérêt semblable, que son gouvernement fera sans doute valoir. Ce droit ne saurait être infirmé par l'argument de M. Everett, qui représente Cuba dans la même position envers les Ét^ts-Unis où serait envers l'Angleterre ou la France une île située à Temboucbure de la Tamise ou de la Seine.

« La distance de Cuba au point le plus rapprocbé des États-Unis, c'est-à-dire à l'extrémité sud de la Floride, est de 400 milles.

« Une fie à égale distance de l'embouchure de la Tamise se trouverait à i 0 milles au nord d'Anvers , en Belgique ; tandis qu'une ife à égale distance de la Jamaïque serait placée à Manzaniila , ville de Tile de Cuba.

c On n'est donc point fondé à dire que la possession de Geba par la Grande-Bretagne ou la France serait menaçante pour les États-Unis;, tandis que sa possession par les États-Unis ne le serait pas pour U Grande-Bretagne.

a II est un des arguments du secrélarre des États-Unis , qui appâtait au gouvernement de S. M. non-seulement mal fondé, fliai» inquiétant

« Parmi les motifs en faveur de la convention proposée. Lord Mal-

PIRATEEIE. 463

mesbury et M. ^e Turgot ont mis en avant : « Les attaques faîtes récem- « ment contre llle de Goba par des bandes d*aventariers sans lois , par- « ties des États-Unis, dans le dessein avoué de s*emparer de cette lie. » A cela M. Everett répond en ces termes : « Le président est convaincu a que la conclusion d*un pareil traité, loin de me(|re un terme à ces actes «illégaux, ne ferait que leur donner une nouvelle et puissante im- « pulsion. »

«Le gouvernement de la Grande-Bretagne reconnaît avec respect la conduite tenae par le président en désavouant et décourageant les tentatives violentes auxquelles il vient d*étre fait allusion. Le caractère de ces entreprises ne pouvait, en effet, que provoquer la réprobation de tout État civilisé. Les principes d'honnêteté et de justice du président ont dû se trouver froissés en voyant des bandes d'hommes se réunir, au mépris flagrant des traités, et partir des ports des États-Unis pour aller attaquer en pirates le territoire d'une Puissance amie de leur pays, et, une fois là, exciter, à main armée, des siyets fidèles à la révolte, une population paisible au désordre. Mais c'est un triste aveu à faire pour le chef d'une grande nation que de reconnaître , comme Ta fait le président, qu'une convention dûment signée et légalement ratifiée, pour s'engager à respecter à jamais la possession actuelle, ne ferait qu'exciter ces bandes de pirates à violer plus audacieusement encore les lois de la bonne foi et du bon voisinage. Sans contester la vérité de cette assertion , le gouvernement de Sa Majesté peut exprimer Tespoir que cet état de choses ne durera pas et que les citoyens des États-Unis , qui vantent à si juste titre leurs institutions , n'oublieront pas ces principes éternels du juste et de l'injuste , de paix et d*amltié , et ces devoirs envers nos voisins, qui doivent être la règle de toute nation chrétienne.

a Un peuple si éclairé ne saurait d'ailleurs manquer de reconnaître l'utilité , dans les relations internationales , de ces lois qui , depuis des siècles, sont désignées en Europe sous le nom de Droit des Gens. Parmi les commentateurs de ces lois , on remarque des citoyens américains qui ont acquis une réputation méritée. Et il est difficile de supposer que les États-Unis voudraient les premiers en abroger les stipulations les plus sacrées.

a Qu'on ne dise pas non plus que la convention proposée aurait empêché les habitants de Cuba d'obtenir leur Indépendance. Cette convention gardait le silence touchant les difficultés intérieures. Mais une prétendue déclaration d'indépendance, faite dans le but de chercher immédiatement refuge dans l'Union pour se mettre à l'abri d'une révolte des nègres, serait avec raison considérée comme équivalant, dans ses effets, à une annexion formelle.

a Enfin , tout en admettant pleinement le droit des États-Unis de rejeter la proposition faite par Lord Malmesbury et M. de Turgot, la Grande-Bretagne reprend toute sa liberté d'action et, le cas échéant, eUe sera libre d'agir comme Û pourra lui paraUre conven<U)le, soit isolément, soit de concert avec d'autres Puissances. J. Russbll. »

Extrait d!mie dépêche de M, Crampton, chargé d'affaires dt Angleterre à Washington, au comte de Clarendon (qui avaii remplacé Lord Malmesbury au Poreign Office),

« Washington, le 48 avril 4852.

tt Conformément aux instructions contenues dans la dépêche de Lord John Russeli, datée du %i février, j*ai lu au secrétaire d'État des États- Unis la dépêche de Sa Seigneurie , datée du 1 6 dudit mois , relaliTe à Cuba , et lui en ai remis copie.

« Mon collègue de France ayant , de son côté , reçu de son gouTernement l'ordre de communiquer au gouvernement des Élats-Db/s one dépêche touchant la même question et conçue dans le même sens, il fut convenu entre nous de faire cette communication simultaném^it, ainsi que cela avait eu lieu précédemment, à propos de cette aOaîre. En conséquence, le 16 courant, nous nous sommes rendus ensemble, dans cette intention, chez M. Marcy.

a Après avoir écouté avec attention ce que M. de Sartiges et moi lai avons lu, M. Marcy nous a répondu qu'il soumettrait au président 1^ observations des deux gouvernements. Il nous a fait observer, en mêœe temps, qu*il s'écoulerait probablement plusieurs semaines avant qa'ane réponse nous fût adressée , même dans l'hypothèse oci le président serait d'avis de donner suite à cette discussion, ce dont M. Marcy paraissait douter.

<K II lui sera, a-t-il ajouté, nécessaire de relire les dépêches poor en saisir toute la portée. Mais autant qu*il en peut juger dès à présent, l'opinion des deux gouvernements semble coïncider en deux points: i^ reconnaissance du droit des États-Unis de repousser les propositions faites par les Gouvernements anglais et français ; 2^ nécessité de la part de ceux-ci de protester contre certaines des propositions avancées par M. Everett, dans sa note du 1^' décembre 4 852, de peur qu'on ne pût inférer, par suite, qu'ils ont acquiescé à ces propositions.

a Nous avons répliqué que, sans prétendre indiquer à M. Marcy ce qu'il aurait ou n'aurait pas à faire dans celte question , le but de dos Gouvernements respectifs nous semblait être , d'une, manière générale, tel qu'il venait de le définir ; pour notre part nous considérions la discussion fermée par la communication que nous venions de faire.

<kM. Marcy a paru accueillir nos observations dans un esprit de conciliation ; il a terminé en exprimant l'espoir et la croyance qu'aucune mésintelligence ne s'élèverait, à ce sujet, entre les grandes Puissances maritimes. »

Saisie' du navire américain le Black^Warrior à la Havane.

Un article publié par le Constitutionnel ^ ) , dans son numéro du 4 3 avril ^ 854 , et que nous allons reproduire , fait connaître

M Journal parisien.

ce qui s'est passé au sujet de la saisie momentanée du navire coramercial le Black- Warrior , ainsi que Tirrîtation qu'a soulevée aux États-Unis la nouvelle de la saisie de ce bâtiment qui, porteur d'un chargement de coton, voulait ne se déclarer qqe sur lest.

Extrait du Constitutionnel.

a Quand on suit avec aUention les actes du gouvernement des États- Unis, les débats du congrès et les passions qui, de temps à antre, y font explosion , on est frappé du contraste que présente la politique américaine avec celle de TEurope, et ce contraste, il faut bien le dire, est tout à fait à Thonneur de ce qu*au-delà de TAtlantique , on appelle le vieux monde.

« Aujourd'hui TEorope est en artues ; elle se coalise , elle réunit et combine ses armées et ses flottes. Est-ce dans une pensée de conquête ? Y a-t-îl chez quelqu'une des quatre Puissances , dont désormais il n'est plus possible de révoquer en doute Tunion» un désir égoïste d'agrandissement ? Non. L'Europa n*a d*autre ambition que le maintien de son équilibre , la défense de son indépendance et d'une civilisation dont elle est si justement fière. La guerre qui va s'ouvrir est une guerre de conservation européenne , et tout le monde doit reconnaître que le désintéressement de l'entreprise en égale la grandeur.

