LIVRE IL CHAPITRE iY
reconnaissait d'autre souveraineté que celle de son Grand-maître (à cette époque Don Emmanuel Pinlo, Portugais), et qu'il ne pouvait exister d'autres rapj)orts entre l empereur de France et le grand-maître, que ceux cjue le droit des gens européen autorisait entre souverains indépendants.
Le drogman de la Porte n'admit pas, en effet, ces raisons comme plausibles, les considérant comme autant de défaites pour voiler la mauvaise volonté. ïl remit alors à l'ambassadeur de France un <i mémoire amical)), lequel, malgré cette (puilitication , était rempli d'invectives , établissant qu'aucun gouvernement ayant le sentiment de sa propre dignité, ne pouvait, au sem de la paix, recevoir dans ses ports un vaisseau dérobé par des esclaves ; ce mémoire amical était terminé en formulant ta condition que le y$iaaeàUy ses agrès et sou équipage fùssent restitués en peu de mois : dans le cas contraire » , ajoutait le Grand-Vizir au nom duquel le mémoire avait été porté, «la résidence de l'ambassa* « deor et des consuls de France dans les États de cet empire, «n*étant pas d'une utilité sur laquelle on pmase compter, Û en «résulte qu'on doit les renvoyer dans leurs pays.»
M. de Yergemies fat, à ces paroles hautaines et insolentes, rempli d'indignation ; Pontrage làift à la dignité du roi excita égatoment nne grande irritation à yer8aille&
Toutefois, le moment était plein d'embarras fat de diiBoaltés peur rompre avec la Porte OttonoAne.
Ut guerre existait entre la France et la Grande-Bratagne ; celte Pulssanoe, heureuse de voir le commerce français anéanti peur longtemps dans le Levant, aurait sù iélre tourner la circonstance au profit du commerce britannique.
IVnn «itre cété, le roi de Pruase eharcfaait à attirer la Porte à lui et voulait Tentrainer à déclarer la guerre à l'impératrice Marie-Thérèse : c'eût été faire les affaires de Frédéric II que de se brouiller avec l'empereur ottoman ; on ne pouvait donc, sans s'exposer û de graves complications politiques, donner au Sultan, en ce moment, la leçon que méritent le message de son Vizir.
Le duc de Cboiseul pensa cependant que la dignité du Roi dominait la question ; que les paroles du Vizir devaient être relevées avec le juste sentiment d'otTense qu'elles avaient produit, et que si , dans rintérét-de la guerre engagée, ie roi se prêtait à faire faire quelques démarches à Malte, ce ne saurait être qu'a la condition que des remerciements solennels et des assurances nouvelles d'amitié seraient portés au roi par un, ambassadttur extraordmaire>
RÉVOLTE 0£â fiSGUVES CB&ÊTIENS, etc. 309
PeiK^nt ce temps-là , Mustapha se préparait à faire la guerre à l'Ordre de Malte ; cette circonstance, qui n'était pas ignorée du Grand-maître, était de nature h le disposer à écouter les propositions que lui fit porter le roi Louis XY; car, d'une part, les fortifications de l'Ile, depuis longtemps négligées, étaient dans un mauvais état de défense; et, d*autre part, les finances de l'ordre ne lui permettaient pas de soutenir une gaerre prolongée.
Or f au moment où la France et FEspagne étaient engagées dans une gaerre qui dnralt depuis cinq années déjà, comment Perdre aarait-H pù compter sur des seoours «ISeaces de la part de. ces deux Poissanoes principales?
Louis XV voulut donc, dans Fintérèt de TOrdre , arrêter les arme» mèints de la Porte ; il se résolut à adisCer le vaisseau amiral, enlevé par les esclaves chrétiens, afin de le renvoyer au Sultan ; c'était rendre, à la fois, service à l'Ordre de Malte et à la Porte Ottomane.
Dans ce but le bailli de Fleury, qui avait exercé Templui de général des galères de La Religion, fut envoyé à Malte.
