DISPOSITIONS
A, conduit auditif externe f enué par la membrane du tjTnpan ;
B, B , chaîne des ossements tenant par une de ses extrémités à la membrane du tympan, par l'autre à la fenêtre ovale ;
C, oreille moyenne ou caisse du tympan ;
D, fenêtre ovale sur laquelle repose l'étrier ;
E , vestibule ;
r, canaux demi-circulaires ;
G, H , tube fermant le limaçon, s'ouvrant par l'extrimité (G) dans
le vestibule, par l'extrémité (H) dans la caisse du tjonpan ; T, trompe d'Eustacbe.
OU auditif, met l'oreille interne en rapport avec le cerveau. — Dans le liquide qui remplit le labyrinthe
LES SENS EN ACTIVITÉ
on voit flotter des milliers de fibrilles nerveuses dont les filets se dirigent vers le conduit auditif interne, par lequel ils sortent. En se réunissant, tous ces filets forment des faisceaux dont l'ensemble constitue le nerf acoustique, qui, après un court trajet vient se fondre avec la masse cérébrale.
Un éminent physicien s'exprime ainsi, en parlant de l'admirable clavier nerveux qui nous occupe : (( Il est enfin, dans le labyrinthe, un organe merveilleux découvert par le marquis de Corti, qui, suivant toute apparence, constitue un instrument de musique, avec ses trois mille cordes tendues, de manière à recevoir ses vibrations de toutes les périodes, et à les transmettre aux filaments nerveux qui traversent l'organe. Chaque frémissement musical qui arrive à l'organe , choisit parmi toutes les fibres tendues, celle qui convient à son ton, et amène cette fibre à vibrera l'unisson. De cette manière et quelque compliqué que puisse être le mouvement de l'air extérieur, ces cordes microscopiques l'analysent et nous révèlent les mille sons constituants dont il se compose »
L'appareil où l'onde sonore vient, après divers voyages, impressionner le système nerveux, est donc un véritable clavier, clavier nerveux d'une merveilleuse sensibilité et d'une richesse incomparable.
Il est facile, maintenant, de nous rendre compte
* John Tyndall, le Son.
du mécanisme de l'audition. C'est par l'épanouissement des fibrilles nerveuses que l'impression est reçue et portée au cerveau, et cette impression est d'autant plus complète qu'un plus grand nombre de fibrilles sont impressionnées à la fois.
Les ondes sonores, dirigées dans le conduit auditif interne par le pavillon de l'oreille, ébranlent la membrane du tympan. Dans ses oscillations cette membrane entraîne le manche du marteau, le marteau ébranle l'enclume , et l'enclume attire ou repousse l'étrier, la pellicule qui ferme la fenêtre ovale sur laquelle est appliqué l'étrier, mise enjeu, ébranle le liquide renfermé dans le labyrinthe. Les molécules du liquide ébranlé se heurtent les unes les autres, et heurtent à la fois les myriades de fibrilles nerveuses tenues en suspension, et produisent des impressions qui sont conduites au cerveau.
En dernière analyse, c'est un mouvement coordonné conduit jusqu'au cerveau qui vient impressionner le moi, et par suite de l'influence de ce mouvement, le m.oi perçoit et réagit.
Voilà ce que l'on constate par l'observation directe des faits; on peut tirer de là d'importantes et fécondes conséquences. Nous le verrons plus loin.
Quand deux notes très voisines, sans être à l'unisson, vibrent ensemble, on entend comme un petit murmure ou roulement régulier, provenant des alternatives périodiques de force ou de faiblesse du son. Ces alternatives nommées battements, fournis-
LES SENS EN ACTIVITÉ. 129
sent le moyen de mesurer en quelque sorte la pureté d'un intervalle sur le clavier vivant de l'oreille. On est ainsi arrivé à ranger les consonances dans l'ordre hiérarchique de pureté qui suit : octave, quinte, sixte, quarte, tierce majeure, tierce mineure. Cependant la limite des consonances et des dissonances n'est pas d'une précision absolue : les oreilles très fines découvrent les battements dans les consonances moyennes ou imparfaites.
M. Alfred IMayer a publié une méthode aussi simple qu'ingénieuse, à l'aide de laquelle il est parvenu à déterminer la durée relative des diverses impressions sonores sur l'oreille, ainsi que la loi suivant laquelle cette durée varie d'un ton à un autre. Cette méthode ressemble beaucoup à celle en usage pour l'étude des phénomènes analogues de la lumière.
De toutes les recherches de M. Mayer, il s'est dégagé cette loi remarquable qui avait été prévue, il est vrai , mais qui n'avait pas encore été constatée directement : la durée des impressions sonores est plus grande pour les notes basses que pour les notes hautes; elle va même en diminuant régulièrement de l'ut à Put *. — La même méthode et le même appareil peuvent également servir à déterminer, pour chaque son, le nombre de battements par seconde qui produit la plus grande dissonance.
Il est évident que toutes les oreilles n'apprécient
' Les Mondes scientifiques y 1875, 2^ semestre.
pas également bien les sons : un habile chef d'orchestre au milieu de nombreux exécutants, peut reconnaître que tel ou tel instrument, ou telle ou telle voix, fournit quelques vibrations de plus ou de moins et n'a pas donné le son voulu; ces oreilles d'élite ont sans doute pour elles une longue pratique, beaucoup d'exercice, mais elles ont surtout le privilège d'une bonne et complète organisation. C'est ce que paraissent démontrer les différences que l'on
Fig. 9.