<c L'Amérique nous offre un autre spectacle. Elle porte dans ses relations internationales une passion d'agrandissement qui l'entraîne parfois jusqu'à méconnaître ouvertement les droits les plus avérés, à dénaturer des questions, à envenimer des difficultés dont il serait facile de trouver la solution , si on leur laissait leurs proportions véritables. Nous en avons la preuve dans le message tout récent que vient d'adresser le président des États-Unis à la chambre des représentants , à* propos de la saisie du Black- Warrior à la Havane.

« Constatons d'abord qu'il ne s'agit que de la simple saisie et de l'embargo d*un navire marchand. Un permis d'entrer avait été accordé trois jours avant l'arrivée du Black- Warrior^ et en cela les autorités locales de Cuba avaient fait preuve d'une tolérance bienveillante, puisque, pour faciliter la prompte expédition du bâtiment, elles avaient admis qu'il arrivait sur lest, d'après la seule déclaration des consignataires. Cependant la douane constata que le Black- Warrior portait un chargement de coton et d'autres objets; aussi, les intéressés furent invités à corriger le manifeste et à y inscrire tout le chargement qui se trouvait à bord. Le commandant du Black-Warrior aurait refusé de satisfaire à cette exigence , en alléguant qu'il avait l'habitude de se déclarer sur lest.

a Ici nous sommes en mesure d'affirmer , d'après des renseignements auxquels nous devons toute confiance, que lorsque les fonctionnaires espagnols apprirent la résistance du commandant du navire, ils l'informèrent avec la plus grande urbanité que la déclaration du chargement n'était qu'une simple formalité, et n'avait pour objet que de prévenir des précédents illégaux qui seraient d'un mauvais exemple. Celte CussY. H. 30

466 LIVRE II. CHAPITRE XXXVf.

courtoisie des autorités de Cuba a été expressément recoimae par le capitaine Bullock dans la lettre qu*il a adressée è New- York aux propriétaires du navire. Comment s'expliquer alors que le capitaine Bollock ait répondu à ces bons procédés par d'insolentes menaces, et que, dans la lettre même où il a fait connaître la modération des fonctioDnaires espagnols , il offre aux propriétaires du navire de réunir un corps de volontaires, poar enlever de vive force le Black-Warrior du port de Cuba ? ^) On pourra, au reste, se faire une idée de la violence que les Américains ont portée sur-le-cbamp dans cette affaire , quand on saura qu'un capitaine Watson, commandant du Ftdtont avait offert de remorquer en dehors du port le Black- Warrior ^ bien convaincu que les autorités espagnoles n'auraient jamais osé commander ie feu contre les deux navires.

« La saisie du Black- Warnor et de sa cargaison fut ia conséquence naturelle de la résistance du capitaine Bullock aux demandes de la douane havanaise , et du refus des consignataires de déposer caution. Il parait encore que le consul des États-Unis, au lieu d'intervenir d'une manière conciliante, aurait, par sa hauteur, fait de cet incident une querelle d'amour- propre national , et c'est ainsi que cette affaire aurait pris une importance tout à fait exagérée.

«A Washington, elle est devenue Tobjet, comme nous l'avons dit, d'un message du président des États-Unis^, où se trouve dénoncée la conduite des autorités espagnoles de Cuba comme au^st injusHfiixbk qu'offensante. « Les coupables sont à nos portes », dit M.Pierce, a munis « de pleins pouvoirs pour l'agression , mais n'en ay^nt aucun , préten- « dent-ils , pour la réparation. C'est dans un antre hémisphère qu'il faut 9 aller chercher satisfaction , et la réponse aux justes plaintes que nous a adressons au gouvernement métropolitain , n'est que la répétition des a excuses présentées par les employés subalternes à leurs supérieurs «a à la suite des représentations de ceux-ci. »

a Cette partie du message méritait d'être citée. Il est permis de s'étonner de cette plainte étrange du président Pierce d'être obligé de s'adresser, dans un autre hémisphère, au gouvernement espagnol. Ce n'est pas tout : le président des Éttf s-Unis semble aussi trouver de nouveaux griefs dans la modération du cabinet de Madrid, dont la loyauté n'aurait pas hésité, en certaines circonstances, à bi&mer la conduite de quelques-uns de ses agents.

a Rien de plus légitime et de plus respectable que la susceptibilité des gouvernements pour défendre l'honneur et les intérêts des peuples qu'ils représentent. Mais , plus ils se sentent forts , plus iU» mettent de sagesse dans leurs résolutions. Nous avons exposé, dans toute sa simplicité, l'incident du Black- Warrior. En vérité, il n'y a pas de proportions entre cet incident et le langage du président Pierce, qui dédait «qu'il serait vain d'espérer qu'une série d'actes hostiles, et Fadoption <i d'une politique contraire à l'honneur et à la sécurité des États-UoiSt

*) DeptiU que cet article a été écrit, les propriétaires du INocè- IFarrûr sont rentrés en possession de ce navire, en payant une amende de six mille dollars.

«puissent laisser long- temps subsister , entre les gouYernements d'Es- « pagne et d'Amérique, des relations pacifiques. » ^) Le président Pieroe termine son message en déclarant que, dans le cas où les mesures prises pour arriver à un arrangement amiable avecrfispagne viendraient à échouer, il n*hésiterait pas à faire usage de Tantorité et des moyens que le congrès pourrait lui conférer, pour assurer le respect des droits de FAmérique et venger l'honneur de son pavillon. Nous ne pouvons reconnaître dans ce message du président Pierce la modération souveraine qui appartient au chef d'un grand État. C'est le langage d'un homme de parti.

c Cependant ce langage n'a pas encore paru assez vif, assez tranché, à ceux qui se proposent l'agrandissement indéfini de l'Union, en commençant par la conquête de Cuba. Ceux-là se sont plaints hautement de la timidité du président, de ses moyens termes et des mesures provisoires proposées au congrès. Ils disent que si le pavillon de l'Union a été véritablement insulté, une réparation éclatante doit être exigée sor-le-charop par les armes, et ils yoient au bout des hostilités la conquête de Cuba. La conduite du président Pierce n'est pas plus approuvée par les hommes modérés, — et. Dieu merci! ils sont nombreux dans le sénat, dans la chambre des représentants et dans la presse américaine, — qui déplorent qu'on veuille faire un casus bèUi d'un incident presque vulgaire dans les relations commerciales de deux nations.

« Dans les rangs des hommes modérés , on pense que le président des États-Unis aurait dû prendre le temps de faire une enquête sérieuse avant ^e venir publiquement accuser une Puissance amie, et qu'il aurait dû attendre de l'Espagne les explications qu'elle a à donner avant de prononcer des paroles menaçantes qui équivalent presque à une déclaration de guerre.

cAu sein de la chambre des représentants, les passions exprimées par la presse démocratique ont trouvé des organes. Un des membres de la chambre , M. Dean , a proposé de suspendre les lois de neutralité vis-à-vis l'ile de Cuba. H est difficile de comprendre le sens d'une semblable motion. D'après l'interprétation qu'on semble y attacher en Amérique, cette suspension de neutralité se traduirait par le droit accordé à tous les citoyens de l'Union d'armer contre Cuba. Ce serait comme un appel adressé à d'autres Lopez.

< Nous espérons que le gouvernement et le congrès américains reviendront à des pensées plus sages. Nous savons que le Nouveau- Monde a une haute idée de lui-même : il pourrait aigourd'hui cependant prendre exemple de l'Europe, où les grandes Puissances sacrifient tous les calculs d'intérêt personnel au maintien des droits de chacun et à la défense des intérêts généraux.*) Cette attitude de. l'Europe peut aussi avertir l'Amérique qu'il y a de ce cété de l'Atlantique un sentiment de solidarité qu'il serait imprudent d'inquiéter et d'offenser.

« E. Bbkky. »

«) Voir plus loin.

•) Guerre de 185* contre la Russie.