Le fîrand conseil de l'Ordre trouva qu'il était honteux et indigne d'acheter la paix par le sacrifîoe du Soénl-Sauvettr ; le moyen employé d'ailleurs dans le but d'appaiser la colère du Sultan, lui parut être une flétrissure pour l'Ordre. L'ancien esprit de bravoure et d'honneur qui avait, de tout temps, animé les membres de l'Ordre souverain de SL-Jean de Jérusalem , existait toujours au mémo degré, bien que les cbevaiîers.n'eiissent plus que de bien rares occasions d'utiliser leur courage en donnant la chasse à ^alques corsaires barbaresques.
Le Grand-mattre de l'Ordre et le baUlî de Fleury éprouvèrent quelque difficulté à calmer les esprits.
Le conseil consentit enfin, à la vente du vaisseau, amird turc è la France, ainsi qu'à la restitutioD de dix*neuf esclaves musulmans destinés à faire partie de l'équipage. La loi de la nécessité comprima l'irritation qui existait au fond de tous les cœurs.
Le vaisseau fut vendu pour la somme de 83 4,000 li vres à la France.
Ce fut à cette occasion, et pour reconDaître ce que le cabinet de Versailles pouvait, dans les circonstances présentes, considérer comme un service qui lui était rendu (car la résistance de l'ordre, qt^il n'aurait pas voulu abandonner dans la lutte contre la Porte, était de nature à faire naître de sérieux embarras au milieu de la guerre dans laquelle se trouvaient engagées la France, l'Espagne, la Grande-Bretagne, la Prusse, etc.); ce iîit, disons-nous, à cette occasion, que le roi de France abrogea le droiU é^aubame en faveur des sujets de Malte.
UVR£ U. CHAPITRE IV.
La Porte oblhit de la -Grande-Bretagne les sauf-condnits nécessaires pour que le bâtiment ne fat pas attaqué pendant son voyage.
Le chevalier de Moriès qui fut chargé de le conduire à Constantinople, parut dans le port de cette ville le 18 jaiivier f7(>2 ; il avait quitté Malte le 10 décembre de l'année précédente.
Le bâtiment bissa, à l'entrée du port, le pavillon du Sultan.
La joie fut grande dans toute la population qui se précipita en foule sur le rivage.
La marche de M. de Veigennes à travers la ville de Constantinopie , en *Se rendant à l'audience du Grand-Vizir, ressemblait à un triomphe. Des pelisses d'hermine et de riches cafetans lurent donnés au chevalier do Moriès, à son premier heutenant, ainsi qu'aux officiers de la suite de M. de Vergennes ; un écuyer du Sultan vint, de la part de ce souverain, ofirir un cheval riche* ment équipé à l'ambassadeur.
Le Sultan se proposait d'envoyer des présents somptueux au roi Louis XV : M. de Vergennes fit comprendre que, pour être acceptés, ces présents devaient être remis par un ambassadeur de Sa Hautesse ; on tomba fadlement d'accord sur ce point
Une simple lettre de remerciement fut donc écrite, dans ce prmier moment, par le Grand-Yizir au comte de Gboiseul-Praslin, qui avait remplacé le duc de Ghoiseul, son cousin, dans Tadmi. nlstration du département des affaires étrangères ; la mission solennelle fut remise à une autre époque ; mais le temps s'écoula, la reconnaissance s'affaiblit, et la mission n'eut jamais lieu.
La générosité dé la France épargna, sans aucun doute, à l'Ordre de St*Jean de Jérusalem, de grands désastres; et, tout en raffermissant l'alliance de la Porte, eUe rendit célle-oi moins disposée à céder aux instances de Frédéric IL
CSe ne (bt pas la seule circonstance où la France sut faire un sacrffîce d'argent dans l'intérêt de la paix européenne ; nous aurons à signaler une de ces circonstances. La France n'hésita pas à s imposer, en 1784, une dépense fort considérable pour empêcher la guerre d éclater entre l'empereur d'Allemagne , souverain des Pays-Bas autrichien^, et les États-Généraux des Provinces- Unies. ( Voir chap. XXVIII.)
LeJpiig, Imprimerie de F.-A. Bkocxbaus.
kioogle