Limaçon de l'oreille de l'homme, gi-andeur naturelle, décrivant un tour et demi, deux tours, trois tours.
remarque dans la conformation de Toreille interne, et particulièrement dans l'étendue du limaçon; chez les uns le limaçon peut présenter une spirale composée de trois tours, chez d'autres, de deux tours et demi à un tour seulement (fig. 9).
Les limites de la perception des sons ne sont également pas les mêmes pour tous ; ils varient d'une manière frappante chez les divers individus : les uns peuvent avoir l'oreille très apte à saisir un ordre de son et incapables d'en apprécier d'autres. Un jour que le docteur Wollaston essayait de déterminer la hau-
LES SENS EN ACTIVITÉ. 131
teur de sons très aigus , il remarqua que l'oreille d'un de ses amis présent, était complètement insensible au son d'un très petit tuyau d'orgue dont l'acuité était bien loin de la perception ordinaire.
Il suffit quelquefois de monter d'un seul ton pour faire succéder le silence au bruit; la soudaineté de transition d'une audition parfiiite, à l'absence complète de sensation, cause un degré de surprise qui rend très amusantes les expériences faites sur une série de petits tuyaux en présence de plusieurs personnes. A mesure que le son s'approche des limites de leur perception ou la dépasse, celles qui se réjouissent du triomphe momentané de la perception de leur oreille sur celles des autres, sont bientôt forcées de reconnaître à quelle petite distance s'étend leur supériorité. Rien n'est plus surprenant que de voir deux personnes qui ne sont sourdes ni l'une ni l'autre, l'une se plaindre de l'éclat trop pénétrant du son émis, tandis que l'autre déclare ne rien entendre du tout.
Les piaillements du moineau touchent à la première limite ; le cri de la chauve-souris est plus élevé d'une octave; celui de quelques insectes atteint probablement l'octave de cette octave; il n'v a donc rien d'étonnant si certaines personnes n'entendent pas le cri de la chauve-souris ou le chant du grillon et même le piaillement aigu du moineau , quoique leur oreille soit très sensible à la perception des sons graves .
(( Dans mon ouvrage sur les glaciers des Alpes,
ajoute M. Tyndall, j'ai rapporté un cas de portée très faible de l'oreille, dont j'ai été témoin, quand je traversais la montagne près de Wengem, en compagnie d'un ami. L'herbe, des deux côtés, grouillait d'insectes, qui, pour moi, remplissaient l'air de leurs cris perçants. Mon ami, lui, n'entendait rien, la musique des insectes était bien au delà des limites de son ouïe ^ »
Bien qu'en général, dans la pratique, la limite des sons musicaux soit comprise en 40 et 4,000 vibrations complètes par seconde, ce qui correspond en nombre rond à sept octaves , ces deux nombres extrêmes sont quelquefois dépassés.
Ce n'est pas là, évidemment, la limite des sons pour l'oreille humaine, puisque Ton est parvenu à classer les sons depuis 32 vibrations simples, jusqu'à 73,000 ^
Ces questions méritent de nouvelles études; la détermination de la limite supérieure des tons perceptibles doit être de nouveau soumise à l'expérience, fait remarquer avec raison M. Tyndall, et il est à craindre que l'on n'ait pas encore établi clairement, dans quelle proportion l'augmentation de densité peut avancer ou reculer la limite des sons perceptibles \
' J. Tyndall, le Son, 2® leçon.
* Voir entre autres expériences, celle de M. Despretz, de rinstitiit, Comptes rendus de L' Académie des sciences, t. XX. ^ John Tyndall, le Son, 2* leçon.
LES SENS EN ACTIVITÉ
On donne le nom de gamme à l'échelle des notes de musique disposées selon l'ordre naturel des tons. Une question importante se présente ici : Y a-t-il une gamme naturelle, absolue, dont tout autre ne serait qu'une déviation?
Cette question n'ayant pas encore été résolue, les opinions sont partagées. Cependant, il me semble qu'en se plaçant au point de vue physiologique , il serait facile de démontrer qu'il y a autant de gammes naturelles qu'il y a d'organisations différentes, mais comme les différences sont souvent imperceptibles, et que dans tous les cas elles ne sont jamais démesurées, même dans les organisations les plus dissemblables, sauf exception, il est facile à chacun, par l'éducation et l'habitude, de se faire à la gamme généralement admise ; car l'oreille est éminemment susceptible d'éducation.
Le passage suivant est plein d'enseignements sous ce rapport : « Mendelson, à huit ans, étonnait par la perfection précoce de son jeu et de son intelligence musicale... On raconte qu'à travers le retentissement d'un orchestre complet et le bruit d'une symphonie , il décernait la moindre fausse note et savait en désigner l'auteur. Ces preuves d'aptitude musicale, surprenantes partout, étonnaient moins dans un pays où tout enfant apprend l'harmonie, et cela en se jouant, sans l'aide de théories ennuyeuses, ou de grands mots rébarbatifs, le plus souvent par les moyens les plus élémentaires et les plus sim-
pies, en interrogeant le verre à pied du grand-père, en recherchant sur quelle note de la gamme on peut placer le son de la vitre ou l'appel printanier du coucou. Car si au delà du Rhin on n'attache pas grande importance à la réussite d'une cadence ou au fini d'un trille , en revanche on ne pardonne pas une erreur de mesure, on se montre impitoyable pour toute faute qui dénote un manque d'éducation musicale primitive, ou de respect pour la pensée du compositeur K »
Pour eux, l'éducation musicale consiste principalement à enseigner les intervalles, les accords, à apprendre à s'en servir avec ordre et selon les règles du goût. Les plus simples exercices suffisent pour faire des organes de l'enfant d'habiles instruments. Si le développement et l'intégrité des organes sont nécessaires pour une perception juste, déhcate, complète, l'éducation ne l'est pas moins.