Par tout ce qui précède, on peut reconnaître qne TaSiire de rannexton de Ttle de Goba est une espérance qui sommeilie (peut-être même un projet), et que tôt ou tard on peut s'attendre à voir se produire le commencement du troisième acte du dramef dont les expéditions du général Lopex ont été les premiers ; nous devons espérer, dans Fintérét du droit, de la justice et de la paix, que la France et la Grande-Bretagne s'opposeront, par les voies diplomatiques et une attitude ferme et résolu, à son achèvement.

Bien que nous ayons été dans le cas de rappeler les paroles du président Pierce , en donnant Pextrait du Constitutionnel en ce qui concerne le Black-Warrior , nous terminerons ce paragraphe en rappelant en entier le passage du message adressé au séaak

Tout en blâmant formellement les entreprises dirigées par des particuliers contre Cuba, le président Pierce dit:

« Lorsque Ton considère la position de Tlle de Cuba , voisine (( de nous, et qui touche d'une manière si intime à nos rapports « commerciaux et politiques, on ne peut espérer qu^une suite d'actes a hostiles contraires à nos intérêts commerciaux , et l'adoption « d'une politique contraire à l'honneur et à la sécurité des États- « Unis puissent durer longtemps sans amener la guerre. »

En conséquence le président pense' que le moment est venu de prendre des mesures provisoires. * )

Des flibustiers.

Bien que les déprédations de toute nature sur mer, le pillage des vaisseaux, le massacre des équipages, etc., aient signalé chaque jour la vie des flibustiers (semblable en cela d'ailleurs, à la vie de tout pirate , faisant hostilités pour son propre compte, depredendi causa), on ne doit pas confondre avec les pirates ordinaires l'association des flibustiers ; toutefois, il faut bien le reconnaître, on peut parfaitement appliquer aux uns comme aux autres la définition tracée par Âzuni : « Le pirate est celui qui (( parcourt les mers avec un navire armé , sans commission ou sms fn patentes (fun prince ou d'un souverain, mais seulement de son « autorité privée dans la vue de saisir et de s'approprier par la

*) 11 semble difficile de découvrir, dans cette phrase, le fond aérieiix et réel de la penaée du président de riTnion : les mesures Tpromswrtst maumçéw le ftoroat mieux connaître.

« force tous les nannres qu'il rencofUrera. » La seule différence, en effet, qui existe entre les pirates et les flibustiers, c'est que les uns ont été de toutes les ^ques, qu'il en existe encore, et qu'on les rencootre à peu près dans toutes les latitudes ; tandis que les flibustiers n'ont eu qu'une époque, et qu'ils formaient une association (de corsaires français et anglais), dont les déprédations, qui avaient particulièrement pour théâtre les mers des Antilles, ont cessé de se produire vers la fin du 47^ siècle.

Cette association singulière , sans lois , sans discipline réelle, n'ayant d'autre esprit do corps que celui du brigandage, commença avant que la France et l'Angleterre eussent formé des établissements dans les Antilles ; elle dirigea plus particulièrement ses efforts contre les navires espagnols chargés de transporter, en Europe, For, l'argent et les pierreries de l'Amérique, attaquant rarement les bâtiments venant d'Europe ; elle cessa d'exister lorsque les gouvernements de France et d'Angleterre eurent organisé une administration forte dans leurs colonies des Antilles et qu'ils voulurent protéger la culture de ces lies.

Nous n'abuserons pas de l'indulgence du lecteur, en retraçant ici en de longs développements l'histoire de l'association des flibustiers, de ses expéditions, de son rapide accroissement, de sa fin ; mais il nous parait difficile de ne pas rappeler, dans cet ouvrage, le souvenir d'une société de corsaires, qui a joué un réle aussi considérable, dans le M^ siècle, et qui, bien qu'elle se fut placée en dehors du droit des gens, s'est trouvée en relations avouées avec les autorités officielles de St.-Domingue, lesquellea n'apportèrent aucun obstacle aux expéditions, aux brigandages, au partage du butin.

Nous serons bref toutefois : nous n'oublierons pas que si l'existence de l'association des flibustiers, fort connue d'ailleurs de tous DOS lecteurs, ne fut ni poursuivie, ni combattue par les gouvernements réguliers, elle ne saurait fournir toutefois aucun enseignement utile au droit maritime des nations, que tous ses actes ont violé.

Dans le principe, ce furent les lies de la Tortue et de St.- Christophe, enlevées .aux Espagnols, qui servirent de lieu de rendez- vous aux divers corsaires appartenant à Fassociation ; plus lard, et lorsqu'il s'agissait de partager le butin, les Anglais se retiraient à la Jamaïque et les Français à St^-Domingue.

L'association des flibustiers , connue aussi sous le nom de frères de la côte, a compté des hommes d'une grande audace, d'une grande intrépidité, mais aussi des hommes d'une grande cruauté; si clic avait eu des chefs capables de la discipliner, de la sou*

ineUre à des iusii&ulioDSy à des lois, à une justice regulièreoMA organisée, elle serait peut-élre parveoae à conserver ses conquêtes, et à former un État indé)>eiidaot qui aurait pris rai^ parmi les États de la Chrétienté : Rome n'a pas eu des commencements plus honorables. ^)

Parmi les traits d'audace dont on a conservé le souvenir, od doit citer notamment les suivants : Pierre Legrand, de Dieppe, commandait un bateau armé de quatre canons et monté par vîiigthuit hommes ; il aborde le bâtiment du vice-amiral espagnd couduisant les galions à Cadix ; il s'empare de la personne de cet officier général et des officiers de son État-major, qu'il renvoie à terre aussitôt que l'occasion de le faire se présente , et il conduit au chef lieu de Tassociation le bâtiment capturé et sa rîdie cargaison. Devant Carthagène, deux vaisseaux de guerre eqiagnob sortis du port pour donner la chasse à trois petits navires montés par des flibustiers français, sont pris par les forbans qu'ils avaient mission de détruire, et les équipages sont renvoyés à Carthagène avec dédain. Un flibustier français, nommé Laurent, commandant un petit navire, est surpris par deux bâtiments espa^ gnols présentant ensemble cent-vingt bouches à feu : Laurent par sa vigoureuse résistance et par une intrépidité qui semble surnaturelle, intimide les deux équipages, tue un grand nombre d'Espagnols, et s'échappe après avoir infligé aux bâtiments qui l'avaient attaqué, d'immenses avaries.

Un gentilhomme languedocien, du nom de Montbars, vint se joindre aux flibustiers, obéissant à la haine qu'il portait depuis son enfance aux Espagnols dont il détestait les atrocités brsqn'îb s'établirent en Amérique. Il devint l'un des chefs les plus intrépides de l'association ; sa férocité qui lui valut le surnom à^Extermmateur, donna un nouvel élan aux flibustiers et jeta Teffiei parmi les Espagnols dont les habitations étaient peu éloignées de la mer. Il ne fut égalé en cruauté que par Polonais ; mais la rage de Montbars en s'exèrçant sur les Espagnols, uniquement parcequ'ils étaient espagnols , ne lui fit cependant jamais donner la mort à un homme désarmé, tandis que l'OIonais semblait éprouver une volupté de chacal au meutre, à la vue du sang, aux souffrances des malheureux qui tombaient sous sa main.

Monlauban, qui commanda pendant vingt ans les courses des flibustiers, a soutenu avec avantage des combats contre des bâ-

' ) Le duché de Normandie ne fut-il pas accordé , dans le 10^ siècle . à RoUoa qui , en réalilé, n'était qu'iio ptroCe nonétitn, — un gMlïAoïMM ovMliri^r?

Uinenis de guerre anglais ; te commandani de l'ua d'eux se fit sauter au moment où, après avoir amené pavillon, il vit Montauban et ses hommes passer sur son bAtiment. MontaHban gagna la côte de Guinée. 11 fut reçu à bord d'un navire anglais pour se rendre àlaBarbade, et retenu prisonnier; il fut relâché et se rendit à Bordeaux, où il mourut en 1700.