Organes du sens de la vue. — L'œil a une forme sphéroïdale; il est disposé de manière à modifier la marche des rayons lumineux, à les concentrer sur répanouissement du nerf optique, nerf qui conduit ensuite l'impression jusqu'au cerveau.
Le nerf optique a ses racines dans le cerveau et
' SeldeN, la Musique en Allemagne, p. 11.
LES SENS EN ACTIVITÉ
vient s'épanouir au fond de l'œil ; cet épanouissement du nerf optique qui tapisse le fond de l'œil forme la rétine (fig. 10).
Nous n'entrerons pas dans des détails techniques que nous croyons ici superflus; cependant nous ferons remarquer que le mécanisme de la vision est
Fiff. 10.
GLOBE DE L tElL COUPE VERTICALEMENT.
a, cornée.
b, chambre antérieure.
c, chambre postérieure.
d, iris.
e, humeur aqueitse.
/, cristallin.
(/, procès ciliaires.
h, corps vitré .
i, sclérotique.
k, choroïde.
l, membrane hyaloïde.
?n, rétine.
n, nerf optique.
facile à comprendre : une partie des ondes lumineuses qui entourent, qui baignent pour ainsi dire les objets de la vision, se propage jusqu'à l'œil, traverse la pupille et arrive à la rétine qui reçoit l'impression et la transmet au cerveau. Lorsque le mouvement impressionnel arrive au cerveau, on voit les objets, l'esprit perçoit.
Les formes des différentes parties de l'œil, les densités des différentes humeurs, sont en rapport avec les lois de la lumière, de manière à concourir au phénomène de la vision.
L'iris j cercle qui forme la partie diversement colorée de l'œil, a la propriété de rétrécir ou d'agrandir l'ouverture de la pupille, ouverture qui donne passage aux rayons lumineux, ce qui permet de laisser pénétrer sur la rétine plus ou moins de ces rayons, suivant que l'exige la netteté de la vision. Si la lumière est très vive , l'iris se contracte, d'où résulte le rétrécissement de la pupille ; si, au contraire, la lumière est moins vive, la pupille s'agrandit, et l'œil peut encore recevoir une quantité suffisante de rayons lumineux.
Chez les nyctalopes, ou animaux qui voient la nuit, comme les chats et les hiboux, la pupille a la faculté de s'agrandir presque indéfiniment, ce qui donne à ces animaux la possibilité de distinguer les objets lorsque déjà nous ne les voyons plus.
Le cristallin, corps de forme lenticulaire bi-convexe, parfaitement transparent et qui se trouve derrière la pupille, réfracte les rayons de la lumière pour les concentrer sur la rétine. On peut parfaitement comparer l'œil à une chambre obscure, dont la pupille est l'ouverture, le cristallin la lentille convergente, et la rétine l'écran sur lequel va se peindre l'image.
Les sourcils et les cils diminuent l'impression
LES SENS EN ACTIVITÉ
d'une lumière trop vive et arrêtent les petits corps étrangers. Les paupières protègent le globe de l'œil, et étendent devant lui, par leurs mouvements continuels, les larmes destinées à l'humecter.
Le mouvement impressionnel de l'éther, une fois communiqué à l'organe visuel, est-il encore atomique, ou devient-il moléculaire, cellulaire; est-il longitudinal, transversal, etc.? — La science ne peut répondre à ces questions; et d'ailleurs y répondraitelle, que cela n'ajouterait rien à notre étude, mais ce qu'il importe de remarquer, c'est qu'il a cessé d'être un mouvement purement physique, il s'est transformé en un mouvement physiologique; cela est évident, puisque l'on appelle mouvement physiologique tout mouvement des organes.
Ce mouvement physiologique se propage inclusivement jusqu'aux tubercules bijumeaux, c'est-à-dire jusqu'aux racines des nerfs optiques; ou, exclusivement, jusqu'aux lobes cérébraux, par conséquent, dans toute l'étendue du sens de la vue proprement dit, sans que Tàme soit impressionnée, sans que l'âme s'aperçoive de quoi que ce soit.
Ainsi, ce mouvement pliysiologique ne dit rien à l'intelligence, n'influe pas directement sur elle.
Cependant, le mouvement physiologique ne s'arrête pas dans les racines des nerfs optiques, il ne se concentre pas dans le sens visuel proprement dit, il ne s'éteint pas là; il franchit les tubercules bijumeaux et se transmet aux lobes cérébraux, au
cerveau proprement dit, et dès que ce mouvement physiologique s'est communiqué au cerveau, l'âme perçoit, l'idée naît, l'âme agit et réagit.
La perception se produit donc lorsque le mouvement physiologique a franchi les tubercules bijumeaux, et qu'il s'est transmis aux lobes ou hémisphères cérébraux. Que l'on enlève ces lobes, la vue se perd immédiatement, quoique rien ne soit changé par rapport à l'œil, c'est-à-dire à l'organe de la vision proprement dit.