Parmi les flibustiers anglais, Morgan ou Morghan fut le plus important. Il attaqua et prit Porto-Belio, y fit couler le sang è flots et enleva d'immenses richesses de cette ville. Il s'empara du fort Ste.-Gatherine, et fit, en traversant llstbme de Panama, une expédition sur le continent espagnol de l'Amérique méridionale, enlevant partout des U'ésors oonsidérables , et soumettant aux plus affeux tourments les Espagnols, les Nègres, les Indiens, en vue d'obtenir des aveux sur les lieux où des richesses avaient été

Sous la conduite de Van-Horn, d*Oslende, qui appartenait à la partie française de l'association, une expédition fut entreprise contre la Vera-Grus ; les chefs principaux dont les noms ont été conservés, sont Grammont (de Paris), Godefroy, Jouqué, et Laurent de Graff, Hollandais. La ville fut pillée, et les prisonniers furent soumis à une rançon de dix mlUons de francs, dont la moitié fat payée dans la journée.

Cette expédition, qui est de l'année 1683'), fut suivie, un an plus tSrd, d'une entreprise contre le Pérou, qui dura quatre années. Au retour, le plus grand nombre des audacieux aventuriers périt par naufrage dans le détroit de Magellan et au Gap Hon^; la majeure partie de ceux qui échapèrent aux abîmes de la mer, fut enlevée par la misère et par des maladies : bien peu reparurent, à St.-DomingUe.

Grammont, dont l'audace n'était point abattue, entreprit de diriger une expédition de flibustiers contre Campéche, dans la péninsule d'Yucatan. La place fut emportée ; la ville fut incendiée, et la forteresse détruite. Le jour de la Saint-Louis (et cette circonstance est bien remarquable), ces Français qui s'étaient affranchis de toute obéissances aux lois de leur pays, allumèrent un grand feu pour célébrer la fête de leur gauverain, et brûlèrent, pour un million de francs, du bois que le commerce envoie chercher à si grands fri4sl

M Louis XIV qui, à la même époque, faisait chàlier ie Bey d'Alger, en bombardant sa ville capitale, n'aurait- il pas dû, en même temps, employer ses vaisseaux à réprimer les dévastations des flibustiers, «m «i^ffto, et à rompre cette association de forbans aussi dangereux pour la navigation commerciale dans la mdr des Antilles , que les pirates ou corsaires barbaresques dans la Méditerranée ?

Le-momeni approchait où devait enfin cesser d'exister, et de nuire, Tassociation de ces homaies qui portaient ^i tous lieoi rincendie, Je meurtre, le pillage, la ruine, le désespoir, et qui sur mer étaient devenus Tefiroi de la navigation commerciale.

Le 9 janvier 1697, une flotte française, sous le commandement du baron de Pointis, chef d'escadre des armées navales de France, quitta la port de Brest ; le 12 avril elle se trouvait devant Carthagène, chef-lieu du gouvernement de la NouveUe-Grenade, en Amérique.

Ducasse, capitaine des vaisseaux du roi, et qui, depuis Tannée 4 694 , était gouverneur de St-Domingue , usant de rautorilé que lui donnait sur les flibustiers, Taffection qu'ils lui i>ortaîeDt (car, dès son arrivée à St.-Domingue , il avait compris la nécessité de gagner la'toonfiance de ces hommes de désordre), sût les décider à seconder les opérations du baron de Poioifs. Garth^èoe capitula le S mai; la capitulation ne fut pas observée aussi scrupuleusement qu'un acte de cette nature devrait toujours Pétre par le vainqueur ^) , et des excès de toute nature suivirent rentrée des flibustiers. Le baron de Pointis ne remit pas à ses terribles auxiliaires une part de butin aussi considérable que celle qulls se croyaient le droit d'obtenir : mécontents, ils se livrèrent, après son départ, à un nouveau pillage de la ville et reçurent une rançon d'un million de francs pour les prisonniers qu'ils avaient faits.

Après cette horrible et honteuse exaction, les flibustiers regagnèrent leurs vaisseaux et se dirigèrent sur St.-Domingue ; nuûs il^ furent rencontrés par une flotte anglaise et hollandaise , /loot les gouvernements étaient, en ce moment, alliés de l'Espagne: leurs navires furent, en grande partie, pris et coulés à fond; un fort petit nombre d'aventuriers parvinrent à gagner les cétes de St.-Domingue.

Depuis cette époque, la société ou association des flibustiers ne fit que bien peu parler d'elle ; peu après les événements de Garthagène, les plus considérables parmi eux, en voyant le noaibre des frères de la côte aussi réduit, acceptèrent des gouvememenls français et an^ais, des emplois civils et militaires dans les Antilles ; ils ne furent pas remplacés : l'association disparut complètement quand, d'une part, les anciens chefs devinrent, en qudqoe sorte, les protecteurs des c6tes sur lesquelles ils dirigeaient, peu

M De 1108 jours, la capitulation de Danzig a été indignement méconuuc : la garnison française au lieu de partir pour la France, comme elle avait droit do l'espérer, fut envoyée en Russie.

PiRATBRIE. 47S

de temps auparavaot, les brigandages des aventurière; et lorsque, d'autre part, les gouvernements de France et d'Angleterre songèrent, un peu iardivemerU, à favoriser le développement de la culture dans leurs colonies des Antilles. A Rome et àNaples, co mode de moraUsation des brigands est encore pratiqué quelque- Ibis : la police dans ces deux pays enrôle parmi ses carabiniers et parmi ses agents, les chefs de bandes de brigands avec lesquels le gouvernement s'est décidé à négocier, ne pouvant parvenir à les anéantir.

Nous pensons que pour le. plus grand nombre de nos lecteurs, il est superflu de les engager à ne pas confondre les flibustiers et les boucaniers. Bien qu'ils eussent des rapports fréquents et inlimes ensemble, leur vie était bien difiérente : les flibustiers faisaient la guerre aux bâtiments, les boucaniers faisaient la diasse aux bœufs saOvages. (V<nr cbap.U, § 4.)

Conquêtes par la piraterie : Zichmni, RoUan, Tehing-Tching-iCong. — Attaques de bâtiments de guerre en pleine paix. — Réponse du Vicomte de Rouville. — Navires de commuée capturés sans déclaration préalable de guerre. ') — Destruction de la colonie dOuaré, par des marchands de Liverpool, en 479% — Robert Surcouff. — Des letêres de marque.

Alexandre reprochait à un pirate sa condition de pirate, a )e « suis pirate, répliqua celui-ci, parceque je n'ai qu'un navire : si «j'avais une armée navale, on me -nommerait un conquérant.»

Ni les flibustiers, ni les compagnons du général Lopez ne sauraient s'autoriser de cette parole du pirate grec et se considérer comme s'étant placés au-dessus de la condition du pirate, parcequ'ils ont 4onné cours à leurs expéditions au moyen d'une armée navale. Ceux-là ont attaqué, au profit de la nombreuse association qu'ils avaient formée, des bâtiments richement chargés, et ont fréquemment commis leurs déprédations et leurs brigandages en dél^rquant sur les côtes de l'Amérique espagnole ; ceux-ci, sans mission avouée par aucun gouvernement, ont, en violation du droit des gens, opéré un débarquement dans Ttle de Cuba (où ils ont enlevé quelques caisses publiques), sous le prétexte

M Voir chap. II, IV, VII, XXII, XXVI.

474 UVRE il. CHAPITRE XXXVl.

de venir offrir à ses liabîtaDis de les aider à briser un joug (dool ils ne se sentaient nullement fatigués). Les colons espagnols, à la grande surprise de ceux qui se présentaient comme des libérateurs, ont préféré continuer de jouir de leor repos, de leurs Hchesses, de leur sécurité sous une monarchie, à voir s'établir chez eux cet état anarchique de désordre, d'esstts inconséqueflls d'indépendance et de gouvernement démocratique, de déceptîmis de toute nature , enfin, ^ que certains hommes (prédkatUê à phrases sonores, mais sans valeur pratique, de la Religion da birni^-éire matériel de tous les hommes) ^ voudraient, de nos jours, faire accepter comme le règne de la Uberti ! grand et noMe mot, sans doute, mais qu'après rexpérience faite de ia mise en œuvre des doctrines sorties de cerveaux creux, méchants on malades, il faut traduire par licence, droit du poing, misère, pillage, (mmùraSié, calaclisme de tous les mauvais instincts, débordement de louées t» plus hideuses passions sur la société.

Si la force qui ne s'appuie pas sur le droit et sur la légalité, devait avoir le privilège de donner au fait accompli une signification que Phistorien impartial ne saurait consentir à lui conserver; si le succès obtenu devait être la sanction du fait accompli dans ces conditions ; s'il suiBsait, enfin, pour ne pas être considéré comme pirate dans l'histoire, d'avoir su réunir sous la bannière de l'aventure des hommes en assez grand nombre pour assurer le triomphe d'une audacieuse entreprise, ou même pour l'essayer avec quelque chance de la conduire à bonne fin ; Ah I dans ce cas la morale, la raison, l'histoire auraient donc eu tort de donner, ainsi qu'elles l'ont fait, à certains chefs d'expéditions hardies, et couronnées par le succès, la qualification de pirates^

Nous ne le croyons pas : l'histoire ne leur devait pas d'autre nom.

Et, par exemple, ne doit-on pas considérer comme pirates les hommes qui, en 4448^), abordant avec une flotille, one armée navale, les colonies norv^ennes du Groenland (découvert en 982 par l'Islandais Eric Rauda), y portèrent le ravage, lo dévastation , le meurtre et l'incaidie ? Cette flotille appartenait à Zichmni, prince ou souverain de 111e Frisland^) que cet étranger (selon le voyageur italien Nicolas Z^io, qui vécut pendant |rfo-

M Eric vu (et, selon quelques auteurs, IX), roi de Danemarck et de Norvège, sucoesseor de Marguerite , régnait à celle époque ; Mble, il ne sot pas ae maiiiMBlr sur le trône, auquel il fut forcé de renoncer en 1438.

*) Il est probable, et Malle-Brun le croit, que cette lie nommée Fhdemd pv les frères Zenl , esl Pune des Iles de Tarciiipel fbr#«r.

siears années à la cour de ce petit soaverain pirate), enleva, en 4394 , à la couronne de Norvège, portée à cette époque par Marguerite surnommée la Sémiramis du Nord, Si Ziohmni n'exerçait pas la piraterie personnellement, sa flotiUe, ses stgeU Font pratiquée en son nom. Le succès, suivi même d'une sorte d'occupation non-*contestée du territoire dont une réunion d'aventuriers se serait emparée, ne saurait changer la quaUfication qu'il convient de donner au fait accompli par des hommes qui n'ont d'autre loi que ceUe de la farce, et dont la bannière n'est pas reconnue par les États régulièrement constitués et gouvernés ; le prince Uchmni ne saurait donc être regardé que comme le chef d'une petite et obscure nation de pirates.

Ces hordes diverses d*hommes du Nord (ou Normands, du mot teuton Nordinumn)y qui, aux 9^ et 40^ siècles envahirent et dévastèrent une partie de la France, et leur dief RoUon qui dans Tannée 876 remonta la Seine pour venir s'emparer de Rouen, qu'étaient-ils sinon des pirates qui avaient emprunté la mer pour atteindre les contrées qu'ils se proposaient de piller et de frapper de contributions ? Le roi Charles III, dit fe simple, effrayé des ravages que le chef des Normands (ou Nordmàtmer) exerçait en France, ne songea plus qu'à y mettre fin; il ne vit plus le pirate, mais uniquement le conquérant, dans le seigneur norvégien qui, à la tète d'une armée éf aventuriers, soumettait Icks villes de France et leur imposait de lourds tributs ; il le fit, en 94 4 , duc de Normandie et de Rretagne , par un traité solennel : RoUon devint Chrétien , prit le nom de Robert et épousa la princesse Giselle, fille du roi Gharies UI.

La réponse que le .pirate grec fit à Alexandre serait-elle donc Fexpression de la vérité ? On est pirate quand on ne possède qu'un navire pour écumer la mer; on est conquércmJt quand on la parcourt à la tète d'une armée navale I

Nous ne sommes pas de ce sentiment : il existe une différence sans doote dans les résultats du fait accompli ; mais, dans l'un comme dans l'autre cas, il y jà piraterie, action, mœurs de pirate, que ce soit un simple forban qui ait agi, ou bien un RoUon et un Zichmni. L'orgueilleuse et insolente similitude que le pirate grec établissait, dans sa pensée, enXre lui et le roi de Macédoine pro** cédait de cet esprit de révolte dont sont animés tous ces hommes qui ne savent se soumettre à aucun joug social, à aucune loi, à aucune supériorité ; tous ces hommes qui , bien que placés dans une condition fort humble ou fort secondaire de la société , se croyent le droit, quand l'occasion se prés^fite pour eux de le faire,

de donner une leçon à leur roi ! secle bien ancienne, il paraît,

si la réponse do pirate grec a été réellement exprimée ; seole fatale qui, de nos jours, a fait de bien déplorables progrès, et a eu de bien déplorables résultats !

Ces exemples de piraterie couverte du manteau du conquéragU. sont bien éloignés de nous, et rien de semblable ne pourrait aujourd'hui se produire dans les paya chrétiens : RoUon apparut à la fin du 9° siècle ; Zichmni appartient au 4 4^ et au commeDcemenl du 45« siècle.

L'histoire nous présente un fait plus récent, mais ce n'est point en Europe qu'il a eu lieu : Tching-Tdiing*Kong est qualifié piraU par quelques biographes, d'autres lui donnent la qualité d'usivW chinois, probablement parcequ'il a combattu pour rdever la dynastie des Ming,

Tohing«Tching-Kong, qui est également connu en Europe sous le nom de Koxinga, fit partie des Tartares-Mandchoux qai envahirent la Chine dans le 47® siècle ; mais trahi peu après par eux , fl se promit d'en tirer une éclatante vengeance. U leur livra plusieurs combats dont les résultats lui furent favoraUes ; il avait, d'ailleurs déclaré, dans l'espérance d'attirer un plus grand nombre de combattants sous ses drapeaux , qu'il faisait la guerre ao nmn d'un descendant de la dynastie des Mim ou Ming, dont les aocétres avaient occupé le trène de l'empire chinois depuis l'an 4 368 jusqu'en 4643. Victorieux en plusieurs circonstances, sur terre et sur mer, il songea, conuneRoUon, à se former un établissemenl indépendant Ce fut alors qu'il attaqua les Hollandais, quil les chassa, en 4664 , des lies de Pormose et des lies Pcicadores ou Pong-Hoa, et qu'il prit le titre de roi. U s'unit aux Anglafe pour .continuer la guerre contre les Mandchoux, et mourut en 1670, laissant à son fils un trène que ses ennemis loi enlevèrent en

Les siècles en se succédant font oublier Pusurpation qui s'est maintenue en possession, qui est restée conservatrice de la société, qui a respecté les lois et les mœurs du pays, sur lequel elle a étendu les bienfaits d'une bonne administration. C'est ainsi que la descendance d'un usurpateur finit par posséder un Irène et une autorité que personne ne songe à lui contester et que chacun respecte tant à l'intérieur qu'à l'extérieur du pays ; or, la conquête qui a eu pour origine la piraterie, comme celle de Rollon, obtient le mémo bénéfice avec l'aide du temps, des traités publics et des relations avec les États réguliers voisins. Mais ja> mais le temps écoulé ne. pourra faire que l'histoire ne considère

pas comme autant de faits qui doivent être assimilés à la piraterie et en porter les stigmates, tes attaques en pleine paix de bâtiments de guerre, la capture (sans quMl y ait eu déclaration préalable de rupture), des bâtiments de la marine commerciale, dépourvus généralement de tous moyens de défense, voyageant sans défiance sous la foi des traités, ainsi qu'il fut ordonné et fait, de la part du gouvernement britannique, en diverses circonstances, et notamment çn 4755 et 4803. {Voir les chap. IV, XI, § 4, XXII, XXVI.)