Bien que ces données, au point de vue anatomique et physiologique , soient maintenant rigoureusement acquises à la science, nous citerons quelques lignes de Flourens qui les mettent parfaitement en vue :
(( Si, dit- il, j'enlève sur un oiseau, les tubercules bijumeaux (racines des nerfs optiques), l'animal perd la vision par la perte de l'organe du sens : la rétine cesse d'être excitable, Viris cesse d'être mobile, etc., l'œil est perdu \ »
D'un autre côté il ajoute :
« Quand on enlève les lobes ou hémisphères cérébraux (le cerveau proprement dit) à un animal, l'animal perd sur-le-champ la vue.
(( Et cependant, par rapport à l'œil, rien n'est changé : les objets continuent à se peindre sur la rétine, l'iris reste contractile, le nerf optique exci-
' Flourens, Psychologie comparée, p. 241.
LES SENS EN ACTIVITÉ. 139
table. La rétine reste sensible à la lumière, car l'iris se ferme ou s'ouvre selon que la lumière est plus ou moins vive.
(( Rien n'est changé par rapport à l'œil, et l'animal ne voit pas M ... »
On ne pourrait, expérimentalement, mieux séparer le mouvement purement physiologique qui ne dit rien à l'âme , du mouvement physiologique qui agit directement sur elle, et que nous appelons mouvement psychique, pour le distinguer de tout autre mouvement physiologique.
Les phénomènes de la vision peuvent être modifiés par plusieurs causes.
La myopie, par exemple, vient tantôt de la forme du cristalhn, tantôt de la distance à laquelle il se trouve de la rétine. Si le cristallin est trop convexe, il rend les rayons trop convergents, en sorte qu'ils se réunissent avant d'avoir atteint la rétine ; les rayons réunis se croisent et tombent sur la rétine d'une manière diffuse ; la même chose arrive, si le cristallin ayant la convexité nécessaire se trouve à une trop grande distance de la rétine.
Le preshylismej au contraire, vient de ce que le cristallin a trop peu de convexité, ou de ce qu'il est placé trop près du fond de l'œil, car alors les rayons lumineux tendent à se réunir au delà de la rétine.
M. Vulpian, de l'Institut, a présenté à TAcadémie
' Flourens, de la Plirénologie et des études vraies sur le cerveau, p. G6.
des sciences, au nom de M. Charpentier, une savante étude sur la sensibilité visuelle, de laquelle il résulte que Ton doit distinguer plusieurs modes de sensibilité, qui sont, par ordre de complexité : la sensibilité lumineuse, réaction la plus simple de l'appareil visuel; la sensibilité chromaLique, par laquelle nous percevons les couleurs; la sensibilité visuelle proprement dite^ grâce à laquelle nous distinguons les formes. En d'autres termes, la première action de la lumière pénétrant dans l'œil à dose très mimme, est de produire dans tous les cas une sensation lumineuse diffuse, non différenciée, soit comme couleur, soit comme forme; pour une dose un peu plus forte, on a, s'il y a lieu, la notion de couleur; et ce n'est que par une impression encore plus complète, nécessitant plus de lumière, que l'on peut résoudre en ses éléments divers l'objet présenté à l'œil ' .
Ce genre d'investigation peut éclairer la question du daltonisme, et servir à expliquer, croyons-nous, plusieurs points encore très peu étudiés.
On sait que le daltonisme est une infirmité des organes de la vue, spécialement observée et décrite par Dalton, célèbre physicien qui en était atteint. La personne qui est affectée de cette infirmité ne distingue les couleurs que comme des nuances d'une
' Comptes rendus de l' Académie des sciences, année 1881, 1*"" semestre.
LES SENS EN ACTIVITÉ
même couleur, ou bien n'en distingue qu'un certain nombre.
Dans- une savante monographie sur la cécité des couleurs, à laquelle nous emprunterons quelques détails, M. E. Goubert fait remarquer que la ligne de démarcation entre la vision normale et la vision pervertie est difficile à saisir; on ne sait trop où s'arrêter quand on cherche à déterminer le nombre des daltoniens, car on rencontre des personnes percevant certaines couleurs dans un moment, mais pas dans un autre.
Il y a des personnes qui sont complètement aveugles pour les couleurs, elles peuvent avoir la vue normale pour tout autre phénomène, percevoir aussi nettement que possible la forme et la distance des objets; elles peuvent parfaitement dessiner et ne s'apercevoir de leur imperfection visuelle que lorsquelles veulent s'adonner au coloris. La cécité complète pour les couleurs ne laisse à celui qui est atteint de ce genre de daltonisme que deux sensations seulement : la clarté et l'opacité; il n'apprécie uniquement que la différence entre les nuances sombres et les vives ; ces dernières paraissent plus éclairées, mais de teinte uniforme, il n'y a pas de couleurs pour lui; le plus splendide panorama ne lui paraît que comme un simple amas d'ombre et de lumière, dans lequel cependant il distingue les contours et la distance des objets; la nature, qui se présente à l'œil bien organisé sous un aspect si brillant, à cause
de ses innombrables teintes, ne lui offre plus qu'un paysage sombre, triste et d'une désolante monotonie, comme sur une photographie ou une lithographie.
Ces phénomènes font bien voir jusqu'à quel point une légère modification, dans l'état des organes, peut influer sur la perception.