a Une guerre sans déclaration préalable » , dit Gérard de Rayneval, a est un guetapens, une violation de la foi publique et un « véritable brigandage : c'est la guerre des pirates et des /ba bmtiers. »

C'est aussi ce que pensait le Vicomte de Bouville, commandant la frégate française r Espérance ; fait prisonnier, en 4755, par l'escadre anglaise de l'amiral West/ et conduit à Londres, le gouvernement lui offrit de le laisser retourner en France sur sa parole ; il réfusa avec ' hauteur , disant qu'il ne voulait de la liberté qu'en l'achetant au moyen d'une rançon, car il se regardait, disait-il, comme étant tombé entre les mains de pirates, puisqu'il avait été attaqué en temps de paix contre le droit des gens. Ces fermes paroles dans la bouche d'un homme d'un grand courte et qui pouvait revoir sa patrie en engageant sa parole de ne pas servir pendant la durée de la guerre, étaient un châtiment mérité infligé au manque de loyauté du gouvernement anglais, agresseur sur tous les points, longtemps avant la rupture, et au moment même où il donnait à l'ambassadeur de France à Londres des assurances sur son envie de garder la paix {voir chap.,IV) ; mais ce châtiment n'a modifié ni ses doctrines, ni ses procédés, ainsi qu'en ont fourni la preuve les événements décrits dans les chapitres vn, XI, XXII, XXVI, xxviL

Ce que les gouvernements n'ont aucun scrupule à faire, exnC qui doivent l'exemple de la moralité et de la loyauté, comment les sujets ne se laisseraient-ils pas entraîner à le faire également ? Les trois marchands de Liverpool, dont nous avons à parler, ne furent pas plus scrupuleux en 4793, que le cabinet de leur souverain ne l'avait été en 4755, en 4803, en 4807, etc.

Nous empruntons, en partie, à Malte-Brun, le fait suivant:

Un Français, le capitaine Landolphe, quitta Nantes en 4786,

avec la mission que lui avait confiée une compagnie commerciale,

de se rendre sur les cAtes de Guinée. En 4 788 , il forma à Ouaré

un bel établissement pour la culture de la canne â sucre, en in-

troduisant d'ailleurs dans 8od usine, les procédés ei réglemente mis en usage par les Anglais dans l'établissemenl qa^ils avaient créé, l'année précédente, à Sierra-Leone, en vue de iravaîOer à la civilisation des Africains. Trois négociants de Liverpool «'e^ fkmment de rage à l'idée de voir la philantropie et le commerce français s'établir sur une côte où l'on ne connaissait encore d'autre commerce que le trafic des Nègres. Ils arment en conséquence une petite escadre, surprennent la colonie française dont ils s'emparent, incendient les maisons, pillent les magasins, ei massacrent les Nègres cultivateurs.

Ces faits s'accomplirent en pldne paix , vers le milieu de Fannée 4792. M. Landolphe échappa seul aux poursuites de ses assassins, et n'est mort qu'en 4825 à Paris.

Quelle différence, demanderons-nous aux hommes iropartîaui, existe-t-il entre les attaques dirigées, ou$em de la pake, eniriolation des traités et du droit des gens, par la marine royale d'Angleterre contre les bâtiments de guerre français le Berée, PEguUUm, la Flore, en 4744, PAlcide, le Lys, t Espérance, en 4755 ; contre les bâtiments de guerre espagnols capturés, en 4801, par le commodore Moore, etc.; et l'attaque dirigée, en 4792, contre la colonie française d'Ouaré, par les marchands négriers de Liverpool?

Toutes ces attaques doivent, selon nous, être flélriers, du même nom: piraterie ^ eocpédUùm de flibustiers.

Mais avec cette différence cependant que l'acte des forbans de tÀoerpool est de la piraterie pure et simple, sans excuse poor ceux qui s'y sont livrés, et que la corde aurait dû punir.

Tandis que les attaques, en violation du droit des gens, des traités, de la bonne foi, de la loyauté, faites par les escadres de Roscawen, West, Moore, etc., ont été autant d'actes de piraterie (ordonnés par un gouvernement qui se croit tout permis sur mer f>arceque les bâtiments de sa marine militaire qm' la sillonnent en tous sens, sont en plus grand nombre que ceux de ckaam des autres États maritimes. ( Voir Livre I, titre III, § 24.)

Si en présence des paroles de Gérard de Rayneval et du Vicomte de Bouville, on peut considérer comme une guerre de /Sbusiiers les hostilités exécutées par la marine militaire d*nn État en vertu de l'ordre donné par le gouvernement, avant que ce gouvernement ait préalablement déclaré la guerre h la nation dont il fait assaillir les vaisseaux armés , et dont il fait enlever les bâtiments marchands , a fortiori doit-on envisager de la même façon les actes accomplis par des corsaires, avec autorisatian de

rÉtcU, lequel, contre toale moralité, leur a délivré des l^e$ de inarque f A la faveur de ce document, pirates légaux et officiels ( mais ne pouvant exercer leurs déprédations que contre les bAti- [oents de la nation momentanément ennemie), les corsaires peuvent en effet attaquer, piller, couler à fond au besoin, les navires inoffensifs du commerce, généralement dépourvus de moyens de dé^ fense I Est-ce au patriotisme des armateurs que les lettres de marque ont été accordées ? Est-ce Famour de la patrie ? Est-ce Vamour de la gloire qui animent le cœur des armateurs engagés

dans la course sous Tégide des lettres de marque ? Chacun

sait que Tamour du gain, la soif de Tor, la cupidité sont les seuls oQobiles qui arment les corsaires, qui les polissent à la recherche des navires de commerce de la nation'momentanément ennemie, ou qui les portent à délivrer un bâtiment de leur nation capturé par Tennemi I ( Voir Livre I, titre m, §§ SO et 21.)

Pendant les dernières guerres maritimes qui ont eu lieu entre la France et la Grande-Bretagne, de 4793 à 4804, et de 4803 à 4844 (voir chap. XXI etXXVI), des masses de corsaires armés en course et pourvus de lettres de marque ont fait, de part et d'autre, la guerre au commerce pacifique des deux nations, dans les mers d^Europe et d'Amérique , ainsi que dans les mers des Indes-Orientales. Parmi les capitaines de corsaires français, il en est un dont le nom et le souvenir doivent être conservés, — le fameux Robert Surcouff, né à Benic, dans les environs de St.- Malo, — parceque cet homme, si renommépar son courage, ne ressemblait en rien à la plus part des autres capitaines de corsaires, tous d'une grande valeur sans doute, et doués d^une grande audace , car la profession qu'ils exerçaient réclamait impérieusement ces qualités ; mais tous à peu près également brutaux, pillards, dépourvus des plus simples sentiments d'humanité, n'ayant d'autre but que les déprédations productives , d'autre argument que la hache d'abordage et le poignard, d'autre distraction que l'orgie après la capture.

A peine Agé de vingt ans, Robert Surcouff était capitaine ; il commanda successivement, à partir de l'année 4793, les corsaires la Clarisse, la Confiance, le Revenant. En 4796, il se trouvait à l'ile-de-France, aujourd'hui lie Maurice ; il fut chargé du commandement d'un petit navire corsaire monté par des marins in* diens (ou Lascars). U attaqua un convoi anglais et s'empara du schooner qui l'escortait; il y fit passer son équipage.

Dans les eaux du Bengale, il rencontre le Triton, vaisseau de la compagnie anglaise des Indes-Orientales, armé de 26 canons

Bt portant 450 hommes d'équipage. Il te fcâl passer pour m pilote du Gange, se rend à bord du Triton et s'empare de ce bâtiment. Cette ruse était contraire aux lois de la guerre maritioie : il est permis de simuler un pavillon, pour échapper à la pour^ suite de l'ennemi, mais jamais pour Vapprodier ; c'est sous le pavillon du pays auquel un corsaire appartient qu'il doit Urer le coup de semonce et combattre.

En 1799, capitaine de la Ckmftance, de 20 canons et de 420 hommes d'équipage, R. Surcouff enleva, à l'abordage, le vaisseau de la compagnie anglaise, le Kent, de 40 canons et de 440 hommes d'équipage.

En 4809, chargé de conduire en France la frégate le Oarles, il sut échapper par l'habileté de ses manœuvres, aux croisières ennemies et parvint à entrer dans le port de St.-Malo.

Comme marin habile , coipme capitaine courageux , Robert Surcouff, mort en 4827, est resté cher à ses compatriotes. A ce double titre, il nous est facile d'honorer également sa mémoire, bien que nous regrettions que ce ne soit pas sur les vaisseaux de l'État qu'il ait signalé sa valeur et utilisé ses talents. Mais ce que nous regrettons surtout dans la vie de Robert Surcouff, se vouant à la guerre de corsaire, c'est qu'il n'ait pas toujours agi en se couvrant de la légalité des lettres de marque, dont Pobtention (il faut bien le dire tout en blâmant leur usage, et leor maintien de la part des gouvernements chrétiens), était, comme elle est encore, la condition déterminée par la loi des nations, à laquelle tout armateur doit se soumettre avant de se faire (à son profit personnel d'ailleurs), l'auxiliaire pillard de la marine de l'État : Deploranda lex, sed lex, Robert Sourcouff 3e vit sur le point, pour ne s'être pas conformé à la loi, d'être privé da pro.duit des prises qu'il avait faites pendant les premières années de la guerre de 4793, « parcequ'il avait », dit l'un de ses biographes, <t écume la mer sans lettres de marque : en considération ce- « pendant de ses services, le Directoire lui décerna, à titre de a récompense nationale, la valeur de ses prises. »

Le gouvernement français , prenant en considération les nombreux traits de courage de R. Surcouff, a pu se montrer indulgent à son égard ; mais certes si Surcouff fut tombé entre les mains des Anglais, dépourvu des lettres de marque qui légalisent la position de V aventurier faisant la guerre à son profit, Robert Surcouir aurait été considéré par eux comme un pirate, et mis à mort.

A l'époque où le Directoire abandonna à l'audacieux aven-

iorier le montant des prises qu'il avait faites, en naviguant et en combattant sans lettres de marque parfois, R. Surcouff, simple maître au petit cabotage six ans auparavant, se vit à la tête d'une fortune de 447,000 francs; et lorsqu'en 4843, R. SurcoufiP, grand et courageux marin, homme honnête et humain, renonça à la course, il possédait, selon son biographe, une fortune de près de trois millions. Comment de semblables faits n'exciteraient-ils pas l'émulation et les désirs cupides? Or, les gouvernements doivent* ils en favoriser le développement ? N'est-il pas plutôt dans leur devoir rigoureux de s'opposer à tout ce qui peut les faire naître au sein des populations qu'ils sont appelés à diriger? Comment peuvent-ils oublier ou méconnaître que ces sentiments cupides, cette soif des richesses qui animent les armateurs en temps de guerre, étouffent dans le cœur des hommes tout sentiment de justice, de moralité, d'humanité? ^) Pour rester fidèle à l'accomplissement de ce devoir, en ce qui concerne la course, il faudrait que tous les États chrétiens, dont la mer baigne les cétes, s'engageassent (fhomneur à ne plus délivrer de lettres de marque; et, dans le cas où l'un d'eux viendrait à manquer à ses engagements, il faudrait que le traité signé par les Étals maritimes autorisât chacun d'eux à traiter comme pirate tout corsaire qui serait capturé, ou qui chercherait un refuge dans un port neutre, sans qu'il fût mémo nécessaire de procéder à l'examen de ses papiers, du moment que le capitaine du bâtiment armé capturé, ou entré dans un port d'une Puissance amie ou neutre , ne présenterait pas une commission constatant que son bâtiment fait partie de la flotte de PÉtat et que les officiers et les hommes de Péquipage appartiemeni à f armée navale du pays dont le bâtiment porte le pavillon.

Qu'on se rappelle les tentatives faites, en 4794, par l'assemblée constituante de France , dans le but d'entraîner tous les États maritimes européens, à supprimer la course, qu'on lise les paroles du comte Merlin, le savant auteur du Répertoire de jurisprudence ; du comte Portalis, le laborieux homme d'État; des> publicistes Mably, Âzuni, Georges de Martens^) ; celles d'écrivains plus modernes encore, tels que H. Emile Vincent, auteur de La législati(m commerciale] M. A. Mignot, professeur de droit commercial à Rouen, etc. etc.; et la conviction deviendra de plus en

>) L'empereur des Français Ta compris: en déclarant la guerre à la Russie en 1864. il a déclaré qu'il ne serait point délivré de lettres de marque ; l'Angleterre a suivi cet exemple. [ Voir Livre I, titre îîl, 8 10, 2^ section.)

») Fotr Livre I, litre IH, §§ «0, 21, 96. CussT. IL 34

482 l'IVRE 11. CHAPITRE XXXVI.

plus profonde chez tous les hommes éclairés, josies» honoèt^ que le maintîeD de la course et que l'usage de délivrer des iMns de marque sont une honte pour la oivilisatioa chrétienne, et pour les hommes d'ÉUt du 49^ siècle.

Divers faii» de pirakarie, ei exicuHon des pirates, — Mort di

renseigne Bisson.

Les oonsidérations diverses dans lesquelles nous sommes entré, en terminant le paragraphe précédent, tant sur la course autorisée que sur les prises avant rupture déclarée de la paix, nous mettent dans le cas de i*evenir, dans un dernier paragraphe, sur la piraterie proprement dite.

Après les pirates conquérants, — Rollon, Zichmni, TcUng- Tching-Kong, — nous aurions pu nommer encore, au ll^âède, Zachas, pirate sarrasin, qui parvint à se faire reconnaître souverain de Smyme, et dont la puissance devint telle que Sotimaa, Sultan de Nîcée, rechercha son alliance et lui donna sa filie ea mariage, en 4093,

Le corsaire Oroush (ou Aroudji), surnommé. Barbaroosse, et ^ frère Khair-Eddin (ou Hariadan), qui, dans le 46^ siède, devinrent successivement Deys d'Alger, où ils établirent ce repaire de pirates officiels, que la France a détruit en 4830, ( Voir dbap. XXXUI.)

Les forbans connus sous le nom à!UiCQchi, qui désolèrent le golfe adriatique, et que l'empereur Ferdinand prit en quelque sorte à sa solde, en les nommant gardiens des frontières, en leur assurant une paie militaire; on leur assigna, en 4540, pour demeure, la ville deSegna, qu'ils conservèrent jusqu'en 4648, époque à laquelle les Uscochi forent anéantis par les Vénitiens.

Mais bien que les repaires de la piraterie offidelle aient été détruits, ou que les cbefe des pays à oorsaires-pirates se soient engagés, par des, traités, à renoncer à la course, la piraterie isolée, quoique combattue par toutes les marines militaires, n'a pas jcessé d'exister. Quelques pirates se montrent encore dans l'Archipel grec, où les anses, les criques et les Uots nombreux sont favorables à la piraterie ; sur certaines parties des oétes d'Amérique ; dans les mers qui baignent l'empire chinois ; dans l'Océan pacifique, etc.

Dans l'année 48)7, un fait de piraterie est devenu Poocasion d'un aete d'hérofsme dont le souvenir doit à jamais être conservé,

PIRATBRIE. 483

et dont M. le vice-amiral Halgan a donné une relation dans la Ptanee maritime {V volume, Paris, 4837).

La corvette de l'État la Lamproie 8*était emparée sur les côtes de Syrie d'un brig-pirate grec, nommé le FmaycH, monté par 66 hommes d^uipage, qui fût conduit à Alexandrie.

La firégate la Magicienne prit à son bord l'équîpage-pirate, à l'exception de six hommes qui furent laissés sur la prise, dont le commandement fut remis à M. Bisson, enseigne de vaisseau ; quinze marins français et un oCHeier complétèrent l'armement de la prise, qui fit voile pour l'Archipel.

Dans la nuit du 4 novembre, un gros temps força le capitaine de prise à se diriger sur Stampalie^ pour y relâcher; le 5, à huit heures de matin, le brig jetait Pancre dans une petite baie, à trois milles de cette ville.