La couleur le plus souvent perçue par le daltonien est le jaune, le rouge est au contraire le plus fréquemment méconnu. Après le rouge, c'est le vert qui disparaît d'abord, il est pris pour du bleu ou du gris; puis, s'éteignent successivement le violet paraissant ou orange ou jaune, et le bleu. Dalton n'apercevait au spectre que le jaune et le bleu, un peu de violet ; une rose lui paraissait bleu de ciel ; mais le soir^ cette rose devenait orangée ou jaune ; les teintes orangées se montraient bleues ; les erreurs visuelles étaient cependant moindres pour lui à la lumière artificielle.
Un jour, il ne fit aucune différence entre le rouge d'un bâton de cire à cacheter et le vert de l'herbe ; il appelait le bleu sombre l'incarnat d'un teint fleuri. 11 associait le brun avec le rouge, le gris avec le vert. Il comparait sa robe écarlate de docteur à la couleur du feuillage. Le docteur Sommer, atteint également de daltonisme, raconte une foule d'aventures auxquelles l'impression de sa vue donna lieu dans son enfance.
Bien que, dit-il, il aperçoive une différence entre les couleurs qu'on lui présente, il n'est pas capable
LES SENS EN ACTIVITÉ
de les nommer sans risque de commettre une erreur , il ne peut affirmer si les feuilles d'un arbre et la cire d'Espagne n'ont pas la même couleur, bien qu'il reconnaisse une différence d'intensité; il confond le bleu avec le rouge, le vert et l'orange avec le brun, et une foule de couleurs composées; rencontrant une dame qui portait un chapeau bleu orné de roses, il ne fit aucune distinction entre les couleurs du chapeau et les roses, la lumière artificielle bouleverse pour lui toutes les nuances, et il n'ose alors plus indiquer des couleurs qu'il reconnaît très bien au soleil.
M. Goubert rapporte sur les daltonistes des anecdotes qui, déprime abord, paraissent vraiment étranges, il les accompagne d'observations judicieuses; il fait remarquer que bien des catastrophes peuvent résulter de l'emploi des feux colorés comme signaux. Une enquête ordonnée à ce sujet a montré que plus d'une fois ils étaient dus à l'erreur d'un daltonien ayant tourné un disque vert pour un rouge ou réciproquement.'
La question du daltonisme a pris une importance toute particulière, à Cause des nombreux emplois qui, dans nos temps modernes, exigent une bonne vue normale.
Des exercices réguliers sur les couleurs peuvent remédier à ce défaut de perception ; il en est établi dans diverses écoles.
Il est évident que le sens de la vue peut se former comme celui de l'ouie; on peut arriver à apprécier
avec justesse le ton et les nuances des couleurs par l'éducation, comme on arrive à apprécier le ton et les nuances des sons.
V appareil de V odorat se compose des fosses nasales et d'une membrane muqueuse appelée piiuitaùe, dans laquelle se ramifie à l'infini le nerf olfactif. — La cavité nasale est séparée par une cloison en deux moitiés que l'on appelle fosses nasales.
La membrane pituitaire est, comme toutes les membranes muqueuses, la continuation de la peau qui s'amincit, devient molle et spongieuse, telle que la peau et la muqueuse de la bouche.
Les filets nerveux qui résultent de la réunion des fibrilles marchent parallèlement dans l'épaisseur de la pituitaire, forment une dizaine de cordons qui se dirigent vers le crâne, dans lequel ils pénètrent par autant d'ouvertures isolées. Cette partie de la boîte crânienne, à cause de ses perforations, a reçu le nom de lame criblée.
Lorsque des parcelles odorantes rencontrent les papilles nerveuses dues à l'épanouissement du nerf olfactif, elles produisent une impression qui est conduite jusqu'au cerveau, puis l'âme ou principe de vie, perçoit l'odeur. Il est évident que le nombre plus ou moins grand des papilles nerveuses et le plus
LES SENS EN ACTIVITÉ
OU moins de finesse de la peau qui les recouvre, influent sur la délicatesse de l'odorat.
Que l'on admette que les odeurs agissent sur le nerf olfactif par ébranlement, ou de tout autre manière, toujours est-il que l'impression produite consiste en un mouvement particulier pour chaque odeur, mouvement qui est conduit par le nerf jusqu'au cerveau.
On a peine à supposer la prodigieuse perspicacité qu'acquiert chez un individu privé de quelque sens la perception de ceux qui lui restent. Le regard du sourd peut acquérir une singulière pénétration; on sait qu'il arrive avec une facilité surprenante à comprendre la parole articulée dans le mouvement fugitif des lèvres qui la prononcent; l'aveugle discerne le contour des couleurs au simple toucher; l'infortuné Mitchell, privé à la fois de l'ouie et de la vue, distinguait à distance, par l'odorat, les personnes qui entraient dans l'appartement qu'il occupait. Il était fils d'un ministre dans le canton de Murray : sa sœur réussit à l'élever et à l'instruire elle-même; les trois autres sens, le tact, l'odorat et le goût ont été mis en réquisition pour suppléer à ceux dont cet infortuné était privé. Dugald Steward, a voulu voir par lui-même cet enfant tout à la fois sourd-muet et aveugle ; il l'a jugé capable de réflexion, il a été frappé de Taffection que cet enfant portait à ses parents; il n'a pas hésité à penser qu'en tirant un parti convenable des trois sens qui restent
au sourd-muet-aveugle, on ne puisse l'introduire aux connaissances indispensables pour la vie civile.