Deux des matelots grecs , laissés à bord du Panayoii, se jetèrent à la mer , et parvinrent à gagner la céte ; ces hommes s'empressèrent de se mettre en communication avec les pirates qui se trouvaient sur cette partie du littoral ; ils dirigèrent vers dix heures du soir, sur le PanayoH à l'ancre, deux Mieiike portant ensemble 420 à 430 hommes. Le capitaine français donna ordre qu'on les hélAt, et lorsque les deux embarcations ne furent plus qu'à demi-portée de fusil, l'enseigne Bisson commanda à sa mousqueterie de faire feu. Une fusillade vigoureuse riposta du cété des pirates. L'une des embarcations aborda par Pavant, la seconde, par la joue de bâbord, et bientèt, malgré les héroïques efforts de Bisson et de son second, M. Trémintin, les pirates s'^ncèrent sur le pont du Hmayoti.

Bisson qu'une blessure affaiblissait, parvint cependant à se dégager des Grecs qui Pentouraient, et appelant Trémintin, il lui dit avec le sangfroid du désespoir : « Ces brigands sont maîtres a du navire, la cèle et le pont en sont remplis I G*est le moment t de terminer l'affaire. Avertissez ce qui reste de nos braves de c se jeter à la mer. Adieu, pilote, je vais tout finir: c'est le mo- « ment de tious venger. » 11 se dirigea immédiatement sur le point

OQ étaient réunies les poudres Quelques secondes après, le

Fanayùti sautait.

Le brave Trémintin que Pexplosion avait lancé en Pair, et que le hazard seul a sauvé d'une mort qu'il n'avait poiut cherché à éviter en se jetant à la mer comme le désirait son capitaine, — le brave Trémintin, disons-nous, fut lancé sur la plage, où un des pirates grecs loi enleva ses vêtements et la montre que Bisson loi avait donnée comme un souvenir de moH.

484 LIVRB II. CHAPITRE XXXSl

Quatre marias français qui s'étaieut élancés à la mer rallièreiil la maison où s^éiait retiré le second, c'est-à-dire la demeore dfemême du gouverneur de Ttle qui fit administrer au Uesaé les premiers secours.

Soixante-dix cadavres grecs que les lames apportèrent dans la journée du lendemain de la sinistre catastrophe, prouvèrent que la résolution héroïque du brave Bisson avait eu son plein eifet.

Les lois et règlements n'accordent de pension, en raison des services d'un officier, qu'à ses père et mère, et à ses eofSuits. Sisson ne laissait qu'une sœur : par exception , une pension extraordinaire lui fut allouée.

M. Trémintin fut nommé chevalier de la légion d'honneur, et reçut des mains du ministre de la marine , en présenee des ofBciers de la marine qui se trouvaient à Paris, une épée d'honnenr. Depuis, il a été admis dans le corps de la marine avec le grade d'enseigne de vaisseau, ou lieutenant de frégate.

Dans le fait de piraterie que nous venons de rappeler, rhé^ roisme d'un commandant de la marine militaire a donné la mort à plus de soixante pirates : c'est une juste punition de leur crime; toutefois nous déplorons qu'elle leur ait été infligée au prix de la vie d'un courageux officier. Était-ce bien là, en effet, la punitian que ces hommes de dépradations et de pillage devaient recevoir? La mort ignominieuse par la corde et la suspension aux foorches patibulaires ou à la grande vergue d'un bâtiment, est, on le sait, le sort qui attend les pirates saisis au moment où ils se livrent à la piraterie. Quand les pirates sont en trop grand nombre, ie commandant du bâtiment qui les poursuit et les saisit peut hésiter, on le conçoit, à la pensée de faire procéder à Texécution, et de faire assister tout un équipage au spectade de la mort par la corde d'un grand nombre d'hommes ; mais, dans ce cas, mieux vaut couler ces misérables, car ils ne méritent aucune pitié, que d'ordonner une semblable exécution.

C'est cette punition, cette mort infemante, par la corde, qu'Mt reçue divers pirates des Antilles et d'autres mers encore, dont nous allons rappeler le nom et les actions, en empruntant les détails fort abrégés que nous rapporterons , à la France mariiimB, publiée en 4837 à Paris.

Gibbs, après avoir servi dans la marine des État8-Dms de l'Amérique septentrionale, s'était embarqué sur un navire colombien, la Maria, dont il parvint à soulever l'équipage contre son état^major, lequel fut déposé dans une petite baie de 111e de Cnba.

PlRATERiE. 485

L'éqaipage de la Maria se livra à la piraterie et ne tarda pas à prendre Gîbbs pour son chef.

Durant trois ans entiers , l'atroce précaution (dit le capitaine Lecomte, auteur de la relation ), que prenait ce pirate de massacrer les équipages des bAtimeiits qu'il capturait, le 6t échapper aux croisières française, anglaise et américaine qui veillaient sur ces mers.

Les aveux que Gîbbs fit lorsqu'il fut pris, en 4830, portèrent à quarante le nombre de bâtiments qui furent pillés sous ses ordres, et à plus de vingt celui des équipages qui furent massacrés.

Ce fut en revenant d'Alger, où il avait été offrir ses services au Dey (qui peu de temps après perdit son tréne et devmt le prisonnier de l'armée française), que Gîbbs fut traduit devant un tribunal des Éiats-Unis, sous la prévention du meurtre de Williams Robert, officier du brick américain Vincyard, commis sur les hautes mers, le 23 novembre 48SO. Gîbbs et l'un de ses associés nommé Wansley furent conduits à la potence disposée de telle sorte que les pirates , une fois exécutés , durent rester suspendus au gibet, au lieu d'en être retirés immédiatement après leur mort ainsi qu'il est d*usage de le *faire pour les autres suppliciés.

n y a vingt et quelques années qu'un aventurier du nom de Benoit Soto, fut condamné au même supplice par la cour martiale de Gibraltar, après avoir pendant dix ans, tant la répression de la piraterie est difficile, quelque active que soit la surveillance exercée par les marines de guerre des grandes nations, commis des actes d'une cruauté inouïe.

A Malte, en 4832, nous avons vu, suspendus au gibet (élevé sur une hauteur et de façon à pouvoir être aperçu de la mer), les ossements desséchés de plusieurs pirates, comme un avis permanent à leurs pareils, s'ils sont pris un jour, du sort qui les attend.

Le brig-pirate espagnol le Panda s'était emparé d'un navire mexicaita : le capitaine Don Pedro Gilbert, après avoir fait enlever tout ce que ce bâtiment pouvait renfermer de précieux, fit renfermer l'équipage à fond de cale, ordonna que le feu fut mis, au moyen de mèches soufrées, dans différentes parties du navire, lequel fut abmdonné dans cet état à son malheureux sort. Les ^prisonniers parvinrent à se rendre maîtres de Tinoendie et atteignirent les cétes des États-Unis, à peu de distance de Gharies- Town et de Boston , au moment même où les pirates abordaient

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dans ce dernier port. Sur les dénondations des Mexicains, Gilbert el sa bande furent arrêtés, et, malgré leurs énergiques dénégatiens devant le tribunal, sept d'entre eux furent oendaniDés à mort ; einq seulement furent oonduits ensemble au gibet ; il y eut sursis en faveur des pirates Soto et Thomas Ruys, qui avaient cherché à faire revenir le capitaine Gilbert de la terrible résolution de faire périr les captifs dans les flammes.

Les dnq suppliciés ne restèrent suspendus à la corde, après leur mort, que pendant cinq minutes, leurs corps étant destinés, selon la sentence, à servir aux études anatomiques de Tamphi* théâtre de chirurgie de Boston.

Lorsque les cadavres arrivèrent au lien de la diaseetien, le consul d'Espagne les réclama, disant que le crime de pîratme n'ayant pas été accompagné de meurtre , on devait leur accorder une sépulture chrétienne. Les magistrats eurent égard à la demande du consul, et les corps des cinq suppliciés furent trans* portés au cimetiôre catholique de Gharles-Town.

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