M. Degérando, qui cite avec détail le fait relatif au jeune Mitchell, s'exprime ainsi: « Nous ne pouvons aussi nous dispenser de noter ici, en passant, un fait d'une extrême importance pour l'étude de la nature humaine, et qui tend à confirmer la conviction que nous avons exprimée sur la moralité du sourd-muet; c'est que James Mitchell distinguait le bien et le mal, avait le sentiment de ses fautes et s'indignait de l'injustice \ »
Organes du setis du goût. — Des milliers de fibrilles nerveuses dues au nerf lingual et au nerf glosso-pharyngien, épanouies dans la peau qui tapisse la langue et la cavité buccale, reçoivent les impressions produites par les molécules savoureuses, les transmettent au cerveau et Tâme les perçoit, les apprécie et les compare.
Il paraît démontré que les filaments nerveux qui se distribuent aux deux tiers antérieurs de la langue et qui appartiennent au nerf lingual, servent à apprécier les saveurs acides, et que les filaments qui se distribuent au tiers postérieur, et qui par leur
' Degéra>'DO, ^/e V Education du sourd-muet de naissance, t. II, p. 189.
LES SENS EN ACTIVITÉ
réunion forment le nerf glosso-pharyngien, servent à apprécier les saveurs amères. Si l'on présente à deux chiens de la pâtée préparée avec de la coloquinte, et de la pâtée préparée avec un acide, ni Fun ni l'autre ne voudront y toucher; mais si à l'un des chiens on coupe le nerf lingual, à l'autre le nerf glosso-pharyngien, le premier mangera sans répugnance la pâtée préparée avec l'acide, le second la pâtée préparée avec la coloquinte
Le goût s'altère par l'effet de l'âge et des maladies; il peut même fournir ainsi de précieuses indications aux médecins , soit dans certaines fièvres, surtout les fièvres bilieuses, soit également dans certaines affections de l'estomac, etc.; il peut également servir d'indice dans le cas d'empoisonnement.
L'impression se fait ici par dissolution ou par une combinaison chimique. Mais il est facile de voir qu'en dernière analyse, cette impression se résume en un mouvement coordonné pour chaque saveur, puisque toutes les combinaisons chimiques se font en nombre proportionnel, et que ce n'est que par un mouvement que l'impression peut se propager jusqu'au cerveau.
L'impression produite par les corps sapides est d'autant plus forte, que ces corps sont plus solubles et mieux divisés.
De grandes diversités peuvent se rencontrer dans les appréciations du sens du goût, et on peut dire de
' Avzovx, Leçons d'anatomie et de physiologie.
tous les sens. Il serait facile de citer des faits journaliers fort curieux; il en est aussi d'historiques qui ne sont également pas sans intérêt. L'odeur de Tassa fœtida, que nous ne pouvons souffrir, faisait les délices des anciens, dit-on; et le brouet noir si vanté chez les Lacédémoniens était insipide pour d'autres : (( 11 faut, pour savourer ce brouet, s'être baigné dans TEurotas, » disait un cuisinier lacédémonien à un roi de Pont qui trouvait ce mets détestable '.
Organes du sens du toucher. — Les nerfs sont ramifiés à l'infini dans la peau; les fibrilles nerveuses sont tellement rapprochées, qu'il n'est pas possible de présenter la pointe d'une épingle sans en toucher au moins une.
Ces fibrilles ne sont point uniformément réparties; elles forment de petits groupes mamelonnés auxquels on donne le nom de papilles. Ces papilles sont plus ou moins rapprochées les unes des autres; les fibrilles qui entrent dans leur composition sont plus ou moins nombreuses, selon les régions du corps où elles se développent. L'épiderme les recouvre et les garantit d'un contact trop immédiat avec les corps extérieurs.
La moindre impression produite sur les fibrilles
' Plutakque, Fie de Lycitrgue,
LES SENS EN ACTIVITÉ. 149
est immédiatement transmise au cerveau, et donne lieu à la sensation et à la perception. Sensation et p3rception d'autant plus intenses, toutes choses égales d'ailleurs, que les fibrilles nerveuses sont plus multipliées et que l'épiderme qui les recouvre est plus mince.
Le toucher nous fait connaître les qualités principales des corps et aide beaucoup à l'éducation de la vue; il peut corriger les erreurs de ce sens et quelquefois le remplacer.
Le toucher présente également des phénomènes extrêmes; il peut devenir d'une délicatesse surprenante ou s'anéantir complètement : on sait combien les hystériques présentent de faits curieux sous ce rapport; on peut les pincer, les piquer, sans que la sensation et la perception aient lieu; on peut même appliquer sur la peau de ces malades des corps en ignition sans les faire souffrir. On connaît également l'influence des anesthésiques.
En général, plus l'homme se civilise, plus son organisation devient sensible. Dans une assez curieuse conversation, ce fait est exprimé d'une manière pittoresque : M. le docteur Latour disait à Velpeau qui se fâchait presque tout rouge contre M. Gosselin, en l'accusant défaire de la chirurgie à l'eau de rose, ou, suivant son expression, de la chirurgie de décadence : (( Les bêtes supportent mieux le traumatisme que l'homme, le sauvage mieux que le civilisé, le Cosaque mieux que le Français, le
bas Breton mieux que l'habitant du boulevard des Italiens. Plus nous devenons raffinés, plus nous devenons nerveux \ »
Nous avons fait un travail spécial sur ce sujet dans notre ouvrage les Lois de la vie, et nous rapportons des faits qui confirment cette manière de voir ^.
On sait que le célèbre aveugle Saunderson discernait au toucher les médailles contrefaites qui avaient trompé l'œil des connaisseurs exercés. — Ganisbasius, sculpteur aveugle, prenait connaissance des traits du visage par le toucher ; il fit des statues fort ressemblantes du grand-duc de Toscane, Cosme P'', et du pape Urbain YIII.
Le sens vital ou sens interne. — Plusieurs physiologistes et philosophes, admettent l'existence d'un sens spécial pour la perception des impressions qui se forment dans l'intérieur du corps, et qui révèlent à l'âme la présence, la situation des organes et de ce qui se passe en eux.
Nous croyons que la simple circulation du sang peut suffire pour donner naissance à une certaine perception générale, à une certaine sensation de
' Journal des Connaissances médicales, 1881, sept. ^ Les Lois de la Die et Vart de prolonger ses jours, ouvrage couronné par rinslilut de France, 2* éiiit., l""^ part.
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tout l'organisme, surtout aux personnes habituées à s'examiner, à se sentir vivre.
Ce sens a reçu le nom de sens vital et de sens interne. Cette dernière dénomination nous semble préférable ; elle peut, sans confusion, se prêter aux diverses théories sur Tâme
Il est évident par tout ce qui précède, que ce genre de perception se fait par la même loi que toutes les autres : l'impression est conduite par les nerfs, du lieu où elle se produit jusqu'au cerveau, et le moi oercoit ".
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Il n'est pas inutile de remarquer que les sens peuvent être profondément altérés, sans que la perception qui correspond à leur activité cesse de se produire complètement. Ainsi, le sens de la vue peut être plus ou moins mutilé, sans que la perception lumineuse cesse de se manifester. Longet cite plusieurs expériences propres à faire admettre qu'indépendamment de l'excitation des nerfs optiques, celle des tubercules quadrijumeaux peut pro-
' On peut voir sur ce sujet le savant ouvrage de M. F. Bouillier, de rinstilul, chap. XXIII.
' Voir également sur ce sujet le mémoire que nous avons lu à l'Académie des sciences morales et politiques (Institut de France), et inséré dans le Recueil des séances de cette Académie, n° de lévrier-mars 1883 : la Faculté d'aimer et la loi du Bien, 1'" partie.
voquer aussi la sensation propre au sens de la vue : « On sait d'ailleurs, dit-il, que la paralysie complète de la rétine ne détruit point la possibilité d'images lumineuses, dues à des causes internes portant leur action sur ces tubercules *. » Il dit également : « La section du nerf optique dans l'extirpation de l'œil , fait voir au malade des masses considérables de lumière , à condition toutefois que le nerf optique soit resté sain dans le lieu même de la section »
Dès 1824, Flourens a conclu de diverses expériences, que la partie la plus essentielle à la faculté auditive est évidemment l'expansion nerveuse du vestibule, et qu'à la rigueur c'est même la seule partie indispensable, car toutes les autres peuvent être ôtées, et, pourvu que celle-là subsiste, l'audition subsiste ^
M. le baron Larrey fils, de l'Institut, a été à même d'étudier ce sujet d'une manière spéciale. Il a bien voulu nous citer plusieurs faits donnant à comprendre quelle profonde altération les sens pourraient subir, sans que les perceptions correspondantes disparussent complètement. Voici entre autres celui du général Gazan , autrefois commandant de la place de Paris, trépané en 1811 pour une blessure grave du sommet de la tête. Il offrait une grande perfectibi-
' Traite de physiologie, t. III, 3* édilion. ^ Ibid., p. 443.
Comptes rendus de V Académie des scienceSf 1 82i, 2" semestre.
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lité (le l'ouïe par la cicatrice formée au niveau de la perte de la substance osseuse du crâne. 11 se prêtait volontiers aux expériences, et se plaçait quelquefois au milieu de son salon, en se fermant hermétiquement les oreilles, il entendait alors très bien les paroles prononcées à la surface de la cicatrice , sans que les personnes éloignées de lui entendissent aussi bien.
Dans le dernier ouvrage de M. le baron Larrey père, intitulé Campagnes et Voyages de 1815 à 1840, se trouve une notice sur la blessure du général Gazan; nous y lisons, p. 344 : « Un phénomène peu connu des médecins s'observe sur la tète de cet officier général, c^est la cicatrice du trépan, au fond de laquelle l'oreille reçoit encore le bruissement des artères cérébrales; il perçoit ainsi par cette cicatrice, ses oreilles étant parfaitement bouchées, les sons de la voix; ce qui prouve que cette plaie osseuse n'est pas encore entièrement fermée. »
M. le baron Larrey, de l'Institut, a bien voulu nous confier la copie d'une lettre adressée par lui à l'un des médecins principaux de Farmée, IM. Rouis, auteur d'un remarquable travail sur l'audition. Dans cette lettre, relative spécialement à l'audition par les ouvertures accidentelles du crâne, et par les parties osseuses de la cavité buccale, M. le baron Larrey s'exprime ainsi :
(( Le hasard d'abord avait fait connaître, en 1 833 , ce curieux phénomène sur un ancien soldat des Invalides , autrefois trépané pour une fracture
compliquée du crâne. Cet liomme était complètement sourd et entendait cependant ce qu'on lui disait si on approchait la bouche de la cicatrice de la tête, au niveau de la perte de substance osseuse.
« M. J. Périer, en pansant le sujet, remarqua le premier cette singulière particularité , me la fit constater aussi et nous la fîmes confirmer par mon père , alors chirurgien en chef des Invalides. Il fiit aussitôt de nouvelles recherches dans ce sens, avec semblable résultat sur d'autres anciens blessés, offrant des perforations du crâne, et sur lesquels, à défaut de surdité, on n'avait qu'à boucher hermétiquement les oreilles. Il en rendit témoin notamment un membre de l'Institut, bien connu par ses beaux travaux sur l'acoustique, M. Savart, qui fut surpris de cet étrange phénomène. »
Le célèbre chirurgien des armées de la république et de l'empire, celui que Napoléon P'" appelait le plus honnête homme de son temps, signala ce fait pour la première fois, dans un mémoire lu par lui à l'Académie des sciences, le 7 avril 1834 , et il l'a reproduit en 1836, dans le tome V de sa Clinique chirurgicale.
De la région trépanée, les vibrations sonores se propagent sans doute jusqu'aux parties essentielles du sens de l'ouïe, et se communiquent ensuite au cerveau proprement dit.
Dans nos dernières guerres, principalement après
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la campagne d'Italie, M. le baron Larrey fils a pu d'ailleurs constater plusieurs cas analogues à ce«x observés chez les anciens invalides. Il résume à peu près, de la manière suivante^ le résultat de ses observations : plus la cicatrice du crâne est mince, quoique solide, mieux se fait la perception du son. Il suffit de parler naturellement, mais distinctement, au niveau de la surface de la perte de substance osseuse, pour produire le phénomène de l'audition^ soit lorsque le sujet se trouve tout à fait sourd, soit, dans le cas contraire^ par l'occlusion complète des conduits auditifs. La perception des autres sons que celui de la voix est vague et confuse par les perforations du crâne, et donne une sensation comparable à celle du bourdonnement des oreilles.
Il nous semble, sous toutes réserves, que de pareils résultats sont bien faits pour tenter les personnes atteintes de surdité a peu près complète, de se faire trépaner, afin de recouvrer par ce moyen la faculté auditive.
Le fait suivant se trouve dans le document mis à . notre disposition. Il mérite doublement d'être cité, soit parce qu'il intéresse notre sujet, soit parce que sa connaissance peut être utile dans nombre de circonstances : « Je puis ajouter à ces courtes indications, dit M. le baron Larrey fils, celle d'un autre phénomène peu connu, observé autrefois en Chine , et communiqué par un voyageur à une personne
de ma connaissance tout à fait sourde, qui m'en a rendu témoin plusieurs fois. Elle prenait entre ses dents l'extrémité d'une baguette lisse, comme une petite canne d'un bois quelconque, un simple jonc, par exemple; Tinterlocuteur plaçait l'autre extrémité plus large de cette baguette, contre la région antérieure du cou, sur le côté du larynx, et alors, dès qu'il parlait, il était parfaitement entendu par la personne sourde.
« J'ai vérifié cette expérience bien des fois sur d'autres sourdS;, et j'ai eu occasion de citer le fait à la Société de chirurgie. »
M. le baron Larrey, à qui cette baguette chinoise a été donnée comme souvenir, a bien voulu la faire manœuvrer devant moi, et je suis profondément surpris qu'un instrument aussi simple, d'un maniement aussi commode, et offrant des résultats si précieux pour les personnes atteintes de surdité, ne soit pas d'un usage plus répandu. Il pourrait d'ailleurs être utile, croyons-nous, comme moyen auxiliaire dans l'enseignement de la parole aux sourdsmuets. Nous devons faire observer que le côté de cette baguette, qui repose sur le larynx, pour s'y adapter mieux, est un peu évasé ou plus large que le côté tenu entre les dents.
Tous ces faits et d'autres semblables que nous pourrions citer, tels que ceux qui résultent des expériences faites sur le sourd-muet pour découvrir les régions qui lui permettent le plus facilement de
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recevoir les sons, font voir que le sens de l'ouïe, dans son état complet, n'est pas absolument nécessaire comme intermédiaire de la perception auditive.
Les curieux documents qui suivent prennent un nouvel intérêt si on les rapproche de ceux qui précèdent.
Il est fait mention, dans la loi dixième, rendue par Justinien en 531, de la possibilité de faire entendre une certaine classe de sourds-muets, en leur parlant au-dessus du cerveau ; l'explication apportée à l'appui de cette manière d'entendre repose sur l'autorité de Celse. Ménage, en commentant le passage de la constitution de Justinien qui a rapport à ce sujet, s'exprime ainsi : « Je puis assurer, ditil, moi, qui ai écrit une histoire de la médecine, qu'aucun des médecins de l'antiquité n'a fait mention de ce procédé. Mais j'ai connu Léonard Labau, chanoine de Paris, alTecté d'une extrême surdité, et qui entend toutefois quand on lui parle de cette manière. Un homme digne de foi m'a raconté avoir connu un sourd qui n'entendait que lorsqu'on lui adressait la parole suivant le même moyen. On en dit autant du duc Claude de Lorraine.
Ménage cherche à se rendre compte comment l'audition peut avoir lieu de cette manière et fait plusieurs hypothèses qui, pour l'époque devaient présenter un grand intérêt ; on peut consulter sur le fait que nous venons de rapporter le savant ouvrage de iM. Degerando
Les particularités que nous venons d'indiquer sur les altérations plus ou moins grandes que peuvent subir les sens, sans que la perception cesse d'avoir lieu, ne modifient en rien la loi de transmission et de transformation du mouvement expressif, mais elles présentent un vif intérêt, aussi bien pour le psychologue que pour le physiologiste.
' De l'Éducation des sourds-muets de naissance, t. P"", n° A.